21 août 2020

Allocution lors de la fête du 04.07.20

Chères et chers camarades,

« Parce que les choses sont ce qu’elles sont, les choses ne resteront pas ce qu’elles sont » avait dit Bertolt Brecht. C’est dans cet état d’esprit que nous avons organisé cette fête, notre premier événement public depuis le début de l’épidémie du COVID-19. Cette petite fête ne remplace pas la traditionnelle Fête des peuples sans frontières, qui aurait lieu le même week-end sur trois jours. Mais la situation est pour le moins particulière. Même l’événement d’aujourd’hui, nous aurions pu hésiter à le tenir, du fait de la situation au plan sanitaire. Mais le fait est que nous y tenions, parce que beaucoup de choses doivent changer, et que nous estimons qu’il est important pour nous de dire ce que notre Parti a à en dire.

Avant toute chose, nous concédons qu’il faut bien être conscients qu’il est beaucoup trop tôt pour parler de l’ « après-corona », comme si on y était. Loin d’être maîtrisée, la pandémie ne fait que prendre de l’ampleur au niveau mondial. Personne ne sait quand est-ce qu’il y aura un vaccin, et s’il y en aura un. Le virus est sans doute là pour encore un moment. En Suisse même, il est loin d’avoir disparu. Nous assistons actuellement au contraire à une inquiétante recrudescence de l’épidémie. Il ne s’agit pas à ce jour d’une deuxième vague à proprement parler. Celle-ci peut encore être évitée. Mais il est essentiel d’en être conscient et de faire preuve de prudence.

Ce n’est pas pour autant que le rôle d’un Parti comme le nôtre devienne moins important, que les divergences politiques devraient s’effacer au profit de l’unité derrière le Conseil fédéral dans la lutte contre l’épidémie, que nous serions tous dans le même bateau.

Car l’épidémie elle-même, ou plutôt les mesures prises, ou l’absence de mesure, de la part des Etats est une question profondément politique, une question de classe. La Suisse ne fait pas exception à la règle. Jusqu’à présent, c’est une classe bien déterminée qui est au pouvoir en Suisse – la grande bourgeoisie. Et ce sont ses intérêts que le Conseil fédéral a choisi de ménager par dessus tout. Le semi-confinement fut décrété avec retard, et levé sans doute trop tôt, au nom des intérêts de l’ « économie ». L’aide aux entreprises fut plus empressée et autrement plus massive que les mesures visant à soulager les classes populaires (et encore, tout le monde n’est pas couvert par le dispositif mis en place par la Confédération et les cantons).

Pour ne prendre que l’exemple le plus récent, le Conseil fédéral a imposé le port du masque dans les transports publics. Plusieurs cantons l’ont imposé aussi dans les commerces. C’est fort bien et nécessaire – mais n’oublions pas que les mêmes disaient au début de l’épidémie, lorsqu’il y avait pénurie de masques, qu’ils ne sont pas vraiment utiles…Rendant le masque obligatoire, ils ne sont pas allés pourtant jusqu’à le rendre gratuit. Le canton de Genève a tout de même pris l’initiative d’en mettre en vente à prix coûtant. Il s’agit pourtant d’un coût important pour des travailleurs mal payés et qui doivent prendre les transports publics tous les jours. Il ne suffit pas qu’une politique soit pertinente d’un point de vue sanitaire pour qu’elle soit socialement juste. Ce n’est pourtant pas acceptable. Nous devons exiger la gratuité des masques !

Et si l’épidémie est loin d’être terminée, nous ne pouvons pas pour autant ne penser qu’à elle, avoir les yeux rivés sur les préoccupations sanitaires, en oubliant tout le reste. Car l’épidémie, malgré sa gravité, risque fort d’être bientôt éclipsée par rien de moins que la crise économique la plus grave que le capitalisme ait connu depuis 1929. Une crise dont on voit d’ores et déjà le commencement, et dont la gravité fait globalement consensus, tant parmi les économistes bourgeois que les marxistes.

Les porte-paroles de la bourgeoisie mentent lorsqu’ils disent que la crise économique est causée par le coronavirus, que la Confédération et les cantons ont fait des efforts financiers conséquents pour ne laisser personne au bord de la route – ce qui n’est pas tout à fait vrai, le dispositif social mis en place pour l’occasion n’est pas sans nombreuses lacunes, ne prend pas en compte tout le monde – et que maintenant, il faudra que tous fassent des « sacrifices » pour « relancer l’économie ».

