07 février 2021

Les luttes de classes en Égypte antique

 


« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes ». L’incipit du Manifeste du Parti communiste est bien connu. On n’en tire pas toujours toutes les conséquences : dès la désagrégation de la commune primitive et la division de la société en classes, la lutte de classes est une dynamique structurante et fondamentale de toute société. Mais si cette dimension est évidente pour l’époque moderne, plus on recule loin dans l’histoire, moins il devient simple d’étudier l’histoire sous cet angle.

 

C’est que, pour l’étude du passé nous avons un biais difficile à surmonter : jusqu’à une époque récente, les classes dominantes possédaient le monopole des moyens de diffusion idéologiques, en particulier de l’expression écrite. Si bien que toutes les sources écrites ou presque dont nous disposons émanent de l’élite, et reflètent son seul point de vue. Mais cela ne constitue qu’une connaissance partielle et partiale de l’histoire. L’historien et théoricien du libéralisme Alexis de Tocqueville s’était déjà rendu compte de ce biais de perspective :

 

Nous croyons très bien connaître la société française de ce temps-là [XVIIIème siècle, ndlr.], parce que nous voyons clairement ce qui brillait à sa surface, que nous possédons jusque dans les détails l’histoire des personnages les plus célèbres qui y ont vécu, et que des critiques ingénieuses ou éloquentes ont achevé de nous rendre familières les œuvres des grands écrivains qui l’ont illustrée. Mais quant à la manière dont se conduisaient les affaires, à la pratique vraie des institutions, à la position exacte des classes vis-à-vis les unes des autres, à la condition et aux sentiments de celles qui ne se faisaient encore ni entendre ni voir, au fond même des opinions et des mœurs, nous n’en avons que des idées confuses et souvent fautives. (Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution)

 

Ce qui est vrai pour le XVIIIème siècle l’est a fortiori pour des temps plus reculés. Nous connaissons les affrontements de classes qui ont ébranlé la République romaine – de la révolte de Spartacus aux nombreuses luttes de la plèbe – mais tous les historiens qui les racontent sont des patriciens. Ce que les plébéiens et les esclaves révoltés eux-mêmes pensaient, ce pour quoi ils luttaient, les changements auxquels ils aspiraient, nous ne le savons guère. Leur vision de l’histoire n’a jamais été mise par écrit. De ce récit unilatéralement patricien vient la mauvaise réputation de la plèbe romaine, persistante jusqu’à une époque récente…

 

Il est toutefois possible de faire parler les sources dont nous disposons. Encore faut-il le souhaiter. Les historiens qui ne sont pas marxistes ne s’intéressent pas forcément à cet aspect. On découvre alors des sociétés moins « archaïques » qu’on ne pourrait le penser, régies par des dynamiques complexes, et où les classes subalternes luttaient – et ce dès les tout premiers temps de la division de la société en classes – pour secouer le joug de l’oppression de classe, et pouvaient combattre pour leur émancipation, avec des idéaux révolutionnaires, et parfois remporter quelques succès, fussent-ils éphémères.

 

La Première période intermédiaire de l’ancienne Égypte, première révolution populaire connue

 

La représentation commune de l’ancienne Égypte est à peu près le contraire de celle d’une société dont le développement fût structuré par ses contradictions internes et l’affrontement entre classes rivales. L’Égypte antique semble plutôt, prima facie, une société quasi-immobile, à la stabilité pratiquement anhistorique ; structurée en castes certes, mais d’une structuration statique plutôt que conflictuelle. Les lettrés issus de l’élite égyptienne ont sans doute aimé présenter ce visage idéalisé là de leur pays. Mais si on y regarde de plus près, la réalité est un peu plus complexe.

 

Unifiée autour de l’an 3'000 avant notre ère, l’Égypte connut alors l’émergence d’une des premières grandes civilisations de l’histoire. Mais cette époque glorieuse – la Période Thinite, suivie de l’Ancien Empire – fut non seulement celle du progrès des arts et des lettres, mais également celle d’un développement continu d’un État monarchique extrêmement centralisé, avec une bureaucratie de plus en plus complexe et tentaculaire. C’est à cette époque que furent édifiées les grandes pyramides.

 

Si ce pouvoir monarchique se justifiait par son rôle d’administrateur d’un système d’irrigation centralisé, sans lequel les rendements agricoles ne pourraient plus être assuré, il concentrait aussi de plus en plus la richesse entre les mains de l’élite dirigeante. Car l’Égypte de ce temps était naturellement une société divisée en classes. La famille royale et l’aristocratie (dont les privilèges venaient de ses fonctions au sein de l’État) au sommet, les scribes (indispensables au fonctionnement de la machine étatique) juste en-dessous, les classes moyennes de villes (sorte de pro-bourgeoisie commerçante) et les artisans spécialisés…et la grande majorité des paysans, soumis à la corvée et à l’impôt en nature pour soutenir toute cette superstructure.

