14 septembre 2017

Non à une agriculture « répondant aux exigences du marché »

Comment pouvons nous seulement appeler à voter NON à l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire, qui est un contre-projet direct à l’initiative populaire « Pour la sécurité alimentaire » de l’Unions suisse des paysans (USP), retirée par les initiants qui se sont estimés satisfaits du contre-projet ? Pourquoi refuser un projet que presque tout le monde soutient (remarquons en passant que cette belle unanimité a déjà quelque chose de suspect), qui plus est au service d’un objectif – la sécurité alimentaire – où on ne peut qu’être pour ? Mais il ne faut jamais se laisser arrêter au seul intitulé d’un texte mis en votation populaire, dans la mesure où celui-ci peut être parfaitement trompeur.

L’initiative de l’USP, qui a été retirée par les initiants, demandait à inscrire dans la Constitution le concept de sécurité alimentaire, et demandait que « la Confédération renforce l’approvisionnement de la population avec des denrées alimentaires issues d’une production indigène diversifiée et durable ». Selon les initiants, la Confédération aurait également dû « garantir la sécurité du droit, ainsi qu’une sécurité adéquate au niveau des investissements », un aspect de l’initiative qui a totalement disparu du contre-projet. A la même période, deux initiatives étaient lancées sur des sujets similaires : celle du syndicat paysan Uniterre pour la souveraineté alimentaire, et celles des Verts pour des denrées alimentaires de qualité et respectueuses de l’environnement. Malgré le caractère assez restreint, et parfois relativement flou, du texte de l’USP, le Parti Suisse du Travail l’avait soutenu. Mais le parlement fédéral a fini par y opposer un contre-projet, qui semble reprendre également certaines exigences des initiatives d’Uniterre et des Verts, plus fortes que celle de l’USP, pour pouvoir mieux les combattre le moment venu. Mais son contenu est en fait très différent.

L’arrêté fédéral, sur lequel nous sommes appelés à nous prononcer fixe comme but à la Confédération d’ « assurer l’approvisionnement de la population en denrées alimentaires » (que nous ne pouvons que soutenir), et prévoit pour l’atteindre cinq axes, dont (a) « la préservation des bases de la production agricole, notamment des terres agricoles », (b) « une production de denrées alimentaires adaptée aux conditions locales et utilisant les ressources de manière efficiente » et (e) « une utilisation des denrées alimentaires qui préserve les ressources ». C’est sur ces points que se concentrent les partisans du projet, et s’il n’y avait que cela, nous ne pourrions que le soutenir avec enthousiasme.

Sauf qu’il y a deux alinéas qui manquent dans ce qui précède, qui ne sont guère mis en avant dans la campagne pour le OUI…puisqu’ils réduisent à néant tous les aspects positifs de l’arrêté fédéral. Il s’agit des alinéas (c) « une agriculture et un secteur agroalimentaire répondant aux exigences du marché » et (d) « des relations commerciales transfrontalières qui contribuent au développement durable de l’agriculture et du secteur agroalimentaire ». Pour nous, ces deux alinéas sont clairement incompatibles avec les trois autres et l’objectif officiel de l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire, et, étant donnés les rapports de forces politiques au parlement fédéral, c’est eux qui primeraient, réduisant à rien tous les aspects positifs de cet article constitutionnel s’il venait à être adopté.

Dans une petite vidéo de la Confédération, le point (c) est justifié par le fait que « ce sont les consommateurs plutôt que l’État qui détermineront ce qui est produit ». C’est naturellement faux. Les « exigences du marché » ce n’est pas la volonté des consommateurs. Ce ne sont rien d’autres que les exigences de profits illimités des entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution. Et le point (d) autorise la Confédération à conclure des traités de libre-échange, avantageux uniquement pour les grandes entreprises, ruineux pour les paysans et destructeurs de l’agriculture locale et durable. Si demain, les exigences du marché et la liberté du libre-échange imposent les OGM, le poulet au chlore, et autre joyausetés en vogue aux USA, l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire sera appliqué à la lettre…même si cette application est destinée à causer la mort de l’agriculture suisse telle qu’on la connaît et surtout telle qu’on voudrait qu’elle soit.


