17 novembre 2022

Le Kurdistan, plus grande colonie de la planète




Aussi longtemps qu’un peuple viable est enchaîné par un conquérant extérieur, il utilise obligatoirement toutes ses forces, tous ses efforts, toute son énergie contre l’ennemi extérieur. 

Sa vie intérieure est paralysée, il est incapable d’œuvrer à son émancipation sociale.

Karl Marx.

 

L’Histoire, dit-on, commence à Sumer. L’histoire des Kurdes est à peine moins ancienne. Les ancêtres des Kurdes sont évoqués sous le nom de « kardou » dans une tablette sumérienne datant de 3'000 ans avant notre ère. Les Kardous sont évoqués dans des textes assyriens et babyloniens. Hérodote, le « père de l’Histoire », en parle également dans ses Histoires, lorsqu’il traite de la retraite des 10'000. Les Kassites, qui renversèrent Babylone, furent un peuple kurde. Les Hourrites et les Goutis l’étaient également. Les Kurdes iraniens descendent des Mèdes, qui avaient dominé les Perses, avant d’être renversés par Cyrus, fondateur de l’Empire achéménide (dont la Médie restera l’un des trois centres de pouvoir, avec la Perse et l’Élam). A partir de là, les Kurdistan fut soumis à différents empires.

 

Le nom de « kurde » est attesté pour la première fois en 1195, avec les Seldjoukides. Au XIIIème siècle, la région est ravagée par les Mongoles. Le Kurdistan, une province persane auparavant, fut divisé pour une première fois entre Ottomans et Perses, en 1514, après la bataille de Tchaldoran. Ensuite, les frontières bougèrent peu jusqu’au XXème siècle. Le Kurdistan était encore, à l’aube de la Ière Guerre mondiale, un pays essentiellement féodal, divisée en une multitude de seigneuries locales, aux mains d’une aristocratie kurde soumise à ces deux empires. Mais un vent nouveau commençait à souffler, une conscience nationale kurde émergeait progressivement au cours du XIXème siècle, et on y compte même quelques révoltes où des éléments archaïques se mêlaient à des motifs nationaux, dictés par une conscience plus moderne.

 

Le Kurdistan après la Ière Guerre mondiale

 

La Ière Guerre mondiale représenta un tournant dans l’histoire du peuple kurde. Dès avant la fin de la guerre, la France et le Royaume-Uni se mirent d’accord pour démembrer l’Empire ottoman, et de s’en partager les décombres. Les détails en furent scellés dans les accords Sykes-Picot, préparés pendant une année entre 1916 et 1917. Vaincu, l’Empire ottoman fut effectivement mis en pièces, et la partie du Kurdistan qu’il contrôlait fut partagée entre trois pays : la Turquie, la Syrie (sous mandat français) et l’Irak (contrôlé de fait par le Royaume-Uni). La France était opposée à toute indépendance du Kurdistan, par peur de voir sa zone d’influence réduite au profit des Britanniques.

 

Le Kurdistan resta donc une colonie, qui plus est partagé entre quatre pays, dont les régimes politiques sont restés, largement jusqu’à nos jours, des plus archaïques et réactionnaires. Ce caractère archaïque explique que le colonialisme que subirent, et subissent encore, les Kurdes fut des plus brutaux et rétrogrades, mêlant violence policière et militaire, refus de tous droits nationaux – jusqu’à celui de parler leur langue, ou même être reconnus dans leur existence – et civiques des Kurdes. 

 

Le démantèlement de l’Empire ottoman provoqua également un saut qualitatif dans l’émergence d’un sentiment national kurde, d’un mouvement national kurde, d’une lutte déterminée pour la reconnaissance des droits nationaux des Kurdes, pour l’autonomie nationale, avec l’aspiration à la création d’un État-nation kurde. Mais il était presque trop tard pour cela. La planète avait déjà été partagée entre puissances impérialistes, et ni les pays colonialistes locaux, ni les impérialismes occidentaux n’étaient disposés à permettre aux Kurdes de faire leur révolution démocratique bourgeoise. Les tentatives de soulèvement kurdes – qui furent nombreux – furent impitoyablement réprimés, avec des massacres confinant au génocide.

 

Aujourd’hui, le Kurdistan demeure la plus grande colonie du monde, partagée entre quatre États. C’est une région montagneuse de hautsplateaux et de près de 640'000 km2 (on trouve des estimations plus basses, parce que le régime de Saddam Hussein a fait du nettoyage ethnique, et arabisé une partie du Kurdistan irakien). Y vivent près de 45 millions de Kurdes. Du fait de toutes les répressions, la diaspora kurde est nombreuse : 5 millions dans tous les pays occidentaux, dont un million en Allemagne, et près de 70'000 en Suisse. Le problème national kurde demeure entier.

 

Le Kurdistan irakien, une autonomie sans vraie autodétermination

 




On pourrait nous retorquer que, du moins dans le Kurdistan irakien, les Kurdes ont pu atteindre une certaine autodétermination, jouissant, à défaut d’un État indépendant, du moins d’une région autonome. Malheureusement, ce n’est pas tout à fait le cas.

 

Après leur invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein, les USA ont imposé une constitution démocratique bourgeoise. Enfin, sur le papier. Car, en pratique, elle n’est ni applicable ni appliquée. L’Irak d’aujourd’hui est un État failli, instable, corrompu, déchiré par des luttes entre clans et factions. Les USA ont sciemment attisé ces tensions, selon la maxime « diviser pour mieux régner ».

 

Le Kurdistan irakien, qui occupe la partie nord de l’Irak, est devenu une région autonome. 98% des votants s’y sont prononcés pour l’indépendance, mais la Turquie et l’Iran ont pu empêcher que celle-ci soit mise en œuvre. Les autorités du Kurdistan irakien veulent organiser un nouveau référendum, que Joe Biden souhaite voir reporté.

 

Le problème est la qualité de cette autonomie, et la nature des forces politiques qui dirigent le Kurdistan irakien. La majeure partie étant aux mains du PDK (Parti démocratique du Kurdistan, qui n’a démocratique que le nom), et, dans les faits, à la botte du clan Barzani, dirigé par Massoud Barzani, qui est toujours le roi sans couronne de cette région, même s’il n’est plus président. La partie sud du Kurdistan irakien est dirigée par l’UPK (Union patriotique du Kurdistan). Mais, au-delà des différences politiques, cette division reflète surtout une différence à base nationale entre les peuples Goran et Soran. 

 

Du reste, le PDK et l’UPK ont établi le même type de régime dans leurs zones respectives : corrompus, autoritaires, au service d’une bourgeoisie compradore, et totalement liés aux USA et à l’Europe, mais aussi à la Turquie, et aucunement solidaires des mouvements kurdes des autres parties du Kurdistan. Le régime de Massoud Barzani n’hésite pas à collaborer avec l’État turc, y compris contre le Rojava. 

 

Massoud Barzani a tiré sa légitimité du fait d’être le fils du général Mahmoud Barzani, qui avait longtemps lutté pour l’autonomie du Kurdistan irakien, et avait dirigé un pays quasiment indépendant durant quelques temps, avant d’être finalement vaincu par le régime de Saddam Hussein. Le général Barzani est resté dans les mémoires comme une figure héroïque, malgré de graves fautes qui ont précipité sa chute : absence de ligne politique claire, recherche d’alliances opportunistes avec l’impérialisme, direction autocratique et incompréhension du rôle d’un parti politique, mentalité largement féodale…Son fils a hérité de tous ses défauts, sans ses qualités et mérites.

 

De ce fait, l’autonomie n’y constitue aucunement une vraie autodétermination. On ne peut même pas parler de voie nationale au capitalisme, ni de la présence d’un capitalisme national. Le Kurdistan irakien reste une région divisée en clans rivaux, avec des caractéristiques semi-féodales. Les recettes du pétrole ne profitent nullement au peuple, dans cette région où les inégalités sont abyssales, et où la pauvreté est massive, pendant qu’une toute petite élite s’enrichit de façon proprement révoltante. Une révolution reste à faire.

 

Le Kurdistan turc, entre luttes et répression continuée

 




A la chute de l’Empire ottoman, la fondation de la République turque avait donné beaucoup d’espoir, aux progressistes turcs comme kurdes. La Constitution de 1924 était démocratique et, pour la première fois, reconnaissait les Kurdes. La Révolution d’Octobre a eu une influence considérable sur le mouvement kurde, comme sur le mouvement ouvrier turc. Un parti communiste fut alors fondé.

 

Mais la République turque prit bientôt un tournant de droite, vers le capitalisme, qui devait l’amener à rejoindre l’OTAN dans l’avenir. Un bateau sur lequel des dirigeants communistes revenaient d’URSS fut coulé par la marine turque. L’État turc prit un tournant de plus en plus autoritaire et répressif, écrasant les révoltes kurdes dans la violence, une violence arbitraire, et, en 1937, quasi-génocidaire. La brutalité de la répression permit de consolider un État national turc, et uniquement turc, en brisant l’opposition pour un temps.

