16 juillet 2022

La Fête des peuples est enfin de retour !

 


Après deux années d’absence forcée du fait de la pandémie, il n’était que grand temps que la traditionnelle Fête des peuples sans frontières, fête annuelle de la section genevoise du Parti Suisse du Travail, fasse enfin son retour. Cette année en marque déjà la 13ème édition, qui s’annonce particulièrement belle : nous n’avons jamais eu autant de stands d’organisations progressistes, et le programme politique et musical est plus que bon, tant du point de vue de sa diversité que de sa qualité. Comme d’usage, nous ouvrons les colonnes de l’Encre Rouge aux organisations invitées à la Fête.

 

Ce résultat réjouissant – prometteur, nous l’espérons, d’un franc succès de cette 13ème édition – est bien entendu le fruit du travail des camarades engagés dans l’organisation de la fête. Mais pas seulement. Il témoigne également de l’importance très actuelle de ce que la Fête des peuples représente, de ce qu’elle signifie.

 

Grande fête populaire, la Fête des peuples sans frontières est avant tout une fête politique ; comme son nom l’indique, une fête dédiée à l’internationalisme prolétarien, qui est un principe fondateur de notre Parti, à la solidarité internationaliste entre tous les peuples du monde dans une lutte commune pour leur émancipation, contre l’oppression impérialiste et capitaliste, contre la tyrannie et la guerre, pour le progrès social, pour le socialisme.

 

Cette perspective se reflète dans le programme politique de la fête, dont l’idée était de mettre en avant, sans aucune prétention à l’exhaustivité, et dans une dimension tricontinentale, trois foyers majeurs de lutte et d’espoir sur la planète.

 

C’est tout d’abord l’Amérique latine, dont les peuples ont relevé l’étendard rouge du socialisme dès les années 2000, apportant une lumière nouvelle dans l’âge sombre de la contre-révolution néolibérale, refusant de courber l’échine sous la prétendue « fin de l’histoire ». Ce continent a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire des luttes pour la justice sociale, pour une société nouvelle, libérée de l’oppression exercée par une minorité privilégiée. L’Amérique latine a depuis suivi une trajectoire complexe, entre réalisations spectaculaires, sortie de millions de personnes de la pauvreté, mais aussi difficultés, retours en arrière, et nouvelles victoires. Malgré une opposition farouche d'un impérialisme étatsunien impitoyable et sans scrupules, d’une oligarchie locale ultra-réactionnaire et volontiers raciste, malgré les contradictions et la complexité des tâches, ces peuples n’ont jamais renoncé. Nous soutenons sans réserve leurs luttes qui sont aussi les nôtres. Nous avons décidé de leur donner la parole à la Fête des peuples.

 

C’est deuxièmement le Sahara occidental, occupé par le Royaume du Maroc, et qui est une des dernières colonies stricto sensu sur notre planète (au même titre que la Palestine, la Papouasie occidentale,…), et dont le peuple doit mener une lutte armée pour sa libération. Une lutte insuffisamment connue, et qui devrait l’être plus. C’est pourquoi nous avons fait du Front Polisario, le front de libération du Sahara occidental, l’invité d’honneur de notre fête.

 

C’est enfin le Kurdistan, divisé entre quatre États, et dont le peuple lutte pour son émancipation – ainsi que celle de tous les peuples qui vivent sur ce territoire – et pour une société radicalement nouvelle, ce malgré des difficultés extrême, et de nombreux ennemis : les groupes armés islamistes, les impérialismes perfides, le criminel dictateur Erdogan (que nos « démocraties occidentales » considèrent parfaitement fréquentable, et dont les crimes de guerre sont absous),...

 

Aujourd’hui que les oligarchies capitalistes ne nous proposent comme avenir que l’inflation, les guerres (celle d’Ukraine étant loin d’être la seule), la destruction accélérée de la planète, qui bientôt sera inhabitable, tout cela pour maintenir aussi longtemps que possible leurs privilèges ; que l’Empire le plus puissant qui ait jamais existé s’enfonce lui-même dans les ténèbres de la réaction, et que sa Cour suprême n’est rien de plus qu’un groupuscule d’extrême-droite, nous avons plus que jamais besoin d’une alternative radicale, d’une révolution. De toutes les luttes que nous avons choisi de mettre en avant, nous avons beaucoup à apprendre. Nous devons les soutenir. Excellente 13ème Fête des peuples sans frontières à toutes et tous !

23 juin 2022

« Pouchkine est notre Étendard et le Symbole du Monde russe », discours de Guennadi Ziouganov, traduit dans un but d’utilité publique


Je ne partage à peu près aucun des propos, qui me scandalisent profondément, du discours qui suit, prononcé par Guennadi Ziouganov, président du Comité central du Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), le 6 juin 2022. Si j’ai pris la peine de le traduire, c’est dans un but d’utilité publique.

Beaucoup de communistes ne sont que peu, ou indirectement, informés de la position du KPRF sur l’ « opération militaire spéciale », et il est difficile de trouver des documents en français à ce sujet. Des camarades anti-impérialistes mal informés, et des complotistes encore moins bien informés, vont jusqu’à soutenir la guerre menée par la Russie, influencés par la propagande russe, et se réfèrent à la position du KPRF pour justifier qu’il s’agit d’une position idéologiquement juste, sans savoir avec quels arguments ce parti justifie sa position, ni à quel point il a dérivé dans le social-chauvinisme.

Le poème « Aux calomniateurs de la Russie » fut écrit en 1831 par Pouchkine pour justifier la répression sanglante d’une insurrection polonaise face aux critiques européennes. Le grand poète – mal inspiré en l’occurrence – y formule à l’avance tous les éléments de langage de la propagande poutinienne : il s’agit d’une dispute entre Slaves qui ne vous regarde pas (le « monde russe ») ; si vous nous critiquez, c’est juste que vous détestez la Russie (la « russophobie ») ; nous vous avons libéré du tyran qui vous opprimait (Napoléon en l’occurrence), et vous nous êtes redevables ; c’est nous les vainqueurs, et on peut le refaire. Bien entendu, l’œuvre du grand poète ne peut en aucun cas se réduire à cette caricature absurde d’idéologue du « Monde russe ».

Ici le lien vers l’article original, pour que vous puissiez vérifier mes dires, et éventuellement vérifier ma traduction : https://kprf.ru/dep/gosduma/activities/211211.html

Il m’en coûte de devoir critiquer le KPRF, du fait de ce que ce parti a représenté. Mais il n’est pas possible de taire la vérité, ni dans l’intérêt du mouvement communiste international. Toute la prose du KPRF n’est pas du style du discours qui va suivre aujourd’hui. Le KPRF continue de s’engager pour la justice sociale et les classes populaires, et critique justement la politique socio-économique du pouvoir poutinien. Mais la dérive nationaliste est incontestable, et indéfendable.

Guennadi Ziouganov se souvient-il encore de ses lectures des classiques du marxisme-léninisme ? Qu’aurait pensé Marx si on lui avait dit qu’un de ses disciples justifierait la répression d’une insurrection nationale polonaise par le régime tsariste ? Qu’aurait pensé Lénine s’il savait que son prétendu héritier ferait l’apologie de l’autocratie tsariste, les bolchéviks ayant seulement pris le relai lorsque le tsar a failli à la tâche ? J’ai beau chercher, même au microscope électronique je ne trouve aucune trace de marxisme-léninisme dans tout ça.

 

Aujourd’hui c’est une fête extraordinaire : l’Anniversaire d’Alexandre Pouchkine et le Jour de langue russe. Il y a onze ans, j’ai adressé au Président la proposition que naisse une nouvelle fête. En ce temps avaient lieu des attaques particulièrement haineuses des russophobes sur le Monde russe. Et Vladimir Poutine a soutenu notre proposition. Ainsi est née une fête annuelle : le Jour de la langue russe et l’Anniversaire d’Alexandre Pouchkine.

Les Russes ont inventé durant leur histoire millénaire un État génial. Il y a près de deux cents États au monde, mais seule une dizaine de pays ont une histoire millénaire. Je souhaite que vos descendants se rappellent, que c’est l’invention principale du peuple russe. Nous avons rassemblé en mille ans sous nos drapeaux 190 peuples et peuplades, sans détruire une seule foi, une seule langue, une seule tradition, une seule culture.

Tous ces peuples se sont unis en une puissance commune de façon volontaire. Et aujourd’hui encore nous défendons ensemble notre vaste territoire avec courage et dignité.

La Russophobie et l’antisoviétisme ont atteint aujourd’hui leur point culminant. Presque 400 dirigeants russes sont sous sanctions. Dix mille sanctions, qui se sont abattues sur notre pays, ont modifié le vecteur d’évolution de la planète. La civilisation se déplace de l’Ouest à l’Est. Et plus personne ne pourra arrêter cela.