Une véritable sécurité alimentaire exige au contraire de ne pas se plier aux exigences du marché et de mettre fin à la vérité tyrannie des multinationales en laquelle consiste en réalité le libre-échange. Elle suppose la souveraineté alimentaire, car la production agricole doit être déterminée en fonction de la volonté populaire, des besoins de la population et de la préservation des ressources agricoles et de l’environnement à long terme, ce qui ne peut être garanti par le marché, mais uniquement par une politique volontariste à l’encontre du libre-marché, une politique qui protège précisément une agriculture locale et durable contre les ravages du libre-marché. Des relations commerciales sont bien entendu nécessaires, mais doivent être régulées, et pas laissés à la jungle du marché libéralisé. C’est pourquoi, le Parti du Travail vous invite à refuser le texte ultra-libéral des chambres fédérales, et de soutenir celui d’Uniterre lorsqu’il sera soumis au vote populaire.

Oui au renforcement des droits populaires

Le 24 septembre prochain, le peuple genevois sera appelé à se prononcer sur une modification de la constitiution cantonale, adoptée par la majorité du Grand Conseil suite à un projet de loi déposé par le groupe parlementaire Ensemble à Gauche. Ce réforme vise à faciliter l’exercice des droits populaires, en abaissant le nombre de signatures requises pour le dépôt d’initiatives et de référendums. La nouvelle constitution, adoptée en 2012, ayant fixé le nombre de signatures requises en pourcentage du corps électoral, ce pourcentage serait ainsi abaissé : de 4% à 3% pour une initiative constitutionnelle, de 3% à 2% pour un référendum ou une initiative législative, et une baisse du même ordre de grandeur pour les communes.

Seuls le PLR et le PDC sont contre cette renforcement des droits démocratiques. Ils prétendent que cette réforme serait « excessive », qu’il n’est pas vrai que l’exercice des droits démocratiques soit aujourd’hui particulièrement difficile, que le nombre de signature exigées en proportion du corps électoral était bien plus élevé autrefois, que si elle passait les citoyens seraient amenés à voter sur tout et n’importe quoi, qu’il s’agit d’une réforme « populiste », qu’il y aurait des sujets « compliqués » et « techiniques », et que le peuple devrait donc faire confiance à ses élus.

Il n’est pas compliqué de résoudre ces arguments.  Ainsi, les droits populaires sont beaucoup plus faciles d’usage dans d’atures cantons suisses. Il faut ainsi seulement réunir les signatures de 0, 65% du corps électoral pour déposer une initiative populaire à Zürich, 2,63% à Bâle-Ville et 2,76% dans le canton de Vaud. On n’a pas remarqué que ces cantons vivent la gabegie populiste prédite par l’Entente genevois.


Au fond, le vrai argument de la droite bourgeoise est celui du « populisme ». Ces gens détestent quant au fond les droits populaires, puisqu’ils sont mécontents que leur offensive néolibérale contre tous les acquis sociaux et démocratiques soient contestés par le peuple, cette vile populace pour qui ses sujets sont trop « compliqués » et qui devrait les laisser à ceux qui « savent », les hommes et femmes politiques de la bourgeoisie. Pour pouvoir mieux combattre l’agenda anti-social de la droite, il faut résolument voter OUI au renforcement des droits populaires.

