29 décembre 2024

Discours d'ouverture à la fête des 80 ans du PST-POP, le 12 octobre 2024




Chères et chers camarades,

 

Notre Parti, le PST-POP fut fondé il y a exactement 80 ans. Il tint son Congrès fondateur les 14 et 15 octobre 1944, à la Volkshaus de Zurich. Y furent réunis 357 délégués, représentant quelques 10'000 membres du nouveau parti issus du Parti communiste suisse, de l’aile gauche du Parti socialiste, mais aussi et surtout de camarades qui n’avaient jamais milité auparavant dans un parti, et 14 sections cantonales. Ce Ier Congrès se déroula dans une atmosphère d’enthousiasme lucide et de confiance inébranlable en ce que le nouveau PST-POP représentait, la justesse de son combat pour les droits des travailleuses et travailleurs, la perspective d’une nouvelle société socialiste, et l’espoir de sa réalisation prochaine. 

 

Dans l’éditorial du numéro de novembre 1945 de la revue Socialisme, consacré au IIème Congrès du PST, tenu une année après le Ier, Jean Vincent, le dirigeant et théoricien probablement le plus important de l’histoire de notre Parti, se félicitait de ce Congrès, et du bilan du travail accompli depuis un an, qu’il qualifie de « remarquable », et qui n’a été possible que « par la juste politique menée […] basée sur une juste doctrine, le marxisme-léninisme, le socialisme scientifique ». Il écrit :

 

On a bien senti que c’était la grande lutte avec les trusts qui commençait […] les soixante familles qui tiennent le pays sous leur domination et le mettent en coupe réglée. Contre ces gens-là, on peut, on doit unir les travailleurs tout d’abord, le peuple tout entier ensuite. […] Ouvriers, paysans, employés, intellectuels, artisans, commerçants, tous ont leur place dans les rangs du grand Parti suisse du Travail.

Un grand parti ? Certes ! Non pas un parti fortement centralisé, hiérarchisé, où règne une discipline rigide et formelle comme l’ont prétendu nos adversaires. Un grand parti qui tient compte des réalités historiques, géographiques, linguistiques, de notre pays, qui laisse par conséquent aux organisations cantonales l’indispensable indépendance qu’il leur faut, qu’elles doivent avoir.

Un grand parti […] très fortement uni autour d’une politique commune […] conforme aux intérêts de tous, comprise, admise, approuvée, acclamée par tous les congressistes.

 

Aujourd’hui, notre Parti célèbre ses 80 ans d’existence. 80 ans, c’est un âge honorable pour un parti politique, une histoire devenue déjà longue, si bien que plusieurs générations de militants se sont déjà succédé pour faire vivre notre Parti. 80 ans d’existence pour un parti, qui n’a jamais été au pouvoir, et qui a dû lutter dans des conditions pour le moins défavorables, c’est une longévité qui confirme en quelque sorte que son combat n’est pas vain, qu’il a sa raison d’être, irremplaçable. Dans le spectre politique de la gauche radicale, des dizaines d’organisations sont apparues en Suisse qui prétendaient faire mieux que notre Parti et le remplacer. Aujourd’hui, seuls quelques vieux militants et chercheurs spécialisés savent encore qu’elles ont un jour existé. Ce seul fait prouve bien quelque chose. 80 ans est un jubilé qui mérite d’être dignement célébré. 80 ans, c’est autant de décennies d’histoire qui méritent d’être connues (ainsi que plus d’un siècle d’histoire antérieure du mouvement ouvrier suisse, dont le PST-POP est la continuation). Parce qu’il n’y a pas d’avenir sans passé, sans connaissance du passé ; parce que militer dans un parti tel que le PST-POP, inscrit dans une longue histoire, dans une glorieuse tradition, la seule tradition révolutionnaire que l’histoire a pleinement validée, implique de connaître cette histoire, d’en être fier, et de la continuer. 

 

         Sans doute, beaucoup de choses ont changé en 80 ans. Le monde, et la Suisse, en 1944 étaient largement différents de ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Il est même vrai de dire que l’histoire ne s’est pas déroulée comme les fondateurs du PST-POP l’avaient escompté, qu’elle se révéla erratique, tourmentée, bien souvent tragique, et, qu’après en avoir traversé les méandres notre Parti, loin d’avoir atteint ses objectifs ultimes, ne représente aujourd’hui qu’une fraction de ce qu’il avait été à ses débuts. On pourrait en tirer la conclusion que, certes, connaître ce passé est important, mais qu’il ne faudrait pas fixer le regard dessus, mais plutôt regarder vers l’avenir, et faire autre chose que ce que le Parti a fait autrefois. Nous sommes convaincus que cette conclusion serait erronée. Certes, il ne serait pas possible de simplement retourner en arrière, et de reconstruire le Parti tel qu’il fut à l’identique, puisque l’époque a changé. Mais, en un sens, il est vrai de dire que l’avenir du Parti est dans son passé.