 

Or, les privilèges sans cesse croissants de l’élite, et les dépenses improductives démesurées (sens tout à fait juste de l’adjectif « pharaonique ») – usage immodéré de métaux précieux, de pierres précieuses, de bois (importé), grandes pyramides, tombeaux en pierre pour les dignitaires – n’étaient possibles que par une exploitation de plus en plus lourde de la masse des paysans. En outre, ces dépenses improductives ne pouvaient qu’étouffer le potentiel de progrès économique et de développement des techniques (l’Égypte n’avait pratiquement pas fait de progrès sur ce plan depuis son unification).

 

Le fait est que, vers l’an -2'200, l’Ancien Empire s’effondre, le pouvoir central disparaît de facto, et s’ouvre le temps de troubles appelé la Première période intermédiaire. Les circonstances exactes de cet effondrement son assez mal connues. Parmi les causes possibles on cite généralement une lutte de succession après le trop long règne du dernier pharaon de l’Ancien Empire, Pépy II (94 ans), la montée en puissance des nomarques, les gouverneurs provinciaux, qui auraient fini par s’émanciper du pouvoir central, ainsi que des années de sécheresse, qui ont causé une famine (événement climatique semble-t-il bien attesté). Il y a sans doute du vrai dans toutes ces explications, mais l’essentiel est ailleurs. Cet effondrement devait survenir, tôt ou tard, car le tribut prélevé par les classes dirigeantes et leur superstructure étatique était devenu trop lourd, insoutenable pour la société. Ce qui était normalement insoutenable devenait totalement intolérable en cas de mauvaises récoltes. Et, à la mort de Pépy II, la monarchie fut renversée par une révolution des classes subalternes.

 

Le plus ancien des écrits contre-révolutionnaires

 




Sur cette révolution, nous n’avons pas de sources historiques précises, encore moins de témoignages des révolutionnaires eux-mêmes. Mais elle est attestée du moins par des textes littéraires. La source la plus remarquable est la lamentation d’Ipou-Our, officier du trésor royal, conservée dans un unique manuscrit, datant du Nouvel Empire, mais qui est, semble-t-il, la copie d’un texte contemporain des faits qu’il décrit. Nous vous présentons sans tarder, à défaut d’un écrit révolutionnaire de l’antiquité, le plus ancien (à notre connaissance) texte contre-révolutionnaire conservé :

 

Voyez donc, le visage est blême, ce qu’avaient prédit les ancêtres est atteint ; le pays est affligé de bandes de voleurs, et l’homme doit aller labourer avec un bouclier.

 

Voyez donc, le visage est blême et l’archer est en armes, car le crime est partout ; l’homme d’hier n’existe plus…

 

Voyez donc, le Nil frappe ses rives, et pourtant on ne laboure plus ; chacun dit : “Nous ne savons pas ce qui est arrivé à travers le pays. “

 

Voyez donc, les femmes sont stériles, car on ne conçoit plus ; et Khnoum ne crée plus à cause de l’état du pays.

 

Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales en possède des monceaux…

 

Voyez donc, beaucoup de morts sont jetés au fleuve ; le flot est une tombe, et la Place Pure est maintenant dans le flot.

 

Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous…“

 

Voyez donc, le pays tourne comme le tour du potier ; le voleur possède des richesses…

 

Voyez donc, les hommes sont moins nombreux ; et celui qui met en terre son frère, on le rencontre en tout lieu.

 

Voyez donc, on ne reconnaît plus le fils de l’homme bien-né, car l’enfant de la maîtresse est maintenant l’enfant de la servante.

 

Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés et des Asiatiques sont venus en Égypte…

 

Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : “Ah ! puissions-nous avoir quelque chose à manger. “

 

Voyez donc, ces dames nobles, leurs corps souffrent des guenilles qu’elles portent, et leurs cœurs sont affligés quand on les salue… On ne navigue plus vers Byblos… L’or manque, les matériaux pour tous les travaux également ; ce qui appartenait au palais royal Vie-Force-Santé est pillé. Aussi est-ce chose d’importance quand les gens des Oasis viennent, chargés de leurs offrandes, de leurs nattes, leurs peaux, leurs plantes fraîches, leurs boissons et leurs volailles…

 