 

Le mouvement européen de mai 68 eut un fort impact en Turquie, qui devint un pays très révolutionnaire, rempli de mouvements de gauche radicale, puissamment organisés et idéologiquement formés. L’influence de l’idéologie marxiste sur les organisations kurdes s’accrut considérablement, de même que l’idée de l’indépendance d’un Kurdistan unifié. Dans ces organisations, on pensait que le Kurdistan avait besoin d’abord d’une révolution démocratique bourgeoise, pour liquider les vestiges du féodalisme,mais une révolution qui soit conduite par la classe ouvrière, avec le socialisme pour perspective.

 

Mais, face à cette montée révolutionnaire, la bourgeoisie turque recourut à la dictature militaire. En 1980, la junte réprima impitoyablement ces mouvements, emprisonnant des milliers de révolutionnaires kurdes. Encore aujourd’hui, il y a des dizaines de milliers de prisonniers politiques kurdes en Turquie. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, l’État turc écrase tout mouvement turc par la force des armes, bombarde, tue, emprisonne. La langue et la culture kurde sont interdites, le turc est imposé, aucunes études kurdes ne peuvent exister. La volonté consciente de l’État est que les Kurdes restent pauvres et analphabètes, car plus faciles à gouverner ainsi.

 

La situation a empiré depuis l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, et de son parti islamiste, l’AKP. Le but de l’AKP est de liquider la république, et de revenir à un Moyen Age fantasmé, à un État islamique. D’après l’image utilisée par Erdogan, la démocratie est un train ; une fois qu’on a atteint la destination, qui est la théocratie islamique, on en descend. Il a dit également qu’il n’y a pas de différence entre lui et les Talibans, et a en réalité collaboré avec l’État islamique, qui constitue une forme de réalisation de son projet réactionnaire. Son incompétence abyssale en matière économique – il n’a fait que des études religieuses dans une école obscurantiste, son diplôme universitaire étant un faux – doublée à une tentative d’application de théories islamiques à l’économie, a conduit à un véritable désastre, avec une inflation atteignant jusqu’à 300% d’après certaines estimations.

 

Face à ce régime, l’opposition de gauche s’est organisée dans le cadre du HDP, qui n’est pas uniquement, comme un raccourci médiatique l’entend, un parti « pro-kurde », mais un parti politique pour toute la Turquie, qui est également une coalition de plusieurs organisations de gauche radicale (dont le SYKP, « Parti de la reconstruction socialiste », dont des membres en Suisse militent au PST-POP), un parti qui défend un pays démocratique, écologique, social, ainsi que la cause kurde. Le HDP avait dépassé la barre de 10% aux élections parlementaires. Le régime d’Erdogan a réagi par la répression. Des militants du HDP de tous niveaux sont emprisonnés, des militants de base, jusqu’aux deux coprésidents, en passant par les députés et tous les maires kurdes (remplacés par des administrateurs turcs nommés par le régime). Il faut savoir que l’État de droit n’existe plus en Turquie, pas plus que la séparation des pouvoirs – qui sont concentrés dans les faits entre les mains d’Erdogan – ; il n’y a plus de magistrats indépendants, et le régime d’Erdogan ignore ostensiblement les arrêts de la Cour européenne des droits de l’Homme, comme d’ailleurs le droit turc.

 

Mais les jours de ce régime pourraient être comptés, et Erdogan et l’AKP ont de bonnes chances de perdre les élections fixées en juin 2023. Le HDP a été à l’initiative d’une coalition électorale plus large, « Travail et liberté », qui pourrait atteindre autour de 20% des voix. Il soutient également un candidat commun de l’opposition à la présidentielle. Si Erdogan perd les élections, ses actes au pouvoir pourraient être annulés, et la Turquie pourrait enfin changer en mieux.

 

Le Kurdistan syrien, la révolution du Rojava

 




Le Kurdistan syrien, appelé Rojava par ses habitants kurdes, est une petite partie du Kurdistan, tant en territoire qu’en population. Mais, depuis quelques années, il est sous le feu des projecteurs.

 

Avant 2011, cette région végétait sous le joug d’un colonialisme particulièrement rétrograde. Les Kurdes n’avaient même pas de documents d’identité, pas d’existence légale. L’État syrien exploitait sans scrupules les ressources de la région, sans aucun égard pour sa population.

 

Mais tout a changé avec le déclenchement de la guerre civile. Les Kurdes ont eu l’opportunité, et même la nécessité, de prendre leur destin en main, et de s’organiser de façon autonome. Ils l’ont fait sous la direction du YPD (Parti de l’union démocratique), dont le projet politique est celui d’une démocratie directe, populaire, écologique et féministe. Chaque localité de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (nom officiel du Rojava, choisi pour inclure les populations non-kurdes de la région) s’autogouverne avec une participation directe du peuple. 

 

En 2014, les forces armées du Rojava ont affronté, et vaincu, l’État islamique, l’organisation la plus barbare et obscurantiste de toute l’histoire de l’humanité. Cette lutte a été largement dirigé par les femmes, qui disposent de leurs propres organisations, d’où le slogan « femme, vie, liberté ! », qui résonne aujourd’hui dans les manifestations en Iran. Il faut savoir que cette participation active des femmes n’est pas une pure nouveauté, mais trouve son origine dans des traditions kurdes anciennes. Même autrefois, les femmes pouvaient intervenir pour conclure la paix, et les hommes n'osaient pas s’y opposer le cas échéant. 


Lorsque l’État islamique était une menace universelle, les puissances impérialistes ont prétendu hypocritement être du côté du Rojava, et ont pu lui fournir un soutien limité, parce qu’elles avaient temporairement le même ennemi. Mais sitôt que l’EI avait perdu son « État », ces mêmes puissances se sont détournées du Rojava, pour ne pas froisser leur véritable allié dans la région : la Turquie, et son président Erdogan. Depuis, le Rojava est entouré d’ennemis : les groupes islamistes ; la Turquie, qui veut la mort de cette autonomie kurde ; le régime syrien de Bachar El-Assad, qui veut récupérer ce qu’il considère comme étant son territoire ; et le Kurdistan irakien de Barzani, objectivement du côté de la Turquie. La région est soumise à un blocus quasiment total. Le nord en est partiellement envahi par l’armée turque – qui viole ainsi impunément l’intégrité territoriale d’un autre pays, dans le silence assourdissant de la « communauté internationale » ! –, et des groupes islamistes, soutenus en sous-mains par la Turquie, l’attaquent. Le Rojava est obligé de conduire une guerre ininterrompue sur plusieurs fronts, et est en outre forcé de continuer à gérer des camps de prisonniers de l’EI, les États occidentaux ne voulant ni reprendre leurs ressortissants, ni même organiser un tribunal international pour les juger.

 

Malgré cela, la révolution est une réalité au Rojava, et une société nouvelle y est édifiée, dans des conditions d’une difficulté extrême. Quel visage prendra cette nouvelle société ? Pour le savoir, il faudrait déjà qu’elle puisse se développer par elle-même, sans devoir lutter en permanence pour sa survie. C’est un devoir internationaliste que de la soutenir.

 

Le Kurdistan iranien, un soulèvement contre le régime islamiste

 

En Iran, les Kurdes subirent longtemps une oppression brutale, privé de tout droit national, jusqu’à celui d’utiliser leur langue, sous la monarchie comme sous la République islamique.

 

En 1946, le Kurdistan iranien a eu une brève expérience d’autodétermination : la République de Mahabad. Elle a duré six mois. Lorsque l’armée soviétique s’est retirée d’Iran, qu’elle occupait, conjointement avec le Royaume-Uni, durant la IIème Guerre mondiale – l’indépendance relative de la République de Mahabad ayant été possible car elle se situait dans un terrain neutre entre les deux zones d’occupation – la monarchie iranienne reprit brutalement la main sur cette région. Le président de la République, Qazi Mohamed, fut pendu. L’État iranien a systématiquement pendu les leaders kurdes, allant jusqu’à les faire assassiner à l’étranger, comme il l’a fait pour A. Kasumen, président du Parti démocratique d’Iran, qui fut tué à Vienne dans les années 80.

 

Mais les choses pourraient enfin changer. Le peuple iranien se soulève aujourd’hui contre le régime. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est le meurtre par la police religieuse de la jeune Mahsa Amini, qui était kurde, pour la seule « faute » qu’elle ne portait pas correctement le voile d’après une loi rétrograde. Une mobilisation des femmes est devenue une révolte générale de tout le peuple contre un régime honni, une révolte massive surtout dans les régions kurdes. Mais pas seulement. L’Iran est en effet une puissance coloniale oppressive pas seulement pour les Kurdes. Il y a également le Baloutchistan, des régions arabes…Une révolte menée sous le slogan « femme, vie, liberté ! », qui résonne depuis longtemps au Rojava. Une révolte qui est aussi celle de la classe ouvrière. Les travailleurs des raffineries se sont mis en grève pour soutenir le mouvement.