Car, premièrement, la crise n’est pas due au virus. Elle était déjà là en puissance depuis un moment. L’épidémie n’a fait que précipiter son déclenchement, qui n’a pu être retardé jusque là par l’usage massif de la planche à billet, des taux nuls, voire négatifs, pratiqués par les banques centrales. Cette crise est une crise de suraccumulation du capital. Elle ne peut être résolue, comme les Etats capitalistes essayent de le faire, par l’injection de liquidités. Car cela signifie accroître encore la suraccumulation du capital – qui est cause de la crise – un capital qui cherchera à se valoriser artificiellement sur les marchés financiers…jusqu’au krach, qui est le retour, brutal mais inévitable, à la réalité, suivi de la récession, de la montée du chômage, de la précarité…

Deuxièmement, car, lorsqu’ils parlent de « sacrifices », ce n’est pas pour tous. Les plus riches ne se sont jamais aussi bien portés. Les quelques individus les plus riches du monde ont vu leur fortune, déjà indécente, augmenter encore. En Suisse, les entreprises – les mêmes qui ont bénéficié du chômage partiel et des crédits cautionnés par la Confédération, ont versé à leurs actionnaires des dividendes…plus élevés qu’en 2019 et 2018 ; ce alors que le chômage partiel représente une lourde perte pour des travailleurs déjà sous-payés, et qui ne touchent plus que 80% de leur salaire. Les écarts salariaux ont encore augmenté cette année.

Cette oligarchie, pour laquelle travaille le Conseil fédéral et la majorité de droite à l’Assemblée fédérale, ne compte renoncer à aucun de ses privilèges. Les « sacrifices », ils comptent les imposer au peuple, aux travailleurs : hausse du chômage, pressions à la baisse sur les salaires, attaques contre les droits des travailleurs, hausse du temps de travail, nouveaux démantèlements des acquis sociaux…Il s’agit pour eux d’accroître l’exploitation des travailleurs pour préserver leurs profits, et peut-être de relancer l’économie…une reprise équivoque, jusqu’à la prochaine crise…

La crise sous le capitalisme signifie également danger de guerre. L’isolationnisme croissant, la rhétorique agressive et l’escalade dans une guerre économique parfaitement contraire au droit international contre des Etats souverains qui ont le malheur de lui déplaire de la part de l’Empire sur le déclin que sont les USA de Trump constitue une véritable menace pour tous les peuples du monde. D’autres puissances impérialistes peuvent aussi être tentées de résoudre leurs problèmes dans la guerre. Plus que jamais, l’internationalisme est un devoir.

La crise signifie également la menace du fascisme. Le Brésil vit déjà sous la présidence d’un néonazi déclaré, dont la gestion irresponsable de l’épidémie a viré à la gabegie meurtrière. Partout, chez nous également, l’extrême-droite représente un danger plus menaçant que jamais. Plus que jamais, l’antifascisme, la défense des libertés démocratiques face à une bourgeoisie prête à les sacrifier au nom de la « sécurité » – de la sécurité de son règne – est un devoir.

La crise économique ne devrait pas faire oublier non plus une crise plus grave : celle de notre environnement que le capitalisme prédateur a dégradé, au point qu’il importe d’agir dans un délai historiquement très bref si l’on ne veut pas que la planète devienne inhabitable. Pourtant, des lobbys capitalistes n’hésitent pas à appeler à laisser ce problème de côté pour l’instant, au nom de la « relance de l’économie ». Et quand la bourgeoisie prétend agir, ce n’est guère concluant. Le Conseil national a réussi enfin à s’entendre sur une loi sur le CO2. Que prévoit cette loi pour faire face à l’urgence climatique ? Uniquement des taxes – sur l’essence, les billets d’avions, le mazout – et la responsabilité individuelle. Des taxes socialement injustes au possibles, puisque très lourdes pour les gens modestes, et indolores pour les riches, et dont l’impact sur les émissions de gaz à effet de serre risque d’être minime. Même les rares mesures positives, comme la rénovation des bâtiments, risquent de retomber sur le peuple, puisque rien n’est prévu pour empêcher que ces rénovations ne soient répercutées sur les loyers. Et aucune mesure visant les entreprises, rien pour la place financière suisse (qui est responsable de 22 fois plus d’émissions que la population suisse, mais pourra continuer impunément à investir dans les hydrocarbures et le charbon), rien sur les importations et les délocalisations…Une écologie digne de ce nom exige de faire mieux et autrement.

