15 octobre 2020

La science-fiction soviétique : pour appréhender les perspectives de l’avenir

 


La propagande anticommuniste aura habitué trop de gens à imaginer le socialisme réel comme gris et morne, n’ayant pour débat public qu’une propagande stéréotypée et monotone, et pour art qu’un inintéressant reflet du discours du Parti. Faut-il insister que cette image est aussi fausse que grotesque ? L’idéologie marxiste-léniniste y avait une place importante bien sûr, et à raison. La propagande du Parti avait un grand rôle, et tendait à prendre un caractère quelque peu formel et routinier vers la fin. Mais dans notre société capitaliste l’idéologie bourgeoise est également omniprésente, et n’est pas là éclairer la voie vers la construction d’un avenir meilleur, ne servant qu’à la justification du maintien d’un ordre oppressif devenu archaïque. Toutes les vérités n’y sont pas non plus bonnes à dire. En URSS, en revanche, les publications, y compris celle du Parti, étaient généralement intéressantes. Elles le restent d’ailleurs de nos jours. Le débat public n’y était pas non plus inexistant, et passait notamment au travers de sa production artistique, considérable par sa diversité que par sa qualité.

 

Parmi cette production artistique, la science-fiction tient une place tout à fait honorable. Malgré des connaissances scientifiques parfois un peu datées, la science-fiction soviétique, différente de celle à laquelle nous sommes habitués, est souvent remarquable. Il s’agit d’un genre sérieux, non d’un simple divertissement. Quel genre, en effet, convient mieux pour envisager l’avenir, ses opportunités comme ses menaces ? La science-fiction soviétique représente un très vaste sujet. Il faudrait prendre en compte un corpus considérable d’œuvres littéraires et cinématographiques, utopiques, dystopiques, ou post-apocalyptiques. Pour le présent article, nous nous limiterons à un échantillon de trois œuvres, particulièrement intéressantes et répondant à des préoccupations qui n’ont rien perdu de leur actualité : deux livres (traduits en français), et un film.

 

Anticipation du communisme

 



Le socialisme n’est, selon les fondateurs du marxisme, pas un mode de production ayant en lui-même sa propre fin, mais une phase de transition entre le capitalisme, dernière forme d’organisation de la société basée sur la division en classes, et le communisme, sortie de l’humanité de sa préhistoire, et saut du règne de la nécessité vers celui de la liberté. Mais il s’agit aussi d’une perspective assez lointaine, surtout pour des pays socialistes, qui n’étaient guère des pays développés avant la révolution. Il est vrai que le PCUS sous la direction de Khrouchtchev s’est lancé dans la « construction du communisme à large échelle » (promis pour dans vingt ans par Khrouchtchev), mais c’était visiblement prématuré. A l’inverse d’une telle fuite en avant, le Parti communiste chinois a théorisé (sous Deng Xiaoping) la théorie de la « phase primaire du socialisme », qui peut durer longtemps, très longtemps. Il est vrai aussi que les considérations des classiques du marxisme sur le communisme sont assez sommaires, et plutôt abstraites. Au point qu’un penseur communiste, trop tôt parti il y a quelques années, Domenico Losurdo, a soutenu qu’il serait opportun de renoncer à ce qu’il considère être une survivance anarchiste au cœur du marxisme, pour se concentrer sur les problèmes plus immédiats de la construction du socialisme. Mais, dans ce cas, selon quel critère évaluer la marche du socialisme, comment savoir si on va dans la bonne direction ? La question est importante. Dans le cas de l’ « économie de marché à orientation socialiste », on peut légitimement se demander si la différence d’avec le capitalisme est si radicale, et si son développement va dans la bonne direction. Certes, « L’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir » (Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique). Alors comment faire pour se poser des problèmes qu’il est important de se poser, mais dont les conditions pour les résoudre n’existent pas encore ? Une des façons pour le faire est la science-fiction.

 

C’est une question que s’est posé Ivan Efremov (1908-1972), écrivain soviétique, paléontologue, biologiste et philosophe ; et à laquelle il a tenté de donner une réponse dans son roman, naguère célèbre, La Nébuleuse d’Andromède (nom qu’on donnait alors à la galaxie d’Andromède), paru en 1957. La Nébuleuse d’Andromède est un roman utopique, dont les événements se déroulent plus de mille ans après la fin de notre époque du capitalisme finissant – et que les humains de ce temps futur appellent l’Ere du monde désuni –, à l’Ere du Grand anneau, une ère où le communisme est établi depuis longtemps sur la Terre, une ère de voyages spatiaux et de contacts avec des civilisations aliens. Le Grand anneau étant un réseau d’échange d’informations entre civilisations qui sont parvenues à un niveau technique suffisant pour cela, et qui ont dépassé le stade préhistorique de la division de la société en classes.

 

La trame narrative du roman repose sur deux lignes qui finissent par se croiser : l’odyssée du vaisseau terrien Tantra, sous le commandement d’Erg Noor, qui est obligé de se poser en catastrophe sur une planète orbitant autour d’une étoile de fer (n’émettant de la lumière que dans le spectre infrarouge, et donc invisible) où il découvre un mystérieux vaisseau alien (qui se révèlera originaire de la galaxie d’Andromède) ; et les aventures de Dar Veter, directeur des communications avec le Grand Anneau, qui se lasse de son travail, et part faire des fouilles archéologiques avec son amie, l’historienne Veda Kong. Il est remplacé par Mven Mas, qui, avec l’aide du physicien Ren Boz, se lance dans une expérience dangereuse (et non autorisée), pour chercher le moyen de voyager plus vite que la lumière, ce qui aura des conséquences désastreuses dans l’immédiat, mais ouvrira aussi de nouvelles perspectives…

 

Les notions scientifiques utilisées par Efremov sont parfois datées, mais peuvent aussi être visionnaires (il était, après tout, lui-même un scientifique), la terminologie n’est pas toujours celle utilisée aujourd’hui (il s’agit d’un livre publié en 1957). Mais plus que les voyages spatiaux, les civilisations aliens, la colonisation humaine d’autres planètes, et les prédictions scientifiques de l’auteur nous intéressent ici ses réflexions sur la société. L’Ere du Grand Anneau, des siècles après l’époque des partis communistes et de l’édification du socialisme, est celle du communisme établi depuis longtemps, et arrivé à maturité.

 

La société communiste est une société où la répartition à chacun selon ses besoins a mis fin à tout vestige du marché et de l’argent. La répartition selon les besoins est rendue possible, premièrement par une technologie supérieure et la standardisation des objets d’usage quotidien, et deuxièmement par un changement du rapport aux objets grâce à la transformation des rapports sociaux et à l’éducation. Les humains communistes se contentent en réalité de logements personnels modestes et d’un minimum de possessions personnelles, passent le plus clair de leur temps dehors ou dans les bâtiments publics, et préfèrent se consacrer à des intérêts plus élevés que les possessions matérielles, essentiellement les sciences et les arts. Il s’agit également d’une société sans Etat. La société communiste n’a plus besoin d’un appareil coercitif spécial, pas plus que d’un Parti (il n’y a plus besoin d’une avant-garde spéciale, puisque tous en font en quelque sorte partie). La prise de décision, pour les questions les plus importantes, se fait grâce à la démocratie directe, par le suffrage électronique. La direction quotidienne est assurée par une série de conseils spécialisés (de l’économie, de l’astronavigation, etc.), dont aucun n’est l’organe suprême (chacun pouvant l’être selon la question traitée), et qui s’appuient sur des académies. Cette structure est sensée être inspirée du fonctionnement du cerveau humain. L’humanité forme un tout, ne se divise plus en nations particulières, et utilise une seule langue planétaire.

 

La société communiste est également, bien entendu, une société durable, car usant parcimonieusement des ressources naturelles, développant des techniques novatrices pour les utiliser le plus rationnellement possible. Efremov accorde même une importance toute particulière à la question écologique. C’est peut-être sur ce point toutefois que son utopie a le plus vieilli : il envisage une modification du climat par la géo-ingénierie pour rendre tempérées les régions froides (sans se douter de l’impact que cela aurait sur la totalité du climat mondial), et une adaptation de la biosphère aux besoins de l’humanité. Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un livre publié en 1957, et que la climatologie était alors embryonnaire. Efremov, en revanche, se révèle un auteur anti-nucléaire, à une époque où cela n’allait pas de soi : le roman commence par une mission de reconnaissance de la Tantra qui découvre qu’une civilisation, ayant cessé d’émettre sur le Grand Anneau, est disparue irradiée suite à des expériences inconsidérées de fission nucléaire (proscrite sur Terre, et déconseillée sur le Grand Anneau). La société communiste utilise également principalement des transports publics, et les voitures individuelles d’autrefois y sont considérées comme fondamentalement irrationnelles dans leur principe.