 

Le régime réagit avec une brutalité extrême et sans nuance, réprimant à l’arme lourde, au prix de milliers de morts, et des dizaines de milliers d’arrestations. Mais ce pourrait bien être le début de sa fin. Tous les peuples et les partis communistes du monde se doivent de soutenir ce courageux soulèvement du peuple iranien contre une théocratie réactionnaire au suprême degré.

 

Quelles perspectives pour le mouvement kurde ?

 

Dans les quatre parties du Kurdistan séparées par des frontières nationales du fait des aléas de l’histoire, la tâche politique principale devant le mouvement kurde est en tout premier lieu de se libérer des chaînes du colonialisme, direct ou compradore. Mais ensuite ?

 

En Europe, l’émergence de l’État-nation est le fruit du développement du capitalisme, et un produit de la révolution bourgeoise qui a remplacé le féodalisme par une forme d’organisation sociale plus avancée. Mais ce processus n’a pas pu avoir lieu au Kurdistan, durement opprimé par des colonialismes particulièrement arriérés. Aussi, aucun capitalisme endogène n’a pu s’y développer, et les vestiges du féodalisme y sont encore massifs. Le Kurdistan présente en outre le même aspect que les pays d’Europe avant qu’ils ne soient devenus des nations. Les Kurdes sont de fait un assemblage de différents peuples – Kurmanc, Zaza-dismili, Goran, Soran, etc. qui parlent différentes langues. Cela ne fait pas une nation unifiée. Sans compter les nombreuses minorités non kurdes : Arméniens, Assyriens, Arabes, Turcomans,…Ces groupes peuvent de fait s’unir pour lutter contre le colonialisme. Sans interférences coloniales, ils auraient pu avoir évolué pour devenir une nation. Mais le colonialisme a empêché ce processus de s’accomplir.

 

Pourtant, la question nationale doit être résolue. Comment ? Une nation implique une unité de territoire, une histoire commune, une même langue, une certaine mentalité commune, et une vie économique commune (qui apparaît avec le capitalisme). En l’état, ces critères ne sont pas réunis au Kurdistan. Pour liquider les vestiges du féodalisme et du colonialisme, deux voies se présentent : une révolution démocratique bourgeoise, suivie d’une évolution vers un capitalisme 

endogène ; ou bien une révolution nationale démocratique, avec le socialisme pour perspective. Ce qui suppose un parti révolutionnaire, et un front commun du peuple, pouvant aller jusqu’à la bourgeoisie nationale.

 

Mais le fait est qu’une nation kurde n’existe pas à ce jour. Comment résoudre alors la question nationale au Kurdistan ? Une révolution nationale démocratique, bourgeoise ou populaire, pourrait conduire malgré tout à la création d’un État-nation kurde. Ou bien, pour rendre justice aux revendications nationales de ces différents groupes, pour que chacun de ces peuples et de de ces langues trouve sa place, la Kurdistan pourrait être organisé sous la forme d’une fédération, ou bien d’une confédération. Ou bien encore il pourrait être divisé en plusieurs États-nations distincts.

 

Quelle solution doit prévaloir ? C’est au peuple kurde de choisir celle qui lui conviendra le mieux. Il en a absolument le droit, car le droit des peuples à l’autodétermination est un principe fondamental et inaliénable, et il doit pouvoir le faire sans aucune ingérence des puissances impérialistes, comme des pays colonisateurs locaux. Ce droit d’autodétermination par le peuple kurde, son usage sans interférences extérieures, il faut le soutenir activement, sans réserve et avec détermination.

 

Burhan Aktas & Alexander Eniline 

« Si l’on veut apporter des changements concrets y compris au sein de l’appareil d’État, on se doit également de mener ce combat dans les exécutifs »

 



Alexander Eniline a été désigné par l’Assemblée générale du Parti du Travail genevois du 10.10.22 candidat au Conseil d’État sur la liste Ensemble à Gauche. Il répond à nos questions.

 

Les personnes qui tiennent cet Encre Rouge entre les mains savent certainement déjà qui tu es. Mais peux-tu quand même te présenter en quelques mots ? Que peux-tu dire de ton parcours au Parti du Travail notamment ?

 

Alexander Eniline : Je suis adhérent du Parti depuis l’âge de mes 16 ans, il y a… 16 ans. J’ai été successivement secrétaire cantonal, président de la section genevoise et depuis peu co-président du Parti Suisse du Travail. Dans la vie, je termine une thèse de doctorat en philosophie médiévale. Aujourd’hui, je suis candidat au Conseil d’État suite à une demande de plusieurs camarades, que j’ai accepté.

 

Durant ces 16 ans, le Parti a traversé beaucoup de péripéties. Quand je suis arrivé, il était dans une situation meilleure que ce qu’il a pu être entre deux. Il y avait encore quelques sections locales, qui étaient un peu au bout, le Parti était affaibli, mais avait néanmoins un dynamisme, un potentiel bien réel. La politique des alliances n’a pas toujours été un exercice facile, ni toujours bien maîtrisé, d’où des conséquences négatives sur le Parti. Un début de reconstruction avait démarré, qui fut malheureusement saboté par quelques individus ayant pu s’introduire au Parti et faire des dégâts considérables. En 2010, quand j’ai été élu secrétaire cantonal, le Parti sortait de cette crise dévasté. Durant une dizaine d’années, on s’est employé à le rebâtir, à étoffer ses rangs, à en renforcer l’unité idéologique, le potentiel politique et organisationnel, pour arriver au point où on en est aujourd’hui. Le résultat n’est pas totalement à la hauteur des objectifs que nous nous étions fixés, mais les progrès accomplis sont indéniables.

 

Tu viens de faire le rappel d’une situation encore compliquée pour l’organisation, malgré des progrès notables. Sur le plan externe, nous vivons aussi une situation sociale qui mêle stagnation des salaires, explosion des dividendes, inflation, pénuries, le tout sur une planète qui subit les affres du changement climatique… Que portes-tu dans ta candidature par rapport à tout cela ?

 

Pour notre Parti la situation est, loin d’être idéale sans doute, mais bien plus favorable que les années précédentes. Notre renforcement fait que les rapports de force avec nos alliés sont devenus plus équilibré. Et plus globalement, la situation politique a changé de façon notable. Lorsque j’avais adhéré, la crise financière de 2008 n’avait pas encore eu lieu, la vague du néolibéralisme n’était pas encore retombée, et la gauche radicale apparaissait à beaucoup de gens comme un vestige du siècle passée. Aujourd’hui, après que les crises ses soient succédés, peu de gens considèrent encore que le système soit bienfaisant, et une aspiration à en changer grandit. L’urgence climatique ne fait que le rendre plus perceptible. La vague verte est venue de ce besoin, mais les Vert-e-s ne sont pas en mesure d’honorer leurs promesses de changement. Si j’avais adhéré au Parti du Travail, c’est parce que nos idées, notre héritage politique et organisationnel, représentent, à mon avis, la seule perspective pour un vrai changement de société. Nos réponses peuvent avoir d’autant plus d’impact aujourd’hui.

 

Du fait de l’urgence climatique, notre combat pour une rupture avec le capitalisme devient une exigence d’un avenir immédiat, il ne peut plus être remis à plusieurs décennies à l’avenir. Si l’on veut réaliser effectivement cette transformation sociale à laquelle nous aspirons, nous devons apporter des changements concrets y compris au sein de l’appareil d’État, donc on se doit également de mener ce combat dans les exécutifs. C’est le sens de la présentation d’une candidature du Parti du Travail au Conseil d’État : pour y mener une politique de lutte de classe. Car les représentants de la bourgeoisie, eux, mènent ce combat de classe, de leur côté naturellement, et avec virulence. Leur position est que les riches paient encore trop d’impôts et qu’il faudrait les baisser si on veut qu’ils restent. Le PS et les Vert-e-s, pour l’essentiel, n’ont pas une position de classe claire, et préfèrent rechercher un compromis avec la bourgeoisie, ce qui conduit au mieux à un aménagement du système à la marge, au pire à l’accompagnement des contre-réformes. Nous ne voulons pas de ce type de compromis, qui ne sont en tout cas pas à la hauteur des réponses que les multiples crises du capitalisme exigent. Même si le PS et les Verts sont des alliés, il est aisé de constater nos différences politiques d’avec eux. Ainsi, nous estimons qu’il faut imposer une redistribution des richesses, sans rechercher de compromis avec la bourgeoisie, sans s’arrêter à des hésitations que les réformistes éprouvent trop souvent. Nous sommes clairement pour des transports publics gratuits. Les Vert-e-s ne sont pas pour, le PS l’est à moitié. D’autres exemples montrent la Différence entre notre ligne et celle de la gauche réformiste.

 

Le Conseil d’État dans sa composition actuelle est souvent dépeint comme étant «de gauche», avec quatre représentants du PS et des Vert-e-s. Es-tu d’accord avec ça et quel bilan pourrais-tu tirer de cette législature?