Voyez donc, les citoyens d’autrefois sont maintenant penchés au-dessus de la pierre à moudre le grain, ceux qui étaient vêtus du lin le plus fin sont battus avec. Mais ceux qui n’avaient jamais vu la lumière sortent. Celles qui étaient sur le lit de leurs nobles époux, on répète à leur encontre : “Qu’elles passent maintenant la nuit sur une planche ! “ Si l’une dit “La planche chargée de myrrhe est trop pesante pour moi“, alors on la chargera de jarres pleines. Elles ne connaîtront plus le palanquin, et leur sommelier a disparu. Il n’y a pas de remède à cela. Désormais les nobles dames d’antan souffriront comme autrefois souffraient les servantes…

 

Voyez donc, on court et on se bat pour s’approvisionner…

 

Voyez donc, le cœur des animaux pleure aussi, et les troupeaux sont plongés dans les lamentations à cause de l’état du pays…

 

Voyez donc, la puissance étant assurée à tous, l’homme frappe son frère né de sa mère. Mais qu’arrive-t-il ? dit-on…

 

Voyez, en vérité, une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant ; on est tombé assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

 

Voyez, en vérité, celui qui avait été enterré en Faucon divin est maintenant sur une civière, et la pyramide est désormais vide.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour se rebeller contre l’uroeus qui avait pacifié les Deux Terres…

 

Voyez, l’homme riche d’autrefois dort assoiffé maintenant ; mais celui qui auparavant mendiait pour de la lie, a désormais de la bière à profusion.

 

Voyez, ceux qui autrefois possédaient des vêtements de lin sont désormais en guenilles ; celui qui ne pouvait tisser pour lui-même est propriétaire du lin le plus fin.

 

Voyez, celui qui n’avait jamais fabriqué pour lui un bateau, maintenant en possède ; leur ancien possesseur les regarde, ils ne sont plus à lui.

 

Voyez, qui n’avait pas d’ombre, désormais en dispose ; ceux qui en avaient autrefois sont jetés dans la tempête…

 

Voyez, aucune fonction n’est plus à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans son berger.

 

(traduction in : Claire Lalouette, Au royaume d’Égypte, Le temps des rois-dieux, Flammarion, 1995, pp. 156-158)




 

L’historienne Claire Lalouette, du premier volume de l’Histoire de la civilisation pharaonique de laquelle nous tirons le texte que nous avons reproduit ci-dessus, a comme principal défaut méthodologique, à notre sens, de s’identifier pour ainsi dire sans réserve au point de vue des auteurs issus de l’élite égyptienne, qui sont son objet d’étude. Avec des résultats parfois cocasses. Comme de présenter comme une sagesse « humaniste » et « éternelle » ce qui est d’une façon flagrante une idéologie de classe (des conseils dont le sens principal est de savoir rester à sa place dans une société hiérarchisée). Ou comme de décrire comme un plaisir simple et champêtre le petit spectacle organisé par le pharaon Snéfrou pour se divertir : un défilé de barques, toute en bois importé, piloté par de jeunes et jolies servantes, portant des bijoux en pierres précieuses, avec des rames plaquées or, ce sur un lac artificiel…

 

Aussi, elle adopte le même point de vue qu’Ipou-Our, et décrit la révolution survenue à la mort de Pépy II comme une catastrophe, une pure destruction nihiliste de l’ordre social, la rupture du cadre rassurant de l’État pharaonique (était-il en vérité si rassurant pour les paysans écrasés d’impôts ?), et comme un véritable chaos moral. Elle cite le texte d’un autre auteur de ce temps-là, en proie au désespoir, et songeant au suicide comme seule échappatoire aux malheurs du temps. Sans doute des lettrés appartenant à l’élite ont-ils vécu les choses ainsi. Ipou-Our, rappelons-le, était officier du trésor royal. De son point de vue, la fin de son ordre social, de la monarchie qu’il servait, était presque équivalente à la fin du monde. Mais, si on veut étudier l’histoire du point de vue de la lutte des classes et des classes subalternes (perspective qui n’est pas celle de Claire Lalouette), on peut apprendre beaucoup plus de sa lamentation.

 

Une lecture littérale de poème permet de conclure avec une certitude raisonnable un certain nombre de choses sur les troubles sociaux survenus aux débuts de la Première période intermédiaire. Le fait est que la lamentation d’Ipou-Our est si remarquablement évocatrice de la prose contre-révolutionnaire de l’époque moderne – de royalistes de France jusqu’à l’émigration russe blanche – qu’on peut en déduire beaucoup, « en négatif », sur la révolution qu’il déplore.