 

Efremov s’est également attaché à décrire l’ « homme nouveau », devenu réalité. L’individu communiste vit près de 170 ans en bonne santé (grâce aux progrès de la médecine), bénéficie d’une formation complète et étendue. Il s’agit d’un individu nomade, qui déménage volontiers et souvent, d’un individu polyvalent, qui change plusieurs fois de profession dans sa vie, d’un individu volontaire et aventureux, prêt à prendre des risques élevés pour le progrès de la science (le vol spatial, par exemple, est dangereux). Il s’agit enfin d’un individu franc et honnête, usant du langage de façon parcimonieuse, directe et claire, et d’un individu vivant des rapports harmonieux avec lui-même, la nature et les autres. Ce résultat est atteint par le changement des structures sociales, mais aussi par une éducation scientifique et entièrement collectivisée des enfants, bien que ceux-ci aient des relations proches malgré tout avec leurs parents (naturellement, c’est une thèse qui est contestable). Il s’agit d’un individu végétarien, mais pas vegan, (pas encore à l’époque de La Nébuleuse d’Andromède, mais dans celle décrite dans l’Heure du taureau), grâce à la production artificielle de protéines animales, car un être vraiment civilisé ne peut tuer des êtres sensibles sans nécessité. Il s’agit surtout d’un individu unique : une société communiste véritable l’est si elle a pour suprême valeur non seulement le bien commun, mais celui de chaque individu, qui ne saurait être un simple rouage du mécanisme social.

 

Par contre, la société communiste, du moins au stade de l’Ere du Grand Anneau, n’est pas exempte de toute contradiction. A commencer par la contradiction entre l’individu et la société – comme dans le cas de Mven Mas, qui, pour satisfaire sa soif de savoir, enfreint les règles et prend des risques inconsidérés, qui se solderont par la perte d’une station orbitale, et la mort de son personnel. C’est une société qui n’est pas exempte non plus d’éléments asociaux, qui pour une raison ou une autre ne s’y intègrent pas. Ceux-ci sont envoyés sur l’Ile de l’oubli, enclave pré-communiste, où ils se livrent à une agriculture techniquement retardataire (la société communiste planétaire les ravitaille car leur production ne suffit pas à leurs besoins). Bien qu’il n’y ait théoriquement plus d’appareil coercitif particulier, la société communiste dispose tout de même d’un « bataillon sanitaire », chargé de lutter contre les formes de vie malveillantes (des animaux prédateurs) et d’empêcher les abus, où l’instauration d’un pouvoir oppressif, sur l’Ile de l’oubli. On peut remarquer que les individus les plus remarquables s’y révèlent parfois ceux qui bravent les règles communes, et que Dar Veter éprouve, lors d’une excursion dans les steppes de ce qui fut autrefois la Russie, une sorte de nostalgie pour la vie de ses lointains ancêtres…Surtout, la société communiste n’est pas la fin de l’histoire, mais seulement celle de la préhistoire de l’humanité. L’Ere du monde désuni laissa la place à l’Ere du travail commun, puis à celle du Grand Anneau, puis celle des Mains qui se retrouvent, puis sans doute à une autre encore…Les civilisations des mondes du noyau galactique, très anciennes, sont à ce point plus avancées que leurs messages sur le Grand Anneau se révèlent incompréhensibles aux Terriens, tellement leur logique est devenue autre. L’histoire n’est donc jamais terminée.

 

Il est difficile de dire si l’avenir ressemblera un jour à celui imaginé par Ivan Efremov dans La Nébuleuse d’Andromède. Certaines de ses affirmations sont datées, d’autres sont contestables. Et il semble en effet quelque peu utopique de penser qu’un jour l’humanité sera entièrement composée d’artistes et de savants. Mais il a en tout cas eu le grand mérite de donner chair aux considérations quelques peu sommaires et abstraites de Marx et d’Engels sur le communisme, et ce, avec une grande profondeur. A notre époque, où on envisage plus facilement la fin de l’humanité que la fin du capitalisme – et c’est pour cette raison que la science-fiction d’aujourd’hui, du moins la science-fiction sérieuse, est très souvent post-apocalyptique, souvent dystopique, et généralement pessimiste –, La Nébuleuse d’Andromède est indiscutablement une lecture stimulante et salutaire. Car, non, l’avenir n’est pas voué à être sombre.

 

L’Heure du taureau : une dystopie soviétique

 




Mais l’avenir n’est pas seulement plein de promesses, mais aussi lourd de menaces. Ivan Efremov, pour ce qui le concerne faisait des perspectives de l’avenir proche une évaluation autrement plus pessimiste que la direction du PCUS. C’est pourquoi, il jugea utile de donner une suite à La Nébuleuse d’Andromède : L’Heure du taureau, qui, à l’utopie de la Terre communiste du futur, oppose la société dystopique de la planète Tormans. Il ne s’agit pas d’une dystopie banale, mais d’un roman philosophique, profond et complexe, qui est considéré comme le chef-d’œuvre d’Efremov.

 

Les événements décrits par le roman se déroulent 130 ans après ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On a changé d’ère : l’expérience de Mven Mas et Ren Boz se révéla malgré tout utile, et permit la découvert de ce qu’on y appellerait dans une terminologie plus usuelle aujourd’hui le vol hyperspatial. L’humanité n’est désormais plus limitée par l’immensité du cosmos, et peut enfin entrer en contact direct – et non différé parfois de plusieurs siècles, le temps que les émissions arrivent sur le Grand Anneau – avec des civilisations éloignées, comme Mven Mas en rêvait. On découvre alors que plusieurs vaisseaux spatiaux qui avaient fui la Terre pour échapper au cauchemar qu’était la fin de l’Ere du monde unifié, avaient atteint leur destination, en passant par un trou de ver : une planète extrêmement éloignée, qui s’est révélée propice à la vie, et où ils ont pu s’établir. Toutefois, le message capté par le Grand Anneau décrivait cette planète comme particulièrement sinistre et morne. C’est pourquoi elle fut baptisée Tormans, la planète de la souffrance. Le Conseil d’astronavigation de la Terre décida donc d’envoyer un astronef pour apprendre ce qu’il est advenu de ces congénères depuis trop longtemps perdus, et éventuellement de les aider. La dynamique du roman ne repose pas simplement sur la description du monde dystopique de Tormans – comme c’est généralement le cas dans les dystopies – mais par la confrontation, l’échange d’idées, et les difficultés du dialogues entre les natifs de la Terre communiste et les Tormansiens ; une confrontation entre deux modèles de société antagoniques.

 

S’il y a malgré tout un point commun entre la Terre communiste et Tormans, c’est l’absence de division en nations, et une seule langue planétaire ; et bien sûr le fait d’avoir les mêmes ancêtres, ce qui implique beaucoup de références culturelles communes, malgré deux mille ans de séparation. Mais là s’arrêtent les ressemblances : Tormans étouffe sous un régime oligarchique. L’unité planétaire n’est pas le produit de l’amitié entre les peuples qui ont librement fusionné en une seule famille, mais repose sur le joug impitoyable, fonsé sur la terreur et un régime totalitaire, d’un gouvernement mondial (né d’une guerre remportée par les oligarques de l’hémisphère nord sur ceux de l’hémisphère sud). La société tormansienne est une société clairement hiérarchisée en trois classes : en-dessous les « kjis » (travailleurs manuels, qui ne reçoivent qu’une éducation sommaire, durement exploités, et contraints au « devoir social » d’être euthanasiés dans le temple de la « mort clémente » à l’âge de 25 ans), mieux lotis les « djis » (travailleurs intellectuels ou de la culture, éduqués et ayant le droit de mourir de vieillesse), et au sommet les « porte-serpents » (élite dirigeante, bénéficiant de privilèges considérables). Les enfants sont assignés comme « kji » ou « dji » selon les aptitudes qu’ils démontrent à l’école primaire. En revanche, l’appartenance à la caste dirigeante semble être héréditaire. A mentionner à part, les « mauves » (police politique), et les « offenseurs » (marginaux vivant dans les ruines des villes abandonnées, et haïssant tous les autres). Cette pyramide à trois étages est coiffée par le Conseil des quatre, le gouvernement oligarchique, dont le président est le dirigeant suprême et omnipotent. A l’époque des événements décrits dans L’Heure du taureau, le poste est occupé par Tchoïo Tchagass.