 

Il y a certes une majorité de gauche au gouvernement depuis deux ans, depuis que Fabienne Fischer a remplacé Pierre Maudet, mais le « changement de cap » dont parlent le PS et les Vert-e-s, on ne l’a pas trop ressenti. Certes, la majorité au Grand Conseil est de droite, mais, malgré tout, dans l’application des lois et dans la gestion des départements, la marge de manœuvre des magistrats aurait pu être davantage utilisée. Je ne dis pas que tout est mauvais dans ce qui a été fait, je pense par exemple à l’indexation des prestations sociales au renchérissement du coût de la vie, ou des objectifs plus ambitieux qu’ailleurs en matière de rénovation des bâtiments, assortis de mesures contraignantes. Mais la droite est extrêmement agressive, organisée et rétrograde. Le PLR est à fond pour baisser encore les impôts des plus riches, couper dans les dépenses, défendre la voiture un peu partout, au mépris de la nécessité de sortir des énergies fossiles… Et ce Conseil d’État n’est pas assez offensif, alors qu’il pourrait l’être davantage.

 

Sur les droits démocratiques, la pratique de Mauro Poggia va même contre le droit international. Elle vise à dissuader les mouvements sociaux par un pur excès de zèle au-delà de ce que la loi exige, et le fait, par exemple, de demander des émoluments pour organiser des manifestations est arbitraire. Les quatre conseiller d’État de gauche pourraient bloquer cette pratique, mais rien n’est fait.

 

Sur leurs bilans respectifs : Anne Emery-Torracinta s’est principalement limitée à la gestion de son département, d’ailleurs plutôt mal si l’on en croit les scandales et graves problèmes devenus de notoriété publique. Thierry Apothéloz n’en a en tout cas pas fait assez pour un conseiller d’État de gauche pour répondre à l’urgence sociale. Il a fini par lancer un projet de réforme de l’Hospice général qui va dans le bon sens, mais ça lui aura pris du temps. Antonio Hodgers, au vu des projets d’aménagement réalisés ou qui vont sortir de terre, est objectivement du côté des promoteurs. D’ailleurs le bétonnage à l’extrême et l’abattage d’arbres à large échelle, ce n’est pas vraiment ce qu’on attendrait d’un magistrat vert. Difficile aussi de voir ce qu’a fait Fabienne Fischer, à part donner des conseils aux entreprises pour se verdir, même s’il faut reconnaître que deux ans ce n’est pas beaucoup pour juger d’un bilan. Sur le dossier Uber, elle a cherché le compromis avec l’entreprise et a avalé un arrangement désavoué par les syndicats et le dossier est loin d’être fini. De l’extérieur, on n’a en tout cas pas l’impression qu’ils font bloc pour utiliser la marge de manœuvre à leur disposition. Si le bloc de gauche était plus ferme sur les principes, le changement de cap se verrait un peu plus.

 

Sur l’avenir du Grand Conseil, il y a beaucoup d’inconnues, d’autant plus que le dépôt des listes n’est pas encore ouvert. Le PS pourra probablement se maintenir et les Vert-e-s pourront peut-être encore profiter de leur vague. On parle beaucoup des multiplications de listes à gauche, mais il y a aussi à droite une multitude de listes en concurrence, plus ou moins sérieuses, dont toutes n’atteindront pas le quorum. Selon le nombre de listes éliminées, la composition du Grand Conseil pourrait être très différente, et potentiellement éloignée du résultat réel du vote populaire (ce qui montre une fois de plus le caractère antidémocratique de ce quorum à 7%).

 

La coalition Ensemble à Gauche lance également deux autres candidats : Françoise Nyffeler et Téo Frei. Aux côtés de ton profil de co-président du PST, on retrouve donc des personnes connues notamment pour leurs activismes dans la Grève Féministe et dans la Grève pour le Climat. Cette variété des lignes est-elle une force?

 

C’est effectivement une bonne chose que d’avoir des représentants de ces mouvements sociaux du côté de solidaritéS, et nos trois candidatures sont complémentaires. Il est par ailleurs naturel que nos composantes portent des lignes différentes. Le Parti du Travail, solidaritéS et le DAL sont bien trois réalités différentes. Sinon, il n’y aurait pas de raisons que nous ne soyons pas un seul parti.

 

Plusieurs obstacles pourraient poser problème à EàG pour atteindre le quorum. Nous pouvons notamment penser à la présence probable de Résistons dans la course électorale. Qu’en penses-tu?

 

C’est certes un problème, d’ailleurs issu d’une crise interne douloureuse que solidaritéS avait traversée. Au point où on en est, je vois difficilement un accord avec ces gens. Mais au fond, on leur accorde beaucoup d’importance car nombre d’entre eux sont des élus, alors qu’il n’y a rien derrière. Le PdT, solidaritéS et le DAL existeraient sans participation parlementaire. Résistons, c’est un petit état-major sans base. Ils ont de l’argent, mais plus personne ne consentirait à remarquer leur existence s’ils n’étaient plus élus. Nous avons les moyens de passer le quorum sans eux, même si ça ne sera pas simple.

 

Il ne faut du reste pas surestimer les dégâts qu’ils sont encore en mesure de causer. Il y a quatre ans et demi, nous étions confrontés à trois listes rivales, avec déjà une décomposition d’EàG. La Liste pour Genève était composée de gens, qui jouaient un rôle extrêmement nuisible au sein de la coalition ; heureusement qu’ils l’ont quitté du reste. On les a oubliés depuis.

 

Propos recueillis par Balmain Badel

90 ans du 9 novembre 1932 : ne pas oublier le passé pour mieux lutter aujourd’hui


 

Il y a 80 ans, le 9 novembre 1932, 13 personnes – manifestants ou simples passants – tombaient sous les balles de l’armée suisse, appelée en renfort par un Conseil d’État de droite (formé de représentants des partis qui sont les ancêtres directs du PLR et du Centre), pour protéger un meeting fasciste.

 

L’Union nationale de Géo Oltramare, un parti fasciste d’alors, avait en effet intenté un pseudo procès public – sous le modèle de ceux organisés par le NSDAP au même moment – contre Léon Nicole et Jacques Dicker, les dirigeants du Parti socialiste genevois. Aux dirigeants du PS, les fascistes reprochaient d’être de gauche, bien entendu, mais aussi de ne pas être genevois. Le journal de l’Union nationale, le Pilori écrivait : « Notre ville connaît l’odieux régime de l’occupation étrangère. Un juif russe [Jacques Dicker] et un Vaudois bolchevisant [Léon Nicole] commandent une armée de Confédérés que le marxisme a dénationalisés. » Il faut savoir en effet la violence des propos antisémites qui avaient cours dans la presse bourgeoise respectable de ces années-là, alors dans un journal fasciste…

 

Indignée par ce simulacre de procès, la gauche genevoise décida d’organiser une contre-manifestation. Mais le Conseil d’État décida de prendre fait et cause pour les fascistes de l’Union nationale et d’interdire la contre-manifestation. C’est qu’on était en pleine grande dépression, de chômage de masse lié à une forte combativité de la classe ouvrière. La droite suisse de ce temps n’était guère antifasciste, pour ne pas dire qu’elle avait une sympathie enthousiaste pour l’« Ordre nouveau » qui régnait dans l’Italie de Mussolini. Et le Conseil d’État genevois voyait là l’occasion de casser un Parti socialiste genevois dont la ligne de lutte de classe lui déplaisait.

 

Le Conseil fédéral accepta d’envoyer l’armée en renfort. Des troupes furent amenées depuis le canton de Vaud, encadrées par un commandant aux idées d’extrême-droite. Les cartouches à blanc furent remplacées par des balles réelles. Le premier à tomber sous les tirs de l’armée fut Henri Fürst, président du Parti communiste. Cerise sur le gâteau, les dirigeants socialistes furent poursuivis pour cette répression dont ils étaient les victimes, et emprisonnés.

 

Toutefois, la droite genevoise n’avait pas atteint ses objectifs. La répression mobilisa au contraire la classe ouvrière, et quelques mois plus tard, Léon Nicole sortait de prison pour prendre la tête du premier Conseil d’État à majorité de gauche de l’histoire genevoise, dépourvu toutefois de majorité parlementaire, et dont l’action fut entravée par la bourgeoisie de toutes les manières possibles. Mais, lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclata, l’élite suisse prit fait et cause pour le Troisième Reich, derrière le paravent de la neutralité officielle qui trompait peu de monde. Interdits, le Parti communiste et le Parti socialiste genevois se rapprochèrent dans la clandestinité. De leur union devait naître le Parti du Travail. Le Parti socialiste genevois actuel descend d’une scission de l’aile droite de l’ancien PS, emmenée par Charles Rosselet.

 

Mais si nous commémorons le 9 novembre 1932 chaque année, ce n’est pas seulement en souvenir du passé. Si nous disons : « plus jamais ça ! », ce n’est pas à titre incantatoire.

