05 octobre 2015

De la liberté libérale



Si vous demandez à un citoyen lambda ce qu’est le libéralisme, il vous répondra sûrement que c’est une doctrine qui prône la liberté pour tous (peut-être même toutes et tous), la démocratie politique, qui défend les droits inaliénables des individus face à l’arbitraire étatique, ainsi que le libre marché avec le moins d’intervention étatique possible. C’est la définition officielle, qu’une propagande omniprésente enfonce dans la tête des gens, et qui est devenue absolument hégémonique, au point d’infecter la gauche gouvernementale, et même certains pans de la gauche qui se veut radicale. De fait, la social-démocratie officielle, rose-verte, et la social-démocratie « rouge pale » qui ne s’avoue pas, ne  critique que le libéralisme économique ; et encore, elle le fait au nom d’un économiste libéral, bien qu’hétérodoxe, qu’est John Maynard Keynes. Le libéralisme politique, lui, n’est pratiquement pas contesté…pour la bonne et simple raison qu’il est admis par tous, exception faite des communistes qui n’ont pas oublié l’enseignement des classiques du marxisme. De fait, à gauche, parfois même assez loin à gauche, le libéralisme politique a la réputation d’être une doctrine qui fut historiquement progressiste – l’étendard de la liberté (pour tous) face à l’oppression féodale – et qui garde encore des bons côtés. Du reste, souvent on croit que c’est au libéralisme que nous devons la démocratie politique – fût-elle bourgeoise – , ainsi que les droits d’expression, de réunion et d’association. Les « idées des Lumières » sont en particulier fortement mythifiées et souvent invoquées à titre quasi-incantatoire.

Or toute cette hégémonie du libéralisme politique repose sur un mensonge éhonté. La liberté des libéraux n’est pas la liberté pour tous (et certainement pas pour toutes et tous), mais seulement celle des hommes libres (les femmes, même bourgeoises, ne faisaient à l’origine absolument pas partie de cette catégorie), qui peuvent en fait n’être qu’une toute petite minorité. Parallèlement, tout droit et toute liberté peuvent être totalement déniés à l’immense majorité, sans aucune contradiction avec les principes du libéralisme. C’est très clair dans le libéralisme classique, et ça l’est aussi dans ce que l’on appelle couramment le néolibéralisme. Et si nous bénéficions d’une certaine démocratie et de certains droits aujourd’hui dans les pays occidentaux, le libéralisme n’y est pour rien, et c’est malgré lui. Pour lire une autre histoire du libéralisme, différente de celle, mensongère, que l’on apprend dans les écoles, nous conseillons l’excellent livre Contre-histoire du libéralisme de Domenico Losurdo.

Le libéralisme s’est effectivement construit en lutte contre l’Etat féodal absolutiste, et l’a critiqué au nom de la liberté. Mais qu’entendaient les fondateurs du libéralisme par liberté, et quelle entrave à la liberté reprochaient-ils exactement à la monarchie absolue ? La liberté la plus importante aux yeux des libéraux d’hier et d’aujourd’hui est la seule liberté économique, la liberté d’usage de sa propriété, le libre marché. Cette liberté-là est évidemment et nécessairement réservée aux propriétaires. Tous les autres ne peuvent exercer leur liberté sur rien et sont par conséquent exclus de la liberté. Les autres libertés ne sont que d’une importance secondaire par rapport à l’unique liberté de propriété. Et de la démocratie il n’était absolument pas question.

En effet, le grand reproche que faisaient ceux qui ne se nommaient pas encore libéraux à la monarchie féodale, c’était les restrictions qu’elle posait au droit de propriété, qui dans une société féodale n’était pas absolue. Une fois qu’elle acquit le pouvoir politique, la bourgeoisie anglaise, la première qui le fît durant la « Glorieuse révolution », garantit le caractère absolu et inviolable de la propriété…par les enclosures, en permettant aux propriétaires fonciers de privatiser les terres communautaires de la paysannerie anglaise pour y faire paître des moutons, et jeter les paysans démunis sur les routes, tout cela au nom de la liberté, une liberté que le féodalisme leur avait refusé. Et c’est au nom de la liberté que l’Etat bourgeois anglais laissa les propriétaires fonciers britanniques en Irlande gonfler les prix sur le blé et l’exporter en masse, dépeuplant l’Irlande par la famine, l’exode et la réduction d’une partie de sa population en esclavage : la liberté pour les riches  de s’enrichir au delà de toute mesure, et de mourir de faim pour les autres. Oh, et la liberté que voulaient obtenir les pères de l’indépendance américaine, presque tous des propriétaires d’esclaves, c’était la liberté d’importer des esclaves sans restrictions, ainsi que celle de s’étendre vers l’Ouest en massacrant les Indiens, libertés que pour différentes raisons la couronne britannique leur refusait.

Quelques uns de nos lecteurs risquent d’être étonnés par ces propos. Il est vrai que c’est très différent de l’histoire que l’on a l’habitude d’entendre. Mais il faut savoir que les fondateurs du libéralisme ne voyaient aucun problème dans l’esclavage, ni dans la réduction des travailleurs à un état proche de l’esclavage. C’est du moins très clair dans les textes de Locke. Il est vrai que c’est un aspect aujourd’hui quelque peu occulté de sa pensée. On comprend pourquoi. Voltaire, non plus, n’a pas eu le moindre scrupule d’investir une partie de sa fortune dans le commerce d’esclaves. Et les Girondins, l’aile libérale de la Révolution française, étaient pratiquement tous actifs dans la traite. Et il ne s’agissait pas encore essentiellement de racisme. Aux débuts de l’ère libérale, il y avait aussi beaucoup d’esclaves blancs, des pauvres réduits en esclavages. La justification idéologique de l’oppression coloniale et esclavagiste au nom du racisme ne sera inventée que plus tard, lorsque, pour se maintenir au pouvoir, la bourgeoisie libérale européenne et nord-américaine dut bien reconnaître le statut d’hommes libres à tous les blancs, au prix toutefois d’une négation totale des droits de tous les autres. Mais à l’origine, l’esclavage se justifiait pour les libéraux par le seul fait que c’était là aussi une forme de propriété. Interdire l’esclavage reviendrait donc à restreindre de façon indue le droit de propriété et donc d’être contre la liberté. C’était là l’argumentaire libéral standard contre l’abolition de l’esclavage. La liberté libérale apparaît d’emblée comme la liberté des maîtres d’esclaves. Et d’eux seuls.