 

L’Ancien Empire fut renversé par une révolution conduite par des classes subalternes. Les passages « on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison », et « les riches se lamentent, les miséreux dans la dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous… » ne permettent guère une autre interprétation. Il semble que cette révolution fut conduite par les habitants des villes, et ait eu parmi ses objectifs une autonomie locale. Mais cette révolution n’aboutit pas à une société égalitaire, si tant est qu’elle ait jamais eu un tel but. Les anciens possédants, l’aristocratie liée au pouvoir royal, furent expropriés, pour être remplacés par de nouveaux riches. Une proto révolution bourgeoise ? Malheureusement, nous n’en savons pas assez sur les rapports de forces entre classes à cette période, ni sur la structure de classe des pouvoirs révolutionnaires qui ont provisoirement émergé à la chute de l’Ancien Empire, et Ipou-Our se lamente, et n’analyse pas…

 

C’est ce renversement des hiérarchies traditionnelles qui scandalise d’ailleurs par-dessus tout Ipou-Our. Écrivant à une époque où les classes possédantes avaient le monopole de la parole écrite, il peut se permettre une franchise que les réactionnaires de l’ère moderne atténueront avec des mots choisis : que la maîtresse de maison souffre comme souffrait la servante, c’est un scandale ; que la servante avait souffert, c’est dans l’ordre des choses.

 

Ipou-Our parle d’une montée de l’insécurité, ce qui est logique pour une période de troubles civils. Peut-on pour autant en inférer qu’il s’est créé une situation de guerre de tous contre tous, à la Hobbes, comme sa lamentation l’affirme ? On peut en douter, tant c’est un invariant de la pensée réactionnaire à travers les âges de présenter la fin de son ordre social, comme la fin de l’ordre tout court, comme le chaos pur et simple ; déniant par principe aux révolutionnaires la capacité de fonder un ordre alternatif. On sait bien que ce n’est pas le cas…

 

Qu’un frère son retourne contre son frère, c’est le drame si souvent déploré de toutes les guerres civiles. Les invasions étrangères sont également attestées durant cette période. Que les animaux même se lamentent de l’état de la société, c’est là par contre un topos de la rhétorique contre-révolutionnaire, qui élève trop volontiers l’effondrement de son ordre social au rang de catastrophe cosmique.

 

S’agissait-il pour autant d’une catastrophe absolue, telle que la dépeint Ipou-Our, et comme Claire Lalouette semble le penser ? Peut-être pas. La page Wikipédia dédiée à la Première période intermédiaire dit ainsi que ce fut, malgré les apparences, une période de progrès économique. La disparition du pouvoir central rompit la concentration des richesses entre les mains d’une petite élite, et permit sa plus grande diffusion. Ce qui favorisa le développement des villes, dont certaines s’agrandirent même considérablement (ce qui confirmerait l’hypothèse d’une proto-révolution bourgeoise). L’archéologie ne confirme ni l’effondrement démographique, ni la disparition du commerce – les villes commerçantes restèrent dynamiques – dont se plaint Ipou-Our. Simplement, le commerce international n’irriguait plus le palais royal…

 

Ces « gens sans raison » qui renversèrent la monarchie et voulurent « chasser les riches de leur villes » auraient sans doute raconté une autre histoire qu’Ipou-Our, et, on peut le penser, auraient donné une image autrement plus positive de ces temps troublés. Quelles furent leurs motivations ? De quelles idées se réclamaient-ils ? Pour quoi luttaient-ils ? Quels idéaux ils poursuivaient ? Nous ne le saurons, hélas, probablement jamais. Leur version de l’histoire n’a sans doute jamais été mise par écrit, et a disparu dans les sables.

 

Toujours est-il que les révolutionnaires des débuts de la Première période intermédiaire ne parvinrent pas à incarner une alternative crédible à l’ordre antérieur des choses, puisque bientôt nous n’en entendons plus parler. Très vite, l’histoire égyptienne se résumera à une lutte entre plusieurs prétendants locaux, aspirant à rétablir la monarchie unifiée à leur profit. Ce furent finalement les nomarques de Thèbes qui remportèrent cette lutte, devenant les pharaons du Moyen Empire.

 

Cette « restauration » ne fut toutefois pas un retour simpliciter au statu quo ante. La révolution, bien qu’avortée, ne resta pas sans conséquences. Si les nouveaux souverains bridèrent les nomarques, ils laissèrent plus d’autonomie aux villes, et plus de liberté à la classe marchande. Les temps de crise permirent une amélioration des techniques agricoles et de l’outillage, améliorant les rendements, et rendant la superstructure étatique proportionnellement moins lourde.

 

La gabegie des dépenses improductive de l’Ancien Empire fut ramenée à plus de mesure. Si les pharaons du Moyen Empire se font encore bâtir des pyramides, celles-ci sont en briques séchées, seulement recouvertes d’un revêtement de pierre, et de dimensions sensiblement plus modestes que celles de leurs prédécesseurs. Ensuite, les pyramides disparaissent tout à fait.