Parce que le « jour d’après » que veut la bourgeoisie ressemble à s’y méprendre au jour d’avant, en pire, parce qu’un changement radical est plus nécessaire et urgent que jamais, nous devons nous battre pour l’imposer. C’est pour cela que notre Parti a été fondé en 1943, car les travailleurs, les classes populaires n’ont d’autre force à opposer à la bourgeoisie que leur organisation. Comme l’a dit Che Guevara :

« Sans organisation les idées perdent de leur efficacité après le premier moment d’élan ; elles tombent peu à peu dans la routine, dans le conformisme, et finissent par n’être plus qu’un souvenir »

Le Parti du Travail a été fondé avec la conviction que le Parti de classe, organisé pour une lutte de classe sans concessions, et ayant le socialisme pour perspective, est la forme supérieure d’organisation que les travailleurs puissent se donner. Cette conviction est toujours la nôtre. Du reste, rien de mieux n’a été inventé, ni sans doute ne peut l’être. Notre Parti entend être à la hauteur de sa mission historique dans les temps de crise que nous vivons.

Et la perspective que notre Parti peut proposer actuellement, c’est que, premièrement, ce n’est pas au peuple de payer leur crise. Les travailleurs n’en sont pas responsables. Cette crise est celle du capitalisme. C’est à l’infime oligarchie qui a honteusement profité des politiques néolibérales pendant des années de payer. Il est grand temps de taxer plus le capital et les grandes fortunes. A contrario, les droits des travailleurs doivent être garantis et étendus. Il n’est en particulier pas acceptable de rallonger les heures de travail. Au contraire, face au chômage il faut travailler moins pour pouvoir travailler toutes et tous. Chacun doit disposer d’un revenu garanti – garanti sans le dispositif inquisitorial et humiliant de l’aide sociale. Il y a bien assez de richesses pour cela. C’est sa concentration entre les mains d’une toute petite minorité qui doit cesser.

La pandémie a également amplement révélé toutes les failles du néolibéralisme, l’incapacité du libre-marché à répondre aux exigences élémentaires du bien commun, les aberrations de la mondialisation, la nécessité des services publics, de l’intervention publique dans l’économie. Maintenant que nous sommes au bord d’une crise systémique du capitalisme, il est hors de question de revenir au néolibéralisme intégral, comme le préconise Economiessuisse, alors que c’est la cause de nos problèmes, d’oublier toutes les leçons de la pandémie, d’aggraver le mal pour le seul profit de quelques uns. Il faut au contraire relocaliser les activités productives autant que possible, plus et pas moins d’intervention publique et de contrôle démocratique sur l’économie, plus et pas moins de services publics, plus de secteurs nationalisés.

Enfin, on ne peut se contenter de mesures partielles. Les sombres perspectives où nous entraîne la crise du capitalisme, l’urgence climatique et l’incapacité du capitalisme à y faire face, exigent un changement radical, un changement de société. Un « jour d’après », différent et meilleur du jour d’avant, auquel beaucoup de gens aspirent aujourd’hui, est possible et nécessaire, mais il n’adviendra pas de lui-même, seulement au travers d’une lutte menée jusqu’au bout.

Pour notre Parti, ce « jour d’après » est le socialisme, pour lequel nous nous sommes toujours battus, et dont toutes les contradictions insolubles de notre société réclament la réalisation. Certes, c’est une perspective qui apparaît difficile à atteindre, tant par l’état de nos forces, la situation internationale peu encourageante, et l’histoire mouvementée et complexe du XXème siècle. Mais c’est une perspective pour laquelle nous sommes déterminés à luttés, parce que nous sommes convaincus qu’elle est juste, que le maintien du capitalisme pour plusieurs décennies encore serait certainement fatal à l’humanité, et parce que, comme l’a dit Jean Jaurès :


« Il faut l’effort lent et continu pour triompher ! Cependant la victoire est certaine, parce qu’il serait monstrueux et inadmissible que l’humanité ait pu concevoir un idéal de justice et qu’elle soit incapable de le réaliser. Cette faillite humaine ne se réalisera pas ! »

Déconfinement : retour à la « normale » ?



Depuis, le début du mois de juin, la plupart des mesures de semi-confinement qui avaient été mises en place pour contrer la propagation de l’épidémie du COVID-19 ont été levées. Le 19 juin, le Conseil fédéral a mis fin à l’état de nécessité, et donc aux pouvoirs extraordinaires dont il avait disposé en ces circonstances. Retour à la normale ? A quelle normalité ?

Il faut commencer par insister sur ces faits incontestables : il est trop tôt pour parler d’un « après-corona », comme si on y était déjà. Non seulement l’épidémie est loin d’être terminée, mais, au niveau mondial, elle ne fait que prendre de l’ampleur, tournant à la véritable catastrophe sanitaire aux USA, au Brésil, en Inde (mis à part l’Etat du Kerala, dont le gouvernement communiste a su prendre des mesures efficaces)…L’Europe est le seul continent du monde où l’épidémie est en recul (et encore, pas dans toute l’Europe), grâce aux mesures de confinement prises et à l’existence d’un système de santé public que l’acharnement des néolibéraux n’a pas réussi à démanteler. Le virus est pourtant loin d’y être disparu, et certains pays ont été obligé de recourir à des reconfinements localisés, afin d’endiguer le début d’une deuxième vague. Personne ne sait quand il y aura un vaccin, et s’il y en aura un. Nous devrons vivre avec le COVID-19 pour un certain temps encore, à ce qu’il semble.