Quand à ceux qui étaient dépourvus de propriété, le plus souvent les paysans jetés sur les routes car privés de tout par leurs propriétaires terriens, la bourgeoisie libérale, pour les asservir au travail salarié, avec des horaires de travail extrêmement longs et des salaires de misère, inventa tout un dispositif répressif extrêmement violent et sans équivalent à l’ère féodale : lois extrêmement dures contres les vagabonds, allant jusqu’à la peine de mort en cas de récidive dans la « libre Angleterre », ainsi que astreintes au travail dans des conditions proches de l’esclavage, que ce soit dans les workhouses régis par une discipline carcérale, les navires, la réduction à un statut d’ « esclavage temporaire » dans la métropole ou dans les colonies, ou bien la réduction en esclavage pure et simple. Quant aux syndicats, ils ont longtemps été strictement interdits, puisque la moindre union des travailleurs pour leurs droits constituerait une atteinte inacceptable pour la liberté…des propriétaires des moyens de productions. Entre parenthèse, le baratin que l’on entend actuellement sur les « profiteurs du système social », alors que l’on ferme les yeux sur la fraude fiscale qui concerne des montants autrement plus importants, ainsi que les mesures pour « réapprendre à travailler » à ceux qui soi-disant ne le font plus par paresse, à coups de contre-prestations exigées et d’emplois soi-disant de « solidarité », il ne s’agit là nullement de quelque chose de « moderne » à quelque titre que ce soit, mais de la remise au goût du jour d’une sinistre vieillerie libérale, qui, au nom de la liberté d’une toute petite minorité de propriétaires, condamne à l’asservissement le plus grand nombre.

Pour ce qui de la démocratie, le programme libéral ne prévoyait nullement de l’accorder, bien au contraire même. Tous les pays libéraux ont connu pendant très longtemps un suffrage censitaire, avec un cens très élevé, qui réservait les droits politiques aux plus riches. Du reste, les penseurs libéraux ont souvent estimé préférable la monarchie constitutionnelle à la république. Pour ce qui est du suffrage universel, il n’en était surtout pas question, et cela pour des raisons de principe : la liberté doit rester réservée aux hommes libres, c’est-à-dire aux propriétaires, les autres ne sauraient exercer leur liberté sur rien, et sont juste bons à se faire mater par le bras armé de l’Etat bourgeois. De fait, durant le XIXème siècle, le cens électoral ne fut abaissé qu’au compte goutte, et toujours avec réticence. Certains pays d’Europe parmi les plus libéraux n’introduisirent le suffrage universel qu’après la Première Guerre mondiale.

Il est intéressant de signaler que ceux qui, durant la Révolution française, se sont engagés clairement pour la république, pour une vision démocratique de la liberté, pour le suffrage universel, c’est-à-dire les montagnards, Robespierre, Saint-Just, n’étaient certainement pas des libéraux, mais faisaient partie de ceux qui avaient les premiers lutté contre la nouvelle oppression du peuple que représentaient le libéralisme, étant donné qu’ils représentaient politiquement la petite bourgeoisie et surtout les artisans parisiens, plutôt que la grande bourgeoisie, présente chez les feuillants, les girondins et au marais. « Toute spéculation mercantile que je fais aux dépens de mon semblable n’est point un trafic, c’est un brigandage et un fratricide » disait par exemple Robespierre. D’ailleurs, Robespierre avait aboli l’esclavage dans les colonies françaises, avant que Napoléon ne le rétablisse. C’est pour cela que Robespierre fut renversé, et envoyé à la guillotine, par le putsch libéral de thermidor, et qu’il est toujours autant calomnié de nos jours par tous les libéraux et ceux qui subissent leur influence idéologique.

Si nous possédons aujourd’hui certains droits démocratiques, le suffrage universel, une certaine sécurité sociale, ce n’est nullement du fait du libéralisme, mais malgré lui. Dès la seconde moitié du XIXème siècle, les bourgeoisies européennes ont commencé progressivement à faire des concessions aux travailleurs de leurs pays, élargissant peu à peu le cens électoral et instaurant pour finir le suffrage universel, acceptant d’entrer en matière sur la limitation de la journée de travail, des hausses de salaires, et même quelques droits sociaux. Mais elles n’acceptèrent cela qu’à leur cœur défendant, sous la pression de luttes ouvrières très dures, de grèves générales de grande ampleur. Car les droits démocratiques étaient exigés par le mouvement ouvrier, et son incarnation politique, les partis socialistes avant la Première Guerre mondiale et les partis communistes ensuite. Le moindre droit dont nous disposons, nous le devons à la lutte de classe, une lutte qui s’est faite dans la violence, tant il est vrai que la bourgeoisie libérale n’hésitait pas alors de faire tirer à balles réelles sur le peuple en lutte. Du reste, ces concessions que la bourgeoisies dut bien faire à sa classe ouvrière dans les métropoles allèrent de pair avec l’expansion coloniale, une oppression brutale des populations non-européennes, leur réduction au travail forcé et des massacres sans nombre…crimes coloniaux cautionnés sans sourcillés par tous les libéraux. La Révolution d’octobre, qui accorda sans attendre les droits politiques à tous les soviétiques majeurs, hommes et femmes, et qui abolit toute discrimination raciale, ainsi que la grande victoire de 1945 sur ce champion de la bourgeoisie anticommuniste qu’était Hitler, apporta une impulsion majeure aux luttes démocratiques et de libération nationale. Sans l’URSS, les empires coloniaux existeraient sans doute encore, la ségrégation raciale serait toujours réalité, et les métropoles impérialistes ne seraient sans doute guère des démocraties.

Le néolibéralisme, la revanche de la grande bourgeoisie

Après la Deuxième Guerre mondiale, bien qu’étant restée au pouvoir dans les métropoles impérialistes et leurs colonies, la grande bourgeoisie impérialiste avait dû céder beaucoup du terrain au camp socialiste. Elle avait surtout subi une défaite majeure au niveau idéologique. Les peuples n’oubliaient combien de ses représentants avaient pris fait et cause pour les nazis. L’URSS et les communistes jouissaient en revanche d’un prestige inégalé. Les représentants politiques de la grande bourgeoisie durent alors faire des concessions aux travailleurs qu’elles n’auraient jamais envisagé auparavant, ce qui n’allait pas sans remise en cause de larges pans du libéralisme. Oh certes elles ne le faisaient pas de bon cœur, mais pour éviter la révolution. Néanmoins, cette dynamique était significative, d’autant qu’au plan mondial c’était plutôt le camp socialiste qui était à l’offensive et en progression jusqu’à la fin des années 70, tandis que le camp impérialiste apparaissait comme sur la défensive et décadent.