Le Grand Conseil rejette l’initiative pour le remboursement des soins dentaires, le peuple aura le dernier mot

Une année entière. C’est le temps qu’il aura fallu à la majorité de droite du Grand Conseil pour examiner et finalement rejeter l’initiative populaire constitutionnelle « pour le remboursement des soins dentaires », que le Parti du Travail avait lancée et déposée, avec plus de 18'000 signatures, et ce avec ses seules forces.. Le PLR, le PDC, l’UDC et le MCG ont en effet voté contre notre initiative. Seule la gauche, Ensemble à Gauche, le PS et les Verts, ont voté pour.
Rappelons que notre initiative répond à une véritable urgence sociale et sanitaire. Si elle a rencontré un tel succès populaire, ce n’est pas pour rien. En effet, en Suisse, la santé bucco-dentaire n’est pas couverte par prise en charge par l’assurance-maladie obligatoire. Le coût des soins bucco-dentaires est estimé à quelque 250 millions de francs à Genève, dont 225 millions sont à charge des patients. C’est la raison pour laquelle, selon une étude du Bus Santé de 2012, 1 habitant de Genève sur 5 – 1 sur 3 pour les bas revenus – doit renoncer à des soins pour raisons financières, essentiellement à des traitements dentaires. Pourtant, les problèmes dentaires non traités sont un facteur important de dégradation de la santé publique, provoquant de multiples infections, des maladies cardiaques et même des cancers…
Face à ce problème, le Parti du Travail propose l’instauration d’une assurance obligatoire pour le remboursement des soins dentaires, financée sur le modèle de l’AVS (un modèle social efficace, juste, et qui a fait ses preuves), par un prélèvement de l’ordre de 0,25% sur les salaires (0,5% en additionnant les prélèvements employé et employeur, soit un montant d’environ 150 millions). À cela, il faudrait ajouter une contribution supplémentaire de l’ordre de 70 à 80 millions sur le budget de la santé, pour les personnes qui ne cotisent pas à l’AVS.

Cette proposition tient de l’évidence. Pourtant les dentistes sont contre. Les soins dentaires n’auraient rien à voir avec les autres, et les prendre en charge par une assurance serait trop compliqué. On ne voit vraiment pas pourquoi. Ne serait-ce pas plutôt qu’il y a un intérêt corporatiste derrière ? En effet, s’ils devaient rendre des comptes à une assurance sociale, les dentistes genevois ne pourraient plus maintenir leurs frais ridiculement surévalués.

La droite est contre aussi : la santé dentaire devrait rester une question de responsabilité individuelle. Qui plus est, le système de financement ne serait pas un facteur décisif pour la santé-bucco dentaire de la population. Facile à dire pour ces messieurs en costumes Hugo Boss et Patek Philippe au poignet. La réalité, c’est que la droite n’a pas d’arguments valables, si ce n’est son égoïsme de classe et sa haine des assurances sociales. Que les gens se débrouilent, et s’il ne peuvent pas payer les frais démesurés des dentistes, c’est leur problème !


Pour nous, ce vote du Grand Conseil n’a guère d’importance,   puisque ce sera le peuple qui tranchera en dernière instance. Nous conseillons par contre aux gens de se rappeler dans quel camp se trouvent les partis qui ont voté contre notre initiative, uniquement celui des plus riches.

31 juillet 2017

La Grande Révolution Socialiste d’Octobre : son héritage cent ans après



Cette célébration des 100 ans de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, ce débat sur son héritage et sa signification aujourd’hui, auraient pu avoir été bien différents. Si l’histoire n’avait pas pris le tournant tragique qu’elle avait en fait pris, qui était inattendu pour presque tout le monde, et qui n’était nullement inévitable – si le socialisme soviétique était confronté à un certain nombre de difficultés et de contradictions dans les années 80, il n’était nullement en crise, encore moins condamné – nous aurions parmi nous à titre d’invité d’honneur un représentant officiel du PCUS, qui aurait parlé solennellement des succès du socialisme et de la grandeur inchangée des idées de Lénine et de l’héritage d’octobre cent ans après. Nous vivrions alors dans un monde différent, dont on peut dire – même si l’histoire ne s’écrit pas au conditionnel – qu’il aurait été bien plus humain et plus vivable pour les classes populaires, mais sans doute nettement moins du goût, précisément pour cette raison, pour l’oligarchie et ses idéologues néolibéraux.