En Suisse, le conseiller fédéral Alain Berset dit que la situation serait « sous contrôle ». Pourtant on assiste à une recrudescence du nombre de cas depuis que la plupart des mesures de semi-confinement ont été levées, dynamique inquiétante, qui a poussé le Conseil fédéral a adopter de nouvelles mesures restrictives, dont le port obligatoire du masque dans les transports publics à partir du lundi 6 juillet. Pour préoccupante qu’elle soit, cette recrudescence ne signifie pas qu’il y ait une deuxième vague à proprement parler, et celle-ci peut encore être évitée. Il importe avant de rester conscient que le virus est toujours là, et de faire preuve de prudence.

Pourtant, en un sens, il est correct de parler du « jour d’après ». Même si le virus est toujours là, la mise partielle en mode veille de nos sociétés durant les mesures de semi-confinement est bel et bien terminée. La volonté du Conseil fédéral, des milieux patronaux pour lesquels il travaille, était visiblement de revenir à la « normale » aussi rapidement que possible, et, si l’on considère la remontée inquiétante de cas d’infection au coronavirus, pas aussi lentement qu’il n’aurait été nécessaire. La plupart des gouvernements bourgeois sur la planète ont agi de même.

On peut constater que toutes les belles paroles sur le « monde d’après » se sont envolées, et que ce « monde d’après » ressemble exactement à celui d’avant, en pire. Il aurait été du reste naïf d’espérer que, simplement parce que nos sociétés ont été partiellement mises à l’arrêt à cause d’un virus, un monde meilleur allait émerger. Car c’est la même classe qui reste au pouvoir, et l’exerce dans le sens de ses seuls intérêts. Même la gestion de l’épidémie avait une indéniable dimension de classe. Les autorités ont été beaucoup plus empressées d’aider les entreprises que la population. Les mesures d’aide aux entreprises ont donné lieu à de nombreux abus, qui n’ont pas donné lieu à une « chasse aux abus » comparable à celle visant les bénéficiaires des assurances sociales (pourtant, les montants en jeu sont autrement plus élevés). De fait, les inégalités salariales se sont encore accrues durant l’épidémie. Les milliardaires n’ont jamais été aussi riche sur notre planète. Même le port obligatoire du masque…c’est juste de l’imposer, mais le Conseil fédéral n’est pas allé jusqu’à rendre les masques gratuits. Pourtant, cela peut représenter une somme conséquente pour des gens qui peinent déjà à joindre les deux bouts…



Aujourd’hui, la bourgeoisie travaille à faire payer la crise – celle occasionnée par la pandémie, celle, économique et sociale, qui commence – au peuple. Le retour à la « normale », à sa « normale » signifierait plus d’exploitation, plus de précarité, pas de vraie solution face à l’urgence climatique…un horizon bien sinistre en somme. Pourtant, un monde nouveau et différent, un changement de société, est plus urgent et nécessaire que jamais. Simplement, il ne peut venir que de la lutte, d’une lutte de classe menée jusqu’au bout, pas d’illusions romantiques ou de belles paroles. La principale force des classes populaires pour imposer un tel changement est l’organisation, dont la forme supérieure est le parti politique de classe. Le Parti du Travail a été fondé dans ce but. Il est plus fidèle que jamais à sa mission historique.

De la pandémie à la crise économique

La pandémie du COVID-19 n’est pas encore finie – elle s’accélère même de par le monde – et pourtant, dans son ombre, se profile une crise économique et sociale majeure, plus longue, plus profonde et plus durable que les secousses occasionnées par le virus. Les faits, largement étayés dans la presse, sont parlants.

Dans une interview à NBC, Dave Calhoun, PDG de Boeing Corporation – l’une des plus grosses multinationales de l’aviation et de l’armement – a admis que sa société envisageait très probablement une contraction d’activité, suite à la baisse du trafic aérien, qui ne devrait pas revenir à son niveau d’avant-covid avant plusieurs années, et qu’une faillite n’est pas exclue. Boeing a d’ores et déjà procédé à 16'000 licenciements et réduit sa production.

