15 mars 2023

Quand Alain Berset s’oppose au parti de la guerre




C’est peut-être surprenant, mais il arrive à Alain Berset, conseiller fédéral socialiste (même si ce n’est pas flagrant) et actuel président de la Confédération, de tenir des propos intelligents, à contre-courant et même courageux (quand il ne parle ni des retraites, ni des assurances maladie évidemment).

 

Alain Berset donnait en effet une interview au journal Le Temps, parue dans le numéro du 4 mars 2023. Il était interrogé sur la politique étrangère de la Confédération, principalement en lien avec la guerre en Ukraine. Il a défendu à cette occasion la politique menée par le Conseil fédéral, avec une posture globalement conservatrice – il ne faut pas changer les règles en temps de crise, ne pas toucher aux fondamentaux – et en insistant sur le rôle particulier de la Suisse. Mais il a fondé cette posture sur une analyse plutôt lucide et à contre-courant de la propagande de guerre atlantiste, avec des propos comme ceux qui suivent :

 

« Je suis très préoccupé par le climat guerrier qui règne actuellement un peu partout dans le monde, y compris en Suisse. On a l’impression que certains acteurs, même d’anciens pacifistes, sont comme emportés par l’ivresse de la guerre. Pourtant, l’histoire du continent et du XXe siècle nous a appris à rester très prudents face à une situation qui pourrait devenir extrêmement dangereuse pour l’Europe, pour la Suisse, pour le respect du droit international. Je le dis en rappelant bien sûr que cette guerre est une véritable tragédie pour l’Ukraine et pour le continent. En même temps, nous ne sommes pas naïfs. Ce conflit dure au moins depuis 2014. Nous devons prendre la mesure de la brutalité de l’invasion russe de février 2022, mais on ne peut pas faire comme si l’annexion de la Crimée en 2014 n’avait pas existé ».

 

L’analyse des événements survenus en 2014 devrait naturellement être plus complexe. La question de la Crimée n’est pas non plus si simple. Mais c’est en soi un signe de lucidité à saluer que de ne pas s’aligner sur le récit de l’invasion russe comme une sorte d’éclair dans un ciel serein, et de dire que le conflit date en tout cas de 2014. Mais pour le reste, ce n’est pas rien d’entendre le président de la Confédération dénoncer, fût-ce en des mots choisis, la propagande de guerre et ses dangers. Quel contraste avec des décideurs de l’UE et de l’OTAN qui affirment que la guerre ne doit se conclure que par la victoire de l’Ukraine, sans préciser jusqu’où devrait aller cette victoire, ni ne se soucier des conséquences de cette posture belliciste, des désastres sans nombre d’une guerre à outrance ! Dénoncer la dérive de certains pacifistes qui cèdent à la propagande de guerre et deviennent des atlantistes enflammés est un acte courageux et important. Certains devraient écouter ces propos d’Alain Berset.

 

Alain Berset a également le mérite de s’opposer fermement à tout affaiblissement des clauses de non-réexportation de matériel de guerre vers des pays belligérants, contre les pressions de l’OTAN et les velléités de certains partis au parlement, dont malheureusement aussi le PSS : 

 

« Nous devons être prudents et ne pas changer les règles de droit en pleine crise. La nécessité, pour les pays qui achètent des armes à la Suisse, d’obtenir une autorisation de réexportation ne vient pas de nulle part. Nous avons eu des cas par le passé où des armes de facture suisse ont été utilisées dans des zones de conflit. Aussi, quelle que soit notre appréciation de cette loi, nous sommes tenus de l’appliquer ».

 

Naturellement, tout cela ne change rien au fait qu’Alain Berset reste un homme d’État au service de la bourgeoisie, et que sa carte de membre du Parti socialiste n’a pour ainsi dire aucune influence sur la politique qu’il mène. En politique étrangère également, il ne déroge par réellement à cette position de classe. Qu’il ait osé tenir des propos à contre-courant de la pesante ambiance d’union sacrée et de propagande de guerre mérite néanmoins d’être salué. Il a reçu du reste pour cela des critiques de la part du PSS (qui ne le critique pas tant pour ses réformes antisociales), d’inspiration atlantiste. Et que le président de la Confédération ait ouvertement donné raison, en partie du moins, à la position soutenue par le Parti du Travail depuis le début de la guerre en Ukraine mérite d’être remarqué. Alors que la guerre en Ukraine a ouvert la boîte de Pandore, favorisé un retour en force du militarisme un peu partout, permis la renaissance sans restriction du militarisme allemand et du militarisme japonais, conduit à une hausse spectaculaire des dépenses d’armement et de la production d’armes, accru les tensions avec un danger en hausse dramatique d’une conflagration mondiale, aucun allié pour une politique de paix n’est de trop.

 

De quoi l’affaire Simon Brandt est-elle le nom ?



Le PLR et le procureur général de la République et canton de Genève, Olivier Jornot, membre de ce parti, auraient sans doute préféré oublier cette affaire. Et pourtant, l’affaire resurgit, avec des révélations embarrassantes pour le ministère public. L’affaire dont il est question est celle de l’arrestation et de l’interrogatoire de Simon Brandt, ancien candidat au Conseil administratif de la Ville de Genève pour le PLR, et qui fut proche de Pierre Maudet. Cet interrogatoire fut ordonné par le procureur général dans le cadre d’un soupçon de violation du secret de fonction et d’une consultation à des fins non autorisées d’un fichier de la police où Simon Brandt travaillait alors comme assistant administratif. Dans le mandat d’amener, signé de la main d’Olivier Jornot, il est écrit que la police « est expressément habilitée à user de la force (...) ». Il y est notamment donné l’ordre de « procéder à sa fouille (...) de la surface du corps ainsi que des orifices et cavités qu’il est possible d’examiner sans l’aide d’un instrument ». Il y est précisé que l’interrogatoire doit se faire sans la présence d’un avocat. L’affaire initiale pour laquelle Simon Brandt avait été arrêté se serait déjà dégonflée au moment de l’interrogatoire, mais semble-t-il que le but était de l’intimider, et de l’interroger sur…Pierre Maudet. Tout le processus aurait été scandaleusement entaché d’irrégularités. Une enquête parlementaire est ouverte. La Commission de gestion du Grand Conseil a rendu un rapport accablant pour le parquet.

Et pourtant, Simon Brandt est membre du PLR. Il n’en a pas moins subi un traitement scandaleux, que personne ne devrait subir dans un État de droit, dans le cadre d’une affaire qui semble bien être politique. Il en a gardé des séquelles. Mais ce qu’il a vécu reste « léger » comparé à la répression systématique envers celles et ceux qui ont le « tort », plutôt que d’être membres du parti de la bourgeoisie, de contester le système en place. Acharnement judiciaire pour des faits mineurs, lourdeur des peines requises, fouilles à nu et humiliations, pratiques parfois franchement illégales de la part de la police…sont la norme. Une joyeuseté du système : les ordonnances pénales, des peines, parfois lourdes, ordonnées par un procureur, sans passer par un tribunal. Il est possible de faire recours, bien sûr, mais les frais de justice peuvent être ruineux…La répression brutale de l’occupation d’un immeuble laissé vide à la Rue Royaume n’est que le dernier exemple en date d’une trop longue série. Cette célérité dans la répression est à comparer avec la mansuétude de l'État envers un propriétaire apparemment véreux et dans l’illégalité. Une seule expression vient en tête : « justice de classe ».