Il va de soi que, pour célébrer les 100 ans de la Révolution d’octobre, et discuter de ce que signifie son héritage aujourd’hui, nous n’avons pas d’autre choix que de partir du fait que l’Etat socialiste auquel elle avait donné naissance, ainsi que pratiquement tous les pays socialistes apparus plus tard dans son sillage, ne sont plus, et que le mouvement politique qui en est issu, le mouvement communiste international, se trouve dans une situation dramatiquement difficile de dispersion, d’affaiblissement et d’un rapport des forces défavorable. Je n’aurai pas la possibilité dans le bref laps de temps qui m’est imparti de faire une analyse un tant soit-peu exhaustive d’une siècle d’histoire complexe et souvent tragique. Je ne pourrai en soulever que certains aspects.

Commençons par dire que le seul fait d’organiser cette fête des peuples à la gloire du Grand octobre est déjà un défi à l’idéologie dominante. On nous presse en effet de toute part, nous comme tous les partis communistes du monde ou presque, depuis plus de vingt ans, de renier l’héritage du socialisme réel qui n’est plus, de brûler ce que nous aurions adoré ;  soit que, comme le conseillent les idéologues bourgeois déclarés ou les sociaux-démocrates avoués ou masqués, la disparition de pratiquement tous les tentatives de bâtir une société socialiste prouveraient l’impossibilité, si ce n’est le caractère tendanciellement criminel de l’entreprise, et que donc il faudrait se résigner à accepter l’économie de marché, pour parler clairement le capitalisme, comme l’horizon indépassable de l’histoire humaine ; soit que, comme l’affirment des gens qui pensent être plus à gauche et plus révolutionnaires que nous, il faudrait admettre que la Révolution d’octobre aurait été « trahie » très tôt dans son histoire, si ce n’est dès le départ, n’aurait donné qu’une « dictature » simpliciter (quoique cela veuille dire), un « socialisme dégénéré », voire un simple « capitalisme d’Etat », et que donc bien sûr il faut aspirer au socialisme, mais à un socialisme authentique, sans aucun rapport avec quoi que ce soit qui ait jamais existé sur Terre, ni sur aucune autre planète dont nous eussions connaissance. Remarquons en passons que ces deux positions se ramènent en fait strictement au même : soit ouvertement dit aucun socialisme, soit oui au socialisme en théorie, mais toujours contre dès qu’il devient réalité.

Nous ne saurions céder à ces pressions, ce serait pour nous renoncer à notre raison d’être, une véritable capitulation inconditionnelle devant l’ennemi de classe, le renoncement à la rupture avec le capitalisme, ce alors que celle-ci devient de plus en plus urgente, ne serait-ce que pour assurer la survie de notre espèce, alors que la voracité des maîtres du capital est en train de rendre notre planète inhabitable d’ici un siècle au plus tard ; ou bien continuer à prôner cette rupture, mais de façon purement verbale, sur la base d’une conception purement gauchiste et déclamatoire, ce qui reviendrait de fait à y renoncer. Et nous n’avons aucune raison de céder, car, somme toutes, l’histoire de l’Union soviétique et du camp socialiste est très loin d’être indéfendable, et même tout à fait digne d’être défendue, une histoire que nous n’avons pas à avoir honte de défendre.



Nous savons bien sûr sur quelles pages, particulièrement tragiques, de l’histoire soviétique on nous fera des objections. Il est pas possible évidemment de nier que de telles pages ont existé, ni de les tenir pour quantité négligeable. Des leçons doivent en être tirées. Mais ces questions là aussi doivent être discutées objectivement, en tenant compte des circonstances de l’époque et de tous les aspects d’une réalité contradictoire. Sans parler même des attaques ouvertement réactionnaires et anticommunistes, nous pouvons répondre à celles et ceux qui sont trop prompts à faire des critiques à l’emporte-pièce aux dirigeants soviétiques, alors que rien ne dit qu’ils s’en seraient mieux sortis s’ils avaient dû agir dans les mêmes conditions, par les mots de Gueorgui Joukov, le maréchal soviétique qui dirigea la prise de Berlin (rappelons que sans le sacrifice héroïque de millions de soviétiques Hitler aurait gagné la guerre….) : « Il n’y a rien de plus simple que, une fois que toutes les conséquences sont déjà connues, revenir aux débuts des événements et faire différentes sortes de jugements de valeur. Et il n’y a rien de plus difficile, que de démêler tout l’ensemble des questions entremêlées, de se repérer parmi toutes les forces en lutte, parmi l’opposition d’une multitude d’avis, de données et de faits immédiatement, à un moment donné de l’histoire ».