 

Etrange dystopie à vrai dire, qui semble renvoyer dos à dos le « faux socialisme de fourmis » maoïste et le capitalisme de gangsters, variante américaine du capitalisme monopoliste d’Etat. Les deux systèmes sont sensés avoir en commun le fait d’être oligarchiques, et de nier la dignité de la personne, ne considérant l’individu que comme un rouage du mécanisme social, dont la vie n’a guère de valeur, et qui est aisément sacrifiable au nom d’un objectif supérieur, ou même minable. Les ancêtres des Tormansiens semblent être des Anglo-saxons et des Chinois, et les allusions aux USA comme à la Chine de Mao sont nombreuses. La Russie est qualifiée de seul pays qui à la fin de l’Ere du monde désuni (les pays socialistes d’Europe de l’Est sont probablement implicitement inclus) qui sut, comme sur le fil du rasoir, emprunter la voie étroite entre les deux écueils jumeaux du capitalisme monopoliste d’Etat et du faux socialisme de fourmis. L’équipage de la Flamme obscure (l’astronef terrien) ne parvient pas à se mettre d’accord quant au fait de quel régime est issue la société tormansienne : un faux socialisme dégénéré, ou un capitalisme monopoliste d’Etat poussé jusqu’au bout de ses tendances (qu’il ne peut atteindre de nos jours sur Terre en l’absence d’un seul Etat mondial). D’ailleurs Efremov n’est pas très explicite sur le mode de production en vigueur sur Tormans : on sait qu’il s’agit d’une économie marchande, où l’argent à cours, et d’une société oligarchique ; mais les entreprises y sont elles toutes étatiques, partiellement étatiques et partiellement privées ? Pourquoi ce renvoi dos à dos ? C’est sans doute injuste pour la Chine maoïste, dont l’histoire, malgré ses pages tragiques, ne mérite pas d’être réduite à un envers collectiviste du capitalisme monopoliste d’Etat. De la Chine d’ailleurs, Efremov ne pouvait avoir une connaissance directe, et ne la pouvait connaître qu’au travers de publications soviétiques, peu objectives depuis la rupture sino-soviétique. En tout cas, une chose est sûre : ce profond roman philosophique ne saurait en aucun cas être un pamphlet antichinois de circonstance, fût-ce à titre partiel. Il doit y avoir des raisons plus profondes. Nous y reviendrons.

 

Si le mode de production régnant sur Tormans n’est pas entièrement clair – ce n’est visiblement pas la question qui intéresse le plus Efremov – de nombreux traits caractérisant sa société le sont beaucoup plus, et n’ont hélas rien de dépaysant pour nous, qui vivons sous le capitalisme finissant. Tormans, tout d’abord, est une planète à l’environnement dévasté : ressources naturelles pratiquement épuisées, biosphère massacrée, déforestation et désertification, pollution. Il s’agit également d’une planète touchée par l’effet de serre du fait d’une concentration anormalement élevée de CO2 dans l’atmosphère suite à un développement industriel incontrôlé. Mais de cet effet de serre, Efremov n’en fait rien. Tout juste il mentionne que le désastre a été empêché par le manque d’hydrocarbures sur Tormans. En 1970, la climatologie était tout juste émergente. Le développement industriel à outrance et la surpopulation autrefois sur Tormans ont mené à ce désastre environnemental, et au « Siècle de la famine et des meurtres ». L’instauration d’une dictature oligarchique planétaire eut pour conséquence de geler la société de classe, concentrant les rares ressources restantes aux mains de l’élite, au prix d’une dégradation des conditions de vie de la population, s’entassant dans des villes surpeuplées, bruyantes et insalubres, alimentée de nourriture frelatée, disposant de services publics défaillants, mal éduquée et mal soignée. L’institution de la « mort clémente » fut le « remède » trouvée par l’oligarchie à la surpopulation. L’idée d’une mort précoce à 25 ans peut sembler parfaitement saugrenue, mais c’est un aspect inévitable de toute dystopie de pousser les tendances dangereuses jusqu’à leur limite logique, ce qui conduit fatalement à l’exagération. Mais quand on pense que des éditocrates néolibéraux n’hésitent pas à dire que l’allongement de l’espérance de vie (pour les classes populaires, pas pour eux, est-il sous-entendu) n’est pas une bonne chose (vous comprenez, les vieux coûtent cher, s’ils faut en plus leur verser une retraite)…

 

Ce gel du développement naturel de la société, empêchée de passer au socialisme, puis au communisme, alors qu’elle a atteint la base matérielle nécessaire pour cela, son maintien forcé au stade archaïque de la division on classes, a des résultats dévastateurs sur les relations sociales et la morale. L’oligarchie règne par un mélange de terreur pure, de propagande abrutissante et mensongère (la télévision tormansienne est une sorte de BFMTV au carré, voire au cube), et division habilement entretenue entre « dji » et « kji ». La censure est omniprésente, la connaissance véridique du passé est interdite (le gouvernement fait croire que les Tormansiens viennent de mythiques « étoiles blanches », dont les oligarques sont dépositaires de la sagesse). Les travailleurs manuels et intellectuels se jalousent ou se craignent mutuellement, ce qui les rend incapables de lutter contre l’oligarchie. Le régime semble avoir brisé tout mouvement ouvrier, et les solidarités héritées du passé précapitaliste n’y existent plus. Cet état de fait, la difficulté à survivre au jour le jour sur une planète dramatiquement appauvrie, conduisent à une mentalité néolibérale poussée jusqu’au bout, sans plus aucune inhibition. Sur Tormans, l’homme est véritablement un loup pour l’homme. Ses habitants ne connaissent aucun respect mutuel, aucune entraide, sont prêts à toutes les bassesses pour atteindre leurs objectifs égoïstes. Friedrich von Hayek y aurait-il été ébranlé dans son aberrant « idéal » ?

 

C’est en réalité bien la voie que prendrait notre société, si, malgré le désastre écologique en cours, l’oligarchie capitaliste parvient à maintenir sa domination jusqu’au bout, du moins jusqu’à ce le changement climatique conduise à l’effondrement de cette société. Mais, nous l’avions dit, la véritable dynamique du roman est constituée moins par la description de la société tormansienne, que par la confrontation entre les Terriens, enfants de la société communiste, et les Tormansiens, de divers milieux sociaux. Une confrontation principalement verbale. Dans L’Heure du taureau, une très grande place est consacrée aux dialogues philosophiques, des Terriens entre eux au début, et surtout des Terriens avec les natifs de Tormans : joutes verbales entre Fay Rodis, cheffe de l’expédition, et Tchoïo Tchagass ; débats publics d’autres membres de l’équipage avec les savants locaux ; discussions avec des représentants de tous les milieux sociaux de la planète. Les savants de Tormans, limités par leurs vues étroites et leur logique linéaire, ont de la peine à suivre les raisonnements dialectiques de leurs collègues terriens ; et bien entendu les conceptions étriquées du dictateur, qui pourtant ne manque ni de profondeur ni d’intelligence, ne font pas le poids face aux idées élevée de Fay Rodis. Ces dialogues sont profonds et complexes, bien plus que ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On peut dire qu’Ivan Efremov a bien réussi à rendre la caractère supérieur de la pensée des enfants d’une société communiste avancée, si bien qu’elle n’est pas toujours évidente à suivre pour quelqu’un ayant grandi sous le capitalisme, fût-il un militant communiste. Il convient de dire aussi que ces échanges ne sont pas toujours très simples à comprendre, car les propos des Terriens ne sont pas toujours univoques, et dérivent parfois en formules abstraites et énigmatiques, là où on attendrait des considérations pratiques et concrètes. Cette ambiguïté est certainement voulue. Remarquons que le marxisme n’est pas la seule pensée sur laquelle s’appuie Ivan Efremov, mais qu’il puise également dans d’antiques sagesses orientales, dont le manichéisme, le bouddhisme probablement, sans que tout soit clairement explicité, ce qui ne facilite pas la tâche d’un lecteur qui n’est pas versé dans ces traditions. Des considérations mystiques ne sont pas absentes, bien qu’elles soient adaptées à une spiritualité laïque et matérialiste. C’est de telles traditions sans doute qu’Efremov doit dériver d’assez singulières affirmations : les Terriens de l’ère communiste, grâce à leur éducation scientifique et supérieure, développent des capacités quasi-surnaturelles, comme l’hypnose (allant jusqu’au contrôle mental de groupes entiers), maîtrise de leur propre rythme cardiaque (jusqu’à la capacité d’arrêter leur cœur)…ce ne semble ni très marxiste, ni même très plausible.

 

Mais la confrontation avec les locaux ne se limite pas aux controverses philosophiques. Fidèles à leur mission d’aider si possible leurs congénères, les membres de l’équipage de la Flamme obscure parviennent bien à rentrer en contact à la Résistance (les Anges gris), à leur donner un but et une stratégie. Sur ce point, Efremov est plus orthodoxe : ni un dictateur éclairé, ni un changement d’élites à la tête du régime, ni la terreur, ne serviraient à rien ; la voie passe par une révolution populaire pour renverser l’oligarchie. La voie pour la révolution passe par l’union de tous les travailleurs, manuels et intellectuels, et la construction d’un nouveau système, fondé sur le bien commun, la vérité, la dinité inaliénable de chaque personne. Fay Rodis insiste particulièrement sur l’importance de l’éducation, de l’idéologie, plutôt que de la seule recherche de la prospérité matérielle, et sur le caractère inacceptable de moyens inhumains pour mettre fin à l’inhumanité – critique implicite des abus de l’époque stalinienne ? – qui ne permettraient pas d’atteindre le but, et risqueraient de mener au remplacement d’une dictature oligarchique par une autre. A la fin, une partie de l’équipage périt, une autre parvient à retourner sur Terre, un seul reste sur place pour aider la Résistance. Leur mission n’aura pas été vaine. 130 ans plus tard, on apprend sur Terre que les habitants de Tormans ont entre temps renversé leur oligarchie, se sont engagés dans la construction du socialisme, voyagent désormais dans l’espace et ont rejoint le Grand Anneau.