C’est en ces temps que des penseurs issus de la bourgeoisie décidèrent de passer à la contre-offensive idéologique. Ils s’adressèrent en premier lieu aux représentants de leur classe pour les convaincre de renoncer à toute concession à la classe ouvrière, et à passer à la contre-attaque idéologique, à revenir au libéralisme sous sa forme pure et dure. C’est ce qu’on appelle couramment le néolibéralisme, terme quelque peu impropre, ses représentants n’ayant jamais rien dire faire ni fait que de revenir aux sources du libéralisme. Friedrich Von Hayek et Milton Friedman sont les représentants les plus notables, et les plus connus de ce courant. Le combat idéologique que ces auteurs ont livré fut couronné de succès, d’abord au sein de leur propre classe, puis au sein du grand public, grâce à une offensive idéologique effrénée menée par les médias bourgeois depuis Reagan et Thatcher, offensive idéologique d’autant plus facilitée que la plupart des partis communistes au pouvoir dans les pays socialistes s’étaient, pour différentes raisons, affaiblis idéologiquement, et n’étaient plus de taille à relever ce défi.

Les écrits des auteurs néolibéraux sont les livres de chevets de la classe dirigeante, à laquelle ils fournissent son idéologie. Par contre, à l’exception de Milton Friedman, ils avaient plutôt tendance à fuir les projecteurs, et sont plutôt peu mis en avant publiquement. On comprend pourquoi, leur vision de la liberté est bien toujours la vision libérale : la liberté pour l’élite et elle seule. On oublie souvent que la première expérience néolibérale fut la dictature de Pinochet au Chili, que Friedman et Hayek n’ont eu aucun scrupule à soutenir, et à proposer à la classe dirigeante étatsunienne comme exemple à suivre dans le cas de Friedman. La sinistre tyrannie de Pinochet allait donc être le modèle sur lequel fut bâti le programme économique de Reagan. Mais, disait Hayek, il y a plus de liberté dans le Chili sous Pinochet non seulement que dans les pays socialistes, mais même que, par exemple dans la France gaulliste, qui limitait quelque peu la liberté de son oligarchie. Car il ne faut pas oublier qu’il s’agit de la liberté dans le sens dans lequel l’entendent les libéraux, c’est à dire, seulement, la liberté pour l’élite.

Ce soutien à une dictature libérale ne devrait pas surprendre. Le libéralisme, quant au fond, n’a jamais été pour la démocratie et ne l’est toujours pas de nos jours. Ecoutons Von Hayek, dans son livre La constitution de la liberté : « Le libéralisme (au sens où le mot était pris au XIXème siècle en Europe, et auquel nous adhérons tout au long de ce chapitre) vise essentiellement à limiter les pouvoirs coercitifs de tout gouvernement, qu’il soit ou non démocratique, tandis que le démocrate dogmatique, ne connaît qu’une seule borne au gouvernement : l’opinion majoritaire courante. La différence entre les deux idéaux ressort encore plus nettement si on évoque leurs contraires : pour la démocratie, c’est le gouvernement autoritaire ; pour le libéralisme, c’est le totalitarisme. Ni l’un ni l’autre système n’exclut nécessairement ce que récuse l’autre : une démocratie peut effectivement disposer de pouvoirs totalitaires, et il est concevable qu’un gouvernement autoritaire puisse agir selon les principes libéraux. »

Ou plus clairement : « Je préfère une dictature libérale à un gouvernement démocratique dont le libéralisme est absent ». C’est en effet assez clair.

Pour ce qui est de la justice sociale, les néolibéraux en rejettent l’idée même. Ainsi que le déclare Hayek : « Une exigence d’égalité des positions matérielles ne peut être atteinte que par un gouvernement aux pouvoirs totalitaires ». Il s’agit là d’une idée de combat libérale : toute exigence de justice sociale, d’un minimum de redistribution, le programme social-démocrate le plus timoré, le moins revendicatif, est déjà potentiellement totalitaire. Que les pauvres meurent de faim s’il le faut. Prendre la moindre mesure là contre serait une restriction inadmissible de la liberté (celle de l’élite bien entendu). Quant aux privilèges des riches, ils ne doivent être restreints d’aucune façon, quoiqu’il en coûte, puisque toute la société en profiterait, même ceux qui en sont réduits à l’extrême misère apparemment : « On doit rappeler à ce sujet que ce qui permet à un pays d’être en tête du développement au niveau mondial, ce sont ses classes économiquement les plus développées, et que quand ce pays se met à pratiquer le nivellement des avantages, il renonce en réalité à ce qui faisait sa prééminence ».

Quant à la liberté, il s’agit seulement de celle de l’élite, et ceux qui n’en font pas partie devraient accepter de bon cœur d’en être privés, vu que c’est aussi, apparemment, pour leur bien : « Il ne fait pas de doute que, dans l’histoire, des minorités assujetties ont profité de l’existence de minorités libres, ni qu’aujourd’hui des sociétés non libres profitent de ce qu’elles reçoivent et apprennent de celles qui sont libres ».

Oh, et pour le libéral qu’est Hayek, les hommes ne sont pas égaux, même formellement : « Il a été courant à l’époque moderne de minimiser l’importance des différences congénitales entre les hommes, et d’imputer toutes les différences importantes à l’influence du milieu. Si cruciale que celle-ci puisse être, nous ne devons pas négliger le fait que les hommes sont très différents dès le départ. L’importance des différences individuelles ne pourrait guère diminuer si tous les individus étaient élevés dans des milieux très semblables. Pour qui regarde les faits, dire que « tous les hommes naissent égaux » est tout simplement faux ».

En ce sens, l’Union européenne, cette dictature technocratique, est une construction strictement libérale : une structure qui protège la seule liberté qui vaille, celle des hommes libres, c’est-à-dire de la toute petite élite des maîtres du grand capital monopoliste, qui impose le caractère absolu et illimité de leur liberté à eux sur leur propriété, qui est dirigée par des technocrates non-élus cooptés au sein de l’élite, et surtout qui la soustrait à la volonté démocratique de ceux qui ne font pas partie de l’élite, et leur impose le libéralisme dont ils ne veulent pas. La façon dont les technocrates non-élus de l’UE ont brisé la protestation démocratique du peuple grec contre leur oppression, l’affirmation arrogante de Jean-Claude Juncker « Il n’y a pas de choix démocratique possible contre les traités européens », n’illustrent que trop bien cette logique libérale.^﷽﷽﷽﷽﷽﷽﷽﷽és de tout par leurs pds, allant jusqutout un dispositif répressif extr de travail extr car privés de tout par leurs p


L’idéologie de la classe dirigeante forme un ensemble cohérent, dont les différentes parties se tiennent. On comprend en revanche qu’elle ne veuille pas trop la mettre en avant publiquement. Afin de renverser l’hégémonie quasi-totale acquise par la grande bourgeoisie à la fin des années 80 et de reprendre l’offensive, il importe de combattre son idéologie dans tous ses aspects, et ne se limiter aux questions socio-économiques. Pour ce qui est du libéralisme, nous n’avons aucune leçon à recevoir de lui, ni aucune concession à lui faire sur aucun point. S’il y a bien une idéologie dont l’histoire est gorgée de sang, et de morts sans nombre, c’est la sienne. Il importe le contraire de critiquer l’idéologie libérale dans tous ses aspects, de la combattre au nom d’une autre pensée, celle de Marx, Engels et Lénine, afin de mettre enfin un terme à des siècles d’oppression sous différentes bannières, et d’ouvrir le chemin du socialisme.