Les formes qu’a prises le socialisme soviétique s’expliquent très largement par les conditions extraordinairement défavorables dans lesquelles il fut construit, entre sous-développement économique originel du pays et agression permanente du monde impérialiste – mais au fond une situation révolutionnaire est toujours ou presque une situation exagérément difficile. Aussi, une analyse critique de l’histoire soviétique est nécessaire sans doute, mais par « critique » il faut entendre la volonté d’en comprendre la complexité et d’en apprécier aussi les réalisations indéniables, en aucun cas l’alignement sur les positions de l’ennemi de classe. Citons à ce propos un passage de La Révolution russe, écrite par Rosa Luxemburg en 1918, dans les geôles de Gustav Noske, le « social-démocrate » assassin de la révolution allemande, qui adopta fièrement le surnom de « chien sanglant » (de la bourgeoisie). La Révolution russe de Rosa Luxemburg a souvent la réputation d’une critique du bolchévisme au nom de la démocratie. C’est parfaitement réducteur. A part quelques critiques aux bolcheviks, d’ailleurs assez mal à propos, et une analyse de la question paysanne qui préfigure en réalité assez celle faite par le PCUS au moment de la collectivisation, la brochure de Rosa Luxemburg – une révolutionnaire authentique qui admettait sans réserve le principe de la dictature du prolétariat – était écrite en soutien explicite au parti de Lénine, et se termine par les mots « l’avenir appartient au bolchevisme ». Citons Rosa Luxemburg donc : « Il est clair que seule une critique approfondie, et non par une apologie superficielle, peut tirer de tous ces événements les trésors d’enseignement qu’ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance la plus réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait une folie, dis-je, de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui à été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. Tout au contraire, la compréhension la plus élémentaire de la politique socialiste et de ses conditions historiques nécessaires oblige à admettre que, dans des conditions aussi défavorables, l’idéalisme le plus gigantesque et l’énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l’une et de l’autre ».

C’était écrit en 1918, peu avant le début de la guerre civile. Tout de même il faut dire que l’URSS parvint, une quinzaine d’années plus tard à édifier bien plus que des rudiments de socialisme, mais bien une authentique société socialiste, malgré bien sûr certaines tares et limites. Avec des réalisations indéniables et inimaginables auparavant : développement rapide de l’économie (ce jusqu’au milieu des années 80, n’en déplaise à la légende de la « stagnation »), éradication de la famine et de la misère (endémiques sous le tsar), plein emploi, amélioration spectaculaire du niveau de vie (qu’il convient de comparer non pas à celui des puissances impérialistes, industrialisées bien plus tôt, et qui on pu piller tout le reste du monde pour bâtir leur richesse, mais avec la misère la plus absolue et la plus généralisée d’avant la révolution), une protection sociale étendue et jamais vue auparavant, l’alphabétisation rapide de toute la population (à 75% analphabète auparavant) et une large diffusion de l’instruction et de la culture, l’égalité en droits entre hommes et femmes (à une époque où le contraire relevait de la norme), l’égalité en droit entre toutes les nations et l’amitié entre les peuples (à l’ère des empires coloniaux, du racisme prétendu « scientifique » et de la ségrégation raciale), et surtout une société plus humaine, fondée sur des valeurs de solidarité et d’humanisme, qui commençait à devenir réalité, avant que la restauration du capitalisme n’y mette fin.