 

Curieusement, Efremov semble, malgré son anticipation vivante du futur communiste, pessimiste pour l’avenir proche. Dans son roman, où la préhistoire de l’humanité d’avant le communisme est déjà lointaine, la transition au communisme n’apparaît pas comme ayant découlé du développement rapide des pays socialistes et du passage des pays capitalistes au socialisme, suite à une révolution, violente ou pacifique selon le cas, comme l’envisageait le Parti. L’Ere du monde désuni aurait fini par un cataclysme effroyable : catastrophe écologique, bien pire que celle que nous connaissons déjà – pollution extrême, villes entières abandonnées, désertification et déforestation à large échelle, épuisement des ressources naturelles, anéantissement de la biodiversité – et, semble-t-il, bien que ce ne soit pas très explicite, Troisième Guerre mondiale. Ce n’est qu’après la catastrophe que les survivants décidèrent de rompre avec un passé cauchemardesque, et de s’engager dans la construction d’une société nouvelle, ouvrant ainsi l’Ere du travail commun. A l’époque où se passent les événements de l’Heure du taureau, les historiens doivent compter sur les fouilles archéologiques pour essayer de reconstituer les événements du passé, et leur principale référence en matière de chronologie de l’Ere du monde désuni sont les annales d’un monastère bouddhiste en Mongolie, miraculeusement préservé grâce à son isolement de la catastrophe. C’est dire l’ampleur de la tragédie survenue. On peut comprendre dès lors le scepticisme de Tchoïo Tchagass face aux films apportés par les Terriens montrant leur planète comme un paradis communiste. Il n’est en effet pas du tout sûr qu’une civilisation humaine parvienne ne serait-ce qu’à survivre face à une catastrophe pareille. On peut estimer qu’Ivan Efremov a eu la lucidité de bien voir des tendances dangereuses à l’œuvre à la fin des années 60, lucidité qui a probablement manqué à la direction du PCUS, qui faisait une analyse exagérément optimiste de la situation. C’est du fait de ce pessimisme sans doute que l’évocation du passé de la Terre à la fin de l’Ere du monde désuni se fait plus sombre que dans La Nébuleuse d’Andromède, en tout cas plus explicite, et même le tableau de la société communiste prend parfois des teintes inquiétant (insistance sur des mécanisme de sauvegarde stricte dans l’éducation et une forme de contrôle social, car le risque de retomber dans les travers du passé demeure élevé). Mais, pour nous qui vivons ce qui ressemble bien à un début de la fin de l’Ere du monde désuni, il s’agit d’un avertissement salutaire. Il n’est pas encore trop tard pour empêcher la catastrophe.

 

L’Heure du taureau, à ce qu’il semble, ne plut pas à la censure. Le journal La jeune garde fut critiqué, notamment pour avoir publié ce roman, qui ne fut plus réédité jusqu’à la fin des années 80, discrètement retiré des bibliothèques et passé sous silence. Les raisons de cette censure ne furent jamais vraiment étayées publiquement. Efremov ne fut jamais inquiété, et resta un écrivain important et une personnalité publique de premier plan jusqu’à la fin de ses jours. Il semblerait que l’Heure du taureau ait pu avoir été considéré comme une critique indirecte du socialisme soviétique (que la critique du « pseudo-socialisme de fourmis maoïste » dissimulerait). Efremov écrivit une lettre à P. N. Demitchev, secrétaire du CC du PCUS pour protester contre une telle interprétation. Demitchev le reçut cordialement, lui suggéra quelques modifications, et lui demanda de lui envoyer les manuscrits de ses futures œuvres. Demitchev aurait dit, ce qui n’est pas clairement confirmé, que si on avait lu attentivement Efremov au lieu de le censurer, des grandes catastrophes auraient pu être évitées. S’il avait bien dit cela, on peut penser que le camarade Demitchev n’avait pas tort. L’intervention de la censure était en l’occurrence particulièrement mal inspirée. Seule une interprétation paranoïaque, et idiote, pourrait amener à penser que la société tormansienne puisse être une caricature du socialisme soviétique. A moins de trouver des rapprochements superficiels, mais à ce prix on peut faire de n’importe quoi l’image de n’importe quoi…

 

Le roman est, nous l’avons dit, complexe, devant être interprété sur plusieurs niveaux, et ne puisant pas seulement dans la pensée marxiste, mais aussi dans des idées potentiellement hétérodoxes. C’est peut-être cette complexité qui a égaré les censeurs, à moins que ce ne fût la place prise par la critique du « faux socialisme de fourmi maoïste » (pourtant presque un lieu commun après la rupture sino-soviétique en URSS). Nous l’avons dit, cette critique ne peut être de la propagande antichinoise de circonstance. Il semble certain qu’Ivan Efremov ait voulu dénoncer des tendances négatives qui affectaient le socialisme à cette époque, et dont il avait bien compris qu’elles étaient susceptibles de s’aggraver : la négligence de la dignité inaliénable de chaque personne, susceptible d’être sacrifiée au bien de la société (problème qui a pu exister, surtout au début, suite aux difficultés extrêmes auxquelles la jeune URSS dut faire face), recherche exclusive du bien-être matériel, au détriment du développement des consciences et de l’idéologie (c’est une erreur qui eut cours dès Khrouchtchev, et son absurde programme de rattraper et dépasser les USA, qui de ce fait devenaient un modèle, cela du seul point de vue de la production de marchandises). C’est par cette erreur que le philosophe marxiste polonais Tadeusz Jaroszewski expliqua les troubles survenus en Pologne dès les années 80 : le Parti avait à tort pensé qu’il suffisait de transformer la base économique pour que les consciences changent ; au final, il ne parvint ni à satisfaire les aspirations matérielles du peuple, ni d’obtenir sa conviction. Cette critique est incontestablement juste : le socialisme ne peut pas se fixer comme principal but la production maximale de biens matériels ; d’une part il n’est pas supérieur au capitalisme sur ce plan, d’autre part c’est favoriser une conscience mercantile, terreau fertile pour le rétablissement du capitalisme. Les censeurs n’ont guère dû goûter non plus la critique d’une société autoritaire et fermée, craignant le contact de sa population avec l’extérieur (ce qui pouvait passer pour une critique du soi-disant « rideau de fer »). Mais cette politique était née des contraintes de la Guerre froide. On ne peut pas soupçonner Efremov de la mettre sur le même plan que celle du Conseil des quatre. Quoiqu’une politique de fermeture et de méfiance excessive envers l’Occident capitaliste fut globalement une erreur : elle rendit l’Occident désirable, lui donna comme une aura de paradis interdit, ce qui aurait moins été le cas s’il avait été mieux connu à l’Est. Les censeurs ont dû encore moins goûter l’insistance sur l’interdiction absolue pour tout gouvernement de cacher la connaissance à son peuple (règle intangible du Grand Anneau), et donc…l’inadmissibilité même de la censure.

 

Remarquons que par ces aspects « subversifs », L’Heure du taureau remonte à une longue tradition du roman philosophique et critique, remontant jusque sous l’Empire : il est plus facile d’exposer des idées potentiellement subversives sous forme littéraires, parce que c’est moins explicite, donc plus facilement toléré par la censure. Quant à nous, nous pensons qu’une société socialiste devrait autoriser une certaine liberté de discussion sur le socialisme, ses finalités et ses perspectives : évolue-t-il dans le bon sens ou non ? En direction du communisme, ou à l’inverse prend-on le mauvais chemin ? Si Efremov avait été attentivement lu plutôt que censuré, peut-être de grandes catastrophes auraient été évitées, aurait dit le camarade Demitchev. Si seulement une interprétation malveillante peut déceler dans la société de Tormans une caricature du socialisme soviétique des années 60, elle ressemble en revanche trait pour trait à la dictature oligarchique qu’est la Russie de Poutine, établie par d’anciens dirigeants communistes qui trahirent le socialisme pour devenir oligarques. Efremov avait donc raison dans sa critique du « faux socialisme de fourmis » : une dégénérescence du socialisme en oligarchie est malheureusement possible si ses finalités sont perdues de vue. C’est une menace qu’il convient d’éviter. Cela rend pertinent aussi son insistance sur les « mécanisme de sauvegarde » très stricts que la société communiste (après plus de 1000 ans d’évolution !), car un retour aux vieux travers est toujours possible – insistance qui rompt avec le ton plus désinvolte de La Nébuleuse d’Andromède, où la transgression individuelle semblait presque valorisée d’une certaine façon. A partir de Khrouchtchev, le PCUS a adopté la thèse optimiste que les acquis du socialisme en URSS sont irréversibles. On sait ce qu’il en est advenu. Efremov visiblement a pensé utile d’opposer à cet optimisme mal inspiré la thèse inverse (probablement extrême) : aucun progrès n’est jamais irréversible, si on n’y prend pas garde. Dans tous les cas, il s’agit d’un livre à lire absolument.

 

« Collapsologie » soviétique

 




Une civilisation au bord de l’effondrement après avoir ravagé la nature de sa planète par un développement industriel à outrance…On penserait spontanément qu’il s’agit de la trame narrative d’une œuvre post-apocalyptique récente, produit de notre temps où l’urgence climatique rend ce thème incontournable. Mais nous faisons ici référence au scénario de A travers les ronces vers les étoiles, un film soviétique sorti en 1980 – disponible sur youtube, mais seulement en russe, sans sous-titres –, preuve que le thème est plus ancien qu’on ne le pense parfois.