Boeing Corporation n’est pas la seule entreprise confrontée à ce problème. Tout le secteur aérien est pratiquement à l’arrêt. Personne ne s’attend à un retour de la situation d’avant-covid avant plusieurs années. Malgré l’aide étatique, il semble évident que toutes les compagnies aériennes ne survivront pas. En Suisse, le secteur aérien représente 200'000 emplois directs.

Il ne serait pas correct de voire cette crise du secteur aérien comme un phénomène localisé, dû aux circonstances particulières de la pandémie. Car une entreprise qui fait faillite, c’est une entreprise qui arrête de payer ses salariés, ainsi que ses fournisseurs, qui sont à leur tour confrontés au problème d’honorer leurs propres paiements…la crise peut ainsi occasionner des faillites en chaîne, et contaminer l’économie entière.

En outre, le secteur aérien n’est pas seul à être touché. L’industrie suisse des machines s’attend à un recul notable, car, en prévision de la crise imminente, peu d’entreprises sont prêtes à des investissements productifs. L’industrie horlogère est également confrontée à une contraction de la demande. Et ces secteurs ne sont pas les seuls à être dans ce cas.

Le commissaire européen à l’économie, Paolo Gentiloni, a ouvertement envisagé « un choc économique sans précédent depuis la Grande Dépression ». On prévoit de fait 7,5% de récession dans l’UE, la faillite de 18% des entreprises de l’Union (et jusqu’à 22% en Espagne), et 9% de chômage. D’après les estimations du SECO, le PIB de la Suisse baissera de 6% à 12% cette année. Le taux de chômage devrait atteindre jusqu’à 30% aux USA. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Rien n’incite à penser qu’il ne s’agisse que de difficultés passagères. D’ailleurs, la levée des mesures de confinement n’a nullement mis un terme aux tendances déflationnistes. Nous sommes en réalité au commencement d’une crise économique majeure, sans équivalent depuis 1929.

Causes structurelles de la crise

La crise économique ne saurait s’expliquer seulement par le coronavirus. Des épidémies (certes généralement locales) des dernières décennies ont vu deux ou trois mois de récession, due aux mesures de confinement lorsque celles-ci ont été prises – suivie d’un regain d’activité et d’un retour à la normale. La mise en mode veille de la plupart des activités non-essentielles pendant quelques deux mois ne représenterait pas un problème majeur pour un mode de production moins irrationnel que le capitalisme. Même pour le capitalisme, il n’y aurait là rien d’insurmontable en temps normal.

Mais le fait est que la situation de l’économie mondiale avant l’épidémie n’avait rien de « normal ». Une nouvelle crise systémique était en gestation, son déclenchement n’étant retardé que par l’usage intensif de la planche à billet, des taux nuls, voire négatifs, par les banques centrales. L’épidémie n’a été que la secousse de trop, qui a plongé l’économie mondiale dans la crise qui était imminente. C’est tellement vrai que la Suède, qui n’a mis en place aucune stratégie de confinement – tablant sur une dangereuse et illusoire stratégie de l’ « immunité collective », au prix d’une surmortalité particulièrement élevée – n’en voit pas moins son économie plongée dans la récession.

Il s’agit en réalité d’une crise de suraccumulation du capital – atteignant aujourd’hui des proportions vertigineuses – avec pour conséquence une surproduction relative par rapport à la demande solvable, entraînant nécessairement la crise, selon une dynamique expliquée par Karl Marx dans Le Capital, Livre III, ch. 13 :

« Par rapport à la population, l’énorme force productive qui se développe dans le cadre du mode de production capitaliste, et l’accroissement des valeurs-capital qui augmentent bien plus vite que la population, entrent en contradiction avec la base au profit de laquelle s’exerce cette énorme force productive et qui, relativement à l’accroissement de richesse, s’amenuise de plus en plus, et avec les conditions de mise en valeur de ce capital qui enfle sans cesse. D’où les crises. »

Le déclenchement de la crise n’a été provisoirement retardé, comme nous l’avons dit, que par la planche à billets. Aujourd’hui, c’est en injectant massivement des liquidités dans l’économie par le même procédé que les Etats essayent de la juguler. Or, l’usage de la planche à billet ne saurait être une solution que temporaire, qui repousse un peu le déclenchement de la crise, mais en l’aggravant le moment venu. L’injection de liquidités signifie accroître encore la suraccumulation du capital…qui ne peut être valorisé, étant donnée la suraccumulation existante, impliquant la baisse tendancielle du taux de profit dans l’économie réelle, que dans la fuite en avant dans la spéculation financière, créant l’illusion d’un capital purement financier qui se valorise par lui-même, de l’argent qui engendre de l’argent. Mais cela ne peut durer longtemps. L’autonomie du capital financier n’est qu’apparente, et cette dissociation est fatalement brisée, ramenée à la réalité, ce qui constitue à proprement parler la crise financière (qui semble être une crise financière s’étendant à l’économie réelle, alors qu’il s’agit d’une crise de suraccumulation dont le déclenchement n’a été que retardé par le recours à la spéculation), selon un mécanisme décrit, une fois encore, par Karl Marx, dans Le Capital, Livre III :