On croit parfois vivre dans la démocratie la plus parfaite du monde et un État de droit quasiment irréprochable en Suisse. Or, ce n’est pas exact. Certes, cette démocratie est une réalité, les droits démocratiques étant une conquête précieuse du mouvement ouvrier qu’il faut absolument défendre. L’État de droit correspond aussi à une certaine réalité. Mais ce n’est qu’une partie de la réalité. Même en temps normal, l’État suisse possède nombre de caractéristiques très peu démocratiques, l’État de droit présente des lacunes et des zones grises, parfois terrifiantes. Et l’histoire a trop souvent montré qu’à la moindre crise la Suisse peut très vite tourner à la dictature pratiquement sans fards. Derrière les contrepouvoirs réels et précieux que la démocratie offre au peuple, l’État suisse est en dernière analyse, comme tout État capitaliste, une dictature de la bourgeoisie. Ses institutions policière et judiciaire n’ont pas pour principale fonction d’appliquer le droit, mais d’assurer le maintien de l’ordre établi, au besoin par une répression arbitraire et pas toujours dans les strictes limites de la légalité. Elles forment une véritable police politique au service de la classe dirigeant. La porosité entre la police et les milieux d’extrême-droite est du reste un fait bien connu.

Le ministère public a certainement fait l’erreur de traiter l’un des siens, dans le cadre de ce qui semble bien être un règlement de comptes interne au PLR, comme il le fait avec les opposants au système. Il s’agit d’un abus sur lequel il est plus difficile pour la bonne société de fermer les yeux. Espérons que cette triste affaire ait au moins le mérite de mettre en lumière les véritables pratiques de l’appareil de répression bourgeois, voire, qui sait, permettre des réformes pour en réduire le pouvoir arbitraire.

23 décembre 2022

Démocraties versus régimes autoritaires : attention aux faux clivages




C’est devenu un leitmotiv dans les médias bourgeois occidentaux et dans le discours de nos gouvernements : le clivage essentiel de notre début de troisième millénaire passerait entre la démocratie libérale « occidentale » et ses ennemis, les régimes autoritaires à l’extérieur, le populisme « illibéral » à l’intérieur. « La » démocratie serait partout menacée, gravement en recul, et la protéger, la préserver devrait être l’objectif majeur pour toutes celles et ceux qui y sont attachés.

 

Une certaine gauche réformiste, attachée aux libertés démocratiques, mais aveugle tant au caractère de classe de l’État démocratique bourgeois qu’à ses propres biais eurocentriques, reprend souvent ce discours de manière acritique. Le fait que ce soit la doctrine officielle de l’administration Biden devrait pourtant inciter pour le moins à la méfiance. Une autre gauche, résolument anti-impérialiste et se voulant clairement révolutionnaire, mais pas toujours bien inspirée pour autant, prône une sorte de miroir inversé de ce discours, faisant des pays « émergents » une alternative per se à l’« Occident ».

 

Malgré son apparente univocité, ce discours officiel et son miroir inversé sont remplis de non-dits et d’équivoques. D’où un redoutable potentiel de confusion. Tâchons d’y regarder de plus près.

 

Libéralisme sur la défensive et campisme pro-occidental

 

Il eût été logique de séparer le traitement des enjeux géopolitiques – la sphère d’influence des « démocraties occidentales » – et la nature interne des dites démocraties. Les dits ennemis de la démocratie libérale – les régimes « autoritaires » du Sud global (qui du reste ont peu en commun) et les populismes illibéraux dans les pays occidentaux – sont de nature passablement différente. Mais il est impossible de distinguer ces différents aspects, puisque le discours officiel « pro-démocratique » se base sur leur non-distinction.

 

Cette doctrine de l’administration Biden est en fait un discours de combat, une variante mi-défensive, mi revancharde de la « fin de l’Histoire » selon Francis Fukuyama, ce qui la rend d’autant plus dangereuse.

 

Rappelons-nous, en effet, au tournant des années 90, quand le socialisme était balayé par la contre-révolution dans la plupart des pays qui l’avaient édifié, et que la vague néolibérale emportait tout sur son passage. L’heure semblait promise au triple triomphe des USA, désormais puissance hégémonique et sans adversaires à sa mesure, du capitalisme néolibéral, imposé par le consensus de Washington, et de la démocratie libérale.

 

Les apparences semblaient confirmer cette affirmation : les démocraties populaires et les dictatures militaires (établies et soutenues par les USA !) étaient remplacées dans la plupart des cas par des régimes qui en surface répondaient aux caractéristiques formelles d’une démocratie « occidentale » – élections régulières  opposant plusieurs partis en compétition, présence de libertés démocratiques bourgeoises (liberté d’expression, de réunion, d’association, etc.).

 

Mais le mainstream libéral élude sciemment la question de la qualité de ces démocraties néolibérales, qui ne furent en pratique guère ressenties comme émancipatrices par les peuples qu’elles « libérèrent » – c’est le moins que l’on puisse dire ! Car la quasi-généralisation de la démocratie compétitive coïncidait avec un véritable despotisme néolibéral qui la vidait de tout son sens. C’était l’époque du « There is no alternative ! » de Margaret Thatcher. On pouvait bien choisir entre plusieurs partis, mais tous avaient le même programme, et qui n’était pas démocratiquement décidé par les militants dans le cadre de congrès réguliers, mais fixé ailleurs : par les marchés, par l’OMC, par le FMI…Cette démocratie compétitive, d’ailleurs, lorsqu’elle n’était pas une simple façade dissimulant une dictature de fait (comme au Kazakhstan par exemple) était dans tous les cas de nature formelle, biaisée par l’argent, par un État de droit des plus imparfaits…Dans tous les cas, il s’agit d’une oligarchie, où le peuple n’a guère d’autre influence sur les décisions que de choisir le clan oligarchique qui, de toute manière, appliquera le même programme. C’est le cas à titre paradigmatique de la « démocratie » étatsunienne, où les campagnes se font de plus en plus chères, la sélection des candidats aux hautes fonctions extrêmement biaisée, et le débat démocratique (si on peut encore appeler ça comme ça) d’une pauvreté affligeante. Les libertés démocratiques se révélèrent le plus souvent illusoire, la liberté d’expression tournant à la mainmise de quelques magnats des médiats, libres de désinformer au service de leur classe ; et les libertés de réunion, d’association, de manifestation, très imparfaitement respectées, et ne permettant pas au peuple d’influer sur les décisions.