 

A défaut de bâtir une nouvelle société, la révolution permit au moins à l’ancienne de progresser suffisamment pour pouvoir atteindre une stabilité et une longévité étonnante. Lorsque la formation socio-économique de l’Égypte ancienne finit par disparaître, ce ne fut pas du fait de ses contradictions internes, mais parce que cette stabilité même la rendit incapable de résister efficacement à des puissances rivales, dotées de structures sociales nouvelles, plus dynamiques et plus agressives.

Non à un nouveau vol des rentes ! Non à une nouvelle attaque contre la retraite des femmes !

 



Combien de fois faudra-t-il qu’on vote pour qu’ils comprennent que non ça veut dire non ? Le peuple a clairement refusé la hausse de l’âge de départ à la retraite des femmes. Tout comme il a refusé les tentatives de démantèlement du système de retraites, les attaques contre les prestations.

 

Mais, de la volonté du peuple, la Commission de la sécurité sociale et de la santé du Conseil des États (CSSS-E) n’en a cure. Elle revient à la charge. Le peuple a rejeté la réforme PV 2020 en 2017 ? Qu’est-ce que ça peut bien faire ? La CSSS-E remet une nouvelle mouture de ce projet à l’ouvrage : AVS 21. Cette commission – composée de neuf hommes, et de seulement quatre femmes – souhaite revenir avec pas moins que la disposition la plus décriée de PV 2020 : la hausse de l’âge de départ à la retraite des femmes, à 65 ans (contre 64 aujourd’hui).

 

Ainsi, deux ans après la grève des femmes, alors que l’égalité salariale n’est toujours pas réalisée, qu’un tiers des femmes qui partent à la retraite aujourd’hui n’ont pas de deuxième pilier, que les femmes assument encore aujourd’hui l’essentiel du travail de garde, de soins et d’assistance, mais que ces tâches caractérisant le travail de reproduction sociale ne sont pas prises en compte pour leurs retraites, la CSSS-E ne veut faire rien de moins qu’une réforme de l’AVS sur le dos des femmes !

 

Les services du conseiller fédéral Alain Berset (qui est, paraît-il, un socialiste) ont concocté plusieurs variantes pour compenser quelque peu cette régression : facilitations pour la retraite anticipée, possibilité pour les femmes qui ne gagnent pas plus de 56'880,- par an de partir à la retraite à 64 ans sans réduction des prestations, hausse des prestation pour celles qui ont un bas revenu et choisiraient de travailler jusqu’à 65 ans, voire au-delà…Mesures de compensations qui coûteraient 700 millions. La hausse de l’âge de départ à la retraite à 65 ans, elle, rapporterait 1’4 milliards de francs d’économie par an.

 

C’était pourtant encore trop généreux pour la majorité de droite à la CSSS-E, qui a décidé de restreindre les mesures de compensation, de limiter les possibilités de prendre une retraite anticipée, de façon à limitée le coût des mesures de compensation à 440 millions de francs. Par ailleurs, le Conseil fédéral voulait relever la TVA de 0,7% pour financer l’AVS, ce que la CSSS-E a jugé excessif (ce en quoi elle n’a pas tort, s’agissant d’une taxe fondamentalement antisociale).

 

Cette attaque est inacceptable. Et il ne faut en aucun cas se laisser duper par leur bavardage sur la « nécessité d’assainir l’AVS ». Il est tout à fait possible de financer un système de retraites par répartition garantissant des rentes décentes, si tant est qu’on en ait la volonté politique. Seulement, la droite néolibérale rejette l’État social en son principe. Aussi, à ses yeux, l’AVS ne sera jamais « assainie ». Si elle arrive à imposer la hausse de l’âge de départ à la retraite pour les femmes à 65 ans, elle reviendra à la charge avec une hausse de l’âge de départ à la retraite à 67 ans pour toutes et tous, ensuite avec de nouvelles baisses des rentes, et ainsi de suite, jusqu’à ce que d’un système de sécurité sociale il ne reste plus rien.

 

Non pas que le système des trois piliers soit satisfaisant. Mais, dans cet édifice, c’est le deuxième pilier, véritable usine à gaz, beaucoup plus cher, moins sûr et moins social que l’AVS qui pose problème. Une réforme structurelle est indispensable. Mais la vraie solution est l’intégration du deuxième pilier dans une AVS renforcée, pour avoir enfin un système de retraites populaires, par répartition intégrale, efficace et socialement juste, tel que le prône le Parti du Travail. En aucun cas un nouveau vol des rentes.