« Bien qu’il soit rendu autonome, il n’est jamais autre chose que le mouvement du capital industriel dans la sphère de la circulation. Mais, grâce à son autonomie, ses mouvements sont, dans certaines limites, indépendants des barrières élevées par le processus de reproduction qu’il impulse lui-même au-delà de ses propres limites. La dépendance à l’intérieur et l’autonomie à l’extérieur finissent par conduire les choses jusqu’au point où la connexion interne doit être rétablie par la violence, c’est-à-dire par la crise ».

Nous sommes actuellement à l’aube d’un tel « rétablissement de la connexion interne par la violence ». L’économie réelle est en effet d’ores et déjà en récession, alors que les marchés financiers bénéficient d’une simili-reprise, due à l’injection massive de liquidités par les Etats.

Quelles solutions ?

Il n’est dès lors pas inutile de regarder comment la bourgeoisie a réussi à « résoudre » les précédentes crises structurelles de son système économique. Une reprise après la crise de 1929 ne fut possible qu’après la Deuxième Guerre mondiale, et les colossales destructions de capital – et de vies humaines – qu’elle apporta, ce qui rendit possible un redémarrage de l’accumulation capitaliste, pour une trentaine d’années. La crise du capitalisme monopoliste d’Etat dans les années 70 posait objectivement la question de la transition au socialisme. La bourgeoisie ne parvint à éviter cette issue que par la contre-révolution néolibérale dans les métropoles et un rétablissement aggravé de l’oppression néocoloniale, à coup de guerres et de plans d’ajustement structurels, dans le Tiers Monde. Une nouvelle crise ne fut néanmoins – provisoirement – évitée que par la contre-révolution dans la plupart des pays socialistes à la fin des années 80, qui ouvrit un nouveau champ d’expansion colossale au capitalisme. Le répit ne fut que de 20 ans. Pour « résoudre » la crise de 2008, après quelques propos hypocrites et vite oubliés sur la « moralisation du capitalisme », les décideurs bourgeois eurent recours à des politiques d’austérité d’une violence sans équivalent depuis longtemps. Outre leurs dégâts sociaux, ces mesures sont en réalité récessives – en diminuant brutalement la demande solvable – et de nature à aggraver les causes structurelles de la crise. Pour relancer l’accumulation du capital, la bourgeoisie eut recours, d’une part à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail, par l’austérité, la baisse des salaires, l’ubérisation, l’intensification du travail, l’industrie 4.0, d’autre part à la fuite en avant dans la spéculation financière, facilitée par l’usage massif de la planche à billets, les taux nuls, voire négatifs, pratiqués par les banques centrales. De telles « solutions » ne pouvaient que précipiter le retour d’une crise aggravée. Nous y sommes.

Cette histoire nous apprend, d’une part, que la crise systémique du capitalisme s’aggrave – crises plus fréquentes et plus graves, phases de reprise plus courte et plus ambiguës – et, d’autre part, qu’elle ne peut être résolue dans le cadre du système, que ce soit par des mesures keynésiennes, la planche à billet, des solutions « techniques », et encore moins par un prétendu « capitalisme vert », qui n’est que du greenwashing. L’état même du développement des forces productives, le niveau atteint par la concentration du capital, exigent la transition au socialisme. Autrement, la bourgeoisie relancera le cycle d’accumulation du capital, au prix d’une nouvelle aggravation de l’exploitation, de mesures de plus en plus insoutenables pour les peuples comme pour l’environnement, et peut-être de la guerre…jusqu’à la prochaine crise. L’alternative est claire. Le choix est urgent. Beaucoup de gens commencent à le percevoir confusément. Le rôle historique d’un parti tel que le nôtre est crucial dans ces circonstances.