Il y a au monde seulement deux États, qui durant les derniers 500 ans n’ont jamais perdu leur souveraineté. C’est la Russie et l’Angleterre. Mais nous seuls avons dû passer sept cents ans sur un millénaire en combats et expéditions. C’est les armes à la main que nous avons défendu notre droit de parler notre langue, d’aimer notre terre et de défendre nos amis et nos compagnons, que nous avons rassemblé sur cet immense espace qui va de la Baltique et de la mer Noire à l’océan Pacifique.

Aujourd’hui, une guerre est déclarée au Monde russe. Et c’est pourquoi la célébration de l’Anniversaire d’Alexandre Pouchkine et du Jour de la langue russe a une signification particulière.

Notre pays a quatre appuis historiques.

C’est, avant tout, un pouvoir exécutif fort, qui doit être intelligent, éduqué, consciencieux.

C’est également une haute spiritualité. Car sans la langue russe, la foi orthodoxe et notre culture nous n’aurions pas pu survivre.

C’est le sentiment d’unité, de solidarité, de collectivité. Car sans le collectivisme russe il n’est pas possible de maîtriser ces étendues gigantesques.

C’est aussi le sens de la justice.

Lorsque ces appuis étaient les plus fort est né le grand État soviétique.

En URSS on donnait à chacun une instruction gratuite. Alors qu’en 1917 une personne sur deux en Russie ne savait ni lire ni écrire. Mais déjà dans les premières années du pouvoir soviétique fut créée une commission de lutte contre l’analphabétisme. En dix ans nous nous vaincu l’analphabétisme. La langue russe, la parole russe, la poésie russe, le verbe russe ont dominé dans tous les établissements de formation.

Dans l’abécédaire soviétique les vers de Pouchkine étaient imprimés dès les toutes premières pages. Alexandre Pouchkine n’a vécu que 37 ans, mais il nous a laissé en héritage une œuvre géniale. De ce vivant déjà il était qualifié de génie, ce qui n’arrive que très rarement. 

Ouvrons un volume d’œuvres de Pouchkine : n’importe quel lecteur y trouvera son intérêt. Ce sont des contes merveilleux, qui nous apprennent à aimer, nous imprimeront les sentiments du patriotisme, du bien et de la justice. Pouchkine a écrit des poèmes magnifiques. Son Eugène Onéguine est un roman en vers, qui est une encyclopédie de la vie russe. Si vous voulez comprendre comment il faut lutter pour le Monde russe contre le bandérisme, ouvrez le poème de Pouchkine qu’est « Poltava ».

Si vous voulez comprendre, ce qu’est le cours majestueux de la Neva et la construction de l’État, ouvrez le « Cavalier de cuivre », et vous le ressentirez.

Si vous voulez comprendre quelle était la nature de la révolte de Pougatchev, de nouveau, lisez Pouchkine. Il est spécialement allé dans les steppes de Yaitsk et s’est entretenu avec ceux qui ont participé à l’insurrection avec Pougatchev. Et après cela il a écrit son immortelle Fille du capitaine.

Le génie de Pouchkine consistait dans le fait que dans son grand poème il a répondu à tous les calomniateurs de la Russie. Et je conseille de commencer aujourd’hui l’enseignement dans les écoles et les universités par un cours public, consacré à l’œuvre de Pouchkine, où on lirait le poème « Aux calomniateurs de la Russie ».

Aussi ne sommes-nous pas venus aujourd’hui simplement pour déposer une couronne de fleurs et rendre hommage à Pouchkine. Mais aussi pour rappeler à tous les russophobes et antisoviétiques, que Pouchkine est aujourd’hui encore en première ligne avec la grande littérature classique russe. Il se bat encore pour une langue magnifique, pour le sentiment de civisme et de patriotisme. Pouchkine montre l’exemple de comment il faut lutter contre les calomniateurs et défendre le puissant verbe russe.

L’Empire des tsars reposait sur trois choses : Dieu, le tsar et la patrie. La foi et la culture orthodoxe a rassemblé le pays, la patrie se développait, et l’autocratie tsariste aidait à maîtriser des étendues gigantesques. Lorsque le tsar ne fut pas à la hauteur, lorsque le gouvernement tsariste s’est détourné des plus grands idéaux, tout s’est effondré. Alors, la modernisation léniniste-stalinienne a montré que, si on choisit comme fondation le travail, la justice, l’amitié entre les peuples, un humanisme élevé, la science et l’instruction, on peut rassembler pacifiquement en Congrès le pays. Ainsi fut fondée l’Union soviétique. Elle se révéla la plus victorieuse, la plus puissante et la plus éduquée.

Lorsque les autorités russes se sont détournées des idéaux socialistes en 1911, le pays est devenu un protectorat étatsunien. Et nous ne pouvons toujours pas nous en libérer.

Alors, qu’est qui nous maintient unis aujourd’hui ? Nous unit la puissante langue russe, notre grande histoire victorieuse, et la compréhension du fait, que c’est seulement ensemble, en nous appuyant sur ce qu’il y avait de meilleur dans notre passé, nous pouvons vaincre ces forces nazies-bandéristes fascisantes, qui se sont manifestées dans toute l’Europe, et qui mène contre nous une guerre sous la direction des globalistes étatsuniens.

Je suis convaincu que nous triompherons. Mais je souhaite rappeler encore une fois à ceux qui n’ont pas compris l’essence et la signification des exigences du président de vaincre le nazisme et de mener une démilitarisation de l’Ukraine sœur : après la sortie de l’Union, le premier document secret fut l’obligation pour les conscrits ukrainiens de faire la guerre contre la Russie. Ensuite, les autorités ukrainiennes ont tout fait pour détruire leur économie et l’inscrire dans la structure de l’économie étatsunienne.

Et lorsqu’ils ont commencé à détruire des monuments, certains journalistes ont ri de la destruction des statues de Lénine. Pourtant c’est bien le pouvoir soviétique qui a tout fait pour le développement de l’Ukraine, qui par son potentiel faisait partie des dix États les plus puissants du monde. On y produisait les meilleurs avions, les meilleurs bateaux, les meilleures fusées. Maintenant on n’y produit plus rien. On fait qu’importer d’Occident des munitions et de canons, pour tirer sur le Donbass. Et maintenant on a commencé en Ukraine à lutter contre les monuments à Pouchkine, Souvorov, Catherine II, au maréchal Joukov, détruisant tout ce qui est lié à notre grande histoire et à notre grande victoire.

C’est pourquoi nous unit avant tout la langue russe, la culture et la Victoire. Et Pouchkine est, dans ce cas précis, notre étendard et notre soleil, pas seulement de la poésie nationale, mais aussi de notre État.

Je vous souhaite à tous une bonne fête !

De l’idéologie du poutinisme

 

     A gauche : étoile rouge ; armée soviétique, 1917- 1991 / 
à droite : étoile rouge ; Régiment immortel, Russie, 2017

 

Quelle est l’idéologie de la Russie poutinienne ? Elle a bien une idéologie officielle. Même si elle n’est pas rigoureusement formalisée – ni assez consistante pour être rigoureusement formalisable –, ni formellement obligatoire, les médias d’État fournissent néanmoins des efforts considérables pour la faire rentrer dans les têtes. Par chez nous, on ne connaît guère cette idéologie, même si la propagande d’État russe est dénoncée par les médias, et qu’elle rencontre un étrange succès chez certains usages des réseaux sociaux, qui préfèrent s’informer à travers des médias de « réinformation ».

 

Cette ignorance est problématique, et engendre une double, et symétrique, erreur de catégorie : des gens de droite, des socio-démocrates, et certains trotskistes, s’opposent viscéralement à la Fédération de Russie, au point de prendre fait et cause pour le gouvernement ukrainien sans aucun esprit critique, parce qu'ils voient en elle l'héritière de l'URSS. A l’inverse, certains camarades anti-impérialistes mal informés prennent passionnément fait et cause pour la Russie, au point de soutenir l’« opération militaire spéciale », parce qu’ils voient en elle l’héritière de l’URSS. Autant faire de Mario Draghi le successeur des empereurs de Rome à ce compte…En réalité, la Russie actuelle est non seulement un pays très différent de celui des Soviets, mais même une sorte d’anti-URSS.

 

Un régime réactionnaire

 

La première chose à dire est que le régime russe actuel est profondément réactionnaire, et que son idéologie est viscéralement de droite et anticommuniste. Vladimir Poutine a lui-même commencé sa carrière politique comme un néolibéral et un partisan de la liquidation du socialisme. S’il est de bon ton aujourd’hui dans la propagande officielle de dénoncer le « Far West des années 90 », le néolibéralisme pur et dur d’alors, à base de social -darwinisme et de promotion du capitalisme le plus dérégulé et le plus sauvage, n’a jamais été renié. Boris Eltsine continue d’ailleurs d’être vénéré par le régime, et ne fait l’objet d’aucune critique publique directe.