 

Car des décisions furent bien prises, plus ou moins les mêmes partout, et elles furent dévastatrices pour les peuples. Les privatisations sauvages, et souvent mafieuses, dans les pays anciennement socialistes, les plans d’ajustement structurel dans les pays du Sud global, furent un véritable pillage organisé, plongeant des centaines de millions de personnes dans la misère, au bénéfice exclusif d’une toute petite oligarchie. La restauration du capitalisme impliqua la liquidation de toutes les réalisations du socialisme, y compris des formes de participation démocratiques différentes de celle de notre système libéral (qui étaient effectivement trop souvent formelles, et ne permettant pas toujours une véritable participation populaire aux décisions, mais qui existaient néanmoins), un nouvel asservissement des peuples qui avaient entrevu une autre société, débarrassée de l’exploitation. En Occident même, il ne fut question que de « réformes » à base de démantèlement social et de privatisations, que la droite et les sociaux-démocrates, convertis au néolibéralisme, imposèrent aux peuples. L’hégémonie étatsunienne s’avéra sans surprise une tyrannie insupportable sur la planète, une aggravation de l’oppression néocoloniale, à grands renforts de guerres sanglantes, criminelles, dévastatrices, lancées avec des prétextes cyniques et hypocrites de « responsabilité de protéger » et d’« exportation de la démocratie ». Alors, faut-il vraiment s’étonner que cette démocratie-là soit en crise, et que les USA (et plus généralement l’Occident) soient passionnément haïs par le reste du monde ?

 

Et, effectivement, ce modèle est aujourd’hui en crise. L’ouverture au marché des pays anciennement socialiste avait provisoirement donné de nouveaux débouchés au capital suraccumulé dans les puissances impérialistes, mais ces nouvelles possibilités d’expansion furent vite épuisées ; et la dérégulation de l’économie, le tout au marché, créa de nouveaux et catastrophiques déséquilibres, qui se manifestèrent par la crise financière, la crise de la dette, et les perturbations économiques que nous connaissons aujourd’hui. L’accroissement massif des inégalités provoqua le mécontentement des peuples, la montée de mouvements de protestations. Les démocraties néolibérales se raidirent et devinrent de moins en moins démocratiques pour imposer leur agenda néolibéral ; l’UE, de par sa technocratie autoritaire, en est peut-être le meilleur exemple. Et les USA se sont révélés incapables de maintenir un monde unipolaire à leur botte ; bien plus, il s’agit d’un empire sur le déclin, dont la zone d’influence se réduit, et attire fatalement la convoitise d'empires émergents.

 

C’est dans ces conditions de crise que prospèrent les « ennemis de la démocratie » que sont les régimes autoritaires et les populismes illibéraux. Toutefois, plus que l’autre de la démocratie, il s’agit du sous-produit le plus logique du monde né du consensus de Washington, la révélation de ses propres contradictions. Dans la confusion idéologique issue de la disparition du socialisme réel, de la crise du mouvement communiste international et de la droitisation de la social-démocratie, le mécontentement populaire face à la démocratie néolibérale et à ses résultats politiques fut récupéré par des populistes de droite, qui prétendent être « antisystème », parler au nom du « vrai peuple » face aux « élites » arrogantes et hors sol. Mais lesdits populistes sont généralement issus des mêmes élites, sont un pur produit du système, dont ils incarnent le pourrissement. Leur programme socio-économique (et leur politique étrangère dans une large mesure) est du reste pratiquement le même que celui des « élites » néolibérales auxquelles ils prétendent s’opposer, enfermant ainsi le peuple dans une alternative illusoire. Alors, oui, ces populistes illibéraux sont dangereux, et, par leur démagogie contre des segments entiers de la population, leur politique migratoire criminelle et meurtrière, leur œuvre destructrice contre les institutions démocratiques, ils pourraient conduire au fascisme. Mais il ne faut pas oublier pour autant que le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie bourgeoise, mais son évolution par temps de crise ; et que la « démocratie » néolibérale est la cause qui a produit ces populismes, nullement le remède à ceux-ci. C’est un peu facile de condamner Donald Trump et de s’indigner face à la terrible menace pour la « démocratie étatsunienne » qu’a été la tentative de coup d’État en 2020. Mais il ne faut pas oublier que c’est de l’oligarchie néolibérale traditionnelle, celle des Biden et des Clinton, de ses impasses et contradictions, du dégoût qu’elle a produit, qu’est né le trumpisme.

 

Mais ces démocraties néolibérales occidentales ont de vrais ennemis à l’extérieur, des puissances émergentes – les plus importantes étant la République populaire de Chine et la Fédération de Russie ; et des adversaires plus localisés, comme la République islamique d’Iran – qui se trouvent par ailleurs ne pas être des démocraties libérales. Alors, pour les contrer, Joe Biden a choisi une diplomatie très idéologique : l’alliance des démocraties contre les régimes autoritaires qui les menacent. Ce discours permet de faire pression sur les alliés pour les rassembler derrière la bannière des USA, ou plutôt pour les mettre sous la botte de l’oncle Sam. Il permet également de travailler l’opinion publique, de construire un climat d’union sacrée, derrière son propre impérialisme. Le cas de la guerre en Ukraine est particulièrement flagrant à cet égard. Mais ce discours est parfaitement hypocrite. Ce qui est reproché aux pays que les USA ont désigné comme leurs adversaires, ce n’est pas de ne pas être des démocraties, mais simplement d’être des adversaires, d’empiéter sur leur zone d’influence : contradiction inter-impérialiste classique.

 

Il suffit de voir quels pays sont labellisés « démocratiques » : tous les pays alliés aux USA, et seulement ceux-là, même s’ils sont très imparfaitement démocratiques (en commençant par les USA eux-mêmes d’ailleurs). Lesquels sont épargnés par les foudres des « démocrates » intransigeants : les alliés manifestement non-démocratiques (l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, etc.). Lesquels, enfin, sont qualifiés d’« autoritaires » : tous les adversaires des USA, même s’ils sont manifestement plus démocratiques que ce pays (la République bolivarienne du Venezuela est clairement un pays démocratique, plus que les USA, y compris du point de vue des critères formels de la démocratie libérale ; pourtant elle est arbitrairement labellisée comme un régime autoritaire).

 

L’objectif de l’administration Biden est de conserver autant que possible l’hégémonie des USA, de conserver le monde du consensus de Washington qui se délite à toute vitesse. La défense de la « démocratie » ne sert que d’habillage à ce projet impérialiste, dont il devrait être inutile de dire qu’il n’a rien de souhaitable d’un point de vue de gauche. 