 

La bourgeoisie, le bras armé de son État et le fascisme qui travaillent main dans la main contre la classe ouvrière et ses organisations, ce n’est pas seulement un problème du passé. Car le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie bourgeoise, mais son évolution par temps de crise, et la classe possédante n’hésite jamais à y faire recours lorsqu’elle se sent menacée.

 

Nous ne sommes certes pas (encore) dans la situation des années 30. Mais, face aux crises profondes qui ébranlent son système, la bourgeoisie est tentée par des solutions autoritaires. Partout de par le monde, des partis d’extrême-droite sont au pouvoir ou en sont à l’antichambre. Contrairement aux propos peu sincères des uns et des autres, entre la droite libérale et le fascisme, il n’y a pas opposition irréductible, mais dangereuse porosité. Aujourd’hui comme hier, nous devons combattre le fascisme.

05 octobre 2022

40 ans depuis le décès de Wladyslaw Gomulka, une figure méconnue, mais importante du Mouvement communiste international

 


Le 1er septembre 1982, décédait à Varsovie, à l’âge de 77 ans, Wladyslaw Gomulka. Ce quarantième anniversaire ne fut guère remarqué, dans la mesure où la personne dont il est question est aujourd’hui pratiquement oubliée. Pourtant, Wladislaw Gomulka fut une figure importante du mouvement communiste international, et à coup sûr un personnage intéressant et hors du commun : né en 1905, à Krosno, en Galicie (dans la partie de la Pologne alors contrôlée par l’empire d’Autriche-Hongrie), ouvrier à l’âge de 14 ans, il rejoint en 1921 le Parti socialiste polonais (PPS), puis le Parti communiste polonais en 1926 ; étudie à l’École internationale Lénine à Moscou ; connaît la lutte politique et syndicale dans la clandestinité, deux fois emprisonné par le régime de Pilsudski ; participe à la résistance contre l’occupant nazi ; dirigeant du Parti ouvrier polonais – qui en 1948 fusionnera avec le PPS pour former le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) – et président du Conseil des ministres de la toute nouvelle Pologne populaire. Il défend alors une « voie polonaise vers le socialisme », différente de celle suivie par l’URSS, et caractérisée par une certaine modération et le rejet de la collectivisation des terres. Accusé de « révisionnisme » et de « nationalisme », il est arrêté et exclu du POUP en 1951. Libéré en 1954, il est appelé à prendre la tête du Parti (et de fait de l’État, dont le POUP est la force dirigeante) en 1956, responsabilités qu’il exerce jusqu’en 1970.

 

Il mérite qu’on se souvienne de lui, qu’on étudie sa pensée et son action politique ; ce qui n’est pas sans intérêt pour les communistes d’aujourd’hui. Ce sont des circonstances du retour de Wladyslaw Gomulka que nous traiterons en tout premier lieu dans les lignes qui suivent. Celui-ci prononça en effet, au plénum du Comité central du POUP, tenu le 20 octobre 1956, un rapport – moins connu que le fameux rapport secret de Nikita Khrouchtchev au XXème Congrès du PCUS, pourtant théoriquement plus profond et plus intéressant – qui constitue un document important, bien que méconnu, du mouvement communiste international, qui est digne d’être étudié de nos jours.

 

La situation en Pologne en 1956

 

Lorsque le POUP jugea utile de demander à Wladyslaw Gomulka de prendre la tête du Parti, et l’invita dans ce but au plénum du Comité central du 20 octobre 1956, la Pologne était en situation de crise. Au lendemain de la libération de la Pologne de l’occupation nazie par l’armée soviétique, une démocratie populaire y fut établie, un système à plusieurs partis, mais sous l’hégémonie du POUP, en tant que parti de la classe ouvrière. Ce nouveau régime s’employa à la reconstruction du pays, après les ravages de la guerre, et entama la construction d’une société socialiste. Néanmoins, d’après l’analyse qu’en fait Gomulka du moins, la politique implémentée par la direction du POUP (avec Boleslaw Bierut pour premier secrétaire, jusqu’à son décès le 12 mars 1956), donna lieu à d’importantes distorsions – dues à une reproduction rigide, et inadaptée à la réalité polonaise, de la voie suivie par l’URSS dans l’édification du socialisme – et fut de ce fait à l’origine de la crise que traversait la Pologne populaire en 1956.

 




Un plan sexennal, dont l’objectif était de reconstruire un pays dévasté par la guerre, d’impulser le développement économique et l’industrialisation, d’améliorer les conditions de vie des travailleuses et travailleurs, était alors arrivé à son terme. Or, d’après Gomulka, les objectifs de ce plan sexennal n’étaient pas atteints, si bien que ceux du plan quinquennal qui débutait étaient gravement compromis. L’imitation du modèle de développement économique soviétique se caractérisait principalement par deux choix cruciaux : priorité unilatérale donnée à l’industrie lourde, et collectivisation de l’agriculture, au moyen d’une forme de pression économique de fait (à défaut de collectivisation forcée).

 

La priorité accordée au développement de l’industrie lourde donna certes des résultats, mais moins brillants qu’à première vue, et au prix de déséquilibres économiques importants. D’une part, les résultats n’étaient pas si bons qu’ils ne semblaient et étaient parfois obtenus par des moyens contestables. L’exemple allégué par Gomulka est celui des mines de charbon, dont le rendement total s’était accru apparemment de manière appréciable, mais ce grâce, principalement, aux heures supplémentaires et au travail du dimanche, tandis que la productivité horaire avait baissé. La priorité unilatérale accordée à l’industrie lourde l’était au détriment de la production des biens de consommations, de la construction de logements et d’équipements collectifs, de l’amélioration du niveau de vie de la population (qui n’était pas très élevé, pour le moins). Pour faire apparaître artificiellement les résultats meilleurs qu’ils ne l’étaient, le gouvernement manipula les statistiques, affirmant que les salaires réels s’étaient accrus de 27%. Ce qui ne fit qu’énerver davantage les ouvriers polonais, qui savaient bien que ce n’était pas vrai. En outre, aux yeux de Wladyslaw Gomulka, l’économie polonaise souffrait d’un modèle de planification inadapté. La négation de la loi de la valeur, de son rôle incontournable aux débuts de la construction du socialisme, conduisait à une fixation des prix trop bas, inférieurs aux coûts de productions, ce qui rendait les entreprises structurellement déficitaires, et obligeait l’État polonais à les subventionner. Ce qui était au-dessus de ses moyens, et conduisait à d’autres déséquilibres économiques. Cerise sur le gâteau, la Pologne populaire avait souscrit des crédits importants à l’étranger pour tenter d’accélérer son développement industriel, et qu’elle n’a pas été en mesure d’utiliser efficacement dans leur intégralité. Elle se retrouvait désormais lourdement endettée, et dans l’incapacité de rembourser, ce qui hypothéquait gravement la réalisation du plan quinquennal.

 

La tentative d’accélérer artificiellement la collectivisation de l’agriculture par des moyens s’apparentant à de la contrainte économique n’amena pas des résultats plus heureux. L’agriculture polonaise n’avait été jusqu’en 1956 que très minoritairement collectivisée, et restait majoritairement en mains d’exploitations paysannes privées. Toutefois, les coopératives et les fermes d’État jouissaient d’avantages irréguliers, que Wladyslaw Gomulka estimait indus, eu égard aux exploitations privées (auxquelles on essayait ainsi de forcer la main pour se mettre en coopératives). Les mesures de « limitation » des propriétés de « koulaks » (les paysans estimés « riches », même si cette catégorisation était hautement contestable) devaient bien plutôt être vue comme une politique de ruine économique de ces exploitations. Or, les coopératives et les fermes d’État avaient en pratique des rendements inférieurs à ceux des exploitations individuelles. Pour qu’elles soient en mesure de payer les salaires à leur personnel, l’État reportait régulièrement leurs dettes d’une année à l’autre, ce qui équivalait à un subventionnement de fait. Le résultat de cette politique était une production agricole inférieure à ce qu’elle pourrait être, et insuffisante pour que la Pologne puisse subvenir par elle-même à ses besoins alimentaires. Sans parler du mécontentement de la paysannerie.

 

Ce qui précède est un résumé de l’analyse faite par Wladyslaw Gomulka, pas nécessairement un compte-rendu objectif des premières années de la République populaire de Pologne. Un défenseur de la politique suivie sous Boleslaw Bierut aurait pu, peut-être, contester certaines affirmations, ou les nuancer du moins.