 

Pour l’instant, il ne s’agit que d’un projet de la CSSS-E. Le texte n’a pas encore été discuté en plénum du Conseil des États, encore moins par le Conseil national. On ne sait pas encore ce que sera la loi au final, ni si elle trouvera une majorité à l’Assemblée fédérale. Mais ce n’est certainement pas le moment de baisser la garde ! Il faut étouffer ce projet inadmissible dans l’œuf !

 

Un appel urgent, « Pas touche aux rentes des femmes ! », lancé par l’USS, a fait plus de 200,000 signatures en quelques jours. Nous vous invitons à le signer si ce n’est pas encore fait : https://appel.rentes-des-femmes.ch/signer

 

Si l’Assemblée fédérale finit par voter une réforme des retraites sur le dos des femmes, un référendum sera nécessaire. Il faut se préparer pour cette bataille.

Interdiction de se dissimuler le visage – NON à une initiative démagogique !

 



L’initiative fédérale « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage » émane du Comité d’Egerkingen – celui qui a fait aboutir l’initiative pour l’interdiction des minarets – composé de membres de l’UDC et de l’UDF (un parti protestant fondamentaliste d’extrême-droite). Elle vise l’interdiction du voile intégral. Le terme utilisé habituellement par les initiants est « burka » (un voile intégral de couleur bleue, avec un grillage recouvrant les yeux, et porté en Afghanistan), alors que leurs visuels montrent plutôt des femmes vêtues d’un niqab (voile intégral de couleur noire, et sans grillage, porté dans les pays du golfe). Mais, pour les démagogues d’extrême-droite, la rigueur intellectuelle est purement optionnelle, de même que la vérité. En second lieu, cette initiative vise les antifascistes, qui dissimulent leur visage avec un foulard lors des manifestations, brutalement assimilés à la délinquance et au hooliganisme (les fascistes dérangent sans doute beaucoup moins à l’UDC).

 

Le Parti du Travail est fermement opposé à cette initiative. Bien entendu, nous ne saurions être favorables au voile intégral et à ce qu’il représente. Le wahhabisme est une idéologie profondément réactionnaire, une véritable plaie pour le monde musulman. Et cette idéologie doit être combattue. Rappelons toutefois que la dynastie de Saouds fut mise sur le trône par le Royaume-Uni – avec le calcul exprès qu’un régime aussi rétrograde ne saurait passer pour une alternative souhaitable aux yeux peuples arabes qui se sont retrouvés sous mandat britannique. Rappelons que le wahhabisme a été massivement diffusé dans le monde musulman par l’Arabie saoudite avec l’appui des USA – en tant qu’arme idéologique face au socialisme et au nationalisme arabe. Rappelons que les talibans furent soutenus par les USA contre la République démocratique d’Afghanistan. Et qu’encore aujourd’hui les contempteurs habituels de l’islam n’ont aucun scrupule à traiter avec le régime saoudien.

 

Mais le combat contre le wahhabisme ne peut en aucun cas être un combat contre les femmes musulmanes. Et ces messieurs du comité d’Egerkingen – il y a peu de femmes dans les hauts échelons de l’extrême-droite – ne sont en aucun cas qualifiés pour défendre l’émancipation de quelque femme que ce soit. Ils sont d’ailleurs pour le moins tièdes quant aux questions d’égalité, et ce n’est pas peu dire. En matière de fondamentalisme, l’UDF n’a du reste rien à envier aux dignitaires religieux du royaume saoudien.

 

La seule raison pourquoi l’extrême-droite lance cette initiative, c’est pour imposer un débat sur l’islam, présenté comme danger pour une Suisse éternelle, blanche et chrétienne. Leur initiative leur sert à imposer leurs propres problématiques dans le débat public, celles d’une prétendue invasion étrangère, source d’insécurité, de plus ou moins tous les problèmes de la Suisse, et menace pour son identité. Leurs affiches ne parlent nullement de la libération des femmes, mais d’une menace représentée par les musulmans, ou plus simplement par les Arabes.

 

Dans l’idéologie contemporaine d’extrême-droite en Europe, les musulmans sont le bouc-émissaire désigné, la menace existentielle (comme l’étaient les Juifs dans le discours d’extrême-droite d’autrefois). S’il y a si souvent une ressemblance frappante entre les visuels de l’UDC et la propagande fasciste de naguère, ce n’est pas une coïncidence, mais tient à une réelle homologie dans le discours.

 

Cette initiative s’inscrit dans la droite ligne de toutes les initiatives xénophobes de l’UDC, elle est conçue expressément pour stigmatiser les musulmans. Aussi, elle ne peut être soutenue d’un point de vue féministe. La stigmatisation n’a jamais contribué à l’émancipation de personne.