 

Quel bilan tirer de cette histoire ? Il y a 20 ans, le PST-POP célébrait ses 60 ans, et publia à cette occasion une brochure au titre judicieusement choisi – Pas d’avenir sans passé – retraçant son histoire, ainsi que le bilan qu’il tirait de cette histoire à ce moment-là. Dans la préface à cette brochure, Alain Bringolf, alors président du PST-POP, résume ainsi le bilan de cette histoire et la continuité historique malgré tout de la lutte menée par le Parti :

 

Le rôle joué par le Parti Suisse du Travail dès 1944 reste axé sur la construction d’une nouvelle société. Depuis sa fondation il a vécu des moments d’espoirs intenses et des moments de doutes profonds.

Cependant le PST/POP continue de contribuer à la construction d’une société égalitaire et démocratique. Il continue d’agir pour que l’intelligence humaine développe d’autres envies que celles d’une consommation croissante qui met en péril l’existence même de l’humanité.

La connaissance du passé de notre mouvement et l’analyse de ses contradictions, de ses erreurs, de ses réussites et de ses espoirs, permettront de poursuivre la construction d’un avenir meilleur.

« Sans passé pas d’avenir » nous rappelle la présente brochure. Un avenir édifié par toutes les personnes et tous les mouvements désireux de « changer le monde et de changer le monde changé » (Marx).

Un avenir équilibré avec des millions de personnes ayant conscience qu’elles peuvent le construire ensemble.

Un avenir amélioré en prenant davantage le temps pour mieux s’écouter, pour mieux se comprendre et pour mieux se compléter.

 

Quelles leçons, quels enseignements tirer de ces huit décennies d’histoire ? André Corswant écrivait dans la Voix Ouvrière du 5 janvier 1957, à propos des leçons, complexes, qu’il convenait de tirer du XXème Congrès du PCUS, et des événements de Hongrie et de Pologne :

 

Pour nous également, nous devons veiller, en accomplissant la tâche qui est nôtre maintenant – celle de préciser pour la classe ouvrière suisse, pour les travailleurs de ce pays la voie nationale vers le socialisme que nous seuls pouvons trouver mais « seulement » dans la solidarité internationale des travailleurs – à nous fonder non sur des illusions et des schémas tout fait, non sur des dogmes ou des slogans faciles, non sur une copie servile des exemples les plus grands ni sur une négation systématique de la valeur de ces exemples pour nos conditions à nous, mais sur une analyse sérieuse du monde où nous vivons, des forces de guerre qui le menacent et des puissantes forces de paix qui sont notre espoir, des dangers que court notre peuple et des forces diverses de progrès qu’il recèle.

Cela ne se fait pas en un article ou deux. Cela ne se fait pas par la réflexion si sincère et obstinée soit-elle de quelques militants responsables. Ce doit être l’œuvre de tout le parti, de la classe ouvrière, des travailleurs dans leur ensemble. Et cela surtout ne peut se faire qu’à travers les expériences de l’action, des actions répétées pour la défense des intérêts primordiaux de toutes les couches laborieuses de notre peuple. Et c’est en ce sens que certainement l’on peut dire que pour trouver sa ligne politique, notre parti n’a qu’à rester fidèle à lui-même.

 