 

Il pourrait difficilement en aller autrement du reste, car la structure socio-économique du pays n’a pas changé : un capitalisme oligarchique semi-mafieux, inégalitaire jusqu’à la nausée, avec un filet social rachitique et des services publics « rationalisés » jusqu’à l’asphyxie. Lorsque des représentants de Russie Unie, le parti au pouvoir, s’expriment sur les questions socio-économiques, ils feraient passer Philippe Nantermod pour un homme de gauche. Ce capitalisme est devenu certes un peu moins « sauvage » car pris en main par un seul clan oligarchique dominant toute la vie du pays à travers une superstructure étatique de plus en plus autoritaire, mais il n’y a rien de « socialiste » là-dedans, pas plus que dans les quelques nationalisations, qui sont au bénéfice exclusif du clan au pouvoir. Ce type de capitalisme-là est d’ailleurs particulièrement décadent et inefficace, provoquant en trente an un recul dramatique à tous les niveaux. Comme le dit une blague triste : « la Fédération de Russie produit l’impression d’être une grande puissance. Malheureusement, elle ne produit plus grand-chose d’autre ». Lorsque vous voyez des « informations » sur de prétendus « succès » économiques russes, il s’agit de fake news.

 

L’idéologie qui sied logiquement à un tel régime est logiquement un anticommunisme viscéral, une haine virulente du socialisme qui a réellement existé. Une détestation massive qui transparaît dans une campagne de calomnie permanente contre le socialisme, des discours de Vladimir Poutine à des navets produits par la télé russe, à base de dénigrement mensonger de la réalité soviétique, de la Révolution d’Octobre et de Lénine, doublée d’une héroïsation de l’armée blanche, du passé tsariste et même de certains émigrés blancs qui prirent fait et cause pour le Troisième Reich. Cette propagande n’a pas fondamentalement changé depuis les années Eltsine, même si elle est devenue moins unilatérale et plus ambigüe. Ou plutôt ce n’est pas au niveau du rejet absolu de tout ce qui est socialiste qu’il y a un changement.

 

Un certain héritage soviétique

 

Oui, mais Poutine a aussi exprimé des regrets pour la disparition de l’URSS, la plus grande « catastrophe géopolitique » du siècle, et son régime se réclame d’un certain « héritage soviétique » et en récupère des symboles, direz-vous peut-être…

 

Eh bien, regardons-y de plus près. Car se réclamer d’un « héritage » et en reprendre quelques symboles ne signifie pas grand-chose en soi. L’important est quel sens on leur donne. Ce n’est en tout cas pas celui qu’ils avaient en URSS. Socialisme, internationalisme, amitié entre les peuples, paix…toutes ces valeurs disparaissent logiquement entre les mains des propagandistes de Poutine. Certes, cette propagande joue sur une nostalgie bien réelle, sur un sentiment de « c’était mieux avant », parfaitement justifié en l’occurrence. Mais, dans la mesure où le système social qui faisait que c’était effectivement mieux avant est rejeté sans nuance, cette nostalgie est dépolitisée.

 

En réalité, les symboles soviétiques que le régime reprend à son compte changent de nature entre ses mains, et peuvent être mélangés de façon qui semblerait aberrante avec d’autres, d’époque tsariste. Ce mélange est possible, parce que tout cet héritage soviétique est vidé de son sens véritable, pour être réinscrit dans une histoire glorieuse d’une Russie éternelle, selon un paradigme nationaliste.

 

Le Jour de la Victoire

 

La meilleure illustration en est le 9 mai, jour de la grande victoire sur le nazisme en 1945, aujourd’hui la fête la plus symbolique en Fédération de Russie, célébrée avec un faste qui n’eut jamais cours à l’époque soviétique.

 

En URSS le 9 mai n’était pas une fête militariste – un défilé militaire n’eut lieu que deux fois, en 1965 et en 1985 – mais une fête familiale, une « fête avec des larmes aux yeux » (le souvenir des 20 millions de disparus étant alors encore frais). La guerre était comprise en un sens internationaliste, comme la victoire de l’URSS multinationale et socialiste contre la pire réaction capitaliste. La guerre était aussi un traumatisme collectif, et la leçon retenue était : plus jamais ça ! Quant à la couleur de la Victoire, c’était le rouge, celui du socialisme.

 

En Fédération de Russie, le 9 mai est devenue une fête militariste, de la grandeur nationale russe (le caractère multinational de l’armée soviétique étant « oublié »), et de légitimation d’un régime étranger à cette victoire – ce qui permet tout de même un chantage émotionnel détestable : si vous êtes pour la Victoire de 1945, vous devez être pour Poutine, sinon vous êtes pour les nazis. Le symbole de la Victoire est devenu le mal nommé « Ruban de Saint Georges » (l’ordre de Saint Georges, impérial, n’était plus délivré en URSS, et son ruban était noir et jaune), en fait le Ruban de la Garde soviétique, noir et orange, qui n’était présent que sur les médailles, alors que maintenant il est utilisé à toutes les sauces. Ce qui a l’avantage de remplacer le rouge du socialisme par un orange et noir idéologiquement plus « utilisable ». Le slogan favori est devenu : « C’est nous les vainqueurs, et on peut le refaire » (impensable à l’époque soviétique !).

 

Nationalisme et réaction

 

Dans un poème intitulé « Aux calomniateurs de la Russie », écrit en 1831, Alexandre Pouchkine justifie la répression sanglante d’une insurrection polonaise face aux critiques européennes. Le grand poète – mal inspiré en l’occurrence – y formule à l’avance tous les éléments de langage de la propagande poutinienne : il s’agit d’une dispute entre Slaves qui ne vous regarde pas (le « monde russe ») ; si vous nous critiquez, c’est juste que vous détestez la Russie (la « russophobie ») ; nous vous avons libéré du tyran qui vous opprimait (Napoléon en l’occurrence), et vous nous êtes redevables ; c’est nous les vainqueurs, et on peut le refaire.

 

C’est en effet à l’époque impériale, et non à l’époque soviétique, qu’il faut chercher le sens des symboles d’origine soviétique utilisés par le régime de Poutine.

 

En effet, la restauration du capitalisme dans les ex-pays socialistes d’Europe de l’Est et des 13 autres anciennes républiques soviétiques (le cas de la Biélorussie étant un peu différent) s’est fait sous la bannière du nationalisme, l’époque du socialisme étant définie comme une occupation étrangère russe, en continuité avec l’occupation tsariste. Un anticommunisme qui est aussi profondément antirusse (ce qui n’est pas incompatible avec de très bonnes relations avec le régime russe par ailleurs).

 

Or, c’est sur cet aspect-là que Poutine a rompu avec son prédécesseur : le libéralisme a été rejeté avec virulence pour ce qui est des libertés démocratiques (plus qu’aléatoires sous le règne de Boris Eltsine), mais surtout en tant qu’il était compris comme génuflexion devant l’Occident. Sous la présidence de Poutine, la Russie allait « se relever de ses genoux », retrouver sa grandeur impériale passée. Son véritable idéal n’est pas l’URSS, mais l’empire des tsars.

 

Mais parce que le nationalisme des pays sensés « appartenir » à la zone d’influence russe est anti-communiste, le nationalisme russe ne pouvait être anti-communiste jusqu’au bout, et se devait de renverser l’absurde équation de ces nationalismes, en réhabilitant l’URSS en tant que continuation de l’Empire russe, et de sa grandeur.

 

Dans ce tour de passe-passe idéologique, l’héritage soviétique perd tout son sens, est absorbé dans une idéologie de matrice nationaliste et réactionnaire : la Russie, Troisième Rome, a pour mission éternelle, de défendre des valeurs spirituelles éternelles et chrétiennes, face à un Occident décadent, dont l’homosexualité est la marque de fabrique de son caractère perverti. En ce sens, l’ennemi vaincu en 1945 est moins le nazisme dans sa réalité socio-économique et idéologique, qu’un énième avatar d’un Occident éternel, ennemi métaphysique d’une Russie éternelle. Ce qui permet de faire sens du non-sens d’une propagande qui voit des « nazis » partout, sauf dans l’extrême-droite russe. Autant dire qu’il n’y a rien d’« anti-impérialiste » dans ce délire mystico-impérial.

 

Alors, certes, une statue de Lénine a été restaurée dans une ville conquise (pardon, « libérée ») à l’Est de l’Ukraine. Mais c’est au mieux une forme de sinistre plaisanterie, qui aurait difficilement être plus opposée à l’enseignement de Lénine.

03 mai 2022

Intervention à la commémoration à l’occasion des 5o ans depuis le décès de Kwame Nkrumah, organisée par le Parti du Travail le 27.04.22

 


Je crains de n’être de loin pas aussi compétent pour ce qui concerne le sujet qui nous occupe ce soir que les historiens qui sont avec moi autour de la table. Je ferais de mon mieux néanmoins pour dire ce que le Parti du Travail a à dire de Kwame Nkrumah et de son héritage. Je commencerai par les raisons pourquoi nous avons organisé la commémoration de ce soir.