 

Et pourtant, une certaine « gauche » s’y rallie. Les Verts allemands en font même une position « morale » (la « morale » étant, sous des dehors d’intransigeance, une boussole politiquement assez « flexible » pour épouser toutes les incohérences et contradictions de cette ligne). Ils sont de ce fait aujourd’hui le plus belliciste et atlantistes des partis d’Allemagne.

 

Un monde multipolaire, un slogan anti-impérialiste ? 

 

Il est évident qu’aucun communiste, qu’aucune personne de gauche même qui se respecte, ne peut accorder le moindre crédit à cette démagogie impériale de l’administration Biden. Attention toutefois, en s’y opposant, de ne pas le faire d’une façon simpliste et unilatérale, en inversant simplement ce discours, et en retournant le campisme occidental prôné par le mainstream libéral en un campisme anti-occidental. Cette position est assez répandue dans le mouvement communiste en Europe, généralement plutôt défendue oralement ou sur les réseaux sociaux que réellement théorisée dans des publications en bonne et due forme. Pour d’étranges raisons, les promoteurs de cette approche croient parfois qu’il s’agit de l’orthodoxie marxiste-léniniste la plus pure. Or, cette position n’a rien à voir avec le marxisme-léninisme, et elle est politiquement fausse, ses conséquences étant aberrantes et indéfendables.

 

Ce singulier anti-impérialisme, qu’il serait plus exact de qualifier de campisme anti-occidental, identifie l’impérialisme à la puissance impérialiste la plus forte d’aujourd’hui : les USA, ou l’« Occident » (étrange entité que l’ « Occident », qui comprend aussi le Japon). De ce fait, il découle que par définition des pays non-occidentaux ne sont pas impérialistes, et, que dans la mesure où ils s’opposent aux USA pour une raison ou une autre, ils sont anti-impérialistes. Les puissances émergentes seraient un facteur émancipateur pour le monde dans la mesure où elles se libèrent des USA, indépendamment de la nature interne de leur régime. L’alternative à la domination « unipolaire » des USA serait un monde « multipolaire ». Cette position amène à soutenir des régimes anti-étatsuniens, peu importe qu’ils soient par ailleurs parfaitement réactionnaires, même contre des mouvements authentiquement révolutionnaires. Elle amène également à être des plus réservé face à des soulèvements populaires si ceux-ci sont dirigés contre des régimes non-occidentaux, et à n’accorder qu’une valeur très limitée aux luttes démocratiques. Or, cette position ne tient politiquement pas la route.

 

C’est quoi, d’abord, un monde multipolaire ? La définition la plus claire en a été donnée par Vladimir Poutine : un monde divisé en plusieurs grandes puissances (en clair, plusieurs empires), qui dominent à leur guise leur propres zone d’influence, tenant sous leur botte leurs dominions à eux. On peut comprendre pourquoi la notion plaît à Poutine. Il n’est pas compliqué du reste de saisir dans l’intérêt de qui est cette idée : des élites des pays non-occidentaux qui ont des ambitions impériales. Mais, pour des communistes, qu’est-ce que ça peut faire au fond que le monde soit unipolaire ou multipolaire ? En quoi ce serait « mieux » ? Le monde de 1914 était très multipolaire. Ce n’était clairement pas mieux. L’Empire du Japon sous le règne de Hirohito avait déjà prôné avant l’heure cette théorie de la multipolarité et des puissances émergentes non-occidentales. Il a surpassé le Troisième Reich même en terme de crimes de guerre. Toutes les puissances impérialistes ont un jour été « émergentes », en commençant par les USA d’ailleurs, qui ont contesté la place au soleil aux vieux empires. La seule façon qu’a une puissance impérialiste nouvelle de se tailler une zone d’influence, c’est par la force, et trop souvent par la guerre. Aussi, la dynamique d’affrontement entre les USA et des puissances « émergentes » est des plus dangereuses. Il faut chercher à empêcher la conflagration. Non à soutenir des régimes parfaitement infréquentables au nom de la « multipolarité ».

 

Il suffit du reste de regarder la nature de la plupart des pays « émergents » ou en litige avec les USA, pour voir qu’ils ne sont en tout cas pas meilleurs, que ce soit du point de vue de leur nature de classe, de la nature de leur régime politique, pour leur propre peuple, pour les communistes qu’ils persécutent trop souvent, pour les peuples qui ont le malheur de tomber dans leur zone d’influence : la Russie de Vladimir Poutine, l’Inde de Narendra Modi, l’Iran d’Ali Khamenei, la Syrie de Bachar El-Assad, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan (ce n’est pas une plaisanterie, il y a des « anti-impérialistes » qui défendent la Turquie, y compris contre les revendications kurdes, au nom de la « multipolarité »). 

 

Du reste, les faits ne confirment  pas le scénario campiste. Les pays émergents sont souvent plus opposés entre eux qu’unis face aux USA. L’Inde est un allié de l’Occident face à la Chine, même si elle défend aussi ses intérêts propres, et la seule raison pourquoi l’Inde et la Chine ne sont pas en guerre est que le territoire qui fait litige est situé à 4’000m de hauteur. La République socialiste du Vietnam n’hésite pas à se rapprocher des USA face à ce qu’elle perçoit comme un danger d’hégémonie chinoise. La Russie a longtemps voulu adhérer à l’OTAN avant de se retourner contre cette alliance militaire…

 

Un argument, qui semble valable, est que des pays socialistes, ou en tout cas sur la voie du socialisme, comme Cuba et le Venezuela, y souscrivent apparemment, par leur discours comme par leurs alliances avec des pays comme la Russie, l’Iran, la Syrie, etc. Certes. Mais est-ce vraiment un argument sérieux ? La raison d’État a ses raisons, qui sont légitimes. Les pays socialistes n’y font pas exception. Nous n’avons rien à y redire, le Parti du Travail n’étant pas, ni ne pouvant être anarchiste. Ils ont même l’obligation, dans l’intérêt même de leur peuple, de mener une politique étrangère basée sur leurs intérêts d’État. Mais une politique basée sur la raison d’État n’en devient pas pour autant une politique internationaliste de principe, ni un discours diplomatique un discours scientifique marxiste-léniniste. Certes, souvent des pays socialistes ont essayé de fonder théoriquement, avec des arguments plus ou moins spécieux, leurs différends qui étaient des divergences d’intérêts entre États. L’exemple le plus fameux étant la querelle sino-soviétique. Par-là, ces États et leurs partis dirigeants, n’ont pas rendu service au mouvement communiste international, créant une dangereuse confusion sur le plan de la théorie. Cuba et le Venezuela ont un besoin vital de chercher les alliances qu’ils peuvent pour desserrer le blocus des USA. Cela peut être considérée comme une politique anti-impérialiste dans cette mesure. Mais cela ne rend pas leurs alliés de circonstance anti-impérialistes, ni fréquentables en aucune façon. Pour un parti communiste au pouvoir, dont les dirigeants exercent aussi des responsabilités au sommet de l’État, il n’est pas toujours simple de séparer les deux registres, mais un parti d’opposition n’a pas à se lier les mains de cette façon. Soutenir des pays socialistes n’implique pas de s’aligner sur leur politique étrangère.