Cette conclusion est on ne peut plus juste. Car une chose n’a pas changé. Les principes sur lesquels a été fondé notre Parti, les aspirations et les idéaux pour lesquels il s’est battu – et au-delà les aspirations et les idéaux sur lesquels le mouvement ouvrier s’est façonné depuis ses origines, et pour atteindre lesquels il a créé ses organisations de lutte – n’ont pas changé d’un iota, et demeurent toujours aussi justes et vrais qu’ils le furent au premier jour. Les fondateurs de notre Parti étaient animés par la conviction que la classe ouvrière avait besoin de s’organiser au sein de son propre parti, un parti qui soit celui de la lutte sans concessions pour ses intérêts et contre la bourgeoisie qui l’exploite ; par la conviction aussi que le capitalisme ne représente pas la fin de l’histoire, qu’il peut et doit être remplacé par une société nouvelle et plus avancée, une société socialiste ; que le marxisme, enfin, est appelée à servir de boussole politique pour ce changement de société. Ces convictions-là restent toujours les nôtres aujourd’hui. Et pour les faire un jour triompher, il convient non de repartir de zéro – ce qui impliquerait, au mieux de réinventer l’eau tiède, au pire une régression terrible – mais de continuer la tradition historique dans laquelle ces idées se sont incarnées, d’apprendre de cette histoire, de tirer tous les enseignements qu’il est possible de l’immense et précieux patrimoine théorique et pratique du PST-POP et du Mouvement communiste et ouvrier international. Non pas pour reproduire cet héritage de façon figée, mais de le développer, d’en apprendre pour innover afin de répondre aux défis d’aujourd’hui, car ce n’est qu’ainsi qu’une tradition est vivante. Comme le disait Jean Jaurès, « c’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ».

 

Ce qu’il importe de retenir de l’histoire de notre Parti avant tout, c’est que cette histoire continue, qu’il faut la continuer. Car les idées pour lesquelles nous luttons, l’alternative révolutionnaire à la société capitaliste que notre Parti représente, sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais. Le remplacement du capitalisme par une nouvelle société socialiste est aujourd’hui une urgence vitale. Et, face au génocide perpétré depuis une année par l’État d’Israël contre le peuple palestinien, et aujourd’hui aussi contre le peuple libanais, avec la complicité d’une majorité de pays occidentaux, et malheureusement aussi de la Confédération ; face aux positions au pire sionistes, au mieux ambiguës, de tous les partis gouvernementaux, dont aucun ne se bat réellement contre cette honteuse complicité, un parti internationaliste jusqu’au bout et solidaire avec le peuple palestinien et sa juste résistance est plus indispensable que jamais.  Aussi, même si la lutte est difficile et que le climat politique ne nous est franchement pas favorable, nous devons continuer avec d’autant plus de détermination. La construction d’un Parti révolutionnaire, organisé à l’échelle nationale, possédant une organisation suffisamment puissante, une implantation sociale parmi les travailleuses et travailleurs et une stratégie révolutionnaire crédible est absolument nécessaire pour changer la société. Ce but, nous sommes encore très loin de l’avoir atteint. Mais nous avons nonobstant beaucoup progressé en deux ans dans sa direction.

 

C’est au nom de cet objectif, et dans un esprit de continuité historique de notre Parti, pour qu’il redevienne ce qu'il a été et qu’il est censé être, que les instances actuelles du PST-POP, élues à notre XXIVème Congrès, se sont employées à rebâtir notre Parti, à en renforcer l’organisation, à en dynamiser le fonctionnement et à en accroître l’efficacité, à reconstituer son unité politique et idéologique, à en approfondir les analyses et développer la théorie, à le reconstruire comme un parti des travailleuses et travailleurs, comme la force politique dont la classe ouvrière de notre pays à besoin pour rompre enfin avec un système capitaliste de plus en plus intolérable et ouvrir la voie vers une Suisse socialiste. Si énormément reste à faire, les progrès accomplis sur cette voie sont d’ores et déjà considérables.

 

Nous allons continuer sur cette voie, et je suis convaincus que nos efforts seront couronnés de succès, car comme l’écrivait Youri Andropov en 1976 :

 

« Le temps est impuissant devant le léninisme. Impuissant parce que celui-ci, reflétant fidèlement les lois objectives de l’histoire, prenant appui sur tous les acquis de la pensée sociale avancée, assimile sans cesse tout ce que le temps apporte de nouveau. Le léninisme, c’est la création permanente, l’analyse et la généralisation des changements sociaux, c’est le renouvellement incessant de la théorie révolutionnaire sous l’influence de la pratique révolutionnaire ». 