 

L’histoire se passe dans le futur, à l’ère des voyages spatiaux. On comprend que sur Terre règne le communisme. C’est la seconde partie du film qui nous intéresse : un vaisseau spatial terrien, appartenant à une sorte de service de pompiers de l’espace, est envoyé pour répondre à un appel à l’aide émanant de la planète Dessa. Restée capitaliste, Dessa l’a payé d’une catastrophe écologique sans retour : épuisement des ressources naturelles, pollution, disparition de pratiquement toute vie sur terre et dans les eaux (à part quelques animaux mutants), réchauffement climatique (les derniers habitants ont été forcés de se réfugier aux pôles, seuls restés suffisamment tempérés pour être vivables). Le ciel de Dessa est enveloppé de nuages toxiques, sa terre est arrosée par des pluies acides, baignée par des mers empoisonnées. Les habitants ne peuvent sortir de leurs abris souterrains qu’en portant un masque à gaz, et la moitié d’entre eux portent dans leur chair des stigmates causés par la pollution. L’astronef terrien détient des technologies futuristes qui peuvent dépolluer Dessa et la rendre de nouveau propice à la vie. Sauf que ce n’est pas du goût du monopoliste Tourantchoks, dont les usines polluent la planète toujours un peu plus, et dont le business, à base de masques à gaz, d’eau purifiée et de nourriture de synthèse, deviendrait caduque si les Terriens devaient réussir.

 

On découvre que ce conflit d’intérêt se reflète dans un assez singulier débat à Dessa, très similaire à celui qu’on connaît aujourd’hui, malgré l’ampleur de la catastrophe écologique sur cette planète. Ainsi, on assiste à une conversation sur l’astronef terrien volant au secours de Dessa, entre l’équipage, et les deux ambassadeurs, Kagan et Torki. Kagan, à la tête d’un nouveau gouvernement qui a renversé le précédent, contrôlé par Tourantchoks (qui, grâce à son pouvoir économique, garde en réalité le pouvoir tout court), a été à l’initiative d’appeler les Terriens à l’aide, et est prêt à des changements radicaux pour sauver une planète dévastée, et pour cela à aller à l’encontre des intérêts privés de ceux qui s’enrichissent sur ce désastre. Torki en revanche, sorte de Philippe Nantermod alien, s’interroge sur à quoi bon tenter d’empêcher le cours fatal des événements – le libéralisme en effet, sous ses faux airs de foi inconditionnelle en la liberté, prône en réalité une soumission aux forces impersonnelles du marché et nie les capacités de l’intelligence humaine à maîtriser les processus sociaux – et se montre sceptique face aux possibilités de sauver l’environnement de Dessa, avec des arguments qu’on reconnaît bien : ce serait trop compliqué, des gens pourraient perdre le peu qu’il leur reste, et puis, vous comprenez, l’ « économie »…On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il n’est qu’un homme de main à la solde de Tourantchoks. Bien entendu, le film se termine bien : le complot de Tourantchoks échoue, et Dessa retrouve ciel bleu et verdure.

 

Les images de Dessa furent tournées aux alentours d’une usine pétrochimique abandonnée, en zone désertique d’Asie centrale. Avec le filtre adéquat, on obtient une ambiance postapocalyptique à souhait. Le scénariste avait voulu, au lieu d’achever le film par le mot « fin », conclure en lieu et place par la phrase « Toutes les images de la planète morte Dessa furent tournées aujourd’hui sur la Terre », mais les producteurs n’ont pas osé. Cela aurait en effet impliqué d’admettre de façon peut-être un peu trop explicite les dégâts à l’environnement déjà réels au pays du socialisme. Il ne faudrait pourtant pas en inférer qu’il n’y avait pas de prise de conscience des problèmes environnementaux – la pollution essentiellement, la désertification, mais aussi de plus en plus, dès les années 70, le changement climatique – ni de débat à ce sujet, des sommets du Parti et de l’Etat, jusque dans la société, la littérature, et le cinéma. L’URSS ne fut pas toujours exemplaire en matière d’écologie, mais tout au moins plus consciente du problème et plus tôt que les pays capitalistes, et faisant des efforts plus précoces, plus ambitieux et plus sincères pour trouver la voie d’une coexistence harmonieuse de l’être humain avec son environnement naturel.

 

A travers les ronces vers les étoiles constitue en tout cas un avertissement très clair, et très actuel, bien que tourné en 1980 déjà. A moins d’espérer un sauvetage inespéré par des aliens bienveillants – hypothèse que des posadistes pourraient soutenir, mais qui est très peu probable – c’est à nous de faire en sorte que notre planète évite de la destin de Dessa, ce qui implique d’empêcher de nuire nos propres Tourantchoks aussi vite que possible.

14 octobre 2020

Mieux vaut un mauvais compromis que rien du tout ?




Un référendum de gauche (distinct et opposé à celui de l’UDC et des lobbyistes du pétrole) sera lancé contre la Loi sur le CO2 par plusieurs organisations régionales de la Grève du climat et des partis de gauche radicale, dont le Parti Suisse du Travail. Ce référendum est d’ores et déjà durement critiqué par d’autres organisations et militants de gauche, tout particulièrement par les Verts, non sans soulever des doutes à l’intérieur même des structures qui ont choisi de le lancer. Ces critiques ont globalement la teneur suivante : certes, la loi votée par l’Assemblée fédérale est très loin d’être satisfaisante, ni suffisante eu égard à la gravité de la situation ; néanmoins, il s’agissait du meilleur compromis possible étant donné le rapport de force existant au parlement, et, malgré tout, un petit pas – qui, bien entendu, n’est qu’un premier pas, et qui n’enlève rien à l’importance de continuer la lutte – dans le bon sens. Combattre cette loi serait contreproductif. Pire, cela reviendrait à faire le jeu de l’UDC et des climatosceptiques, puisque l’échec de la loi sur le CO2 serait de fait leur victoire, et nous condamnerait à l’inaction pour des années. Bref, mieux vaut un mauvais compromis que rien du tout. Auraient-ils raison ? 

Ces arguments sont sérieux, et méritent d’être pris en compte. D’autant plus que ce serait une erreur dogmatique que de rejeter par principe, et en toutes circonstances, la pratique du compromis. Il s’agit dans nombre de cas d’une tactique tout à fait respectable et utile, à condition bien entendu de savoir distinguer compromis et compromission, et de ne pas oublier ce pour quoi on lutte. Mais l’absolutisation du compromis, érigé en valeur positive en tant que tel, n’est pas plus défendable. Et en l’occurrence le choix du référendum est juste, et la position du compromis doit être clairement rejetée.

Le greenwashing, ou le fait d’admettre la réalité du réchauffement climatique d’origine anthropique sans rien faire de concret à son encontre, valent-ils réellement mieux que le déni pur et simple, à la Trump ou à la Bolsonaro ? Une écologie libérale vaudrait-elle nettement mieux que pas d’écologie du tout ? On pourrait le penser, mais en réalité ce n’est pas si simple. Faire semblant d’agir peut en réalité être encore pire : en se contentant d’actions symboliques et inopérantes, on fait comme si on en faisait bien assez, pour pouvoir continuer à foncer dans le mur comme avant, tout en atténuant les critiques. C’est typique de la rhétorique, très utilisée par la droite suisse, comme quoi notre pays serait d’ores et déjà un « bon élève » en matière d’écologie – ce qui n’est pas vrai. Et c’est totalement vrai pour la Loi sur le CO2.
 
En l’occurrence, la Loi sur le CO2 montre surtout les limites de la politique du compromis dans un parlement dominé par la droite. Si nous combattons cette loi, ce n’est pas seulement parce qu’elle n’irait pas assez loin Nous ne saurions être partisans d’un maximalisme du type « tout ou rien », qui se résout généralement par « rien » dans la pratique. La vérité est que la loi telle qu’elle a été votée est non seulement insuffisante, mais ne va pas dans le bon sens. Le parlement a surtout veillé à toucher le moins possibles aux intérêts des entreprises et à leur recherche du profit à tout prix. Rien n’est prévu en matière d’investissements des banques, rien pour changer au modèle actuel du tout jetable importé des quatre coins de la planète, rien pour changer quoi que ce soit à la gabegie actuelle. Et tout cela, avec l’excuse qu’en votant la Loi sur le CO2 on en a bien fait assez pour l’environnement. Un référendum décrié par Philippe Nantermod est certainement justifié. 

La position des Verts révèle surtout les limites irréductibles d’une posture réformiste. Qui est trop intégré au système ne saurait porter la rupture. Ayant intégré la logique du compromis, n’ayant pas pour objectif de rompre avec le capitalisme, ce parti ne peut tenir ses promesses d’un changement radical. Car pour éviter le désastre annoncé il faut s’attaquer à ses causes : le capitalisme et son exigence d’accumulation à tout prix. La seule écologie digne de ce nom est une écologie anticapitaliste, une écologie révolutionnaire. Seul le Parti du Travail lutte pour une telle écologie de façon conséquente.