L’aurore de Zimmerwald (1915-2015)



Au début du mois de septembre 1915, on en était déjà à la deuxième année de la Première Guerre mondiale, qui était menée sur trois continents de la planète, les océans et les mers qui les entourent, ainsi que – pour la première fois – dans les airs. Les parties belligérantes utilisaient les armements créés bien avant la guerre, et qui disposaient d’une force de destruction jamais vue auparavant. Dès le début de l’année 1915, les forces armées des deux coalitions rivales ont eu recours aux armes chimiques, bien qu’elles soient interdites par les conventions internationales. La guerre n’épargnait pas plus les populations civiles. Au large des mers et des océans, les sous-marins ne coulaient pas seulement les navires de guerre, mais aussi les bâtiments marchands et de passagers. Dans les villes et les villages occupés on prenait on otage des civils innocents, qu’on fusillait ensuite.

Au centre de l’Europe, les canons se taisaient uniquement dans la Suisse, restée neutre. Dans le petit village de Zimmerwald, situé dans ce pays montagneux, se réunirent début septembre 38 délégués issus de 11 partis marxistes des pays européens afin de prendre part à une Conférence socialiste internationale. Et pourtant, il n’y avait encore pas si longtemps, les congrès de la IIème Internationale, tenus dans les capitales ou les grandes villes d’Europe, réunissaient jusqu’à 1'000 représentants de dizaines de partis sociaux-démocrates de différents pays du monde. Le petit nombre de participants à la rencontre internationale des socialistes et le lieu modeste, choisi pour son déroulement, témoignaient par eux-mêmes de la crise profonde que vivait le mouvement socialiste après le début de la Première Guerre mondiale.

La capitulation des partis de la IIème Internationale

Avant même le début de la Guerre, à mesure que les grandes puissances s’engageaient dans la course aux armements, et que le monde était secoué par des crises internationales, la social-démocratie proclamait invariablement à ses congrès sa résolution  de soulever le prolétariat mondial contre la guerre fratricide qui s’annonçait. Dans la résolution du VIIème Congrès de la IIème Internationale, tenu à Stuttgart en 1907, il était dit : « Au cas où la guerre se produit, il est du devoir des socialistes de faire tout leur possible pour y mettre fin au plus vite et tendre de toutes leurs forces à utiliser la crise économique et politique créée par la guerre pour réveiller la conscience politique des masses populaires et accélérer la chute de la domination de la classe des capitalistes ».

Le manifeste du IXème Congrès de la IIème Internationale, tenu à Bâle en 1912, proclamait : « Que les gouvernements se rappellent clairement que, étant donnée la situation actuelle de l’Europe et l’état d’esprit des consciences dans le milieu de la classe ouvrière, ils ne peuvent pas déchaîner une guerre sans se mettre eux-mêmes en danger…Les prolétaires considèrent comme un crime de tirer les uns sur les autres pour l’accroissement des profits des capitalistes ».

Ces déclarations ne semblaient pas des phrases creuses, puisqu’elles s’appuyaient sur le renforcement du mouvement social-démocrate et l’accroissement de sa popularité. En 1914, les partis sociaux-démocrates comptaient plus de 4,2 millions de personnes dans leurs rangs. Durant les élections parlementaires dans 14 pays du monde, 10,5 millions de personnes ont voté pour les socialistes. Les socialistes avaient alors 646 sièges dans les parlements de 14 pays et plus de 22 mille mandats dans les organes représentatifs locaux.

Les mobilisations de la classe ouvrière sous la direction des sociaux-démocrates dans la lutte pour ses droits, pour la démocratisation de la vie politique, contre la militarisation, devenaient de plus en plus puissantes et plus massives. Le 23 mai 1912, les travailleurs d’Autriche-Hongrie ont marché en rangs, à l’appel des sociaux-démocrates, vers le siège du parlement de Budapest, avec les slogans : « A bas la domination de classe ! », « A bas la bande des comtes ! », « Vive la révolution ! »

La manifestation n’allait pas sans des confrontations avec la police et la construction de barricades. Des mobilisations semblables ont eu lieu le lendemain dans beaucoup de villes de Hongrie (Miskolc, Györ, Pecs, Bratislava, Kosice, Timisoara, Arad, etc.). Le 23 mai 1912 est entré dans l’histoire de la Hongrie comme le « Jeudi rouge ».

Les mobilisations des travailleurs de Catalogne en 1909 ont tourné en combats de barricades avec l’exigence de la mise en place d’un gouvernement républicain (ces événements ont reçu le nom de « Semaine sanglante »). En 1911, durant des mobilisations des travailleurs dans les rues de Vienne eurent lieu des combats de rue. Une grève générale de cinq semaines à Brisbane (Australie) en 1912 était accompagnée d’une prise du pouvoir de facto par les ouvriers, lorsque aucune institution de l’Etat ne pouvait travailler sans l’autorisation du comité de grève.

Les mobilisations en Italie en juillet 1914 ont atteint une ampleur énorme. La fusillade d’une manifestation à Ancône le 7 juillet a provoqué des protestations dans tout le pays. La vie économique de l’Italie s’est retrouvée paralysée en à peine quelques heures. A l’appel des socialistes, des syndicalistes, des anarchistes, des dirigeants syndicaux furent fermées les entreprises industrielles, les magasins, les transports urbains ne fonctionnaient plus, les liaisons ferroviaires étaient interrompues. Des barricades étaient bâties dans les rues de Rome, Milan, Florence, Ancône. Les grévistes s’emparaient des armes. Les institutions gouvernementales étaient assiégées. Plus d’un million de personnes ont pris part aux mobilisation qui ont duré une semaine (ces jours furent appelés la « Semaine rouge »). Ces jours, le rédacteur en chef de l’organe central du Parti socialiste d’Italie – l’Avanti ! – Benito Mussolini proclamait dans ses éditoriaux que « bientôt l’Italie marchera sur la voie du communisme ».