 

Comme le déclarait Jean Vincent en conclusion de son rapport au IXème Congrès du PST-POP, tenu les 2 et 3 novembre 1968 à la Chaux-de-Fonds : « Que grandisse, que prospère notre Parti du Travail qui porte le plus beau nom qui soit et le plus éloquent, justement parce qu’il est le nom d’un rassemblement du peuple travailleur, qu’il aille d’expérience en expérience, de progrès en progrès, de succès en succès ! »

11 février 2024

Intervention à la conférence nationale du PST-POP du 10 février 2024 : les classes sociales en Suisse


Chères et chers camarades,

 

Nous aurions pu commencer ce cycle de conférences ouvertes aux membres en vue de l’adoption d’un nouveau programme politique du PST-POP par bien des sujets. La rédaction d’un programme politique peut être abordée par bien des angles. Si nous avons choisi de partir de l’analyse de la Suisse, et plus spécifiquement de sa structure de classe, ses rapports de classe aujourd’hui, c’est bien parce que la réalité de la division de la société en classes sociales, et la lutte qui les oppose, constitue précisément la base sur laquelle une société s’édifie, et qui détermine en dernière instance toute le reste. Qui détermine également la stratégie de notre Parti.

 

Comme tout parti politique, le PST-POP tire sa raison d’être d’incarner, de représenter politiquement certains intérêts et aspiration de classe bien déterminés, et de chercher à les faire prévaloir. Contrairement à la plupart des autres partis politiques de notre pays, non seulement il en est conscient, mais il l’affirme ouvertement. Il fut fondé en effet explicitement comme parti politique de la classe ouvrière. Son nom, du reste, affirme par lui-même son ancrage de classe : Parti Suisse du Travail (« Travail » par opposition au « Capital »), Parti Ouvrier Populaire.

 

Le deuxième programme politique du PST-POP, datant de 1968, qui était lui-même une version mise à jour du premier, datant de 1959, définit clairement notre Parti comme un Parti de classe :

 

« Le Parti du Travail est l’unique force politique qui s’oppose réellement au régime capitaliste et à la domination de la bourgeoisie. Il est aussi l’unique parti qui soit fidèle aux principes du socialisme scientifique. Il est le seul parti qui lutte pour une transformation fondamentale de la société, pour la prise de pouvoir par les ouvriers et les paysans, pour une Suisse nouvelle qui mettra le travail à la première place et supprimera l’exploitation de l’homme par l’homme, la crainte du lendemain, la peur du chômage, de la maladie, de la vieillesse. Le Parti du Travail joue donc dans la politique suisse un rôle nécessaire et irremplaçable.

Le Parti du Travail est l’héritier des meilleures traditions démocratiques et progressistes du mouvement ouvrier suisse et de l’esprit humaniste de notre peuple. Il a groupé dans ses rangs depuis 1944 les communistes, les socialistes et les sans parti qui avaient uni leurs forces avant et pendant la seconde guerre mondiale pour lutter dans notre pays contre le fascisme et la guerre et contre la réaction.

Le Parti du Travail est une communauté où se sont librement associés pour la lutte politique des citoyens et des citoyennes animés des mêmes convictions, des socialistes et des communistes. Il est le détachement le plus conscient et le plus discipliné des classes laborieuses ».

 

Pour l’essentiel, cette définition demeure juste aujourd’hui. Le tout est que le Parti soit à la hauteur de cette définition. C’est un combat de tous les jours que d’y parvenir.

 

Un des objectifs majeurs adoptés par le XXIVème Congrès du PST-POP était d’organiser notre Parti en tant que Parti des travailleuses et travailleurs. Quelques pas ont été réalisés en ce sens, comme la constitution d’un département syndical fonctionnel dans ses instances nationales, l’adoption d’une résolution pour une campagne pour la réduction du temps de travail par le Comité central, et une participation active du Parti au mouvement de lutte des travailleuses et travailleurs de la construction. L’organisation du Parti sur les lieux de travail, et pas uniquement sur une base territoriale, reste en revanche un objectif encore lointain. Un sondage auprès de nos membres a aussi montré qu’ils sont, pour plus de la moitié d’entre eux, fonctionnaires ou enseignants. Un grand travail reste à faire pour que notre Parti devienne réellement celui des travailleuses et travailleurs de notre pays.

 

Mais qu’est-ce que cela signifie, un parti de classe, un parti de la classe ouvrière ? L’incipit du Manifeste du Parti communiste est bien connu : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes ». 