 

Cette ligne campiste amène ses partisans à prendre des positions indéfendables sur les questions internationales, comme des navrantes prises de position pro-russes. Peut-être plus grave encore, elle amène à défendre des régimes réactionnaires du Sud global labellisés comme anti-impérialistes en tant que tels, y compris contre les forces populaires qui leur résistent, y compris d’authentiques forces révolutionnaires. Elle amène aussi à une réticence indue à soutenir des mouvements populaires, même lorsque le parti communiste local y participe, s’il ne s’agit pas à coup sûr d’authentiques révolutions communistes, si les médias occidentaux sont favorables aux dits mouvements, et si un régime occidental pouvait in fine remplacer la dictature anti-occidentale. Parce que l’Occident spécule trop sur la notion de démocratie, on oublie à quel point le mouvement ouvrier a besoin de la démocratie, à quel point la lutte pour les droits et libertés démocratiques a toujours été une lutte de classe fondamentale. 

 




Ce qui ne va pas dans toutes ces positions, c’est que c’est le critère géopolitique (pour / contre les USA) qui prend le pas sur le critère de classe, ce qui est manifestement antimarxiste. Un régime, ou un mouvement, doit être jugé avant tout sur sa nature intrinsèque, seulement subsidiairement sur ses alliances ou ses ennemis externes. Alors, oui, les soulèvements populaires dans ces pays sont souvent confus politiquement et par leur composition de classe – mais toutes les révolutions ou presque commencent ainsi – et l’Occident pourrait profiter de l’issue de ces soulèvements. Mais ce n’est en tout cas pas une raison pour être du côté d’un régime réactionnaire contre son peuple. Une révolution peut toujours échouer. Ce n’est pas une raison de ne pas la soutenir.

 

La question n’est pas si nous voulons un monde unipolaire ou multipolaire. Nous luttons pour un monde sans « pôles » (c’est-à-dire sans empires) ni dominions opprimés. Cela seul est une position anti-impérialiste de principe.

Plan de lutte contre la « radicalisation » : attention danger !




Le réseau national de sécurité (RNS) a présenté lundi son plan d’action national contre la « radicalisation » pour les années 2023-2027. Cette fois, ce ne sont pas seulement le djihadisme qui est visé, mais également l’« extrémisme violent » de gauche, de droite et « monothématique » (le complotisme antivax par exemple).

 

La justification que donne le RNS de son plan est particulièrement préoccupante : « A l’avenir, les autorités feront face à des défis majeurs, globaux, comme le changement climatique, l’approvisionnement énergétique, la migration. Si ces défis conduisent à des mesures fortes de l’État, avec une possible limitation de certaines libertés individuelles, le terreau serait favorable aux narratifs conspirationnistes d’extrême droite, d'extrême gauche et monothématiques ».

 

Ainsi, les autorités sont bien conscientes que la situation va se dégrader, et annoncent entre les lignes qu’elles restreindront la démocratie pour maintenir le système en place.

 

Les mesures préconisées : prévention dans les écoles et échanges facilité d’informations entre cantons (retour officiel du fichage ?).

 

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, au nom d’une lutte contre la « radicalisation » les libertés démocratiques ont été drastiquement restreintes (pleins pouvoirs au Conseil fédéral), le Parti communiste et la Fédération socialiste suisse interdits. Après-guerre, les militants du Parti du Travail (parmi d’autres) se virent imposer des mesures arbitraires d’interdiction professionnelles, et furent systématiquement fichés par la police fédérale.

 

Est-ce ce type de mesures qu’il est prévu d’instaurer ? Est-il question d’introduire un délit d’opinion ? Le marxisme sera-t-il considéré comme un « narratif conspirationniste d’extrême-gauche » ? Affaire à suivre avec la plus grande préoccupation. L’histoire a assez prouvé que, malgré les apparences démocratiques officielles, la réalité de l'État suisse est assez différente, et qu’on ne peut pas lui faire confiance.

Crise énergétique : les effets désastreux du marché




Les prix de l’énergie explosent, ceux des hydrocarbures bien sûr, mais aussi les tarifs de l’électricité. On nous dit que tout est de la faute de Vladimir Poutine. Or, l’explication est pour le moins un peu courte. Elle laisse dans l’ombre les raisons de la vulnérabilité de l’Union européenne aux pénuries de gaz naturel, et n’explique pas pourquoi les prix de l’énergie peuvent y fluctuer ainsi. La leçon s’applique aussi à la Suisse, qui a fait les mêmes choix stratégiques que nous payons aujourd’hui, quoique dans une moindre mesure.  

 

Ce choix fatidique, c’était celui du marché plutôt que de la planification publique, et, dans le cas de l’UE, de laisser déterminer sa politique énergétique par les monopoles privés de l’énergie (la situation est moins grave en Suisse, car, malgré l’ouverture au marché, une grande partie des acteurs majeurs du secteur de l’énergie demeurent en mains publiques, comme par exemple les SIG).

 

Car pourquoi dépendons-nous autant du gaz ? Tout vient d’une décision politique, dans le sillage de la contre-révolution néolibérale, de libéraliser le marché de l’énergie, sous prétexte que cela le rendrait plus fluide, plus efficace, permettrait aux consommateurs de bénéficier de baisses de prix, et stimulerait les investissements dans les énergies renouvelables. On répétait alors comme un lieu commun cette monstrueuse absurdité comme quoi le privé serait nécessairement plus « efficace » que le public. Comme il fallait s’y attendre, cette libéralisation a conduit surtout à ce que quelques grandes entreprises privées raflent la mise, en rachetant ou en évinçant leurs concurrents plus faibles. Comme il se doit, d’après une thèse marxiste bien connue, le marché de libre-concurrence conduit aux monopoles. Des monopoles qui dominent aujourd’hui le marché européen de l’énergie.

 

Cette monopolisation n’a pas conduit aux baisses de prix promises, mais bien plutôt à une absence de planification, et à des choix désastreux à terme, dictés par le seul impératif du profit immédiat. Il y eut une collusion d’intérêts entre les monopoles pétroliers et gaziers, désireux de maintenir leur business aussi longtemps que possible, et ceux de l’électricité, qui virent dans les centrales à gaz une alternative bon marché sur le court terme au développement des énergies renouvelables et aux solutions de stockage de l’énergie, plus complexes à mettre en place. La Commission européenne s’en est remise à l’« expertise » des monopoles pour la planification énergétique. Ces monopoles ont en profité pour faire un lobbying intense au profit du gaz, comme énergie de transition, voire « verte ». D’où des sous-investissements catastrophiques dans le renouvelable, l’absence même d’une planification rationnelle, une dépendance extrême au gaz dont il est difficile de sortir rapidement.