La société soviétique avait bien sûr aussi d’autres aspects nettement plus problématiques, comme des carences de démocratie ou l’usage de méthodes souvent répressives de gouvernement. Mais ces carences étaient explicables (bien qu’elles auraient probablement en partie pu avoir été évitées) par la circonstances dans lesquelles le socialisme fut bâti en URSS. Au lendemains de la Révolution d’octobre, le Parti bolchevik au pouvoir se retrouva vite sans alliés, et fut forcé de conduire une guerre civile atroce dans un pays dévasté contre toutes les forces de la réaction interne, comme des faux révolutionnaires d’hier, et contre l’intervention de toutes les puissances impérialistes coalisées. Pour gagner, il était nécessaire de mettre en place et d’appliquer strictement la loi martiale. La guerre civile terminée, le pays était dévasté, les bases du nouveau pouvoir fragiles et la menace extérieure permanente. Aussi, les mesures d’exception ne purent jamais être complètement levées. Ce n’est que la possession de l’arme nucléaire qui fit reculer, bien plus tard, l’imminence d’une invasion extérieure, et rendit possible le « dégel » Khrouchtchévien. Ces circonstances ne favorisaient guère le dépassement de la seule tradition politique que possédait la Russie depuis des siècles de monarchie absolue : celle du despotisme et de l’arbitraire. Au contraire, elles favorisaient le maintien, dans le socialisme même, de cet héritage pourri du tsarisme. Ainsi que l’avait dit Lénine, le 4 juin 1918 : « Quand l’ancienne société meurt, on ne peut pas clouer son cadavre dans un cercueil et l’enfermer dans un tombeau. Ce cadavre se décompose au milieu de nous, il pourrit et nous contamine ». Expliquer les violations de la légalité socialiste ne revient pas à les justifier bien sûr. Il faut dire par contre que, quoique l’on puisse penser des abus des années 30, opposer la « dictature stalinienne » aux « démocraties libérales » n’est que pure hypocrisie. En effet, nombre de ces « démocraties libérales » possédaient alors de vastes empires coloniaux, dont les habitants étaient privées de touts droits, pillés, sauvagement réprimés, astreints au travail forcé, le racisme érigé en norme. Même le génocide n’était pas une pratique si exceptionnelle pour les colonialistes. Au fond, le nazisme ne fit pas beaucoup plus que d’appliquer à des populations européennes les méthodes coloniales. Sans la Révolution d’octobre, sans l’égalité et l’amitié entre les peuples proclamés par le premier Etat prolétarien, sans l’engagement anti-impérialiste sans faille de l’Union soviétique, ce sinistre dispositif serait toujours en place. A ce titre, elle représenta un progrès démocratique colossal. Celui que le nie devrait se demander s’il n’est pas au fond un colonialiste refoulé.

Toutes les réalisations, bien réelles, du socialisme soviétique n’en sont que plus remarquables. Outre celles que nous avons citées, profitons de l’occasion pour dire que, même si le bilan réel ne fut pas toujours remarquable en ce domaine, le socialisme manifesta des préoccupations écologiques plus tôt et plus réelles que le monde capitaliste. Citons par exemple les paroles suivantes de Léonid Brejnev, au XIVème Congrès du PCUS : « En prenant les mesures qui vont permettre d’accélérer le progrès scientifique et technique, il faut tout faire pour qu’il s’accompagne d’une épargne des ressources naturelles, qu’il ne donne pas lieu à une pollution dangereuse de l’atmosphère et des eaux, qu’il n’ait pas pour effet d’épuiser le sol…Nous devons et les générations futures doivent avoir la possibilité de jouir pleinement de tout ce que nous offre la généreuse nature de notre pays »