 

Car, qui fut Francis Nwia Koffi Kwame Nkrumah, né en septembre 1909 à Nkroful, dans la colonie britannique de la Gold Coast (actuel Ghana), et décédé le 27 avril 1972 dans un hôpital de Bucarest, en Roumanie ? Son nom est hélas peu connu, injustement peu connu, par chez nous. Il fut pourtant un personnage légendaire en son temps, et l’est encore en Afrique aujourd’hui. Pourquoi le Parti du Travail a estimé important de rappeler aujourd’hui sa mémoire, de s’intéresser à sa pensée et à son œuvre ? En un mot, pourquoi accordons-nous autant d’importance au passé, à l’histoire ?

 

La raison, c’est que nous pensons que l’histoire n’est pas seulement connaissance du passé mais aussi un enjeu politique. La façon dont on raconte l’histoire, le choix de ses aspects qu’on met en avant ou qu’on passe sous silence, permet de construire un récit, de justifier une certaine vision du monde, de légitimer l’ordre établi ou sa contestation. Nous connaissons fort bien cet aspect en Suisse, où l’histoire officielle a eu tant de poids pour cimenter un consensus populaire autour d’une vision idéalisée – mais pour le moins imparfaitement conforme à la réalité historique – de l’histoire nationale. Nous pensons que, pour lutter contre l’ordre existant et pour bâtir un autre avenir, les classes populaires ont vitalement besoin de connaître une histoire par en-bas, celle des luttes des classes subalternes dans le passé, des tentatives de construire une société différente, avec leurs succès et leurs échecs.

 

C’est également ce que Kwame Nkrumah écrivait :

 

« Ce lien entre la façon d’écrire l’histoire et l’idéologie est éternel. Un coup d’œil sur l’œuvre des grands historiens, Hérodote et Thucydide compris, permet de voir leur passion idéologique. Leurs irrésistibles commentaires moraux, politique et sociaux sont des cas précis qui témoignent d’une prise de position idéologique plus générale. Les grands historiens sont traditionnellement des accusateurs publics qui se sont nommés eux-mêmes : ils accusent au nom du passé et exhortent au nom de l’avenir. Ces accusations et ces avertissements ont été insérés dans un cadre rigide de présupposés, tant sur la nature de l’homme bon que sur celle de la société bonne, de telle façon que ces présupposés servent d’indices pour une idéologie implicite ».

 

Et Kwame Nkrumah est un personnage historique qui mérite d’être connu. Révolutionnaire, marxiste-léniniste sans dogmatisme, qui tenta de s’appuyer sur le marxisme pour penser les réalités africaines, théoricien du panafricanisme, il combattit contre le colonialisme qui étouffait le continent africain. Il conduisit son pays natal, le Ghana, l’ancienne colonie britannique de la Côte de l’or, à l’indépendance, en 1957, et en devint le premier président en 1960. C’est une lutte qu’il raconte, de son point de vue, dans son Autobiographie, parue lorsque l’indépendance du Ghana était déjà imminente, mais n’était pas encore effective – une certaine prudence de ton, mais aussi une utile leçon de diplomatie et de subtilité, s’en ressent dans sa prose. Durant son mandat, il s’efforça de faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, de rompre avec l’héritage du colonialisme et la misère, d’entamer la construction d’une nouvelle société socialiste. Malgré les difficultés et les contradictions réelles de l’expérience ghanéenne ses réalisations furent réelles et considérables, si on prend en comptes les conditions objectives dans lesquelles il fallut lutter alors.

 

Kwame Nkrumah est l’auteur de plusieurs écrits théoriques de grande valeur, qui valent la peine d’être lus de nos jours, qui méritent d’être connus, de même que son action politique, tant il est vrai que les potentialités non-réalisées du passé peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir.

 

Notre Parti, qui est un Parti internationaliste, et qui ne sépare pas la lutte que nous menons en Suisse de la lutte de tous les peuples du monde pour leur émancipation, peut considérer à ce titre Kwame Nkrumah comme s’inscrivant dans la même tradition, dans le même héritage théorique et révolutionnaire, sur lequel nous fondons notre action.

 

Avant tout, parce que Kwame Nkrumah avait clairement fait le choix du socialisme, du socialisme scientifique (et non des usages nébuleux et souvent mystificateurs dont il était fait de ce terme dans les débats sur ledit « socialisme africain »), dans lequel il voyait l’avenir pour l’Afrique, la voie du développement et de la justice sociale :

 

« Si l’Afrique ne s’engage pas sur la voie du socialisme, elle reculera au lieu d’avancer. Avec tout autre système, nos progrès seront au mieux très lents. Notre peuple alors perdra patience. Car il veut voir le progrès se réaliser, et le socialisme est le seul moyen de le faire rapidement ».

 

Bien entendu, il n’est pas possible de penser le développement de nos jours comme on le concevait dans les années 6o. Cela n’enlève rien pourtant à la justesse de ce que disait Nkrumah. J’ajouterais même que le socialisme devient d’autant plus nécessaire pour assurer un développement associant le progrès social et la durabilité – dont l’Afrique n'a pas moins besoin aujourd’hui qu’alors – que le capitalisme fossile touche à sa fin, et qu’il est vitalement urgent pour l’humanité d’en sortir.

 

Pour penser le socialisme, Kwame Nkrumah se fondait sur ce qu’il y a à apprendre de l’édification d’une société nouvelle en URSS et dans d’autres pays du socialisme réel, sans en faire un modèle à copier – car pour construire le socialisme en Afrique, il faut d’abord partir des réalités africaines – ni en oublier les contradictions et insuffisances réelles ; une approche qui peut encore être la nôtre aujourd’hui :

 

« Malgré tous ces handicaps, l’hostilité ouverte et active, et les terribles pertes en matériel et en hommes résultant de la seconde guerre mondiale, l’Union Soviétique a construit en un peu plus de trente ans une machine industrielle assez forte et avancée pour lancer le spoutnik, puis envoyer le premier homme dans l’espace. Il faut dire quelque chose en faveur d’un système d’organisation continentale, joint à des objectifs socialistes clairement définis, qui a à son actif ces remarquables exploits, et j’en fais un exemple de ce qu’un programme unifié pourrait faire pour l’Afrique. Je n'ignore pas les profonds troubles sociaux que cela a entraînés, ni la brutalité de la répression du non-conformisme. En reconnaissant l’exploit, je ne puis que regretter les excès, bien que notre propre expérience me permette de comprendre quelques-unes de leurs causes ».

 

Pour apprécier les réalisations de la tentative d’édification du socialisme au Ghana, mais aussi ses limites, il faut prendre en compte l’héritage de sous-développement extrême, d’absence d’infrastructures les plus indispensables, de délabrement, de misère et d’analphabétisme, de dépendance économique totale, d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes à bas prix, et importation de produits manufacturés et de produits alimentaires à prix surévalués – qu’avait laissé un siècle de colonialisme. La classe ouvrière était alors très minoritaire au Ghana, dont l’industrie était réduite au minimum indispensable aux yeux des intérêts coloniaux. La bourgeoisie locale était embryonnaire, et principalement de nature compradore. Le Ghana n’était pas prêt à passer au socialisme, et avait surtout besoin d’un développement économique et social pour répondre rapidement à des besoins sociaux criants. Un développement pour lequel l’État ghanéen n’avait que très peu de capitaux à mobiliser, et ne pouvait se passer ni du peu de capitalisme local qui existait, ni des investissements étrangers. Durant les quelques années dont Kwame Nkrumah disposa, il parvint néanmoins à éviter les pièges du néocolonialisme et à atteindre des résultats somme toute spectaculaires en matière d’alphabétisation, de développement des services publics et d’infrastructures – routes, ports, chemins de fers, barrage sur la Volta et électrification du pays. Des bases d’une industrie nationale et étatisée furent jetées. Des industries de transformations furent établies pour ne plus exporter de matières premières brutes, mais des produits finis. Ainsi, aujourd’hui encore, le Ghana exporte son propre chocolat, au lieu de se contenter de vendre du cacao. Il faut aussi noter les efforts dans le sens d’une modernisation de l’agriculture, et d’une diversification économique pour sortir de la monoculture du cacao. Grâce à un soutien négocié auprès des pays socialistes, le gouvernement ghanéen parvint à trouver une solution pour s’en sortir des impasses héritées de l’époque coloniale. Le coup d’État réactionnaire brisa un élan, qui aurait pu amener des résultats autrement plus appréciables que ce qui avait été réalisé jusque-là. Kwame Nkrumah comprit et analysa les dangers du néocolonialisme, et proposa des solutions pour que l’Afrique puisse échapper à cette nouvelle oppression. Dans Néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme – dont le titre, mais aussi la démarche sont inspirées de Lénine – il montre que, malgré l’indépendance politique que la plupart des États africains avaient acquise, ou étaient en passe d’acquérir, loin s’en faut qu’ils aient gagné une indépendance réelle. Il procède à une analyse très complète des consortiums capitalistes internationaux qui dominaient l’Afrique dans la plupart des secteurs de son économie – une énumération peut-être un peu fastidieuse à lire, mais qu’il était absolument nécessaire d’établir et de dénoncer – ainsi que des mécanismes multiformes qui continuaient à maintenir le continent dans les chaînes de la dépendance et du sous-développement, comme si rien n’avait substantiellement changé depuis l’époque coloniale. Sans briser ces chaînes, l’Afrique ne pourrait jamais sortir d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes au seul profit des monopoles occidentaux, contre important de produits manufacturés achetés à des prix surévalués – ni prendre son destin en main. Le néocolonialisme se mettait seulement en place alors, mais ses mécanismes n’ont pas substantiellement changé depuis. L’analyse pionnière de Kwame Nkrumah reste aujourd’hui indépassable.