 

En Suisse, une trentaine de femmes porteraient le voile intégral. Les autres sont des touristes issues des pays du golfe. Ce n’est certainement pas cette initiative démagogique qui libérera une seule des femmes en question. Du reste, penser que c’est en légiférant sur la tenue portée par les femmes – qui plus est s’agissant d’un texte écrit par des hommes – que l’on contribue à leur libération est bien étrange. 

 

Contrairement à un absurde lieu commun, l’extrême-droite n’apporte pas de mauvaises réponses à de bonnes questions. Elle vient avec ses réponses xénophobes et réactionnaires préconçues, et cherche à imposer des pseudo-questions bricolées sur mesure (de polémiques sur des faits divers montés en épingle à des fake news éhontées) pour faire passer ses réponses. Car, en imposant les questions, on impose déjà les réponses. Cette initiative s’inscrit dans une démarche de ce type. C’est pourquoi, il faut résolument voter NON.

NON à un passeport numérique délivré par des sociétés privées !

 




Cet objet fédéral – dont l’intitulé exact est « Modification de la loi sur les services d’identification électronique (LSIE) » – suscite moins le débat que l’initiative sur la burka ou l’élection complémentaire au Conseil d’État. Pourtant, il est extrêmement important. Car il ne concerne pas moins que les modalités futures d’identification en ligne pour tout citoyen suisse.

 

Actuellement, nous sommes amenés à faire nombre de démarches en lignes : achats en ligne, ouverture d’un compte, assurances, démarches administratives… Toutes ces démarches exigent de s’identifier, généralement au moyen d’un login et d’un mot de passe. Nous en possédons tous un grand nombre, dispersé un peu partout sur le web. La sécurité de ce modus operandi est aléatoire. Parfois, il nous est demandé de transmettre un scan d’un document d’identité. Mais aucune loi fédérale n’encadre jusque-là ces procédures.

 

Pour remédier à cette situation, l’Assemblée fédérale a voté une modification de la loi sur les services d’identification électronique (LSIE). Le but : créer une sorte de « passeport électronique » – le terme de « passeport » était usuel, avant que la conseillère fédérale Karin Keller-Suter n’essaye de le délégitimer pour désamorcer la polémique née du référendum – individuel, comprenant les données personnelles de chacun (nom, prénom, lieu et date de naissance, sexe, état civil, nationalité(s), photo), permettant de s’identifier pour toute démarche en ligne. La possession de ce « passeport » ne serait pas obligatoire, mais il pourrait vite devenir difficile de s’en passer.

 

Le hic, c’est que ce « passeport » ne serait pas délivré par l’État, mais par des entreprises privées. Un consortium nommé SwissSign (formé de sociétés en mains publiques, comme la Poste, les CFF et Swisscom, d’assurances, dont des assurances maladie, d’UBS, de Crédit Suisse…que des sociétés au-dessus de tout soupçon, on dira) a déjà fait part de son intérêt pour délivrer ledit « passeport ».

 

La procédure de délivrance dudit document fonctionnerait selon une bureaucratie invraisemblable. Lorsqu’un particulier souhaite se procurer le nouveau « passeport », il devrait en faire la demande auprès d’un fournisseur privé, qui transférerait sa demande auprès de la police fédérale. Après vérification que la demande a bien été faite par la personne concernée, la police fédérale transfèrerait ses données au fournisseur, qui pourrait alors délivrer le « passeport électronique ». Il serait bien plus logique, et bien plus simple, que l’État délivre directement ce document…

 

Mais, une fois les données personnelles communiquées, l’État sort de l’équation. A chaque fois que le détenteur de ce « passeport » souhaite l’utiliser, la confirmation de son identité serait du seul ressort de l’entreprise émettrice. La loi prévoit trois niveaux de sécurité différents : « faible », « substantiel » et « élevé ». Il n’est pas encore clair quelle serait la différence de coût (car ce serait, évidemment, payant), ni si ces trois niveaux de sécurité permettraient d’accéder aux mêmes démarches en ligne…

 

C’est le fait que ce « passeport » serait délivré par des entreprises privées qui a motivé le référendum. Et à raison. La privatisation d’une tâche régalienne aussi fondamentale que l’émission de documents d’identité est un scandale absolu. Parce que ces entreprises vont s’enrichir dessus. Mais aussi et surtout parce qu’il y a là un grave danger pour la sécurité de ces données, pour la protection de la vie privée, pour les droits individuels et démocratiques.