En ce temps, beaucoup au sein du mouvement social-démocrate étaient convaincus qu’une situation prérévolutionnaire se formait dans les pays capitalistes. Prenant la parole au Congrès de Magdebourg du SPD, son militant éprouvé Auguste Bebel disait : « les contradictions de classes ne s’atténuent pas, mais au contraire s’accentuent. Nous allons en direction de temps très, très sérieux ». Il semblait que la révolution prolétarienne, dont le Manifeste du Parti communiste annonçait le caractère inévitable pour la première fois sept décennies de cela, était proche de se produire.

Le début de la Première Guerre mondiale fut un test de la fidélité des sociaux-démocrates envers les engagements pris de solidarité avec les travailleurs des autres pays et de la résolution de transformer la guerre impérialiste en révolution prolétarienne. Néanmoins, la guerre commençante était accompagnée d’une propagande chauvine d’une ampleur jamais vue auparavant, qui a contaminé une large part de la population de tous les pays belligérants. A Londres, Paris, Berlin, Vienne et d’autres capitales des pays belligérants, des foules enthousiastes accompagnaient les soldats au front, convaincues de leur retour rapide en tant que vainqueurs.

Des leaders de beaucoup de partis sociaux-démocrates furent aussi contaminés par la fièvre chauvine. Les députés du SPD au Reichstag et ceux de la SFIO à l’Assemblée nationale ont voté pour les crédits de guerre pour les gouvernements bourgeois de leurs pays. Le leader du Parti ouvrier belge, E. Vandervelde, a non seulement promis de « voter tous les crédits que le gouvernement exigera pour la défense de la nation », mais est également vite devenu ministre du gouvernement de la Belgique.

Après le début de la guerre, sont entrés dans les gouvernements de leurs pays les leaders des socialistes français J. Guesde, M. Sembat, et A. Thomas, un des leaders du Parti travailliste de Grande-Bretagne A. Henderson. Les dirigeants du Parti social-démocrate autrichien ont également pris position pour leur gouvernement. On pouvait lire dans l’organe central du parti – le journal Arbeiter Zeitung : « Désormais quand … la patrie allemande est en danger, la social-démocratie prend position pour la défense de la patrie …Jamais encore un parti politique n’avait agi de manière aussi désintéressée que la social-démocratie allemande ».

Benito Mussolini, qui encore au début de l’automne 1914 condamnait la guerre dans ses articles comme « une affaire strictement capitaliste », au mois de novembre quittait le Parti socialiste et fondait le journal Il popolo d’Italia, dans lequel il appelait le gouvernement de son pays à déclarer la guerre à l’Autriche-Hongrie et à conquérir le Trieste, la Dalmatie et d’autres territoires. Et après la fin de la guerre, Mussolini prit la tête du mouvement fasciste qu’il avait créé.

La social-démocratie européenne laissa tomber une chance historique, lorsqu’il n’était pas seulement possible d’empêcher le déclanchement de la guerre mondiale, mais aussi se faire lever des travailleurs de nombreux pays pour des mobilisations révolutionnaires de masse. La trahison de la social-démocratie européenne fut précédée par une mutation au niveau des idées au sein de ses rangs. Le choix de la collaboration avec la bourgeoisie, au début soutenu seulement par des révisionnistes comme Bernstein, qui appelaient à renoncer aux idées révolutionnaires, fut depuis longtemps adopté tacitement par les principaux dirigeants de la IIème Internationale. Le début de la guerre mondiale a seulement révélé leur trahison de classe.

La capitulation sans réserves des leaders de la social-démocratie fut la première grande victoire de la bourgeoisie de tous les pays dans la guerre mondiale, suite à quoi des millions de prolétaires furent désarmés au niveau des idées et trahis. Au lieu de la participation dans les combats révolutionnaires contre la classe des capitalistes et ses mercenaires, les leaders sociaux-démocrates ont conduit les travailleurs d’Europe sur les champs de bataille contre leurs propres frères de classe.

Seule une minorité de personnalités notables de la social-démocratie d’Europe occidentale conserva sa fidélité aux principes de l’internationalisme prolétarien. Contre les crédits de guerre ont voté deux députés représentant le parti social-démocrate au parlement serbe. Le 10 septembre Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin ont publié une déclaration, dans laquelle ils condamnaient la position de la direction du SPD. Et bientôt Liebknecht, Luxemburg et Zetkin furent emprisonnés pour propagande anti-guerre.

« Transformons la guerre des peuples en guerre civile ! »

Dés le tout début de la Première Guerre mondiale, le Parti bolchevik prit position contre la guerre impérialiste. Cette position fut déterminée par Lénine le 6 septembre 1914 dans son discours à une réunion d’un groupe de bolcheviks russes à Berne. Les thèses de cette intervention furent à la base du Manifeste du Comité central du Parti bolchevik. Lénine y démasquait les objectifs de pillage des fauteurs de guerre. Condamnant la capitulation des chefs de la IIème Internationale, Lénine déversa le feu de la critique non seulement sur les sociaux-chauvins déclarés, mais aussi sur les soi-disant centristes, avec Karl Kautsky pour chef de file. Condamnant la guerre, Kautsky et ses partisans se limitaient à des appels aux gouvernements des pays belligérants, les implorant de conclure la paix. Les centristes ont renoncé à appeler à la révolution prolétarienne contre le système capitaliste, dont la faillite était démontrée par la guerre mondiale. Lénine avança le slogan : « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ». Le Manifeste du Comité central soulignait que « doivent promouvoir une politique de défaite de leur gouvernement impérialiste non seulement les révolutionnaires russes, mais aussi les partis révolutionnaires de tous les pays belligérants ».

Lénine mena un intense travail pour souder les rangs des bolcheviks dans l’émigration. Il participa à des débats publics, polémiquant avec Plekhanov et Martov. Dans le même temps, Lénine fit des efforts pour organiser des collaborations avec les internationalistes de différents partis socialistes du monde. Lénine correspondait activement  avec les socialistes hollandais de gauche H. Gorte, A. Pannekoek et d’autres, qui avaient créé un groupe autour du journal la Tribune. Lénine noua des liens avec des représentants de la jeunesse révolutionnaire de Norvège et de Suède, qui en ce temps publiaient trois quotidiens. La gauche suédoise avait 13 siège au parlement. Lénine créa des contacts avec les socialistes-« tesniaks » bulgares, dirigés par G. Dimitrov et D. Blagoev, ainsi qu’avec les sociaux-démocrates de Serbie. Il témoignait d’un soutien permanent à K. Liebknecht, R. Luxemburg et aux autres socialistes allemands, qui s’étaient unis dans l’Union Spartakiste.

Au printemps 1915 se tint à Berne la Conférence internationale des femmes et la Conférence internationale de la jeunesse socialiste, durant lesquelles les bolcheviks ont avancé leurs projets de résolutions. L’une d’entre elles, proposée par Inès Armand à la conférence des femmes, avait été écrite par Lénine. L’autre (préparée pour la conférence de la jeunesse) avait été rédigée d’après ses indications. Bien que ces résolution n’aient pas été adoptées, elles ont influé sur la façon de penser des délégués aux conférences qui avaient soutenu des positions internationalistes.