La bourgeoisie suisse, ses associations patronales et ses partis politiques, est d’ores et déjà à l’offensive pour faire payer la crise aux travailleurs, au peuple : pression à la baisse sur les salaires, attaques contre les droits des travailleurs, extension des heures de travail, démantèlement supplémentaire des assurances sociales…Cette offensive est doublée d’une campagne idéologique : nous sommes tous sur le même bateau, la pandémie a coûté cher, personne n’a été laissé au bord du chemin (ce qui n’est pas le cas en réalité), maintenant tout le monde doit faire des sacrifices…Il ne s’agit en réalité pourtant que d’accroître le taux d’exploitation pour le profit du capital, ce qui a peu à voir avec la pandémie. Le Parti du Travail mènera une lutte inlassable pour expliquer la vraie nature de la crise, pour refuser que ce soit le peuple qui la paye, pour un programme alternatif à celui de la bourgeoisie, fondé sur la justice sociale, la solidarité, et qui ouvre la voie vers le socialisme.


D'après Lula, la vérité vaincra



Livre : Lula, ancien président du Brésil, dit sa vérité sur son engagement pour le peuple, les persécutions dont il fait l’objet et l’avenir de son pays

Si vous entendez parler aujourd’hui du Brésil, il y a de grandes chances que ce soit par rapport aux méfaits du néonazi qui en occupe la présidence. Vous devriez être au courant également à propos de celui qui aurait certainement occupé aujourd’hui sa place, épargnant ainsi au peuple brésilien nombre de calamités, s’il n’avait été injustement emprisonné suite à un procès inique basé sur des accusations calomnieuses, avant d’être libéré, sans que cessent les persécutions contre lui : l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula. 

Or justement, les éditions Le Temps des Cerises ont récemment publié une traduction d’une longue interview de Lula, réalisée par les éditions Boitempo (un éditeur progressiste brésilien), réalisée en 2018, peu avant l’emprisonnent de l’ancien président, agrémentée d’une nouvelle interview réalisée en 2019, juste avant sa libération, et de trois discours prononcés entre et juste après ces dates. La conversation est à bâtons rompus, un peu décousue parfois, et bien que les notes de bas de page soient nombreuses, elles ne suffisent pas toujours à rendre transparentes des allusions à l’actualité politique brésilienne à un lecteur suisse. C’est sans doute dommage, mais en fin de compte le problème est mineur, et on perd assez peu en termes d’informativité et d’intérêt. 

 Lula y dit tout ce qu’il a à dire sur son parcours militant en tant que syndicaliste puis à la tête du Parti des travailleurs (PT), le coup d’Etat parlementaire qui a mené à la destitution de Dilma Roussef (qui lui a succédé à la présidence du Brésil), ses réalisations lorsqu’il fut président, les calomnies et persécutions judiciaires dont il fait l’objet, la situation du Brésil aujourd’hui, ce qui peut être son avenir, et beaucoup d’autres choses encore. Il y définit sa vision politique de la façon suivante : 

 « Ce à quoi je ne me suis pas préparé, c’est la résistance armée, je n’ai plus l’âge. Comme je suis un démocrate, je n’ai même pas appris à tirer. Alors, c’est exclu. Le PT n’est pas né pour être un parti révolutionnaire, il est né pour être un parti démocratique et porter la démocratie jusqu’à ses dernières conséquences. […] Le PT n’a pas été créé pour ça, il a été créé pour réaliser, au sein du régime démocratique, les transformations dont le Brésil a besoin, et nous avons prouvé qu’il était possible de le faire ». 

 L’ancien président du Brésil exprime ici l’essence du réformisme dans tout ce qu’il peut avoir d’honnêteté, de grandeur, de dévouement sincère pour le peuple, mais aussi d’irréductibles limites. Il avait fait le choix d’une action dans le cadre des règles du jeu de la démocratie bourgeoise et du capitalisme, sans jamais briser ce cadre, du dialogue avec la bourgeoisie et l’impérialisme. Ce choix permit au PT, sous la présidence de Lula, de sortir des millions de Brésiliens de la pauvreté, de sortir le Brésil lui-même d’un retard séculaire et de sa place subordonnée dans la chaîne de l’impérialisme, de réaliser des progrès sociaux remarquables. Mais cette politique finit par atteindre ses limites sous la présidence de Dilma Roussef. Et la bourgeoisie brésilienne, égoïstement, fanatiquement attachée à son intérêt étroit de classe, a traité le PT avec une haine telle qu’elle aurait difficilement pu lui en réserver plus si cela avait vraiment été un parti révolutionnaire, sans tenir aucun compte de principes démocratiques : coup d’Etat parlementaire, campagne calomnieuse dans la presse, procès truqués, et finalement, recours au fascisme… 

 Au final, l’histoire récente du Brésil est plutôt de nature à nous renforcer dans la conviction qu’entre capitalisme et socialisme, il n’y a pas de troisième voie, et que la révolution socialiste, quelle que soit la forme qu’elle puisse prendre selon les circonstances, demeure une nécessité si l’on veut rendre le progrès social pérenne. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui que le Brésil plonge dans les ténèbres du fascisme, que la gestion déplorable de la pandémie du COVID-19 par le gouvernement de Bolsonaro tourne à la gabegie meurtrière, que les travailleurs et les peuples autochtones luttent pour leur avenir, la vérité du premier président ouvrier de ce pays doit être entendue. 