11 septembre 2020

Aide aux victimes de la pandémie au Kerala



INDE • La jeunesse communiste du Kerala rassemble 1,4 million de dollars pour soutenir les victimes du Covid-19. Une action méconnue et déterminante.

Situé tout au sud de l’Inde, l’Etat du Kerala, densément peuplé avec plus de 38 millions d’habitants, se caractérise par un indice de développement humain et un niveau de vie plutôt élevé, un taux d’alphabétisation et une espérance de vie très au-dessus de la moyenne nationale (74 ans, contre 62 pour toute l’Inde), un taux de mortalité infantile très nettement inférieur et le meilleur système de santé de tout le pays. La raison de ces bons chiffres? L’Etat du Kerala est dirigé, avec peu d’interruptions depuis l’indépendance, par un gouvernement communiste. La majorité est en effet détenue par le Left Democratic Front, coalition de gauche sous la direction du PCI(M) – Parti communiste d’Inde (Marxiste). L’actuel ministre en chef est Pinarayi Vijayan, membre du PCI(M).
Face aux trois vagues
Le Kerala a pu faire face à deux vagues du Covid-19 – et lutte actuellement contre la troisième – grâce à des politiques efficaces à base d’un système de santé public et performant, un dépistage systématique, un confinement prononcé à temps, un déblocage de fonds d’urgence, des distributions alimentaires, et actuellement un plan de relance. Le succès de cette politique est unanimement salué. Ce succès n’est pas dû seulement à l’action des pouvoirs publics, mais aussi du Parti et de la jeunesse communiste, la DYFI (Fédération démocratique de la jeunesse d’Inde).
L’une des plus notables, et la plus récente, des campagnes de la DYFI face à la crise du Covid est la campagne «Recycle Kerala». Elle a permis de rassembler 1,4 million de dollars, remis le 6 août au Fonds d’assistance pour les victimes du Covid auprès du ministre en chef.
Action multiforme
A partir du mois de mai, les militants de toutes les 27’240 organisations de base de la DYFI ont rendu visite aux ménages de leurs localités pour collecter des biens. Vieux journaux, livres, appareils électriques usagés et autres objets du même type furent ensuite revendus à des entreprises de recyclage. Certains ménages offrirent également des objets de valeur, comme des œuvres d’art, ce qui aida beaucoup à atteindre les objectifs de la campagne. La DYFI reçut également des contributions en produits agricoles, tels que riz, légumes, volaille…, de la part des paysans du Kerala.
Une partie fut distribuée à bas prix à la population dans des cantines, et l’autre revendue. Des paysans de villages reculés du Kerala, qui avaient des difficultés à vendre leur production à cause du confinement, purent l’écouler grâce à cette campagne de la DYFI. Une action importante au cours de cette campagne fut le nettoyage des rivières de l’Etat, dont la DYFI retira près de 6,5 tonnes de plastique, des bouteilles notamment. Le tout fut revendu à des entreprises de recyclage. Des artistes membres de la DYFI animèrent la campagne par des concerts de rue et d’autres actions. Bien qu’ignorée par les médias mainstream, la campagne «Recycle Kerala» fut bien accueillie sur les réseaux sociaux. Elle fut saluée par le ministre en chef du Kerala, Pinarayi Vijayan, comme un modèle à suivre pour le monde. Il déclara lors de sa conférence de presse du 7 août: «Cette initiative restera dans les mémoires comme une marque de la valeur de la jeunesse de notre Etat, qui est prête à lutter pour le bien commun, bravant tous les obstacles».
Alexander Eniline

07 septembre 2020

Un regard à contre courant sur l’ancienne RDA et sa liquidation



Pour une fois qu’un livre publié aux éditions Delga – une excellente maison d’édition communiste française, hélas insuffisamment diffusée – est disponible à la librairie Payot, au rayon histoire, nous ne pouvions pas ne pas vous le recommander. Surtout qu’il ne s’agit pas de n’importe quel livre. L’ouvrage en question, ce sont les Carnets de prison, rédigés par Erich Honecker, ancien secrétaire général du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne, le parti au pouvoir en ex RDA), en 1992, à la prison de Moabit ; la même où, jeune antifasciste, il fut incarcéré sous le Troisième Reich. Erich Honecker y était alors poursuivi par la justice de la RFA dans le cadre d’un procès scandaleusement politique et revanchard. L’accusation s’est complètement discréditée, et Erich Honecker fut libéré et put finir ses jours au Chili, bien que l’incarcération ait porté une atteinte irrémédiable à sa santé.

Dans ses Carnets de prison, Erich Honecker revient sur les circonstances de la liquidation de la RDA, mais aussi sur ses réalisations, que la restauration du capitalisme a balayé. Une lecture salutaire, ne serait-ce que comme contre-point à la propagande écœurante à la gloire de la « réunification » – élégant euphémisme pour parler de l’annexion pure et simple de la RDA par la RFA, dont le droit et les institutions furent rayés d’un trait de plume, les réalisations brutalement mises au rebut, et les habitants traités en citoyens de seconde zone – et de la restauration du capitalisme. Le mécontentement  persistant en ex RDA suffirait à invalider ce récit.

Le propos d’Erich Honecker a le mérite de se placer à contre-courant du récit dominant : « On ne trouvera pas dans ces pages la moindre concession à la société capitaliste d’exploitation, à son idéologie et à sa “morale“ ». Car, malgré toutes les épreuves, il n’a rien renié de ses convictions (est-il nécessaire de souligner qu’il était tout sauf un apparatchik sans principes ?) : « J’ai été durement touché par l’effondrement de la RDA, mais – comme de nombreux compagnons de lutte – je n’ai jamais perdu ma foi dans le socialisme, seule possibilité de fonder une société humaine et juste. Les communistes appartiennent au camp des persécutés de la terre depuis que le capitalisme existe, mais ils ne sont pas sans avenir ».

Loin de la propagande revanchiste et anticommuniste usuelle, Erich Honecker explique tout le travail réel accompli par les communistes de la RDA, qui ont fait en quarante ans d’un champ de ruines un pays moderne et socialement avancé, ainsi que les circonstances de sa chute. Plutôt qu’un soulèvement spontané du peuple avide de libre marché, ce qui s’est passé, c’est une trahison accomplie sous les auspices de Gorbatchev, qui a poussé d’abord à l’élimination de la vielle garde du SED et à l’ouverture de « réformes », puis au limogeage de ceux qui avaient accompli cette première partie de son plan, faisant du SED un bateau à la dérive, incapable de jouer le moindre rôle actif. Le portrait d’Egon Krenz, successeur d’Erich Honecker à la tête de la RDA, est particulièrement pu flatteur. Nous voudrions nuancer cette impression. Erich Honecker avait sans doute de bonnes raisons personnelles d’en vouloir à son successeur, mais Egon Krenz fut également persécuté par la justice de la RFA, et resta également fidèle à ses convictions communistes et à l’héritage de la RDA

On peut ne pas être d’accord en tout avec l’ancien secrétaire général du SED, on est en droit de considérer que tout n’allait pas pour le mieux en RDA – il reconnaît d’ailleurs lui-même de nombreuses insuffisances, notamment en matière d’écologie – mais sa voix mérite d’être entendue. La conclusion de ses Carnets de prison aurait pu avoir été écrite aujourd’hui :

« Il n’est pas exagéré de dire que le capitalisme s’est empêtré dans un immense nœud de contradictions qui exigent une solution. Si on en reste à la croyance enfantine que « le marché peut tout régler », aucun des problèmes de l’humanité ne sera résolu. C’est pourquoi, inévitablement, de nouvelles forces sociales apparaîtront, qui prôneront et inventeront de nouveaux rapports sociaux ».

« Soit l’humanité sera précipitée dans l’abîme par le capitalisme, soit elle vaincra le capitalisme. Cette dernière solution est la plus vraisemblable et la plus réaliste, car les peuples veulent vivre ».

« Malgré toutes les difficultés et les dangers, malgré la sinistre situation actuelle, je suis et demeure confiant. L’avenir appartient au socialisme ».

Ces mots, nous aurions aussi pu les écrire.

Alexander Eniline

Livre : Honecker Erich, Carnets de prison, Editions Delga, Paris, 2019



A bas la junte fasciste qui usurpe le pouvoir en Bolivie !



Nos médias bourgeois, d’habitude si empressés de soutenir les « peuples » qui se soulèvent contre les « dictateurs » au nom de la « démocratie » et de la « liberté », sont étonnement (enfin, pas tant que cela) muets depuis plusieurs mois sur ce qui se passe dans l’Etat plurinational de Bolivie. Pourtant, la situation de ce pays d’Amérique latine correspond bien au petit schéma ci-dessus. Alors, pourquoi ce silence ? C’est que, il y a un tout petit détail, mais qui a toute son importance : c’est que le gouvernement de facto qui usurpe le pouvoir en Bolivie a été installé suite à un coup d’Etat soutenu par les USA, et qu’il jouit du soutien des Etats occidentaux. Ce régime n’est donc pas une dictature. Circulez, il n’y a rien à voir !