En été 1915, Lénine se livra à un échange d’opinions avec des dirigeants de groupes internationalistes de plusieurs pays et arriva à la conclusion qu’était « possible une déclaration internationale de principes de gauche ». Lénine écrivit un projet de résolution des sociaux-démocrates de gauche pour la première Conférence socialiste internationale, dans lequel il soulignait le fait que les socialistes, sans renoncer à aucun des moyens légaux de lutte, doivent la mettre au service du but principal – la préparation de la révolution prolétarienne, qui ouvrira la voie à la paix et à la liberté des peuples. Développant la conscience politique des travailleurs, il est nécessaire de soutenir et de porter toute mobilisation révolutionnaire, viser à transformer la guerre impérialiste en « guerre pour l’expropriation de la classe des capitalistes, pour la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, pour la réalisation du socialisme ».

Le projet de résolution, préparé par Lénine, fut envoyé pour discussion aux socialistes de gauche de Suisse, de Hollande, d’Allemagne, d’Angleterre, de Suède, de Norvège et d’autres pays. Alors Lénine disait : « Une déclaration internationale commune des marxistes de gauche serait diablement importante ! Une déclaration claire des « gauches » de plusieurs pays aurait une importance gigantesque ».

Peu avant l’ouverture de la conférence ont commencé à arriver des réponses au projet de résolution de Lénine. N. Kroupskaïa écrivit : « Nous avons reçu maintenant des résolutions de la jeunesse de Norvège…avec les hollandais de gauche (les tribunistes) a lieu en permanence une correspondance amicale…toute l’union balkanique est de gauche ».

Avant la conférence, Lénine écrivit l’opus Le socialisme et la guerre, dans laquelle il définit les tâches du Parti bolchevik au sein du mouvement socialiste international. L’avenir proche, écrivait Lénine, montrera si les conditions pour une nouvelle Internationale sont mûres. Si oui, les bolcheviks adhéreront avec plaisir à une IIIème Internationale, purifiée de l’opportunisme.  Si ce n’est pas le cas, il faudra pour cette purification un certain temps. « Et alors notre parti sera l’opposition extrême au sein de la vielle Internationale – jusqu’à ce que dans différents pays ne soit créée la base pour l’union internationale des travailleurs, fondées sur le marxisme révolutionnaire ».

Ce travail, édité sous forme de brochure, fut traduit en plusieurs langues et diffusée parmi les socialistes d’Europe. Elle fut distribuée à tous les délégués qui vinrent à Zimmerwald.

« Les pensées sont plus éclatantes que n’importe quel incendie, la voix est plus forte que toutes les canonnades »

D’après les souvenirs de L.N. Stahl (Zaslavskaya), la veille du départ à la conférence, Lénine s’y préparait avec assiduité : « Il ne pouvait pas dormir des nuits entières du fait de son anxiété, et, comme un veilleur, faisait les cent pas sur la grande terrasse, située à côté de sa chambre ». Stahl n’oublia pas les propos que Lénine tint alors : « Il n’est pas possible de vivre calmement, lorsque tant de sang prolétarien est versé pour les intérêts des classes capitalistes ».

La veille de l’ouverture de la conférence, Lénine réunit les délégués qui formèrent après cela la « gauche de Zimmerwald ». En faisaient partie 8 des 38 participants à la conférence : V.I. Lénine et G.E. Zinoviev (POSDR), Ya.V. Berzin (Lettonie), Karl Radek (Pologne), Julian Borhart (Allemagne), Fritz Platten (Suisse), Karl Hoglund (Suède), Ture Nerman (Norvège). Néanmoins, la direction de la conférence se retrouva entre les mains des centristes (Robert Grimm, Constantino Lazzari, Christian Rakovski). L.D. Trotski, qui représentait le groupe en émigration « Nache Slovo », se ligua également avec les centristes.

Durant la conférence, ouverte le 5 septembre, la gauche proposa son projet de résolution et le projet de Manifeste aux travailleurs d’Europe, dans lesquels était démasqué le mensonge officiel sur le fait que la guerre mondiale serait menée au nom de la défense de la démocratie. Dans ces documents est souligné le fait que la liquidation du capitalisme avec toutes ses contradictions n’est possible que « grâce à l’organisation socialiste des pays capitalistes les plus avancés, ce pourquoi les conditions objectives étaient déjà mûres ». Le projet exigeait que les ministres sociaux-démocrates démissionnent de leurs fonctions et que les députés socialistes utilisent la tribune parlementaire pour aider « la classe ouvrière à recommencer la lutte de classe ». Le projet de Manifeste aux travailleurs d’Europe proclamait : « Vous devez sortir dans la rue, lancer aux visage des classes dominantes le slogan : c’en est assez des massacres ! » Le projet de résolution contenait le slogan : « Pas de paix civile, mais guerre civile ! »

Vladimir Maïakovski traduisit le pathos de ces appels dans son poème Vladimir Ilitch Lénine. Le poète écrivait : « Parmi toute la maison de fous seul Zimmerwald se dressa sobre. Depuis là Lénine avec une poignée de camarades se leva au dessus du monde et leva le feu de la pensée plus éclatant que n’importe quel incendie, la voix plus forte que toutes les canonnades ».

Néanmoins, aussi persuasifs que fussent ses arguments, la majorité des délégués à la conférence n’étaient pas prêts à soutenir Lénine et ses partisans. Le centriste Georg Ledebur s’exclamait : « Nous ne sommes pas réunis ici…pour la fondation de la IIIème Internationale !... Nous ne pouvons pas aller plus loin que l’appel à continuer la lutte de classe par les méthodes habituelles, utilisées en conditions de paix…c’en serait aussitôt terminé avec des gens diffusant un tel manifeste ! » Lénine répliqua à Ledebur : « Vous suivez le mauvais exemple de Kautsky…sur paroles la reconnaissance de la révolution à venir, dans les faits – le renoncement à parler d’elle ouvertement aux masses, appeler à elle, tracer les moyens de lutte les plus concrets, dont la masse fait l’expérience et qu’elle légalise au cours de la révolution ».

Bien que la conférence n’ait pas adopté les projets de documents proposés par la gauche, nombre de points issus d’eux entrèrent dans le Manifeste de la Conférence de Zimmerwald. Dans son article Un premier pas, publié dans le journal le Social-démocrate, Lénine constatait que dans le manifeste est tracée « toute une série des pensées essentielles du marxisme révolutionnaire ».