Mais c’est le cas aussi que, du fait de ces carences et limitations originelles, du fait des survivance de l’ancienne société dans le subconscient de la nouvelle, la société socialiste développa aussi en son sein des tendances contraires au socialisme, qui ressortirent au grand jour avec la perestroïka. C’est ce qu’avait compris Youri Andropov, l’avant-dernier (si on compte l’éphémère Constantin Tchernenko) secrétaire général du PCUS qui fut digne de porter son titre. Je cite : « La transformation du “mien“ en “nôtre“ est un long processus aux aspects multiples, et l’on ne doit pas le simplifier à l’excès. Même quand les rapports de production socialistes ont été établis une fois pour toutes, certaines personnes conservent ou même reproduisent des habitudes individualistes, une tendance à s’enrichir aux dépens des autres, aux dépens de la société ». Andropov tenta de mettre en place des mesures et des réformes afin de relancer le développement du socialisme, dans une formation sociale qui n’était nullement en crise, malgré quelques difficultés bien réelles, et qui présentait de grandes potentialités. Il manqua hélas de temps pour le faire.



La perestroïka gorbatchévienne, a contrario, fut le triomphe de l’opportunisme sans principes ressorti au grand jour, une contre-révolution capitaliste, qui laissa les anciens pays socialistes livrées aux mains d’un capitalisme mafieux, de régimes que peu de gens osent encore qualifier de « démocratiques », qui ouvrit la porte à la désindustrialisation, à l’effondrement de l’économie, à la misère de masse, à une société en décomposition et désespérante, et où beaucoup de gens se souviennent désormais avec nostalgie du socialisme qu’ils ont perdu. Citons à ce propos Erich Honecker, ancien secrétaire général du SED, persécuté par le régime d’Helmut Kohl – celui-là même qui mit en place l’euro, et la chape de plomb ordolibéral doublée de l’hégémonie allemande qui étrangle aujourd’hui l’Europe : « Ce fut une erreur fatale de considérer que la différence des systèmes sociaux puisse cesser d’exister par le seul effet du “Nouveau monde de pensée“. Dans les dernières, l’histoire du socialisme fut présentée de manière défigurée. J’y vois la perte d’identification de beaucoup de gens avec le Socialisme. Plus grave, le caractère inachevé d’un ordre social encore jeune historiquement n’était pas présenté sous tous ses aspects, avec toutes ses contradictions. On analysa les fautes et les erreurs commises lors de la construction du socialisme d’une manière qui remettait en cause les acquis et les idéaux de la société alternative au capitalisme exploiteur. Notre faiblesse consistait à ne pas réussir à rendre vivants tous les acquis de nos idéaux socialistes pour chaque individu. Nous n’avons jamais contesté que le socialisme se trouvait encore à un stade inachevé de son développement […] Les mensonges sur la RDA “stalinienne“ se dégonfleront un jour de la même manière que s’est dégonflé le mensonge de l’incendie du Reichstag. Le jour se fera sur les causes de la tragédie qui, quasiment en l’espace d’une nuit, s’est abattue sur la RDA. Certains “rénovateurs“ ont affirmé que la RDA aurait survécu si la direction de la SED avait emboîté le pas à la direction soviétique sur la voie de la Perestroïka. Mais depuis lors, l’Union soviétique elle-même a hélas disparu, du fait de la Perestroïka. La Perestroïka et la Glasnost en entraîné l’effondrement de l’Union soviétique et la défaite du socialisme ».


Aussi, nous n’avons pas à capituler devant l’idéologie dominante ni à renier notre héritage. Il y a sans doute des leçons à tirer du fait que le Parti de Lénine finit par engendrer à sa tête la minable clique gorbatchévienne. Ce seul fait exige que l’on fasse de l’histoire soviétique une lecture critique. Il n’en reste pas moins que la Révolution et le socialisme furent une réalité, et méritent d’être étudiés aussi à titre de modèle soviétique, et Octobre reste une bannière capable d’inspirer les luttes et les victoires futures. Comme l’avait dit Hugo Chavez « Lénine reste un soleil pour tous les peuples, et toute la terre de la planète ne suffira pas aux obscurantistes pour enterrer les idées de Lénine »