 

Ce qui est moins généralement compris, c’est que cette thèse, si elle n’est pas manifestement fausse, recouvre une théorie générale du conflit social, dans toutes ses dimensions, et pas uniquement l’affrontement direct entre classes dominantes et classes opprimées. La contradiction fondamentale de toute formation sociale est celle opposant les deux classes, respectivement exploiteuse et exploitée, de son mode de production dominant : pour une société capitaliste, la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat. La lutte de classe, c’est avant tout l’opposition irréductible, antagonique, entre ces deux classes. Mais c’est aussi le combat pour leurs intérêts d’autres classes, héritées du passé, ou bien produites par le mode de production dominant, et les alliances, provisoires ou temporaires que celles-ci concluent avec, respectivement, la bourgeoisie et le prolétariat : anciennement la noblesse féodale, la petite bourgeoisie, l’encadrement, et peut-être d’autres. La lutte des classes, c’est aussi la lutte pour l’hégémonie entre classes dominantes, et la lutte internationale de différentes bourgeoisies nationales pour des débouchés commerciaux, le contrôle de matières premières, de marchés, de zones d’influences…C’est aussi la lutte de pays du Sud global pour se libérer des chaînes du néocolonialisme et de l’échange inégal, pour un développement endogène – en ce cas la question sociale peut prendre une forme principalement nationale. La lutte des classes recouvre également la lutte des femmes pour mettre fin à une division sociale du travail inégale, un système patriarcal construit à leur détriment. La lutte des classes recouvre certainement d’autres contradictions objectives encore.

 

Si la classe ouvrière est la seule classe réellement révolutionnaire, de par ses conditions d’existence, dans une société capitaliste, la seule classe capable de conduire la lutte de classe jusqu’au bout, jusqu’au renversement de la classe dominante, et l’édification d’une nouvelle société socialiste, phase de transition vers une société communiste où la division de la société en classes ne sera plus, elle doit néanmoins, si elle veut pouvoir triompher, prendre en compte toutes ces contradictions, et faire converger toutes ces luttes émancipatrices en un combat anticapitaliste commun. Car cette convergence ne va pas de soi. Il peut exister des contradictions tendancielles entre différentes exigences émancipatrices, toutes également légitimes en elles-mêmes, qui, si elles ne sont pas résolues dans un sens de convergence des luttes, peuvent être exploitées par la bourgeoisie pour les dévoyer, et cimenter des alliances sociales à son profit, au profit du maintien du système dominant. L’intégration d’une partie de la classe ouvrière à un projet impérial, en échange de quelques retombées de l’exploitation des peuples colonisés, la rupture de ce fait de la solidarité internationaliste, n’est que l’exemple le plus connu de ce type de stratégie de la part de la classe dominante. Dans les conflits sociaux objectivement existants la dimension de lutte des classes n’est pas toujours directement évidente, c’est le rôle de l’analyse scientifique que la déceler.

 

Ainsi que l’écrit Lénine dans Que faire ?, la conscience de classe pour la classe ouvrière est quelque chose d’extrêmement exigeant :

 

« La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tout abus, toute manifestation d'arbitraire, d'oppression, de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes, et à réagir justement du point de vue social-démocrate, et non d'un autre. La conscience des masses ouvrières ne peut être une conscience de classe véritable si les ouvriers n'apprennent pas à profiter des faits et événements politiques concrets et actuels pour observer chacune des autres classes sociales dans toutes les manifestations de leur vie intellectuelle, morale et politique, s'ils n'apprennent pas à appliquer pratiquement l'analyse et le critérium matérialistes à toutes les formes de l'activité et de la vie de toutes les classes, catégories et groupes de la population. Quiconque attire l'attention, l'esprit d'observation et la conscience de la classe ouvrière uniquement ou même principalement sur elle-même, n'est pas un social-démocrate ; car, pour se bien connaître elle-même, la classe ouvrière doit avoir une connaissance précise des rapports réciproques de la société contemporaine, connaissance non seulement théorique... disons plutôt : moins théorique que fondée sur l'expérience de la vie politique. Voilà pourquoi nos économistes qui prêchent la lutte économique comme le moyen le plus largement applicable pour entraîner les masses dans le mouvement politique, font œuvre profondément nuisible et profondément réactionnaire dans ses résultats pratiques. Pour devenir social-démocrate, l'ouvrier doit se représenter clairement la nature économique, la physionomie politique et sociale du gros propriétaire foncier et du pope, du dignitaire et du paysan, de l'étudiant et du vagabond, connaître leurs côtés forts et leurs côtés faibles, savoir démêler le sens des formules courantes et des sophismes de toute sorte, dont chaque classe et chaque couche sociale recouvre ses appétits égoïstes et sa “nature” véritable; savoir distinguer quels intérêts reflètent les institutions et les lois et comment elles les reflètent. »