 

A la reproduction de la voie suivie par l’URSS dans son développement économique correspondait la copie de son modèle politique. Par-là, Gomulka entendait ces déformations particulières à la période stalinienne qu’étaient le culte de la personnalité (nous en reparlerons plus bas), les violations des normes de la légalité socialiste et l’usage de la répression pour régler des problèmes politiques, y compris contre des communistes, allant jusqu’à l’usage de « tortures bestiales ». Il y avait certes là l’implication des services secrets soviétiques et du ministre Lavrenti Beria, mais, d’après Gomulka, les officiels polonais impliqués dans ces abus ne devaient pas non plus être exonérés de leurs responsabilités

 

De ce fait, la classe ouvrière polonaise, malgré son hégémonie officielle, ne se sentait pas satisfaite des politiques menées par son parti en son nom. Les révélations du XXème Congrès du PCUS mirent le feu aux poudres d’une situation déjà potentiellement explosive. Les ouvriers de Poznan se mirent en grève. Des troubles, parfois violents, s’ensuivirent. Des critiques contre la politique menée jusque-là fusèrent de tous les côtés. Les responsables du Parti furent désemparés face à cette crise, parce que certains d’entre eux craignaient de devoir rendre des comptes pour des choses qui pourraient leur être reprochées, et parce que des éléments hostiles au socialisme tentaient de donner au mouvement un sens contre-révolutionnaire. Certains essayèrent de présenter le mécontentement de la classe ouvrière polonaise comme une manœuvres de la réaction interne et de l’impérialisme.

 

Or, estimait Gomulka, ces tentatives de rejeter la faute sur l’ennemi impérialiste étaient politiquement fausses et inacceptables, car « les ouvriers de Poznan n’ont pas protesté contre la Pologne Populaire ni contre le socialisme quand ils sont sortis dans les rues de la ville. Ils ont protesté contre le mal qui a poussé de profondes racines dans notre régime social et qui les a douloureusement frappés eux aussi ; ils ont protesté contre les déformations des principes fondamentaux du socialisme qui est leur idée ». En revanche « les agents et les provocateurs peuvent toujours et partout exister et déployer leur activité, mais ils ne peuvent jamais et nulle part décider de l’attitude de la classe ouvrière ». La faute du mécontentement populaire revient à la direction du Parti et au gouvernement. Gomulka formule alors une critique sans concessions qui pourrait ressembler à ce qu’on trouve dans la bouche des adversaires du socialisme, hormis le fait que son but était en la formulant de préserver le socialisme, de relancer son développement sur des bases saines :

 

« Pour gouverner le pays, il faut que la classe ouvrière et les masses travailleuses fassent confiance à ses représentants qui sont à la tête du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir au nom des masses travailleuses. Ce crédit de confiance peut être constamment renouvelé uniquement à la condition que l’on s’acquitte des engagements pris envers ceux qui l’ont accordé. Perdre le crédit de confiance de la classe ouvrière signifie perdre la base morale de l’exercice du pouvoir. »

 

« Un pays peut être gouverné même dans ces conditions, mais les gouvernements ne pourront être que mauvais, car ils doivent s’appuyer sur la bureaucratie, sur les infractions à la légalité, sur la violence. Dans ces conditions, la dictature du prolétariat, en tant que forme la plus large de démocratie pour la classe ouvrière et les masses travailleuses, est privée de son contenu essentiel ».

 

La direction du Parti avait perdu la confiance de la classe ouvrière, et avec elle sa légitimité. Cette confiance, elle devait la retrouver. Il ne suffisait pas pour cela de démettre les responsables des abus de la période précédente, ce serait beaucoup trop facile. Des changements structurels étaient requis.

 

Le XXème Congrès du PCUS, du fait de l’admission par Nikita Khrouchtchev de la légitimité de voies différentes au socialisme, créait également les conditions d’un tournant politique en Pologne. Mais la direction du POUP était divisée sur les mesures à prendre. On attendait de Gomulka qu’il sorte le Parti et le pays de cette mauvaise passe.

 

Le rapport de Gomulka : analyse et critique du culte de la personnalité

 

C’est ce que Wladyslaw Gomulka fit. Mais avant de trouver des solutions aux maux, il faut en établir les causes. Quel était le diagnostic de Gomulka ? Les déformations de la période stalinienne se résumaient à ses yeux, comme à ceux de Khrouchtchev, par le syntagme de « culte de la personnalité ». Mais, malgré sa brièveté, le rapport de Gomulka au CC du POUP est théoriquement plus profond et plus intéressant que le fameux rapport secret de son homologue soviétique au XXème Congrès, qui pour l’essentiel se contenta de rejeter la faute de tout ce qu’il y eut de négatif sur Joseph Staline, sans guère analyser, et en mélangeant des propos sérieux à des demi-vérités et des critiques complètement fantaisistes (comme l’absurde anecdote de Staline traçant la ligne de front sur une mappemonde pendant la IIème Guerre mondiale, ce qui est totalement faux).

 

Gomulka, lui, dit bien que « le culte de la personnalité ne peut être réduit seulement à la personne de Staline ». Il s’agit d’un « système déterminé d’exercice du pouvoir », d’une « voie déterminée vers le socialisme, en appliquant des méthodes contraires à l’humanisme socialiste, au sentiment socialiste de liberté de l’homme, au sentiment socialiste de légalité ». « Celui qui était l’objet du culte de la personnalité connaissait tout, savait tout ; il réglait tout lui-même, il dirigeait tout et décidait de tout lui-même sur le territoire de son activité. Il était le plus sage, indépendamment du savoir, des capacités et des qualités qu’il possédait ». (C’était un peu plus complexe en réalité, surtout en ce qui concerne Staline, dont le culte de la personnalité n’est pas né de rien, mais la critique de Gomulka n’est pas infondée pour autant). Le culte de la personnalité rendait impossible tout travail normal entre celui qui en était investi et ses subordonnés, empêchait le parti où il existait de fonctionner normalement, « formait les cerveaux des hommes, il formait la manière de penser des militants, du parti et membres du parti ».

 

Sans faire d’analyse historique à proprement parler – mais ce n’était pas l’objet de son rapport, et il n’en avait pas non plus le temps – Wladyslaw Gomulka esquisse les origines du phénomène du culte de la personnalité, qu’il attribue à l’environnement extrêmement hostile dans lequel le socialisme fut édifié en URSS :

 

« Les difficultés qui accompagnaient la transformation du régime de la Russie des tsars, arriérée à tous points de vue, en régime socialiste étaient immenses et l’on commença à la période où le parti était dirigé par Staline, à liquider d’une façon de plus en plus intransigeante la confrontation des points de vue au sujet des questions posées par la vie, confrontations normales et pratiquées dans le cadre du parti du vivant de Lénine. Le culte de la personnalité s’implanta à la place occupée dans le parti par la discussion au sein du parti et au fur et à mesure qu’on éliminait cette discussion. La détermination de la voie russe vers le socialisme passait peu à peu des mains du Comité Central aux mains d’un groupe de plus en plus restreint d’hommes pour ne devenir enfin que le monopole de Staline. Ce monopole s’étendit ensuite également au domaine de la théorie scientifique du socialisme ».

 

Des mauvaises langues pourraient dire reconnaître ici le décalque de propos tenus par Léon Trotski. Mais, de nouveau, la différence est dans l’intention ; constructive et dévouée au socialisme de la part de Wladyslaw Gomulka ; mue par le ressentiment envers l’adversaire qui avait eu raison de lui et avec une bonne dose de mauvaise foi de la part de Trotski.

 

Gomulka s’acharne d’ailleurs tellement peu sur Staline, qu’il parle finalement peu de lui, et préfère procéder à une analyse structurelle du culte de la personnalité, dont l’essentiel, d’après lui, fut d’avoir consisté en un système hiérarchique de cultes. Un système qui ressemble quelque peu à la métaphysique néoplatonicienne et à son modèle d’émanation en cascade. Au sommet, à la place de l’Un, trônait Staline. Tous les cultes inférieurs émanaient de lui, ne brillaient que d’un éclat emprunté, tel celui de la Lune. Les premiers secrétaires des pays socialistes autres que l’URSS occupaient le deuxième échelon. Leur culte n’avait qu’une extension locale, mais était incontesté dans ce périmètre. Et il y avait encore plusieurs échelons hiérarchiques dans chaque pays.

 

« Le malheur était moindre », dit Gomulka, « si on revêtait du costume du culte un homme raisonnable et modeste. Celui-là se sentait généralement mal dans ce costume, on peut même dire qu’il en avait honte et qu’il ne voulait pas le porter, quoiqu’il ne pût pas l’ôter entièrement ». En revanche, malheur pour le parti, pour le pays, et pour la cause du socialisme, si celui qui faisait l’objet d’un culte était mu par l’ambition et la vanité, si cela flattait son ego ! Gomulka ne dit pas en revanche s’il estime que Boleslaw Bierut revêtit le costume de guide parce qu’il le fallait bien, ou parce que le rôle lui plaisait.

 

Transposé dans le domaine des relations internationales, le culte de la personnalité rendait impossible des rapports normaux, sur une base d’égalité, de respect mutuel, d’un dialogue fraternel, du respect de l’indépendance, de la souveraineté de chacun, entre partis communistes et entre pays socialistes. Des principes que Staline lui-même reconnaissait en paroles, mais qui ne pouvaient être mis en œuvre en même temps que le culte de la personnalité.