 

Son engagement panafricaniste – pour lequel il s’est rendu célèbre avant que d’animer la lutter pour l’indépendance de la Côte de l’Or – découle de son analyse du néocolonialisme et de sa perspective anti-impérialiste. Les anciennes puissances coloniales ont sciemment – selon la maxime « diviser pour mieux régner » – partagé l’Afrique en une multitude de petits États, dont la plupart ne sont pas viables seuls, sans l’ « aide » intéressée de l’ancienne métropole, pas même pour financer leur fonctionnement, et n’ont pas les moyens de mettre en œuvre les ressources nécessaires à un plan de développement endogène. En plus de cette division entre États, les puissances coloniales ont tout aussi sciemment attisé les esprits de clocher, les intérêts particuliers, les régionalismes, toutes les tendances centrifuges possibles et imaginables pour diviser les nouveaux États de l’intérieur et les affaiblir – une tactique que Kwame Nkrumah parvint à enrayer au Ghana, et à bâtir une nation unifiée, malgré tous les efforts perfides de l’occupant britannique. Pour pouvoir réellement sortir d’un rapport de dépendance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, pour mettre fin à une concurrence néfaste entre États africains qui ne profitent qu’aux monopoles occidentaux, pour mettre en œuvre un développement à large échelle, l’Afrique devrait s’unir politiquement, avec un gouvernement fédéral commun, un marché commun, une planification économique à l’échelle du continent, une diplomatie et une politique de la défense commune. Kwame Nkrumah expose ces idées dans l’Afrique doit s’unir, dont il a fait distribuer des exemplaires à tous les autres chefs d’État africains en fonction, dont, hélas, aucun ne l’a écouté. L’état peu réjouissant dans lequel se trouve l’Afrique aujourd’hui, qui souffre des mêmes maux que Kwame Nkrumah avait déjà dénoncés, n’en rend ses idées que plus actuelles, à défaut de forces politiques conséquentes pour les porter dans l’immédiat.

 

En ces temps de guerre, tragiques et lourds de menace, il est utile d’insister à part sur la politique étrangère prônée par Kwame Nkrumah. Avant Micheline Calmy Rey, il utilisa l’expression de « neutralité positive » pour la définir. Il prônait pour l’Afrique une politique de non-alignement et de paix, de nature à atténuer les tensions entre les deux blocs, et de prôner une dynamique de désarmement et de désescalade. Une Afrique unifiée, parlant d’une seule voix, de sa propre voix, aurait eu une force morale certaine en suivant une telle ligne. Le Ghana indépendant essaya par défaut de le faire en son nom, avec des résultats forcément beaucoup plus limités. 

 

« L’action sans la pensée est vide. La pensée sans l’action est aveugle ». C’est cette citation de Kwame Nkrumah que nous avions choisi comme titre pour la présente commémoration. Et, en effet, ce qui caractérise sa pensée, c’est l’importance qu’il accorde au combat des idées, à l’idéologie, et à son lien dialectique avec la pratique. La lecture de Kwame Nkrumah peut être un remède utile au culte étroit du « terre-à-terre » et du « concret », qui est une étroitesse malheureusement bien présente dans le mouvement ouvrier suisse. Il vaut la peine de citer un passage plus long, extrait de Consciencisme, livre où Kwame Nkrumah expose sa lecture originale, et adaptée aux réalités africaines, du marxisme-léninisme, et qui a suscité d’importants débats sur son interprétation :

 

« Mais l’interaction entre la modification des conditions sociales, d’une part, et le contenu de la conscience des peuples, d’autre part, ne se fait pas à sens unique : les conditions peuvent être modifiées par une révolution, et les révolutions sont le fait d’hommes, d’hommes qui pensent en hommes d’action et agissent en hommes de pensée. Il est vrai que l’histoire fait les révolutionnaires, mais loin d’être la balle emportée par le vent de l’histoire, ils ont une solide base idéologique.

 

La révolution a deux aspects. Elle s’oppose à un ordre ancien et elle lutte pour un ordre nouveau. Les marxistes ont raison d’insister sur le fait que les circonstances matérielles sont une force déterminante, mais j’aimerais donner également une grande importance au pouvoir déterminant de l’idéologie. Une idéologie révolutionnaire n’est pas purement négative ; ce n’est pas une simple réfutation conceptuelle d’un ordre social en train de mourir, mais la lumière qui guide l’ordre social naissant. ».

 

Je ne peux toutefois rester sur une simple apologie de Kwame Nkrumah, n’évoquer que les aspects glorieux de son œuvre, car, hélas, la révolution ghanéenne se termina par un échec. En 1966, le président Nkrumah fut renversé par un coup d’État réactionnaire, avec le soutien de l’ancienne puissance coloniale, alors qu’il était en visite officielle au Vietnam. La junte qui s’est emparée du pouvoir remit le Ghana sur les rails du néocolonialisme, bien que, jusqu’à aujourd’hui, tout ce que Nkrumah avait accompli ne put être démantelé. Quant au premier président du Ghana, il vécut le reste de sa vie en Guinée, l’un des quelques autres pays révolutionnaires – avec un certain nombre d’ambiguïtés – où le président Ahmed Sékou Touré l’accueillit et lui décerna un titre honorifique. Il s’y radicalisa d’ailleurs, et prôna la lutte armée menée par un parti révolutionnaire dans ses derniers écrits.

 

Cela fait de Kwame Nkrumah une figure tragique de l’histoire de l’Afrique, moins célèbre que d’autres, car il ne perdit pas la vie dans le coup d’État qui le renversa. Cela oblige aussi à analyser les faiblesses de la révolution ghanéenne et les causes de son échec, puisque, forcément, il y en a eu.

 

La première de ces causes, c’est que Kwame Nkrumah s’est bien souvent retrouvé seul ou presque à prêcher dans le désert, dans l’Afrique entière – qui ne comptait que quelques îlots révolutionnaires, pour une masse d’États formellement indépendants, mais en fait aux mains d’élites acquises au néocolonialisme – comme au Ghana, où la possession du titre suprême masquait mal son isolement réel.

 

Si Kwame Nkrumah parvint, tant qu’il fut au pouvoir, à faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, il faut malheureusement dire que son propre parti, le CPP (Parti de la Convention du Peuple), n’était pas à la hauteur, et c’est un euphémisme que de le dire. Parti de masse, populaire, militant, formé en 1949, et qui conduisit la lutte victorieuse pour l’indépendance, le CPP – parti pour l’indépendance, à la composition nécessairement plurielle, rassemblant des membres provenant des horizons les plus divers, et qu’unissait essentiellement leur engagement pour l’indépendance nationale, malgré des divergences considérables sur leurs orientations politiques par ailleurs – se dévitalisa une fois parvenu au pouvoir. Il ne parvint pas à devenir un parti d’avant-garde, un parti de la classe ouvrière, dont le Ghana nouveau avait besoin. Au lieu de cela, il devint un parti-État passablement amorphe, rempli d’éléments opportunistes et d’adversaires du socialisme, déchiré par des intrigues sourdes entre clans rivaux. Le président était en réalité passablement isolé au sommet avec ses idées socialistes, entouré par des éléments droitiers et d’anciens compagnons de lutte désireux surtout de s’enrichir par des moyens pas nécessairement légaux. Il faut bien entendu tenir compte de l’inévitable réalité : Nkrumah revint en Côte de l’Or en 1947, le CPP fut fondé en 1949, gagna les élections et accéda au gouvernement en 1951 déjà, pour conduire le pays à l’indépendance en 1957. Parti jeune, ayant grandi vite, il ne pouvait avoir acquis la cohésion et la solidité politique que seule peut avoir une organisation qui s’est forgée sur des années de lutte. Il faut dire que les cadres ayant une formation marxiste étaient fort rares au Ghana, la censure britannique ayant « préservé » ses colonies de la pénétration d’idées indésirables aux yeux de l’administration coloniale. Toujours est-il que les problèmes étaient connus, et que, loin d’être traités, ils allèrent en s’aggravant.

 

Paradoxalement, c’est l’importance extrême que Kwame Nkrumah accordait à la lutte idéologique – au détriment des rapports de force réels parfois – qui lui a peut-être joué un mauvais tour. Le CPP dispensait une excellente formation idéologique dans son institut de formation, et avait une aile gauche dynamique, mais celle-ci était cantonnée en pratique au travail de propagande. Aux postes de commande, on trouvait majoritairement des éléments droitiers qui eurent beau jeu de saboter autant qu’ils le purent, consciemment ou en se livrant à la corruption, l’édification du socialisme, de dévoyer l’organisation du Parti et d’empêcher l’organisation de la classe ouvrière.