 

Quant aux prix de l’énergie, ils furent libéralisés, livrés à la seule la loi de l’offre et de la demande, en clair, à la spéculation. D’où les fluctuations brutales à la hausse aujourd’hui. La Suisse a également libéralisé son marché de l’électricité pour les gros consommateurs, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Avis aux derniers européistes, une des raisons avancées pour cette libéralisation était l’ « eurocompatibilité ».

 

Pour résoudre la crise énergétique que nous vivons, la première chose à faire et de revenir sur ces choix néolibéraux. C’est ce pourquoi nous luttons. Le 17 septembre, le Comité central du PST-POP adoptait une résolution sur la question de l’énergie, qui dit notamment : 

 

« Pour mettre fin à une concurrence néfaste, basée sur le profit et par là conduisant à privilégier la rentabilité sur l’écologie, les entreprises énergétiques privées doivent être nationalisées (avec une exception pour l’autoproduction locale), ouvrant la porte à une rationalisation du système basée sur le développement des énergies renouvelables et les économies d’énergies. Les entreprises actives dans le secteur de l’énergie qui sont d’ores et déjà publiques doivent fonctionner comme de services publics, et non comme des entreprises opérant sur le marché, en concurrence avec le privé. Une telle nationalisation, et une planification centralisée, sont indispensables pour mettre en œuvre les mesures que nous prônons, de façon rationnelle et cohérente ; pour décider des investissements selon leur utilité sociale et écologique et non selon le profit escompté ; pour utiliser les ressources de façon aussi économe que possible, éliminer les gaspillages »

 

Le 7ème Congrès du Parti de la Gauche Européenne (dont le PST-POP est membre), réuni à Vienne du 9 au 11 décembre, adoptait un document politique qui stipule parmi d’autres points :

 

« Nous devons changer le modèle énergétique néolibéral actuel de l'UE, avec une réduction radicale des émissions de CO2 : la production à base d’énergies fossiles n’a plus d’avenir et il faut une nouvelle politique industrielle européenne axée sur une industrie verte. Cette mesure présuppose, entre autres, une nouvelle politique énergétique, fondée sur une énergie décarbonée, avec un fort potentiel pour les énergies renouvelables, et en matière de mobilité, centrée sur les concepts de mobilité collective, notamment sur les transports publics.

 

Pour atteindre ces objectifs, les producteurs et fournisseurs d’énergie doivent tous être placés sous contrôle public. Les grands groupes énergétiques doivent être expropriés, nationalisés et socialisés. »

La démocratie (et le partenariat social), c’est quand ça les arrange !





Paraît-il que la Suisse est le pays le plus démocratique de la planète, si ce n’est de la galaxie tout entière, que la volonté du peuple est sacrée chez nous, que le monde entier nous envie notre démocratie semi-directe…Oui, mais tout ça, ce n’est qu’une partie de la vérité, et c’est seulement quand ça les arrange. Eux ? Les représentants politiques de la bourgeoisie, classe sociale qui détient la réalité du pouvoir politique en Suisse, par-delà les contrepoids démocratiques et les droits populaires, comme dans n’importe quel pays capitaliste.

 

Et actuellement, ça ne les arrange plus du tout. C’est que le peuple a voté dans plusieurs cantons – Genève, Neuchâtel, Jura, Bâle-Ville, Tessin – pour l’introduction d’un salaire minimal interprofessionnel cantonal. La droite a fait campagne contre, et a perdu. Mais le patronat et ses relais politiques ne comptent nullement accepter ce résultat, ni s’arrêter devant un « détail » aussi insignifiant qu’un scrutin démocratique.

 

Aussi, le conseiller aux États obwaldien Erich Ettlin, du Centre, a déposé une motion pour démanteler les salaires minimaux cantonaux. Ce au nom d’un argument des plus spécieux : le partenariat social. La motion Ettlin implique que les Conventions collectives nationales, soit un contrat privé entre « partenaires sociaux », primeraient sur les salaires minimaux légaux cantonaux. Certes, rien ne changerait pour les secteurs non conventionnés, mais beaucoup de travailleuses et travailleurs parmi les plus modestes à Genève pourraient voir leur salaire baisser, et perdre de l’ordre de 1000,- par an !

 

C’est tellement scandaleux que même le Conseil fédéral était opposé à cette honteuse motion. 

 

Pourtant, contre l’avis du Conseil fédéral, les deux chambres ont voté la motion Ettlin. Le Conseil fédéral devra donc revenir avec un projet de loi, d’abord mis en consultation, et qu’il faudra combattre par référendum s’il est finalement adopté.

 

Tous les conseillers nationaux genevois du PLR, du Centre (ex-PDC) et de l’UDC ont voté pour cette scandaleuse motion (ceux de gauche et des verts’libéraux ayant voté non), qui est passée à deux voix près ; s’ils avaient au minimum respecté la volonté clairement exprimée de leurs électeurs, celle-ci aurait été enterrée.

 

En pleine crise du coût de la vie, la droite ne trouve donc pas d’autre combat que celui de baisser des salaires déjà très modestes. Les différences salariales d’un canton à l’autre engendreraient une « insécurité juridique », à ce qu’il paraît. Quelle insécurité terrible que de devoir payer dignement les travailleuses et travailleurs ! Quant à l’insécurité matérielle que représente les fins de mois difficiles, ces gens-là n’en savent rien, ni n’en veulent rien savoir.

 

Ils prétendent tenir au partenariat social, mais en réalité, ils n’y pensent que quand cela les arrange. Rappelons que le patronat de la construction avait fait du chantage du type : vous acceptez de travailler 50 heures par semaine en plein été, ou on ne renouvelle pas la CCT. Seules les grèves l’ont fait reculer. Magnifique partenariat social ! Quant à la démocratie, l’UDC s’époumonne à hurler que la volonté du peuple est sacrée, lorsqu’il s’agit de l’une de ses initiatives ; mais lorsqu’il est question de cette scandaleuse motion, de l’achat des FA35 alors qu’une initiative populaire venait d’être déposée, de l’article constitutionnel sur l’AVS toujours pas pleinement appliqué depuis 1947, c’est autre chose…

 

Mais foin de démagogie et de faux prétextes. Ce honteux combat de la droite pour baisser les salaires les plus bas rappelle qu’elle n’en a rien à faire en réalité ni de la démocratie ni du partenariat social, et que, derrière toutes ses belles paroles, sa seule raison d’être est de servir les intérêts égoïstes de la classe qu’elle représente : la bourgeoisie.

 

Ce qui rappelle, s’il le fallait vraiment, que la lutte des classes n’est pas une invention des marxistes mais une réalité objective, et que, de son côté, la bourgeoisie la mène, avec une brutalité consommée et un cynisme sans bornes. Les travailleuses et travailleurs doivent en faire de même, sous peine de se faire piétiner.  Ils doivent être capables de voir dans le patronat et les partis bourgeois, non des « partenaires sociaux », mais ce qu’ils sont objectivement : des ennemis de classe. Pour les combattre, ils disposent de leur propre Parti, qui a été fondé dans ce but : le Parti du Travail.