Dans le même temps, Lénine critique le manque de cohérence et les non-dits du manifeste. Bien que la guerre y fût caractérisée comme impérialiste, les auteurs se sont dérobés à la constatation que dans une série de pays du monde s’étaient déjà formées les conditions pour un passage au socialisme. Bien que le manifeste accusa les leaders de la IIème Internationale de violation de leur devoir pour avoir voté les crédits de guerre et même nommé des membres de leurs partis au sein des gouvernements bourgeois, proclamant la « paix civile », on n’y trouvait pas d’élucidation des causes d’une telle mutation.

Malgré tout, Lénine considérait que les bolcheviks et les représentants de la gauche d’Europe occidentale ont agi correctement en signant le manifeste, puisqu’il constituait un pas en avant dans la lutte contre l’opportunisme, pour la rupture d’avec lui. Lénine écrivait : « Ce serait sectaire de renoncer à faire ce pas en avant avec la minorité des Allemands, des Français, des Suédois, des Norvégiens, des Suisses, lorsque nous gardons une entière liberté et une entière possibilité de critiquer les insuffisances et d’en exiger plus ».

Sur le chemin qui débuta à Zimmerwald

Les quatre jours que dura la conférence et la préparation pour elle ont exigé de Lénine une énorme dépense d’énergie. N.K. Kroupskaïa se rappelait, que « le lendemain du retour d’Ilitch de Zimmerwald », le couple est allé à la montagne. « Ilitch s’est soudain allongé par terre, dans une position inconfortable, presque sur la neige, et s’est endormi. Des nuages sont accourus, ensuite se sont dispersés, une vue magnifique sur les Alpes est apparue…,et Ilitch dort, comme mort, ne bouge pas, a dormi plus d’une heure. Zimmerwald, apparemment, a bien usé ses nerfs, lui a pris beaucoup de forces. Il a fallu plusieurs jours de promenade à la montagne…, pour qu’Ilitch revienne à lui ».

Les efforts de Lénine à la conférence se justifiaient-ils et les discussion houleuses qui eurent lieu méritaient-elles ses émotions ? C’est à peine s’il aurait pu hésiter à répondre par la positive à ces questions. Tirant le bilan du développement du mouvement socialiste international durant la première année de la guerre, Vladimir Ilitch écrivait : « Au mois de septembre 1914 le manifeste de notre Comité central était comme isolé …Au mois de septembre 1915, nous nous unissons au sein de tout un groupe de gauche international, soutenons notre tactique, faisons entrer toute une série de nos idées dans le manifeste commun, participons à la création de la CSI » (CSI : commission socialiste internationale)

Lénine a correctement évalué la Conférence de Zimmerwald comme étant un premier pas vers la renaissance du marxisme révolutionnaire, renié par les sociaux-traîtres de la IIème Internationale. Bien que ce soient les centristes qui aient dominé à la conférence, et qu’ils ont ensuite pris la tête de la CSI, ils n’ont pas pu opposer à la gauche d’arguments valables durant la préparation du manifeste, si ce n’est de lâches allusions au chauvinisme dominant alors dans la société. A Zimmerwald les partis et groupes de gauche, étant restés fidèles aux idées révolutionnaires des fondateurs du communisme scientifique, ont acquis une reconnaissance dans le mouvement socialiste international comme étant sa force la plus dynamique.

En même temps, la Conférence de Zimmerwald a montré que le détachement de tête du marxisme révolutionnaire était le parti créé et dirigé par Lénine . L’abnégation des léniniens dans leur défense des principes du marxisme fut démontrée au monde entier durant le procès des députés bolcheviks à la Douma, qui ont refusé de soutenir les assignations à la guerre. En novembre 1914, suite au verdict du tribunal, ils furent déportés en Sibérie. Reconnaissant qu’après le début de la guerre « le travail de notre parti est devenu 100 fois plus difficile », Lénine, dans son article Qu’a prouvé le tribunal sur la fraction ouvrière social-démocrate de Russie ?  affirmait en même temps que « dès les premiers mois de la guerre l’avant-garde consciente des travailleurs de Russie s’est unie dans les faits autour du Comité central et de l’Organe central ».

Lénine soulignait à titre particulier le rôle de la Pravda dans le renforcement des rangs du parti. Il montra que la Pravda éduqua des milliers de travailleurs conscients, desquels sera formé, malgré toutes les difficultés, un nouveau collectif de dirigeants – un Comité central russe du parti. Quelques temps après il écrivait : « Près de 4000 travailleurs achetaient la Pravda, beaucoup plus la lisaient.  Même si la guerre, la prison, la Sibérie, le bagne n’en laisse qu’un cinquième, ou même un dixième. Il est impossible de détruire cette couche. Elle est vivante. Elle est imprégnée d’esprit révolutionnaire et d’anti-chauvinisme. Elle seule se dresse parmi les masses populaires et au fond d’elles, en sa fonction de prêcher l’internationalisme des travailleurs, des exploités, des opprimés. Elle seule est restée debout dans la débâcle générale. Elle seule mène les couches semi-prolétariennes hors du social-chauvinisme des cadets, des troudoviks, de Plekhanov, de Nacha Zaria, vers le socialisme…Il faut travailler avec cette couche, il faut maintenir son unité face aux social-chauvins, en suivant cette seule voie peut se développer le mouvement ouvrier de Russie en direction de la révolution sociale, et non du type national-libéral « européen ».

Les slogans patriotiques, avec lesquels les classes dirigeantes de la Russie envoyaient à l’abattoir des millions d’hommes, servaient de couverture pour le renforcement de la dépendance du pays à l’égard des puissances occidentales d’Europe et d’Amérique. La Russie bourgeoise, prônant l’idéologie libérale, et ceux, qui ont trahi les idées du marxisme révolutionnaire, accusaient alors les bolcheviks d’antipatriotisme (comme, d’ailleurs, ils le font encore aujourd’hui). Dans son article De la fierté nationale des Grands-Russes, écrit en décembre 1914, Lénine expliquait comment il faut comprendre le patriotisme et comment le combiner avec l’internationalisme. 