 

Mais, attention, dit Gomulka, le culte de la personnalité ne doit pas être confondu avec l’autorité de la personnalité, car « le culte de la personnalité déforme et dévie l’idée du socialisme et décourage les travailleurs du socialisme, tandis que l’autorité des centaines et des milliers de dirigeants du parti et du pouvoir populaire est très favorable au développement de l’édification du socialisme et est simplement indispensable pour pouvoir diriger le part et l’État ». Mais l’autorité ne peut s’octroyer, il faut la mériter chaque jour « au prix d’un dur labeur en se servant de l’esprit et en demeurant modestes ». Le parti et ses dirigeants se devaient de retrouver une autorité, que seule la confiance de la classe ouvrière pouvait leur accorder, et c’est pourquoi « il faut, de toutes ses forces, combattre le culte de la personnalité ou ses vestiges et lutter de toutes ses forces pour acquérir l’autorité ».

 

Réformes économiques

 

La visée du rapport de Wladyslaw Gomulka était toutefois principalement constructive. L’analyse des maux de la période antérieure et de leurs causes était faite dans le but d’y apporter des solutions. Des réformes économiques pour remédier au mécontentement populaire, et relancer la construction du socialisme sur de meilleures bases, pour commencer. Il s’agissait de corriger les disproportions entre secteurs économiques en revoyant à la baisse les investissements dans l’industrie lourde, pour accroître en contrepartie la production de biens de consommation et la construction de logements. Il s’agissait également d’introduire de nouvelles méthodes de gestion de l’économie, avec un accroissement de la participation ouvrière aux décisions, mais prudemment, en essayant les nouvelles méthodes à petite échelle dans un premier temps. Gomulka préconisait également d’élever les stimulants matériels en vue d’accroître la productivité.

 

C’est ensuite une série de réformes économiques qu’on pourrait qualifier de « libérales » dans l’industrie, le commerce et l’agriculture. Il s’agissait premièrement de rétablir une certaine vérité des prix, conformément à la loi de la valeur, en relevant des prix qui étaient artificiellement bas (parmi les exemples cités, il y a des produits de construction, les journaux et les tickets de cinéma). En revanche, si certaines injustices de la période antérieure devaient être corrigées, il n’était pas possible d’augmenter les salaires avant un accroissement correspondant de la production, sous peine de provoquer l’inflation, un essor du marché noir, et de réduire à néant les efforts accomplis. La libéralisation de l’économie impliquait également, dans le but d’améliorer l’offre de biens de consommations et le réseau de distribution, de permettre aux entreprises d’État une production auxiliaire, indépendamment du plan, et aux conditions du marché (y compris une libre fixation des prix). Il fallait également non seulement autoriser, mais également favoriser le développement, de l’artisanat, de la petite industrie privée, et du commerce privée, opérant avec des prix de marché.

 

Une libéralisation correspondante s’imposait dans l’agriculture, pour accroître les rendements agricoles et pour retrouver la confiance des paysans dans la Pologne populaire. Si les coopératives viables devaient être soutenues, elles devaient également acquérir plus d’autonomie dans leur gestion, et devenir propriétaires de leurs machines agricoles. Les coopératives non-viables ne devaient en revanche pas être portées à bout de bras artificiellement, mais devaient pouvoir être dissoutes. Toutes les mesures de restriction envers les exploitations agricoles privées devaient être abolies, et leur développement favorisé. S’il n’était pas possible de supprimer dans l’immédiat, ni avant une période assez longue, le système des livraisons obligatoires, sous peine de mettre en danger l’approvisionnement alimentaire des villes à des coûts accessibles à la classe ouvrière, celui-ci devait être graduellement remplacé par un système de marché. Enfin, puisqu’il était illusoire d’espérer que les paysans polonais renoncent dans un avenir proche à leur mentalité de propriétaires, pour obtenir leur intéressement, les restrictions sur les transactions sur la terre et sur l’héritage devaient être supprimées également.

 

Ce n’était toutefois pas un tournant idéologique en faveur de la propriété privée, fût-ce à petite échelle. A terme, la collectivisation de l’agriculture demeurait un objectif. Une nécessité même, « pas parce que quelqu’un a inventé des doctrines et des principes détachés de la vie, mais parce que nous voulons éveiller parmi les paysans travailleurs le sentiment de la profonde communauté sociale de production, que nous voulons liquider toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que nous voulons que la machine les aide dans la mesure des possibilités dans leur labeur dur et pénible, que nous voulons, par un effort minimum de chaque membre groupé au sein d’une communauté paysanne de production que cette dernière puisse donner une production globale maximum afin d’élever le plus possible les récoltes de chaque hectare de terre. » Mais celle-ci ne devait être ni artificiellement accélérée, sous peine d’être contreproductive, ni se faire par la contrainte contre les paysans.

 

Le contraire d’une perestroïka

 

Wladyslaw Gomulka préconisait également des réformes de nature politique, plus radicales que celles réalisées par aucun autre pays socialiste durant la période dite de « dégel ». Des réformes dont l’inspiration pourrait également être qualifiée de « libérale » : restauration d’une forme d’État de droit, liberté religieuse (y compris face à l’athéisme marxiste), séparation des pouvoirs, élections contestées dans une certaine mesure.

 

Ce fut tout d’abord une réduction des pouvoirs de l’appareil de répression et de ses effectifs. C’était ensuite un programme général de démocratisation. Démocratisation de la vie du Parti d’abord : rétablissement des normes de fonctionnement démocratiques prévues par les statuts, élections régulières et transparentes, règlement des différends par le débat selon la procédure régulière et non par des mesures disciplinaires, garantie d’une certaine liberté d’opinion sur les questions débattables (mais à l’exclusion d’opinions contraires aux principes fondateurs du Parti, de toute discrimination sur une base nationale, et de l’antisémitisme).

 

Démocratisation de la vie du pays ensuite. La liberté de critique, y compris à travers la presse, devait être garantie. Le rôle du parlement polonais, la Diète, devait être accru, ainsi que son indépendance à l’égard du gouvernement. Les sessions de la Diète devaient devenir plus régulières, une partie des députés passer à un système de milice (continuant à exercer leur travail à côté de leur mandat parlementaire). Les possibilités du gouvernement à gouverner par décrets devait être drastiquement limitées, et le contrôle de la Diète sur ses activités grandement accrues. Tous les accords avec d’autres pays devraient dorénavant être avalisées par la Diète. Des nouvelles élections étaient prévues, qui, sans être totalement libres, étaient de vraies élections, car, bien que se déroulant avec une seule liste, offraient néanmoins le choix entre plusieurs candidats dans chaque circonscription (ce qui permit l’apparition d’une petite opposition catholique à la Diète). Enfin, Gomulka normalisa les relations avec l’Église catholique, dont l’activité ne se vit plus guère entravée. La liberté de culte et l’éducation religieuse des enfants furent de nouveau réalité. Il n’était guère possible d’agir autrement dans un pays profondément catholique, ni même forcément souhaitable d’ailleurs. Mais ce n’était pas de l’opportunisme, ni un tournant réactionnaire de la part de Gomulka – fidèle à l’athéisme marxiste à titre personnel – qui fit voter également le droit à l’avortement.

 

Il importe toutefois de dire que, quelles que puissent être les ressemblances superficielles, quelle que puisse être leur coloration « libérale », les réformes impulsées par Wladyslaw Gomulka étaient le contraire d’une perestroïka. Parce qu’elles étaient conduites par des communistes sincères, non des traîtres qui se faisaient passer pour tels. Parce que ces réformes devaient être conduites sous la direction du Parti de la classe ouvrière, et pour restaurer son autorité dans le peuple, pas pour le saborder. Parce que le but était de préserver le socialisme, de lui donner un nouveau souffle, de corriger les déformations et les erreurs commises, non de le détruire pour restaurer le capitalisme.

 

Wladyslaw Gomulka au pouvoir : esquisse d’un bilan

 

Le Comité central du POUP suivit les recommandations de Wladyslaw Gomulka, et les mit en œuvre. Les troubles survenus en Pologne ne manquaient pas d’inquiéter la direction soviétique. Gomulka rencontra Nikita Khrouchtchev, et obtint de celui-ci l’accord que l’URSS n’intervienne pas dans les affaires intérieures polonaises. Il assura son homologue soviétique que la Pologne resterait dans le camp socialiste et dans le Pacte de Varsovie, mais qu’elle poursuivrait son alliance avec l’URSS sur un pied d’égalité, et construirait le socialisme à sa manière.

 

Les réformes décidées par le POUP sur la proposition de Wladyslaw Gomulka étaient certainement indispensables, et furent bénéfiques. Elles ne suffirent toutefois pas à stabiliser durablement la République populaire de Pologne, ni à assurer définitivement sa marche dans l’édification du socialisme. De nouvelles difficultés réapparurent au bout d’un temps. La Pologne n’arrivait pas à satisfaire tous les besoins populaires conformément aux attentes que le socialisme faisait naître. Les prix agricoles étaient trop bas pour être rentables pour les paysans, et l’État polonais n’avait pas les moyens des subventionner les prix à la consommation. Une décision fut prise en 1970 d’accroître les prix des produits alimentaires. Ce fut une erreur politique fatale, qui déclencha des émeutes ouvrières. Des troubles violents furent suivis d’actes de répression. Gomulka, qui par ailleurs avait des problèmes de santé, démissionna dans la foulée.