 

C’est en revanche un mauvais procès qu’on fait à Kwame Nkrumah en l’accusant d’autoritarisme. Un procès calomnieux fait par des officines de propagande impérialiste, qui fermèrent complaisamment les yeux sur des violations beaucoup plus graves qui eurent lieu dans les pays qui s’étaient soumis au néocolonialisme. Kwame Nkrumah attacha même beaucoup d’importance à la liberté d’expression, et un débat d’idée, avec des critiques adressées au gouvernement, exista largement au Ghana jusqu’au coup d’État ; un débat d’idée inenvisageable par exemple dans la Côte d’Ivoire de Felix Houphouët-Boigny, régime à parti unique, mais qui choisit ouvertement le capitalisme. Le Ghana dut il est vrai adopter des mesures coercitives de plus en plus drastiques. Mais il y fut contraint par les menées de sabotage de l’opposition réactionnaire – qui se livrait à des campagnes d’obstruction, de calomnie et de violence (qui n’auraient pas été tolérées en Suisse), – les manœuvres de l’impérialisme, et les nombreuses tendances centrifuges et fragilités qui menaçaient jusqu’à l’existence du jeune État ghanéen. Le Ghana dut, il est vrai instaurer une politique de détention préventive, qui autorisait l’arbitraire dans la répression. En revanche, Kwame Nkrumah veilla à ce que la peine de mort ne soit pas appliquée (la junte qui le renversa, elle, n’hésita pas à exécuter ses opposants). Il finit par faire du CPP le parti unique du pays, après avoir hésité longtemps à le faire. Mais le problème n’est pas là. Un système à parti unique peut tout à fait se justifier, et n’est pas nécessairement incompatible avec la démocratie. Le véritable problème est que le CPP n’était à l’évidence pas apte à jouer ce rôle. Le reproche qu’on doit faire par contre à Kwame Nkrumah, c’est un manque d’analyse, en termes de classes, de forces hostiles au socialisme, et la cécité à leur présence massive au sein même du CPP, et du gouvernement ghanéen.

 

Ces faiblesses et ces erreurs, si elles doivent être analysées sans concessions et si des leçons doivent en être tirées, n’enlèvent toutefois rien à la grandeur de Kwame Nkrumah et à l’actualité de sa pensée. Si son tort fut d’avoir trop souvent eu raison trop seul et trop tôt, ça veut dire aussi qu’il est grand temps d’écouter ce qu’il avait à dire.

 

L’analyse que Kwame Nkrumah fit du néocolonialisme, alors qu’il se mettait seulement en place, demeure valable aujourd’hui. Certes, les consortiums internationaux qui pillent l’Afrique n’ont plus forcément les mêmes noms, et les schémas d’optimisation fiscale se sont perfectionnés depuis. Mais les mécanismes d’oppression – l’échange inégal, la dépendance économique, une dette odieuse, le rôle du FMI et de la Banque mondiale, etc. – demeurent les mêmes, et donc aussi les solutions pour s’en libérer.

 

Le choix fait du socialisme pour un développement socialement juste, et pour l’avenir de la société, le panafricanisme, la volonté d’un développement autocentré, le primat à la production locale et aux cultures vivrières pour sortir du schéma colonial d’exportation de matières premières, une politique de neutralité active et de paix…toutes ces idées n’ont pas pris une ride.

 

C’est à raison que Kwame Nkrumah reste un personnage légendaire en Afrique, car, comme je l’ai dit ce sont les potentialités non-réalisées du passé qui peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir. Plus que jamais, nous devons penser et construire les luttes pour la rupture avec un système oppressif et qui a fait son temps, en Afrique, en Suisse, sur toute la planète, ainsi que la nécessaire solidarité entre les peuples qui luttent. Et il n’y a pas de meilleur guide pour cela que la pensée et l’action de nos prédécesseurs, que la tradition du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

 

Je conclurai donc par une citation d’un auteur qui fut un compagnon de route du mouvement communiste, Aimé Césaire : « La voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé ».

 

Bibliographie : 

  1. Arzalier Francis (sous la direction de), Expériences socialistes en Afrique (1960-1990), éditions le Temps des Cerises, Paris, 2010
  2. Bénot Yves, Idéologies des indépendances africaines, éditions François Maspero, Paris, 1972 
  3. Bouamama Saïd, Figures de la révolution africaine, de Kenyatta à Sankara, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  4. Boukari-Yabara Amzat, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  5. Nkrumah Kwame, Autobiographie, éditions Présence Africaine, Paris, 1960 
  6. Nkrumah Kwame, L’Afrique doit s’unir, éditions Présence Africaine, Paris, 1994
  7. Nkrumah Kwame, Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1973  
  8. Nkrumah Kwame, Le consciencisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1976 
  9. Nkrumah Kwame, Recueil de textes introduits par Amzat Boukari-Yabara, CETIM, Genève, 2016

Premier mai 2022 : contre les régressions sociales et la guerre

 


Le Premier mai, son cortège, sa fête populaire, son ruban…tout cela fait partie des traditions de la gauche et du mouvement syndical. C’est même l’événement le plus important de l’année qui nous rassemble toutes et tous. Mais quel est son vrai sens ?

 

Il n’est pas inutile de le rappeler, dans la mesure où ce sens peut ne pas être clair pour tout le monde, voire avoir été un peu dilué au fil du temps et par une certaine routine. Le Premier mai n’est ni la célébration annuelle de l’unité de la gauche et de tout ce qu’il peut y avoir de plus ou moins progressiste, ni la « fête du travail » – combien de gens de droite vont encore refaire la blague débile « comment ça se fait que la fête du travail ces feignants de gauchistes ne travaillent pas ? » – mais la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, une journée de grève et de lutte. La création de cette journée fut décidée par le Congrès fondateur de la IIème Internationale, en 1889, à Paris. La date du premier fut choisie en mémoire du massacre de Haymarket Square, à Chicago, lorsque la police réprima brutalement une grève générale qui commença le 1er mai 1886, et dont l’objectif était d’obtenir la limitation de la journée de travail à 8 heures. La revendication initiale du 1er mai fut logiquement la journée de 8 heures, chose qui n’est toujours pas réalisée en Suisse. Symbole de l’unité du mouvement ouvrier, qui cristallisa ses luttes, ses espoirs et ses aspirations, le 1er mai est la grande journée du mouvement ouvrier. C’est cela qui constitue son essence, même si des organisations et des mouvements sans lien direct avec le mouvement ouvrier y participent désormais. Toutes les traditions du 1er mai se sont cristallisées au fil du temps, de la succession des générations qui ont lutté pour la justice sociale et rêvé d’un avenir meilleur. Elles font partie du patrimoine de notre mouvement, qui est irremplaçable. 


A ce titre, on ne peut que regretter les changements décidés par le comité d’organisation du premier mai cette année : pas de rassemblement devant le Monument aux Brigadistes et remplacement de la traditionnelle fête populaire au Parc des Bastions par une fête à l’intérieur, dont la dynamique est différente. Car les traditions du mouvement ouvrier ont leur raison d’être, et doivent être respectées et préservées. On ne devrait pas se sentir trop facilement autorisés à y changer quoi que ce soit, surtout pas dans le but discutable de faire du nouveau pour faire du nouveau. Autrement, c’est à chaque fois un pan de notre histoire que nous risquons de perdre.

 

Mais avant que d’être une fête populaire, le Premier mai est avant tout une journée de lutte.

 

Le slogan du traditionnel ruban de cette année 2022 est « Contre les régressions sociales et la guerre ». Slogan qui est détaillés dans le tract unitaire, en 4 volets : 1) Solidarité avec le peuple ukrainien, condamnation de l’invasion russe, soutien au mouvement anti-guerre – et non hystérie militariste et atlantiste pour la prolonger, ce qui est à saluer – accueil inconditionnel de tous les réfugiés, d’où qu’ils viennent, et NON au financement additionnel de Frontex, la meurtrière police des étrangers de l’UE ; 2) Pour la justice sociale et la transition écologique : pendant la pandémie, les inégalités se sont encore accrues ; il faut donc renforces les luttes pour la hausse des salaires et une imposition plus progressive, pour plus de redistribution des richesses ; soutien à l’initiative 1000 emplois, pour lutter contre le chômage, pour la réduction du temps de travail, pour la transition écologique ; écologie sociale à la hauteur des enjeux, plutôt qu’écologie punitive basée sur des taxes ; 3) Défendons nos retraites : NON au scandaleux vol des rentes, fait de surcroît sur le dos des femmes, qu’est AVS21 ; et non à la réforme en préparation de la LPP, qui voudrait nous faire travailler jusqu’à 67 ans ; 4) Des droits démocratiques pour toutes et tous : le droit de manifester est de plus en plus abusivement entravé à Genève, et c’est inacceptable ! Un droit démocratique fondamental n’a pas à être soumis à autorisation, soit au bon vouloir des autorités ! C’est un droit qui doit se prendre, et non se quémander auprès du pouvoir en place ! OUI à l’initiative « Une vie ici, une voix ici », pour le droit de vote et d’éligibilité pour les étrangers établis en Suisse, car il n’est pas normal que des personnes qui vivent et travaillent ici soient privées de droits politiques, parce qu’il n’est pas dans l’intérêt de la classe ouvrière qu’une partie d’elle ne dispose pas de ces droits.