Un coup d’Etat d’extrême-droite

Rappelons donc brièvement les faits. Le 20 octobre 2019, le président de l’Etat plurinational de Bolivie, Evo Morales, du MAS (Mouvement vers le socialisme), était réélu dès le premier tour pour un nouveau mandat. Mais sa réélection est contestée par une opposition de droite extrêmement virulente, sur la base d’un rapport de l’Organisation des Etats américains (une officine contrôlée par les USA), faisant acte de fraude présumée. Par la suite, après le coup d’Etat, l’OEA a dû reconnaître qu’il n’y a eu aucune fraude, et que donc son rapport était mensonger. Après des semaines de violence, d’agressions fascistes contre des militants du MAS et des autochtones, après que des factieux galonnés à la tête de l’armée et de la police, traîtres à leur pays et à leur serment, aient pris fait et cause pour l’insurrection, Evo Morales fut contrait de démissionner le 10 novembre, et de partir en exil.

Dans ce chaos, Jeanine Añez, vice-présidente du Sénat, s’est autoproclamée, devant ses partisans au parlement (pas assez nombreux pour atteindre le quorum), présidente ad interim. Au fait, elle est membre Mouvement Démocrate Social – un parti d’extrême-droite, comme son nom ne l’indique pas – qui représente…4% des voix. Mais peu importe la légalité, elle rentrait fièrement au palais présidentiel, Bible à la main, proclamant que son coup d’Etat était un « acte de foi », et que Dieu allait retrouver sa place au sommet de la Bolivie. Un gouvernement illégitime s’installait au pouvoir.

Le Dieu de Mme Añez est celui des conquistadores, au nom duquel ils perpétrèrent un véritable génocide en Amérique du Sud, réduisant les survivants en esclavage, les exploitant sans merci pour le bénéfice de la couronne espagnole. Après l’indépendance, les descendants des colons ont maintenu ce régime colonial. Le but du gouvernement putschiste est de rétablir l’Etat colonial auquel Evo Morales avait mis fin. Le ciment idéologique du régime putschiste et de sa base sociale (puisqu’il en a quand même une) c’est le racisme décomplexé, le suprématisme blanc, l’idéologie coloniale. La dictatrice Añez a bien exprimé le programme de son gouvernement au début de l’année : « Nous ne permettrons pas que les sauvages recommencent à gouverner ».

Pour bien comprendre de quoi l’on parle, nous citerons quelques extraits du reportage de Maëlle Mariette, « En Bolivie, sur la route avec l’élite de Santa Cruz », paru dans le numéro de juillet 2020 du Monde Diplomatique. Santa Cruz est le département le plus riche de Bolivie, fief de la base sociale du gouvernement de facto. Maëlle Mariette y décrit une bourgeoisie blanche de Santa Cruz se distinguant par une idéologie néolibérale et viscéralement raciste, haïssant tant le socialisme et les politiques de progrès social du MAS, qui l’ont forcé à partager un tout petit peu ses richesses acquises à la sueur du front des travailleurs, que les autochtones, qu’elle méprise, les considérant comme des sauvages, des primitifs, voire des animaux, dont toutes les exigences sont injustifiées, et qui n’ont qu’à ployer l’échine devant leurs maîtres naturels. A la chute du Troisième Reich, beaucoup de nazis ont fui en Bolivie, où existait déjà une importante diaspora locale. L’extrême-droite locale a bien intégré cette culture politique là…

Lisons ce qu’écrit Maëlle Mariette sur le bras armé du nouveau régime tout d’abord, nouvel avatar des chemises noires et qui agissent comme tels, les mains rouges de sang des indiens, et tout particulièrement des adversaires politiques de la junte au pouvoir :

« L’Union de la jeunesse crucéniste dispose de locaux au sein du comité. Ses militants se retrouvent au fond de la cour, au premier étage, sous une climatisation glaciale et sur un sol jonché de mégots. Ils sont près de trois cents, âgés de moins de 30 ans, blancs, souvent étudiants et issus des classes moyennes et supérieures (quoique les membres des classes populaires soient de plus en plus nombreux). Ici, on ne rechigne pas à faire le salut fasciste, bras tendu, lors des réunions : considérée comme un groupe paramilitaire par la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), l’Union de la jeunesse crucéniste a été fondée en 1957 par Carlos Valverde Barbery, dirigeant, de la Phalange socialiste bolivienne, créée vingt ans plus tôt sur le modèle des brigades franquistes en Espagne. Etre phalangiste demeure une condition pour rejoindre l’Union de la jeunesse crucéniste, comme nous le confirmera plus tard M. Gary Prado Araùz, avocat en vue de la ville ».

La mentalité des partisans du régime Añez est aussi édifiante. On croirait retrouver l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid :

« Dans la BMW qui nous y conduit, les deux frères sont très enthousiastes à l’idée de nous faire découvrir « leur Santa Cruz », auquel ils se sentent profondément attachés. « Les collas sont une race spéciale, tu vois. Ils sont paresseux et ignorants. Ils attendent que les aides tombent. Ils n’ont jamais été de l’avant. Moi, j’ai toujours fait en sorte que mes enfants ne fréquentent pas de pauvres pour qu’ils ne deviennent pas paresseux. Je veux qu’ils baignent dans l’odeur de l’argent pour prendre goût. Qu’ils apprennent des gens qui ont réussi et qui travaillent, car la richesse attire la richesse ».

Ou encore l’extrait suivant :

« A mi-chemin, nous passons par la ville de San Julìan, sortie de terre il y a trente ans, dont la plupart des 48'000 habitants sont des colons, des paysans indiens ayant migré depuis l’intérieur du pays. « Cette jungle », comme l’appellent les deux frères, est « un exemple de l’invasion colla », dont sont victimes les Crucéniens. « Ces sauvages nous jettent des pierres lorsqu’on traverse le village en voiture. En plus de nous avoir envahi, ils nous frappent et parfois nous tuent. Il faut se séparer de ces fous », expliquent ces partisans d’une autonomie de la région. Alors que nous traversons l’endroit sans encombre et croisons plusieurs femmes coiffées de tresses et de jupes bouffantes traditionnelles de l’Altiplano, le frère du médecin commente : « Ils n’ont rien à faire ici, ils ne sont pas adaptés au milieu. Par exemple, les animaux ; en hiver, ils ont plus de poils ; c’est ça s’adapter à son milieu. Eux, ils ont chaud, ils transpirent et ils puent ».

Ou encore, lorsque Maëlle Mariette demande à ses contacts qu’est-ce que l’identité crucénienne :

« Après quelques minutes de réflexion, M. Herland Vaca Diez Busch répond à notre question en citant de mémoire un passage de…Mein Kampf. Pensant avoir mal compris, nous lui demandons : « Le livre d’Adolf Hitler ? » « Bien sûr, nous répond-il, c’est un classique ! Tu connais ? »

Et c’est cette racaille fasciste là que soutiennent les gouvernements « démocratiques » occidentaux, et sur laquelle nos médias bourgeois gardent pudiquement le silence !

Gabegie sanitaire et terreur fasciste

Le gouvernement de Jeanine Añez, autoproclamé, et officiellement seulement ad intérim, s’est pourtant mis à agir non seulement comme s’il était le gouvernement légitime, mais comme une véritable dictature. Avec pour objectif de démanteler toute l’œuvre d’Evo Morales et du MAS, de tous les acquis des luttes du peuple bolivien. En commençant par le changement des alliances : rétablissement des relations avec les USA et Israël, reconnaissance de Juan Guaido comme président du Venezuela, rupture avec Cuba…ce alors que de telles décisions ne sont absolument pas du ressort d’un gouvernement de transition.

Au plan économique, le programme du gouvernement de facto est la restauration forcée du néolibéralisme, le démantèlement des acquis sociaux, l’affaiblissement de la monnaie nationale, l’appel au FMI pour pouvoir ensuite faire subir au peuple un plan d’ajustement structurel, la privatisation des ressources naturelles, dont le gaz et le lithium, pour l’instant toujours en mains publiques. A propos du lithium, indispensable pour les batteries des voitures électriques, Elon Musk, en réponse à un tweet le prenant à partie par rapport au coup d’Etat, avait répondu « Nous renversons qui nous voulons, accommodez-vous en ». Avant d’effacer, d’essayer de noyer le poisson et de tout tourner à l’humour, mais c’était un peu tard.

La pandémie du COVID-19 a encore aggravé la situation. Au début, le gouvernement a nié le problème, à la Bolsonaro, Mme Añez se contentant de conseiller à ces concitoyens de « prier ». Très efficace…Ensuite, le gouvernement a fini par ordonner un confinement, quand la situation épidémiologique était déjà incontrôlable, mais sans aucune indemnisation, aucune allocation pour perte de gain, sans même de distributions alimentaires, plongeant le pays dans la misère et la famine. Qui plus, le gouvernement a eu la mauvaise idée d’expulser du jour au lendemain les médecins cubains, désorganisant complètement le système sanitaire, au prix de milliers de morts. Le ministre de la santé a néanmoins trouvée le temps de tremper dans une affaire d’achat de respirateurs scandaleusement surfacturés, et qui plus est inadptés pour les soins intensifs. L’affaire n’est pas si étonnante, tant le gouvernement a sombré dans le népotisme et la corruption.