17 novembre 2022

Il y a quarante ans disparaissait Léonide Brejnev, un grand bâtisseur du socialisme




Il y a quarante ans, Le 10 novembre 1982, Léonide Ilitch Brejnev, secrétaire général du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS) quittait ce monde. 

 

L’image reçue que beaucoup de gens ont de lui est celui d’un viel homme fatigué, lisant sa feuille avec quelques difficultés d’élocution (on oublie qu’il fut un orateur brillant dans sa jeunesse), une sorte d’incarnation d’une bureaucratie soviétique sclérosée, coupée de la réalité, à la pensée devenue routinière et dogmatiquement figée. L’époque où il fut à la tête du Parti et de l’État reçut le qualificatif de « stagnation ».

 

Certes, au soir de sa vie, Léonide Brejnev n’avait plus l’énergie de sa jeunesse. Mais pour le reste, jamais un cliché n’aura été plus faux, un mensonge plus révoltant.

 

Tout d’abord, c’est à tort que Brejnev passe pour l’incarnation d’une « nomenclatura ». De l’élite dirigeante, il n’était nullement issu. Il venait réellement de la classe ouvrière. S’il s’éleva progressivement aux plus hautes responsabilités, c’est grâce à ses seuls mérites. Il était bien plutôt un « self made man » soviétique ; mais un self made man socialiste, qui s’éleva lui-même en étant toujours et avant tout au service de la collectivité, plutôt qu’en recherchant son avantage personnel, au détriment d’autrui s’il le faut, comme le veut l’« american dream ».

 

Léonide Brejnev naquit le 6 décembre 1906 à Kamenskoïe, dans l’actuelle Ukraine (ville qui porta le nom de Dnieprodzerjinsk de 1936 à 2016, avant de retrouver une variante ukrainisée de son nom initial durant la « décommunisation »). Son père était ouvrier dans l’usine métallurgique de cette ville, qui était un véritable bagne capitaliste. La prime enfance de Brejnev fut rythmée par les grèves et la répression féroce du régime tsariste. Ces origines ouvrières firent de lui celui qu’il devint. Il s’en souviendra :

 

« La vie de l’usine, les pensées et les aspirations de l’ouvrier, son attitude envers la vie, tout cela a contribué de façon déterminante à former aussi ma vision du monde. Et ce qui me fut alors inculqué, je l’ai préservé toute ma vie ».

 

Son adolescence fut marquée par la Révolution, le début de l’édification d’une société nouvelle, mais aussi la Guerre civile, et les ravages terribles qu’elle laissa dans son sillage. La misère était devenue extrême quand les armes s’étaient tues, et le pays était en ruines. L’usine métallurgique de Kamenskoïe était provisoirement fermée. Tout était à rebâtir.

 

C’est cet impératif de reconstruction, et par-delà, d’édification d’un monde nouveau, qui allait déterminer la voie que suivra le futur secrétaire général du PCUS.

 

Après avoir fini l’école à l’âge de 15 ans, Léonide Brejnev travailla comme débardeur, puis reçut une formation d’arpenteur géomètre, profession qu’il exerça dans différentes régions d’URSS. Il adhéra au Komsomol, la Jeunesse communiste, en 1923, à l’âge de 17 ans. En 1931, il revint dans sa ville natale. Il s’engagea comme ouvrier dans l’usine métallurgique, qui avait redémarré en 1925. Le soir après le travail, il suit des cours à la faculté ouvrière, et devient ingénieur. En 1931 également, il adhère au Parti.

 

C’est en tant qu’ingénieur, et militant du Parti, à l’intérieur de l’usine métallurgique qu’il allait se faire remarquer par son énergie, son dynamisme, ses qualités professionnelles, sa rigueur intellectuelle et son souci des détails ; mais également par ses qualités humaines : modestie, sollicitude pour les autres, sociabilité. Il contribua à accroître de façon perceptible la productivité de l’usine, en ces années où on manquait de tout. C’est grâce aux qualités précitées que, après son service militaire, en 1935-1936, il monta rapidement les échelons.

 

Puis vint la Guerre. Occupant déjà un poste élevé au sein du Parti au niveau régional, Léonide Brejnev s’engagea avec une énergie admirable dans l’évacuation des personnes et des moyens de productions des territoires qui à vue d’œil tombaient sous le joug de la Wehrmacht. Ensuite, il se porta volontaire pour s’engager dans l’armée.

 

Durant la guerre, il servit en tant que commissaire politique, avec le grade de colonel. Cette période de sa vie a été beaucoup mise en évidence durant la période où il fut au pouvoir, mais ce n’était pas sans raisons. Elle fut réellement héroïque. Affecté au front de Transcaucasie, puis en Ukraine, Léonide Brejnev n’était pas un « planqué ». Il ne vécut pas la guerre depuis la sécurité d’un état-major, mais sur la ligne de front, ou à proximité immédiate. Son action la plus fameuse était en tant qu’agent de liaison entre le commandement militaire et l’avant-garde soviétique qui avait pris la fameuse « Petite terre », une île aux portes de l’Ukraine encore occupée, et qu’il fallait rejoindre en bateau, sous les tirs allemands. Plus d’une fois il vit la mort de près, souvent il faillit y passer, et participa plusieurs fois lui-même aux combats. A la fin de la guerre, il reçut le grade de major-général et participa au défilé de la Victoire à Moscou en récompense de ses faits d’arme.De sa participation à la guerre, la plus horrible que l’humanité eut connue, Léonide Brejnev en a retiré une aversion profonde pour ses horreurs, la conviction inébranlable que le combat le plus important est celui pour la paix. Comme il s’en souviendra :

 

 « Les dommages et les dévastations causées par cette guerre ne sont comparables à rien de connu. Les souffrances qu’elle a occasionnées sont encore vives au cœur des mères, des veuves et des orphelins. […] Il n’est point de perte plus terrible que la mort de ses proches, de ses camarades et de ses amis. Et il n’est point de spectacle plus accablant pour un être humain que de voir ruinés les fruits d’un labeur auquel il a consacré toute son énergie, son talent et son dévouement à la patrie. »

 

Et il n’oubliera pas cette leçon une fois qu’il sera à la tête du Parti et de l’État, s’engageant avec constance pour la coexistence pacifique entre États à systèmes sociaux différents. Comme il l’écrit dans la préface de l’édition française d’une courte biographie de lui, parue en 1980 :

 

« De tous les sujets de méditation que peut susciter ce récit, le thème de la paix me paraît le plus important. Pour le peuple soviétique il tient toujours la première place. Il n’y a sans doute pas une seule famille, chez nous, où l’on ne se souvienne de ceux qui ne sont pas revenus de la guerre. Or beaucoup de temps a passé depuis – trente-cinq ans. »

 

« Dans les circonstances actuelles, il ne suffit pas de désirer la paix, il ne suffit pas de manifester un esprit pacifique. Il faut défendre la paix, il faut lutter pour elle. Et je ne trahirai pas la vérité en disant que c’est là la pensée de tous les deux cent soixante millions de citoyens soviétique. ».