 

C’est n’est certes pas tout le programme de lutte dont nous aurions besoin aujourd’hui, mais c’est somme toute un programme de classe et anti-impérialiste, qui répond à la véritable tradition du 1er mai. Un programme qui mérite que l’on se batte pour sa réalisation.

 

Que vive le 1er mai !

Le président des riches réélu en France : quelle alternative politique ?


 

Le seul débouché politique de tous les mouvements sociaux du quinquennat Macron aura donc été, une nouvelle fois, un second tour opposant le président sortant à Marine le Pen, remporté par ce premier. Le président des riches, qui a mené une politique néolibérale et antipopulaire, qui se sera entouré d’une clique aussi éloignée des réalités populaires que possible, qui aura mené une politique d autoritaire et menant à une érosion inquiétante de l’État de droit, parvient à rempiler sans trop d’efforts. Que voter pour un tel homme ait eu été la seule option pour empêcher l’arrivée du fascisme à la présidence de la République en dit long sur le désastre politique que vit la France.

 

Il s’en est fallu de peu pourtant pour que ce soit Jean-Luc Mélenchon qui accède au second tour en lieu et place de Marine Le Pen. C’est à désespérer…même si le plus probable est que Macron aurait été vainqueur dans ce cas également.

 

Avant de désespérer, toutefois, il faut réfléchir. Les responsables de la France Insoumise ont beau jeu de rendre responsables de la situation les candidats de gauche qui ne se sont pas retirés en faveur du leur : Fabien Roussel (PCF), Yannick Jadot (EELV) et Anne Hidalgo (PS). Philippe Poutou (NPA) et Nathalie Arthaud (LO) sont curieusement épargnés par ces critiques.

 

Le mal est pourtant visiblement plus profond, et les imprécations ne sauraient remplacer une vraie analyse. Et, Mélenchon ayant déjà fait le plein du « vote utile » à gauche, rien ne dit que les électeurs qui ont choisi un autre bulletin auraient voté pour lui en l’absence du candidat de leur choix.

 

Or, ce que l’on peut constater c’est la débâcle des partis historiques qui ont structuré la politique française, de tous les vrais partis en fait. Les trois candidatures qui arrivent en tête représentent des mouvements plus ou moins gazeux, sans encrage territorial ni organisation solide, structurés autour d’une figure de proue. C’est un peu moins vrai pour le RN, mais il manque incontestablement de cadres comme de substance politique. Charles De Gaulle, rappelons-le, détestait les partis, et avait sciemment imposé le régime présidentiel de la Vème République pour les neutraliser. Le caractère dépolitisant et dévastateur de ce système se révèle dramatiquement aujourd’hui.

 

Les partis qui ont dominé la France pendant longtemps, le PS et LR, sont complètement laminés, et font moins de 10% ensemble. Une recomposition politique est à prévoir. LREM, le mouvement présidentiel, finira d’en siphonner une bonne partie, et l’aile droite de LR pourrait rejoindre le RN.

 

Le danger fasciste est loin d’être écarté. Le RN n’a jamais été aussi haut. La candidature d’Éric Zemmour a permis une dangereuse banalisation du RN, Marine Le Pen apparaissant « modérée » en comparaison, alors que ses idées n’ont pas changé. Et Macron, par sa politique antipopulaire, loin d’être un rempart durable à l’extrême-droite, lui sert surtout de marchepied.

 

Y a-t-il une alternative politique à ce sombre tableau ? Jean-Luc Mélenchon pense l’avoir trouvée : moi premier ministre, le reste de la gauche doit se ranger derrière ma bannière, en un mot, disparaître. Plus brièvement : « moi je ! »

 

Et c’est là que l’alternative qu’il semble représenter se révèle illusoire. La probabilité d’une majorité de gauche à l’Assemblée nationale aux prochaines législatives est extrêmement faible. Elle peut difficilement constituer un objectif sérieux. Mais elle sert de paravent en réalité pour un objectif plus pragmatique : l’hégémonie à gauche, par désintégration des partis existants.

 

Mélenchon est d’ailleurs en grande partie responsable de la désunion présente de la gauche, par ses velléités hégémonistes, et l’ambition non dissimulée de faire disparaître le PCF, dans un conglomérat uni autour de sa personne. Or, une telle stratégie personnaliste et électoraliste, la politisation ambiguë et démagogique prônée par le populisme de gauche, peut certes permettre dans certaines conditions d’atteindre des bons résultats électoraux – qui ne sont pas même répétables aux législatives et aux élections locales, par manque d’encrage sur le terrain de la FI – mais ne saurait servir de creuser à la construction d’un réel mouvement de lutte populaire, jusqu’à un changement de système. Mélenchon, l’homme de la VIème République, reproduit jusqu’à la caricature les défauts de la Vème.

 

La forme d’organisation qui seule peut permettre de mener cette lutte jusqu’au bout, c’est le parti politique de la classe ouvrière, pas le mouvement gazeux autour d’une personne. Un tel parti existe en France, et il n’y en a qu’un seul : c’est le PCF. Le PCF, justement, dont le candidat et secrétaire national Fabien Roussel a mené une bonne campagne, combative, dynamique et populaire, malgré le résultat décevant en termes de voix. Certes, certaines déclarations et actions du candidat Roussel pouvaient être contestables. Mais la lutte de classe doit se penser sur le long terme. En ce sens, l’essentiel, ce sont les dizaines de milliers de membres du PCF qui conduisent une lutte exemplaire, son organisation bien réelle et implantée sur le terrain, la reconstruction du Parti, sa sortie de l’auto-effacement durant la période de la « mutation » – même si beaucoup reste encore à faire. Les petites phrases et les polémiques sur twitter appartiennent au bruit de fond.

 

Le PCF est à ce titre incontournable, et le PST-POP est fier de le considérer comme son parti-frère.

« Recréer du consensus populaire » ou lutte pour changer la société ?


 

Pierre Yves-Maillard, conseiller national socialiste et président de l’USS, a donné une interview au journal Le Temps, parue le 22 avril et portant sur l’augmentation de l’imposition de certaines entreprises multinationales à 15% exigée par l’OCDE. Cette interview est intéressante, parce qu’elle montre bien la différence de nature, et non de degré, qu’il y a entre le PSS et nous. Fait important, ce ne sont pas les propos d’un quelconque représentant de l’aile droite du PS, mais ceux d’un homme qui a la réputation d’être « de gauche », et qui est à la tête de la plus grande organisation de la classe ouvrière de notre pays.

 

Pierre Yves-Maillard propose d’affecter les recettes fiscales que cette réforme apportera à réduire la charge de plus en plus insoutenable que représentent les primes d’assurance maladie sur le budget des ménages modestes. Fort bien, c’est un combat indispensable en effet. La question est : dans quel but ? Et c’est là que la différence d’approche devient irréversible.

 

C’est, dit-il, pour « recréer du consensus populaire sur les grandes orientations du pays », car « la majorité politique de ce pays a besoin de travailler sur l’acceptabilité de sa politique économique globale ». Pour être absolument clair, « dans les moments charnières de l’histoire, sur les questions économiques et sociales, le centre, le PLR et la gauche ont su trouver des compromis qui ont fait la force du pays, bâti sur ces grands équilibres ». Une incarnation pratique de ce principe est qu’une réforme fiscale ne peut être acceptable politiquement que si elle est assortie d’une « compensation sociale », soit, en termes clairs, un modeste lot de consolation, pour faire accepter aux classes populaires un paquet ficelé qu’elles auraient toutes les raisons de refuser sans cela.

 

Une telle démarche politique n’est pas seulement plus modérée, mais diamétralement opposée à la nôtre. Le PSS fut créé à l’origine comme parti de la classe ouvrière, ayant pour vocation de défendre ses intérêts, contre la bourgeoisie et ses partis, et dont le but final était la rupture avec le capitalisme, la construction d’une société socialiste. Le réformisme avait pour vocation d’utiliser les instruments légaux inscrits dans le système pour le changer. Il ne reste plus désormais à une certaine social-démocratie totalement intégrée au système comme pensée politique que de le rendre acceptable aux yeux de celles et ceux qu’il écrase en négociant des « compensations sociales ».

 

Le résultat décevant obtenu par le PS vaudois aux dernières élections cantonales n’est d’ailleurs pas sans rapport avec l’enthousiasme plus que modéré que ressent un électorat populaire envers la « méthode Maillard », qui consiste à mener une politique néolibérale en commun avec la droite, et de la faire passer avec quelques « compensations sociales ».

 

C’est à notre Parti qu’il revient d’incarner une gauche différente du PSS, dont la vocation est de changer de système, pas de le rendre acceptable.