Le bilan social et économique du gouvernement putschiste est déplorable : à cause de sa politique et de sa gestion de la pandémie, 1 Bolivien sur 3 souffre aujourd’hui de la faim, 4 sur 10 sont au chômage, et 6 sur 10 travaillent dans la ventre informelle. La construction, le textile, la bijouterie, les restaurants, les commerces…tous ces secteurs se sont véritablement effondrés, laissant des milliers de personnes sans emploi et sans revenu. Malgré cette situation catastrophique, le gouvernement  refuse d’entériner une loi, pourtant votée par le parlement, prévoyant des « bons contre la faim » (indemnisation pour tous les Boliviens, versée une seule fois, pour pallier à la perte de revenu du fait du confinement), et ce alors que les moyens existent, exigeant du parlement qu’il accepte d’abord une demande de crédit auprès du FMI, malgré les inévitables conditions draconiennes auquel celui-ci sera assorti. (Sourcehttps://plurinacional.info/…/anez-otorga-millones-a-banque…/)

Sans légitimité démocratique (la dictature bolivienne n’ayant de « démocratique » que d’être à la botte des USA), instaurée contre le peuple, le régime de Jeanine Añez n’a de solution pour se maintenir, et imposer ses politiques réactionnaires, que la terreur fasciste. L’épidémie était le prétexte parfait pour affaiblir les droits démocratiques. La surpopulation carcérale a explosé, et les prisonniers politiques se multiplient. Au moins 35 personnes ont été massacrées, et 833 blessée par la police ou les milices fascistes liées au régime, qui non seulement commettent leurs crimes en toute impunité, mais sont ouvertement soutenues par la junte.

L’extrait suivant, provenant d’Amnesty international (pas particulièrement pro-MAS) illustre bien la situation de la Bolivie sous la dictature d’Añez : « Les événements qui ont eu lieu en novembre 2019 à Sacaba et à Senkata, où au moins 18 personnes ont été tuées par balle, sont emblématiques de cette crise. Les témoignages et les éléments de preuve qui ont été réunis représentent de forts indices d’un usage disproportionné et inutile de la force de la part de la police nationale et de l’armée, mais les autorités compétentes n’ont pas fait le nécessaire pour tirer au clair les circonstances de ces faits. L’organisation demande aux personnes candidates à l’élection présidentielle d’adopter les mesures nécessaires pour garantir des enquêtes indépendantes, impartiales et urgentes afin d’empêcher la pérennisation de l’impunité. »


Pour ne pas perdre les élections…ne pas en organiser

Légalement, le gouvernement de facto n’avait le droit que de faire deux choses : organiser de nouvelles élections et gérer les affaires courantes.  Des affaires courantes, nous avons vu à quel point il en a fait une interprétation extensible. Pour ce qui est des élections, le problème est embêtant : les parti de Mme Añez ne pesait déjà que 4% des voix avant. Le coup d’Etat, et la gestion tyrannique, arbitraire et calamiteuse des affaires publiques n’a pas rendu les putschistes particulièrement populaires en dehors de leur base sociale réactionnaire et raciste traditionnelle, c’est le moins que l’on puisse dire. Et la droite bolivienne, déjà minoritaire dans le pays, ne s’est pas rassemblée derrière Mme Añez. Aussi, il ne faisait aucun doute que, si des élections libres et transparentes avaient lieu, elles seraient remportées par le MAS.

Mais à quoi bon avoir fait un coup d’Etat si c’est pour rendre le pouvoir à ceux qu’on en a chassé ? Comme par enchantement, tous les prétextes légalistes invoqués hier contre Evo Morales sont vite oubliés. Alors comment faire pour ne pas perdre les élections ? Ne pas en organiser, et se maintenir de cette façon au pouvoir ! Cela fait maintenant presque une année que le coup d’Etat a eu lieu, et il n’y a toujours pas eu d’élections. Celles-ci étaient prévues en mars, puis en mai, puis en juin... La pandémie du COVID-19 a fourni le prétexte rêvé pour les repousser. Les élections devaient finalement avoir lieu le 6 septembre, mais le gouvernement décida de les renvoyer une nouvelle fois, prétextant, de nouveau, la pandémie.

Mais plus personne n’y croit. Déjà parce que l’épidémie n’est pas près de disparaître, et qu’il n’est pas possible de repousser indéfiniment les élections. Ensuite, parce que le gouvernement putschiste est moins légitime que quiconque pour utiliser cet argument, étant entièrement responsable de la catastrophe sanitaire que vit la Bolivie. Enfin, parce qu’il est clair, que la seule vraie raison pourquoi le gouvernement repousse les élections à chaque fois, s’enfonçant toujours plus dans l’illégalité et l’arbitraire, c’est qu’il est sûr qu’il les perdrait. Alors il essaye à chaque fois de retarder l’échéance, de gagner du temps, et d’affaiblir le MAS par des persécutions judiciaires et policières, par d’absurdes et grotesques procédures pénales contre Evo Morales, contre Luis Arce et David Choquehuanca, candidats respectivement à la présidence et à la vice-présidence pour le MAS…pour terrorisme, délit contre la santé et génocide. Rien que ça ! L’idéologie génocidaire des conquistadores ne semble en revanche pas trop les gêner…

Lutte courageuse du peuple bolivien contre le gouvernement illégitime

Mais cette fois, c’en était trop. Les protestations n’avaient jamais cessé depuis le coup d’Etat, mais cette fois la colère du peuple a explosé. Des manifestations massives ont éclaté, suivies, dès le 3 août, d’une grève générale organisée par la COB (Centrale ouvrière bolivienne), les syndicats, le MAS, les mouvements sociaux et les peuples autochtones. Les rues se sont hérissées de barricades et les grandes routes de barrages, qui ne laissaient passer que les ambulances. La principale revendication des manifestants étant le maintien des élections à la date prévue, le 6 septembre.

Aux justes revendications du peuple, le gouvernement a répondu par la violence. La police a été envoyée pour déloger les barrages par la violence. Des bandes armées fascistes ont attaqué les grévistes, avec non seulement la complicité, mais le soutien déclaré de la dictatrice Añez. Arturo Murillo, ministre de l’intérieur du gouvernement de facto a déclaré à CNN le 10 août à propos des grévistes qui tiennent les barrages routiers, que « leur mettre une balle dans la tête serait politiquement correct ». La junte fasciste est bel et bien prête à faire couler le sang pour continuer à usurper le pouvoir. Le gouvernement a également lancé des poursuites pénales contre Evo Morales, Luis Arce, David Choquehuanca et Carlos Huarachi (dirigeant de la COB) pour « terrorisme, génocide et délit contre la santé » (rien que ça !), les accusant de bloquer les ambulances et les camions transportant de l’oxygène pour les hôpitaux (ce qui est faux, les barrages sont ouverts pour les ambulances) et d’être responsables ainsi des morts du COVID (alors que le premier responsable de la catastrophe sanitaire est le gouvernement lui-même). La télévision et la presse bourgeoise ont calomnié sans relâche les manifestants, les dépeignant comme des sauvages ne cherchant qu’à semer le chaos en pleine pandémie. Mais ni la violence, ni la calomnie ne pouvaient briser le mouvement populaire, et des groupes armés, liés au MAS, ont commencé à se former pour répondre comme il se doit à la violence fasciste.

Alors que la situation lui échappait, le gouvernement, pris de peur, a tenté un recul. Il a voulu organiser un « dialogue national ». Mais c’était trop tard. La junte n’avait plus aucune légitimité, ni ne bénéficiait plus d’aucune confiance. Seuls ses partisans participèrent à ce pseudo-dialogue. Le MAS et la COB, et même une partie de la droite, le boycottèrent, exigeant le maintien des élections, sans aucune condition.

Le Tribunal électoral suprême a fixé définitivement les élections au 18 octobre, celles-ci ne pouvant plus être reportées. Mais cela n’a guère apaisé les tensions. Le peuple n’a plus aucune confiance, ni dans le fait que les élections auront bien lieu à la date prévue – des nervis à la solde du gouvernement chercheraient à en forcer encore une fois le report –, ni dans le fait qu’elles seront effectivement libres et transparentes. De fait, la junte a montré qu’elle est prête à tout, et n’a aucun égard pour la loi. Les manifestants ne réclament désormais plus seulement le maintien des élections, mais aussi la destitution d’Añez et de son gouvernement illégitime…


Le peuple bolivien n’a que trop raison de se révolter. Face à un gouvernement qui viole les droits du peuple, l’insurrection est le plus sacré des droits, et le plus indispensable des devoirs. Ce peuple a besoin, et mérite toute notre solidarité, tout notre soutien. Il n’est que trop temps que la clique fasciste qui usurpe le pouvoir en Bolivie et son idéologie putride rejoignent enfin leur vraie place, dans les poubelles de l’histoire – par ailleurs, les responsables du coup d’Etat et des crimes qui s’en sont suivis doivent en répondre devant la justice – et que le peuple bolivien reprenne son destin en main, pour écrire de nouvelles pages de progrès démocratique et social.