 

Une stratégie de classe pour le PST-POP suppose, premièrement qu’il devienne le Parti de la classe ouvrière, et deuxièmement, l’art de la formation d’alliances avec d’autres classes et couches sociales intéressées à un changement de société. Ces alliances ne vont pas de soi, et doivent être fondées sur une analyse scientifique de la société, et rendre justice aux exigences et revendications particulières de ces différentes classes et couches sociales afin de cimenter l’alliance. Par opposition à tout populisme de gauche - qui croit pouvoir construire un clivage binaire peuple versus élites sur la base de critères plus ou moins arbitrairement choisis en fonction d’une dimension de communication plutôt que d’une analyse scientifique, et qui voit le peuple comme une masse indivise – une alliance de classe ne peut être fondée que sur des critères objectifs, scientifiquement attestés, et ne peut être que l’aboutissement d’un patient travail qui prend à la fois en compte la complexité de la réalité et des exigences et revendications particulières des différences composantes de l’alliances et de l’objectif commun, qui ne peut être amené et suivi jusqu’au bout que par la classe ouvrière. Le « peuple », alors, loin d’être un tout indivis et immédiatement saisissable, est le résultat de cette stratégie d’alliance cimentée par le parti de la classe ouvrière.

 

Comment le PST-POP a-t-il pensé une telle alliance de classe ? Comme il est encore écrit dans le programme politique de 1968 du PST-POP :

 

« La classe ouvrière, la paysannerie laborieuse, les artisans et commerçants, les employés, les techniciens, les intellectuels constituent ensemble les vraies forces créatrices du pays et l’immense majorité de sa population. Or toutes ces couches sociales sont exploitées par le grand capital, que ce soit à titre de salariés ou de producteurs agricoles, de consommateurs ou de locataires, de débiteurs, etc. Qu’il s’agisse des uns ou des autres, leur niveau de vie ou leur existence même sont menacés par les monopoles industriels et bancaires et par la concentration capitaliste.

Le grand effort qui s’impose, c’est donc de grouper ces forces aujourd’hui dispersées en un puissant mouvement populaire, de forger leur union à travers des actions communes pour la défense de leurs intérêts communs contre les trusts et les puissances d’argent ».

 

Cette stratégie d’alliance, de rassemblement de ces classes et couches sociales autour de la classe ouvrière, en vue d’un changement de rapport de forces et de premier pas vers un changement de société, était-elle juste ? Certainement. Elle était fondée sur une analyse scientifique, marxiste, de la société suisse de cette époque. Elle reste certainement juste dans ses grandes lignes aujourd’hui. Toujours est-il que le Parti ne fut pas en mesure de mettre cette stratégie alors, et que ce qu’il représente actuellement n’est qu’une fraction de ce qu’il était en 1968. Et la Suisse d’aujourd’hui est naturellement différente de ce qu’elle était il y a cinquante ans. Il faudrait reprendre aujourd’hui ce travail à nouveau frais, ce qui suppose premièrement une analyse scientifique de la société suisse et de sa structuration en classes, et deuxièmement une lutte de tous les instants pour une alliance entre les classes et couches sociales intéressées objectivement à un changement de société. Ce qui est tout sauf une sinécure, comme la situation présente du Parti ne le démontre que trop bien.

 

Le Parti se doit de redéfinir sa stratégie, sur la base d’une analyse scientifique de la société suisse d’aujourd’hui, et se donner les moyens de la mettre en œuvre, de vaincre afin de pouvoir enfin rompre avec le capitalisme et de changer cette société. Au rythme de la dégradation accélérée de notre planète, causée par la course au profit à court terme et à tout prix, il ne nous reste que peu d’années pour cela.

 

Mais le PST-POP peut y parvenir. Le seul fait que notre Parti existe toujours depuis 80 ans, malgré tous les propagandistes bourgeois qui prédisaient sa disparition imminente, prouve qu’il a un rôle irremplaçable à jouer dans la société suisse. Encore faut-il qu’il s’en donne les moyens. Mais notre Parti en est certainement capable. Parce que, à part lui, personne ne peut le faire.

 

La conférence d’aujourd’hui, la très utile présentation du professeur Ueli Mäder que nous venons d’écouter, et le débat qui va suivre cet après-midi, devraient grandement contribuer à cette avancée décisive en vue d’un programme politique du PST-POP, et, dans un avenir prochain, d’une transformation radicale de notre pays.