29 mars 2022

Une nouvelle qui aurait dû faire les gros titres : le second volet du sixième rapport du GIEC

 


Vous n’en avez pas forcément entendu parler, et c’est normal. Il faut dire que la nouvelle a été à peu près complètement éclipsée par l’invasion russe de l’Ukraine – ce qui est compréhensible – et que la plupart des médias se sont contentés d’un service minimum, ce qui est clairement une faute. Il s’agit en effet d’informations dont l’importance est extrême, et qu’il est irresponsable de ne pas traiter avec la plus grande attention.

 

Le 28 août 2022, le GIEC a publié le deuxième volet de son sixième rapport d’évaluation, portant sur les impacts du réchauffement climatique sur l’humanité, et les adaptations pour en limiter les conséquences. Un premier volet avait été publié en août et portait sur les fondements physiques du réchauffement climatique, et avait établi que la hausse des températures avait d’ores et déjà atteint 1,1°C par rapport à l’ère préindustrielle, et atteindra de façon quasiment inévitable 1,5°C en 2030, même s’il est encore possible d’éviter le pire si les bonnes décisions sont prises à temps. Un troisième volet paraîtra en avril de cette année, et aura pour objet les solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

 

Or, les résultats de ce second volet sont glaçants – sans mauvais jeu de mots – et devraient attirer la plus extrême attention. Il confirme que le réchauffement climatique a d’ores et déjà un impact considérable sur les humains et les écosystèmes. Un impact qu’il est d’ailleurs malheureusement aisé de constater : vagues de chaleur, feux de forêts gigantesques, événements météorologiques extrêmes…Ce rapport confirme que non seulement les modélisations antérieures ont été confirmées, mais encore qu’elles étaient trop prudentes. Les impacts déjà constatés se situent en effet dans les scénarios les plus pessimistes, et ils ne cessent de croître. Trois faits en particulier doivent être relevés : la disponibilité des ressources en eau et de la nourriture diminue dans plusieurs régions du monde, la santé humaine se dégrade partout, et les aires de répartition des espèces animales et végétales ont diminué de moitié. Entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes sont gravement menacées par le changement climatique. Ce sont les gens les plus modestes qui sont le plus exposés aux dégâts, et les moins susceptibles de s’en protéger. Les populations les moins responsables du changement climatique en seront les principales victimes.

 

La situation n’est pas encore désespérée. Il est encore possible d’agir pour éviter le pire, mais le temps nous est compté pour cela. Selon les propres mots du GIEC : « Tout retard supplémentaire dans l'action mondiale anticipée concertée sur l'adaptation et l'atténuation fera manquer une fenêtre d'opportunité brève et qui se referme rapidement pour assurer un avenir viable et durable pour tous ». La décennie 2020 est cruciale, et tout retard aura des conséquences.

 

Or, les auteurs du rapport soulignent un manque de volonté politique évident, et un non-respect flagrant des engagements pris par la majorité des États.

 

Des engagements autrement plus ambitieux, par les moyens y consacrés et par la vitesse des changements, sont nécessaires, tant pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’en matière d’adaptation. Le GIEC prône une accélération de la transition énergétique, une meilleure gestion des ressources en eau, la préservation de l’environnent – la nature possède en effet une importante résilience, et peut elle-même être un facteur d’adaptation, si on ne la dégrade pas – et l’agroécologie pour adapter l’agriculture aux nouvelles conditions, préserver les sols et faire meilleur usage de ressources rares. Les auteurs recommandent, en matière de solutions d’adaptation, la justice sociale, le renforcement de l’éducation et des systèmes de santé, pour que tout le monde puisse mieux résister aux bouleversements. Les villes doivent faire partie de la solution, par les adaptations aux conditions climatiques plus hostiles, par le remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables, par un urbanisme plus durable et plus écologique. La technologie n’est en revanche par la solution miracle, peut même amplifier le problème, ou en créer de nouveaux.

 

Malgré tout, certains impacts du changement climatique sont d’ores et déjà irréversibles, tous les dégâts ne pourront être évités, et, dans certains cas, les capacités d’adaptation des humains et des écosystèmes est déjà dépassée.

 

Le deuxième volet n’a guère attiré l’attention des médias, ni du public. Soit. A-t-il au moins attiré celle des gens qui nous gouvernent ? Qu’est-ce qui est – s’il est fait quelque chose - pour répondre à l’urgence ?

 

Hélas, force est de constater que le silence assourdissant qui entoure ce rapport n’est pas seulement dû aux bombes russes, mais au fait que les enjeux cruciaux qu’il aborde n'arrivent pas beaucoup au-dessus dans le niveau des priorités des décideurs bourgeois que celui que les médias lui ont accordé.

 

Atroce et tragique en soi, grave menace potentielle pour l’existence même de l’humanité, la guerre en Ukraine a eu en outre l’effet pervers de déplacer l’agenda politique dans la direction de la pire réaction. Le réchauffement climatique s’est révélé être – mais fallait-il vraiment en douter ? – une préoccupation tout à fait secondaire pour nos dirigeants. Très loin derrière en tout cas le retour en force du militarisme, le coût écologique des investissements militaires colossaux consentis n’étant pas même évoqué !

 

Dussions nous admettre que la guerre impose ses nécessités, il faut se rendre à l’évidence que celle-ci a révélé que les promesses de sortir des énergies fossiles (un jour, peut-être, si le marché le veut bien) n’étaient pas sérieuses. L’insistance d’États de l’UE pour que les sanctions ne touchent pas le pétrole et le gaz russe ont forcé lesdits États à avouer que non seulement ils ne peuvent se passer actuellement des énergies fossiles, mais qu’ils n’envisagent pas non plus d’en sortir dans un avenir proche.

 

Certes, il est question de se passer totalement des hydrocarbures russes d’ici 2027. Certes il est question d’accélérer la transition énergétique, d’accroître les énergies renouvelables, mais aussi de relancer le nucléaire (ce qui est sans doute mieux si on considère uniquement les émissions de gaz à effet de serre, mais pas forcément si on voit le problème dans sa globalité). Mais, en pratique la principale solution envisagée pour remplacer les énergies fossiles russes…est de les remplacer par d’autres énergies fossiles : gaz liquéfié étatsunien, pétrole et gaz de schiste, pression sur les pays de l’OPEP pour qu’ils augmentent leur production (pour ne pas faire affaire avec le régime de Poutine, l’Occident si vertueux se tourne vers les démocraties exemplaires que sont les pays du Golfe), possible accord avec l’Iran, l’Italie envisage même de relancer les centrales à charbon…Seul point positif dans ce programme, le Venezuela pourrait obtenir la cessation de la guerre économique criminelle que les USA mène contre lui, en échange de son pétrole. Autant dire qu’on compte utiliser le pétrole et le gaz pendant encore longtemps, alors qu’il est urgent d’y renoncer au plus vite.

 

On fait grand cas des hausses des prix des carburants que provoque la guerre, de l’inflation qu’elle accentue. Certes, le problème est grand, même en Occident (mais sans comparaison avec ce que représente la hausse des prix des aliments de base dans le Tiers Monde), et ce renchérissement frappe durement les plus modestes, dont certains n’ont pas actuellement d’alternative à la voiture, ni au mazout pour se chauffer. Les appels à renoncer immédiatement à prendre la voiture, et à baisser le chauffage, pour ne pas soutenir le régime de Poutine, voire des réactions réjouies à cette hausse des tarifs d’une certaine gauche petite-bourgeoise sont certes la marque de fabrique d’une écologie antisociale, prônée par des politiciens qui ne connaissent guère les conditions d’existence des classes populaires. La transition écologique ne peut se faire, ni être socialement acceptable, si on la fait payer aux gens modestes, tandis que les plus riches – pour qui ces hausses de prix sont insignifiantes – pourront continuer à polluer en toute impunité. Un contrôle des prix est notamment indispensable pour préserver le pouvoir d’achat des classes populaires.

 

Cela dit, il n’est pas non plus raisonnable, ni réaliste, de prôner comme solution durable l’essence à bas prix pour la raison que des travailleuses et travailleurs modestes ne peuvent se passer de leur voiture. Car c’est une « solution » pour combien d’années ? Il n’est enfin pas possible, en restant cohérent, d’être conscient de la nécessité d’une sortie rapide des énergies fossiles, et de la repousser au nom de ses conséquences sociales. La difficulté est objective, et montre toute la difficulté d’une écologie sociale, qui, en vérité ne peut s’imposer que par un changement total de paradigme, par la rupture avec un capitalisme nécessairement écocide et la construction d’une société entièrement différente. Une société qui, selon nous, ne peut être qu’une société socialiste.

 

Un tel changement radical est certes difficile – ses difficultés sont celles de toute grande révolution –, mais il est indispensable et urgent. Car autrement, si les choses devaient continuer en l’état pour une décennies ou deux encore, les ravages que le changement climatique provoquera, les phénomènes d’inflation et de pénures que nous connaissons actuellement passeront pour des problèmes tout à fait mineurs en comparaison.