Alexander Eniline

 Lula, La vérité vaincra (le peuple sait pourquoi on me condamne), préface de Dilma Roussef, traduit du portugais pas Pedro Afonso, Antoine Chareyre et Elodie Dupau, éditions le Temps des Cerises, Paris, 2020

26 mai 2020

Le socialisme en URSS, tel qu’il fut



Recension de livre pour le journal Gauchebdo : Il était une fois en U.R.S.S. de Jean-Paul Batisse

Lénine aurait eu 150 ans le 22 avril de cette année. Cela fait presque trente ans que l’Etat à jamais rattaché à son œuvre de révolutionnaire et dont il fut le premier dirigeant, le premier Etat socialiste de l’histoire, l’URSS, n’est plus. Pourtant, la propagande anti-communiste n’en continue pas moins d’en calomnier la mémoire. Preuve éloquente que la bourgeoisie continue de craindre ce que l’URSS a représenté. Mais cette propagande n’empêche pas que les peuples qui ont connu le socialisme continuent majoritairement d’en être nostalgiques, de penser que c’était mieux avant. Peut-être n’ont-ils pas tort ? Comment quelqu’un n’ayant jamais vécu dans un système autre que le capitalisme pourrait-il se faire une opinion éclairée, et si possible impartiale, sur cette question ? La lecture de Il était une fois en U.R.S.S. de Jean-Paul Batisse ne peut qu’être recommandée en ce cas.

Jean-Paul Batisse, ancien professeur à l’Université de Reims, séjourna plusieurs fois en URSS, entre 1972 et 1989. La période brejnévienne donc – péjorativement qualifiée de « stagnation » par la propagande anti-communiste, mais dont nombre d’ex-soviétiques se souviennent comme de la plus heureuse que connut leur pays – et la perestroïka. Ayant travaillé pour l’ambassade de France, à des postes différents, dans trois pays socialistes – l’URSS, la Bulgarie et la Macédoine – ainsi que comme professeurs de français (un travailleur comme un autre donc) de 1985 à 1988 à Alma-Ata (République socialiste soviétique du Kazakhstan) – c’est en connaissance de cause qu’il écrit sur ce que fut le socialisme dans le premier pays où il fut édifié et de sa fin tragique.

Pour démentir la propagande anti-communiste, qui falsifie la réalité de façon éhontée, mais sans reproduire non plus la vision idéalisée que l’URSS avait parfois chercher à donner d’elle-même, Jean-Paul Batisse raconte la réalité quotidienne du socialisme telle qu’il a pu la connaître, avec une certaine exhaustivité, abordant des aspects comme la vie de tous les jours, le travail, la culture, les loisirs, le Parti et la vie politique…pour finir par la fin, la perestroïka. Sans faire l’impasse sur les problèmes et les contradictions de la réalité soviétique – un approvisionnement défaillant pour les produits de consommations, une société imparfaitement égalitaire, une censure pas toujours judicieuse, une idéologie devenue parfois conformiste et formelle ; problème que l’auteur explique, montre comment ils auraient pu être résolus, et surtout qu’on les retrouve, souvent en pire, en Occident – Batisse décrit une société socialement plus avancée, plus égalitaire, plus unie, plus écologique aussi globalement (il faut le dire) et à la qualité de vie supérieure au capitalisme. Une société mue par des valeurs supérieures à celles du libre-marché, qui rencontrait une adhésion réelle de sa population, et qui était en progression…avant qu’une direction indigne de son rôle choisisse de tout liquider.

Au final, le socialisme soviétique que décrit Jean-Paul Batisse n’était pas paradisiaque, ni exempt de défauts et de contradictions, mais représentait néanmoins une forme de société plus civilisée et plus humaine que le capitalisme, et surtout un début, une promesse de ce que l’avenir pourrait être. Une avancée historique brutalement arrêtée par la perestroïka, et qui laissa la place à la restauration d’un capitalisme sauvage, sous la coupe de régimes mafieux. Aujourd’hui que sortir du capitalisme devient une question de survie pour l’humanité, la première tentative d’édifier une société nouvelle, socialiste, ne peut certes pas servir de modèle indiscutable, mais constitue en tout cas une référence incontournable dont il y a beaucoup à apprendre.

Alexander Eniline

Jean-Paul Batisse, Il était une fois en U.R.S.S., Paris, Editions Delga, 2019, 241 pages