 

Mais, ça, ce sera plus tard. Dans l’immédiat, le pays horriblement ravagé par la guerre était à reconstruire. Léonide Brejnev s’y employa activement, tout d’abord dans son Ukraine natale. Brejnev fut en effet élu premier secrétaire de l’organisation régionale du Parti de Zaporojie (région où se trouve aujourd’hui la plus grande centrale nucléaire au monde, sur laquelle les combats font planer un grave danger). L’usine de Zaporojstal avait alors une importance cruciale pour toute l’économie soviétique, puisqu’elle était la seule à produire des tôles d’acier. Il fallait absolument la faire redémarrer, et fonctionner au maximum de ses capacités. Grâce à son énergie et à ses talents d’organisateurs, Léonide Brejnev obtint des résultats spectaculaires dans la reconstruction de l’Ukraine.

 

Une parenthèse. Une grande partie de la vie de Brejnev est liée à l’Ukraine. Il n’était pas lui-même ukrainien, sa famille venait de la région de Koursk en Russie. Mais il avait aimé ce pays, qui était le sien, et dont il avait gardé un accent caractéristique. Il écrira :

 

« J’ai longtemps travaillé en Ukraine, je me suis battu sur son sol pendant la guerre et, comme les autres Russes, je connais les merveilleuses qualités du peuple ukrainien, je me suis mis à l'aimer d’un amour filial très sincère ».

 

En transformant le souvenir sacré de la Grande Guerre patriotique en orgueil militariste, et en réduisant de nouveau l’Ukraine en champ de ruines, le régime de Vladimir Poutine détruit tout ce que Léonide Brejnev s’était efforcé de bâtir, et fait de la Fédération de Russie une véritable anti-URSS.

 

Du fait des très bons résultats obtenus à chaque fois, Léonide Brejnev continue de monter les échelons : premier secrétaire du Parti de la République socialiste soviétique de Moldavie, puis de celle du Kazakhstan, membre du Comité central du PCUS en 1952, du Bureau politique en 1956. En 1964, lorsque Nikita Khrouchtchev est démis de ses fonctions, il accède au poste de secrétaire général du PCUS. Il y aurait beaucoup à dire sur les circonstances de cette accession au pouvoir, et plus généralement sur les rapports entre Brejnev et Khrouchtchev, mais le sujet est complexe, et nous en réservons le traitement à un article consacré à Nikita Khrouchtchev.

 

A la tête du PCUS, Léonide Brejnev s’emploie à la lutte pour la paix, bien sûr, mais surtout à l’édification du socialisme, et, en premier lieu, à l’amélioration des conditions de vie du peuple soviétique. Programme qu’il résume ainsi :

 

« Créer pour les travailleurs les conditions les plus propices à un travail, à des études, à des loisirs, au développement et à l’application la plus judicieuse de ses capacités, voilà l’objectif essentiel, le sens profond de la politique que met en œuvre avec conséquence notre parti ».

 

Les résultats étaient sans doute en deçà de ce que la population aurait voulu, mais somme toute spectaculaires, si on prend en compte le point de départ très bas aux lendemains de la Révolution, et les ravages de plusieurs guerres. La période brejnévienne est à juste titre restée dans les mémoires comme la plus heureuse et la plus prospère que les 15 républiques qui formaient l’URSS aient jamais vécu.

 

Cet éloge de Léonide Brejnev était indispensable, ne serait-ce que pour rétablir la vérité sur ce grand communiste. Mais nous ne voudrions pas non plus en faire une hagiographie. Naturellement, Brejnev n’avait pas que des mérites, et tout n’était pas rose à son époque, ni rouge d’ailleurs. Ayant connu l’état de dénuement extrême du pays, et les grandes difficultés de la reconstruction, Léonide Brejnev avait certainement tendance à surestimer le niveau d’avancement du socialisme soviétique, et à minimiser les problèmes et les contradictions qui s’accumulaient et s’aggravaient. Il n’en mérite pas moins que tous les honneurs dus soient rendus à sa mémoire.

Adieu, Tony, notre camarade !




Le 19 octobre 2022, le cœur de Tony Fernandez cessait de battre. Il avait alors 80 ans.

 

Notre camarade Tony a eu un parcours impressionnant – c’était un vrai « personnage » – dont nous avons partagé la toute dernière partie. Son père avait servi la République espagnole, et s’était battu pour elle. Cet héritage espagnol et républicain a fait de Tony le communiste qu’il est devenu.

 

Tony était depuis fort longtemps militant du PCE (Parti communiste d’Espagne), dont il était le représentant en Suisse, et avait animé une section dans notre pays.

 

Avant sa retraite, il avait travaillé à l’ONU, à Genève, où il s’est efforcé de servir les principes de l’internationalisme prolétarien, dans la mesure de ce que cette structure rendait possible.

 

Bien que n’ayant jamais demandé le passeport rouge à croix blanche, même s’il en aurait eu le droit, Tony avait eu la volonté de s’impliquer dans le mouvement communiste de son pays de résidence en plus de celui de son pays d’origine. Il avait rejoint, dans les années 2000, le groupe nommé Les communistes. De ce groupe il a voulu faire un vrai parti communiste, avec une organisation et une idéologie solide, et des liens internationalistes sérieux. Il a toujours été favorable à l’unité de la gauche radicale, et a engagé son groupe pour une participation loyale aux coalitions successives de celle-ci : A gauche toute ! et Ensemble à Gauche, avec ses plusieurs avatars.

 

C’est dans ces circonstances qu’il s’était rapproché du Parti du Travail, dont il avait accueilli favorablement le redressement organisationnel et idéologique dans les années 2010. Conscient du fait qu’il ne devrait y avoir qu’un seul parti communiste dans un territoire donné, il avait initié un rapprochement entre son groupe et notre Parti, devant aboutir à une fusion. Lorsque celle-ci ne put se faire, du fait que le groupe Les communistes fut infiltré par des éléments hostiles au Parti du Travail, il choisit de demeurer fidèle à notre Parti, qui était devenu le sien.

 

Il restera dans nos mémoires comme un communiste exemplaire, dévoué au Parti, inflexibles sur les principes, attaché par-dessus tout à l’idéologie marxiste-léniniste et à la tradition communiste ; ainsi qu’un camarade d’une grande culture, et d’une rare chaleur humaine. C’était également un ami pour l’auteur de ces lignes, qui a pu beaucoup apprécier sa conversation toujours passionnante.

 

Adieu, Tony, nous continuerons la lutte qui fut la tienne !