Posant la question brulante (« Est-ce que le sentiment de fierté nationale nous est étranger, à nous prolétaires grands-russes conscients ? »), Lénine y répondait avec assurance : « Bien sûr que non ! Nous aimons notre langue et notre patrie… »
Ces mots répondaient à la vision du monde personnelle de Lénine, à sa façon de penser. N.K. Kroupskaïa écrivait à la mère de Lénine depuis l’émigration au sujet de l’importance qu’avait pour Vladimir Ilitch une communication permanente avec la langue et la culture russe : « C’est à peine si Volodia n’a pas appris par cœur Nadson et Nekrasov, le volume d’occasion d’Anna Karénina est relu  pour la centième fois…Ici on ne peut se procurer un livre russe nulle part. Parfois nous lisons avec envie des annonces des bouquinistes sur les 28 tomes d’Ouspenski, les 10 tomes de Pouchkine…Volodia est quelque part devenu, comme exprès, un grand « romancier ». Et un nationaliste acharné », – rajoutait en plaisantant Nadejda Konstantinovna. Elle informait qu’à des expositions de peintres étrangers « on ne pouvait pas attirer même avec un gâteau » Lénine « mais qu’il avait ramassé…chez des connaissances un catalogue de la Galerie Tretiakov qu’ils avaient jeté et s’y plongeait maintes et maintes fois ».

Expliquant dans son article les raisons principales de la « fierté nationale des Grands-Russes », Lénine écrivait : « Nous sommes fiers du fait…que la classe ouvrière grande-russe créa en 1905 un parti révolutionnaire de masse puissant…Nous sommes pleins de sentiments de fierté nationale, car la nation grande-russe…a créé une classe révolutionnaire, …a prouvé qu’elle est capable de donner à l’humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et le socialisme ».

La justesse de ces mots fut de nouveau confirmée par les événements ultérieurs. La Conférence de Zimmerwald montra non seulement aux socialistes des autres pays, mais aussi aux membres du Parti bolchevik, qu’ils ont pris place à l’avant-garde de ceux qui n’ont pas renoncé au marxisme révolutionnaire. Les bolcheviks ont pu avec honneur remplir la mission que l’histoire leur avait confiée. Une année et demi après la clôture de la conférence, 24 mille bolcheviks sortis de la clandestinité et libérés de leurs prisons, ont, ainsi que Lénine l’avait prédit, soulevé le « mouvement ouvrier de Russie vers la révolution sociale ».

La victoire de la révolution socialiste en Russie signifiait la continuation du chemin qui avait commencé à Zimmerwald. La gauche de Zimmerwald, créée par Lénine, allait être le modèle de la IIIème Internationale, communiste, dont le premier congrès eut lieu à Moscou en mars 1919, trois ans et demie après la réunion d’un groupe de socialistes dans un petit village suisse. Les appels de Lénine, prononcés par lui à Zimmerwald, ont fait écho après plusieurs décennies dans les victoires des révolutions en Chine, mais aussi dans une série de pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique. Malgré les défaites, que le mouvement communiste international a subi après la chute de l’URSS et des pays socialistes d’Europe, les partis marxistes-léninistes de nombreux pays du monde continuent la lutte pour le triomphe des idées de la révolution socialiste et de l’internationalisme prolétarien.

Youri Iemelianov

Paru in, la Pravda n°97(30303) des 4-7 septembre 2015
La Pravda est aujourd’hui l’organe central du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF)
Youri Iemelianov est un historien communiste reconnu en Russie

Traduction Alexander Eniline

Construire la lutte contre les politiques de la droite et pour les intérêts légitimes des classes populaires aussi à Berne !



Depuis toujours, la Suisse est dirigée par une majorité écrasante de droite réactionnaire dont la raison d’être est de servir les intérêts d’une toute petite minorité de privilégiés, au détriment de la majorité de la population.

Le sens de sa politique s’incarne dans des cadeaux fiscaux indécents au profit des plus riches et des grandes entreprises. La 3ème réforme de l’imposition des entreprises, en préparation actuellement, ferait à elle seule perdre 5 milliards de revenus aux collectivités publiques !

Le corollaire direct de cette politique est un démantèlement scandaleux des prestations sociales et des services publics, pourtant indispensables pour les classes populaires. Le « Paquet Berset », actuellement en discussion au parlement fédéral, constitue un vol organisé de nos retraites. Les effets de cette politique ne manquent pas de se faire sentir : les 2% des plus riches possèdent autant que le reste de la population, dont près de 8% vit en dessous du seuil de pauvreté !

Parallèlement, la Confédération négocie en secret de traités internationaux de libre-échange (TiSA et TAFTA) qui graveront dans le marbre la tyrannie des multinationales et interdiront toute politique alternative. Et il est prévu de renforcer les pouvoirs des services de renseignement, afin de mieux réprimer toute contestation…

Face à cette politique de la droite assumée au service exclusif des plus riches, la gauche officielle, le Parti socialiste et les Verts, prétend bien s’opposer, et proposer une politique différente, en faveur du bien commun. Mais la vérité est que leur opposition est pour le moins insuffisante et en demi-teinte. Du reste, comment un parti qui participe au gouvernement en minorité avec les représentants de la bourgeoisie, et un autre, qui, s’il ne le fait pas, ce n’est pas faute de le vouloir, pourraient-ils constituer une véritable opposition ? Refusant de mener une politique de lutte de classe au profit de la recherche du compromis avec la droite, en pratique, les partis de la gauche gouvernementale en viennent à aligner les compromissions, à faire le choix d’une politique inconséquente et souvent en contradiction avec les intérêts des classes populaires. Quant à leurs deux conseillers fédéraux, ils auraient tout aussi bien pu être encartés au PLR ou au PDC vu le travail qu’ils font. Ce n’est pas d’un centre mou rose-vert que les travailleurs de ce pays ont besoin, mais d’un parti au service exclusif de leurs intérêts légitimes, qui mène une lutte sans concessions à leurs côtés contre leurs oppresseurs. Un tel parti existe et c’est le Parti du Travail.

Depuis sa fondation en 1944, la vocation du Parti du Travail a toujours été de mener la lutte contre cette politique au service des plus riches, une lutte au service des travailleurs et des classes populaires de ce pays, pour le progrès et la justice sociale, pour une répartition des richesses plus juste, pour une démocratie véritable, pour une nouvelle société socialiste qui seule pourra enfin garantir que les intérêts et aspirations légitimes d’une large majorité de la population seront réalisés. C’est pour cette raison-là, et pour elle seule que nous présentons des candidats aux élections fédérales. Non pas pour mener une politique de compromis douteux avec l’adversaire de classe, mais pour porter sous la coupole aussi la voix des travailleurs et des classes populaires. Parce qu’à part nous personne ne le fera.

Le 18 octobre 2015, le Parti du Travail présente 9 candidates et candidats au Conseil national, et une candidate au Conseil des Etats, sur des listes Ensemble à Gauche. Toutes ces listes sont sous-apparentées, aucune voix ne sera perdue. Il existe des chances réelles cette fois-ci d’obtenir au moins un siège dans le canton de Genève, mais aussi dans les cantons de Vaud, Neuchâtel et Zürich. Votez Ensemble à Gauche pour faire enfin entendre une autre voix sous la coupole, une voix au service des classes populaires, et non d’une toute petite minorité de privilégiés !