 

La construction d’une société nouvelle s’est révélée plus compliquée, plus tourmentée, qu’on ne l’avait pensé, en Pologne comme ailleurs. Plus compliquée en Pologne qu’ailleurs même.

 




Le POUP se choisit comme nouveau premier secrétaire Edward Gierek, qui naguère avait travaillé dans les mines de charbon en France. Gierek s’engagea, étant lui-même ouvrier, à gouverner dans l’intérêt des ouvriers. Il annula la hausse des prix, mena une politique de modernisation de l’industrie, qui permit une élévation du niveau de vie. Mais il fut rattrapé par le choc pétrolier et l'inflation. Le mécontentement populaire n’avait pas disparu, et fut attisé par Solidarnosc, un syndicat ouvrier « indépendant », dont la direction était pilotée en sous-main par les USA et le Vatican. Edward Gierek s’interdit de résoudre cette crise par la répression, et finit par légaliser Solidarnosc, qui comptait alors près de 10 millions de membres. Mais, de ce fait, le POUP ne pouvait guère continuer à se revendiquer être le parti de la classe ouvrière…En 1980, Edward Gierek démissionna à son tour.

 

Le coup d’État du général Wojciech Jaruzelski ne régla rien, et en 1989 la Pologne populaire disparut, balayée par la restauration du capitalisme. Lech Walesa, le chef de Solidarnosc, fut élu président. Il jeta alors son masque de syndicaliste ouvrier, et montra son vrai visage, celui d’un politicien réactionnaire. Non seulement les revendications par lesquelles Solidarnosc avait appâté la classe ouvrière – démagogiques et déconnectées des possibilités réelles de la Pologne populaire – furent oubliées, mais disparurent de même les acquis et progrès sociaux bien réels du socialisme. A la place, les ouvriers polonais purent redécouvrir l’exploitation capitaliste et le chômage…

 

Quel jugement rétrospectif faut-il porter sur les positions soutenues par Wladyslaw Gomulka en 1956 ?

 

Une certaine historiographie « stalinienne » considère le tournant « khrouchtchévien » à partir de 1956 comme le début d’une dérive révisionniste, d’un éloignement progressif envers les principes véritables du marxisme-léninisme, en vigueur durant la période stalinienne, d’une mutation opportuniste des partis communistes, et d’une renaissance progressive du capitalisme à l’intérieur du socialisme, dont la perestroïka aurait été l’achèvement logique. L’aspect « libéral » des réformes de Gomulka tendraient à attester cette lecture.

 

Cette historiographie n’est pas inintéressante, et n’est pas dénuée de mérites, ne serait-ce que comme contrepoison à l’anticommunisme, et au révisionnisme bien réel d’après 1989. Mais elle a le tort d’absolutiser la période stalinienne, sa théorie et ses pratiques – reproduisant le culte de la personnalité à titre posthume en quelque sorte – comme l’étalon du marxisme-léninisme « pur », dont tout écart serait hérésie. Elle oublie trop souvent la part de contingence dans les choix accomplis durant la période stalinienne, les discontinuités irréductibles de l’histoire, de tout processus social. Elle a tendance aussi à fermer les yeux sur tout ce qu’il y avait d’indéfendable durant la période stalinienne, et à ne pas voir en quoi le « dégel » khrouchtchévien fut un progrès, y compris du point de vue du socialisme.

 

Plutôt que du « révisionnisme », on pourrait voir dans les aspects « libéraux » des mesures préconisées par Wladyslaw Gomulka une adaptation aux conditions réelles de la Pologne de 1956, un pays peu développé industriellement, un pays de petits propriétaires. En effet, dans certaines conditions, les conditions politiques de la lutte des classes peuvent amener une révolution bien au-delà de ce que sa base économique semble rendre possible. Le volontarisme des dirigeants peut les pousser à penser qu’il est possible de forcer le cours de l’histoire. Mais la nouvelle superstructure et les rapports de production avancés risquent de se révéler « formels », inadaptés à leur base beaucoup moins avancée. Un effet de rattrapage risque de se produire, qui peut être dévastateur s’il n’est pas intelligemment anticipé. Quant aux rapports entre socialisme et marché, aux questions de l’intégration de la petite propriété dans le socialisme, à la propriété paysanne…ces questions étaient complexes pour les sociétés socialistes du XXème siècle. Rien n’indique qu’elles seront plus simples à l’avenir. On ne peut se contenter de schémas préétablis pour tenter de les résoudre.

 

Il est permis en tout cas de penser que toute l’œuvre accomplie en République populaire de Pologne pour édifier une société nouvelle, socialiste, une société de justice sociale, ne fut pas inutile et que ses réalisations furent bien réelles et non sans mérites. La terrible régression, à base d’un obscurantisme catholique qu’on croirait d’un autre temps, que connaît aujourd’hui la Pologne, suffit à dire que la restauration du capitalisme y fut – comme dans tous les autres cas –, le contraire d’un progrès en quelque sens que ce soit.

Qanga, une exposition sur le Groenland d’autrefois et d’aujourd’hui à découvrir à Lausanne

 


En kalaallisut, langue du peuple Inuit, le peuple autochtone du Groenland, « Qanga » signifie « autrefois ». C’est là l’objet d’une exposition du même nom, que l’on peut visiter à Lausanne, au Palais de Rumine, jusqu’au 29 janvier 2023. L’exposition Qanga, fruit d’une collaboration avec le Musée national du Danemark et du Groenland, permet de découvrir l’histoire naturelle et humaine de la plus grande île du monde, au travers d’une impressionnante collection d’artefacts archéologiques et historiques, d’animaux, de minéraux et d’autres objets, issus de collections danoises et suisses, remarquablement bien présentés – et dont beaucoup n’ont jamais été montrés au public –, le tout rythmé par des extraits de quatre bandes dessinées réalisées par le dessinateur et artiste groenlandais Konrad Nuka Godtfredsen.

 

Au fil de l’exposition, on peut explorer l’histoire géologique du Groenland, sa faune et sa flore ; son histoire humaine, depuis les premières traces attestées de la présence de chasseurs-pêcheurs il y a 4'500 ans ; le mode de vie, la culture, les croyances du peuple inuit d’avant la colonisation – on apprend ainsi que « kayak » et « anorak » sont des mots empruntés au kalaallisut – ; la tentative de colonisation viking au Groenland, qui dura tout de même plus de deux siècles ; la colonisation danoise enfin, les changements socio-économiques, l’impact du commerce avec le Danemark, mais aussi les ravages infligés à la culture inuite et l’évangélisation imposée au peuple groenlandais.

 

Malgré son nom, Qanga ne porte pas que sur le passé. On y trouve aussi un aperçu du Groenland d’aujourd’hui, un territoire autonome sous souveraineté danoise, dont les quelques 55'000 habitants luttent pour se libérer des séquelles de la colonisation, reconquérir leur propre culture, et aspirent à l’indépendance. On y apprend enfin les enjeux liés au réchauffement climatique auxquels est confronté le Groenland, et ceux auxquels il pourrait faire face à l’avenir. Un problème majeur, même si la situation particulière au Grand Nord pour ce qui est du changement climatique n’est pas forcément très connue par chez nous.

 

Plus que la plupart des régions du monde, l’Arctique est aujourd’hui touchée par le réchauffement climatique. Les banquises fondent, le permafrost dégèle et la forêt évince la toundra. Ce n’est pas une bonne nouvelle. C’est même une catastrophe pour l’extrême-nord de notre planète. Car la faune, terrestre et maritime, ne parvient pas à s’adapter à un changement aussi rapide. C’est tout un écosystème qui est dramatiquement bouleversé, et donc aussi le mode de vie de peuples qui existent en symbiose avec lui. Au Groenland, la banquise fond à toute vitesse, et de vastes régions en pourraient être submergées d’ici quelques décennies.

 

Mais cette tragédie est vue comme une opportunité par quelques-uns, une opportunité de profits supplémentaires. Le Groenland possède en effet des ressources minières, des terres rares, du pétrole…qui deviennent accessibles maintenant que la banquise disparaît. Le peuple groenlandais doit aujourd’hui se battre contre ces velléités extractivistes, qui auraient pour effet d’aggraver le réchauffement climatique, et d’endommager plus encore un écosystème fragile. Un gouvernement qui voulait autoriser l’ouverture d’exploitations minières pour extraire des terres rares a ainsi été renversé sous la pression populaire.

 

Une sélection de livres en vente sur le Groenland et de littérature groenlandaise contemporaine est à disposition pour qui souhaiterait en savoir plus.

 

Une exposition qui mérite d’être visitée ; parce qu’elle est passionnante et instructive ; et parce que le sort et les luttes du peuple du Groenland nous concernent.