 

Alors que l’on se rend compte comme jamais du danger que représente la puissance des multinationales du web, et de l’usage abusif qu’elles font des données personnelles qu’elles récoltent, sous-traiter à un consortium formé de caisses maladie et de banques la délivrance de documents d’identité est totalement inadmissible…

 

Non pas que la police fédérale soit parfaitement digne de confiance bien sûr. Nous n’avons aucunement oublié le scandale des fiches. Mais sous-traiter des compétences régaliennes aux banques et aux assurances serait bien pire : une menace majeure pour les droits individuels et la démocratie.

Non à l’accord de libre-échange avec l’Indonésie


 

Le 7 mars 2021, le peuple suisse devra se prononcer sur l’accord de libre-échange conclu entre l’Indonésie et l’AELE (Association européenne de libre-échange, dont font partie la Suisse, le Liechtenstein, l’Islande et la Norvège). Le Parti du Travail appelle résolument à voter NON, tant par opposition de principe à ce que sont les accords de libre-échange, qu’étant données les conséquences socialement dévastatrices et écocidaires qu’occasionnerait cet accord-là.

 

Les accords de libre-échange, tels qu’ils existent actuellement, entendent cette notion en un sens plus large que celui, classique, du XIXème siècle : suppression des barrières douanières et « laissez-faire » économique. Les accords de libre-échange devraient plutôt être qualifiés d’accords de protection des investissements. Outre la levée de barrières douanières, l’abolition de mesures protectionnistes, l’harmonisation des normes (généralement par le bas), ces accords prévoient des garanties aux entreprises contre tout « retour en arrière » qui pourrait léser leurs intérêts. Ils instituent des tribunaux arbitraux, composés d’avocats d’affaires, auxquels les multinationales n’hésitent pas à recourir contre des États, et gagnent souvent, décourageant, par des indemnités scandaleusement élevées, toute velléité de politiques progressistes qui diminueraient un tant soit peu leurs profits. Ces accords instituent de fait une véritable tyrannie des multinationales. Ils instaurent une logique dévastatrice tant au plan social qu’à celui de l’environnement : mise en concurrence généralisée des travailleurs à l’échelle mondiale, nivellement des salaires et des droits sociaux vers le bas. Il est économiquement irrationnel et écologiquement catastrophique d’importer de très loin des marchandises qu’il serait possible de produire localement, tout cela pour le seul enrichissement d’une infime minorité. Loin de favoriser la « diversité » et la « liberté », le libre-échange détruit au contraire des petites entreprises locales, et conduit à la domination sans partage de quelques monopoles. Le libre-échange détruit l’agriculture paysanne, pour imposer l’agroalimentaire industriel. Et ces accords de libre-échange interdisent toute rupture avec cette voie délétère. Pour empêcher la catastrophe imminente, il est donc indispensable de briser le carcan du libre-échange.

 

Ce sont là les raisons de principe de s’opposer à tout accord de libre-échange. Il y a de toutes aussi bonnes raisons de s’opposer à cet accord-là en particulier. Le slogan le plus connu contre cet accord est « Stop huile de palme ». La monoculture de l’huile de palme – huile végétale la moins chère et la plus utilisée dans l’agroalimentaire industriel – est en effet un désastre tant pour la santé des consommateurs, l’environnement, les droits des travailleurs, les paysans suisses, et les paysans indonésiens. L’accord de libre-échange susmentionné prévoit d’abaisser de près de 35% les tarifs douaniers sur l’huile de palme. Ce qui impliquera une concurrence ruineuse pour les producteurs suisses d’huile de colza. Cela favorisera surtout la poursuite de la déforestation à large échelle. Des centaines de milliers d’hectares de forêts tropicales – et la biodiversité irremplaçable qu’elles abritent – seraient anéanties, pour laisser place à des latifundiae, où des travailleurs triment pour des salaires misérables, dans des conditions déplorables, et où le travail des enfants est fréquent. Les paysans indonésiens sont massivement expulsés de leurs terres, et forcés d’abandonner leur agriculture vivrière pour travailler sur les plantations de palmier à huile. Leurs conditions de vie et leur sécurité alimentaire sont gravement menacées. Les communautés autochtones sont brutalement expulsées de leurs terres ancestrales. Et le prétendu label de durabilité vanté par la bourgeoisie suisse n’est que de la poudre aux yeux…

 

Et il n’y a pas que l’huile de palme. L’Indonésie possède d’immenses richesses minérales, exploitées par des multinationales occidentales de façon scandaleusement non durable, dans des conditions atroces, écocidaires et sans aucun égard pour les populations locales. La plus grande mine d’or au monde se trouve en territoire indonésien, sur l’île de la Nouvelle-Guinée, en Papouasie occidentale. Un territoire occupé par l’Indonésie depuis son indépendance – une occupation coloniale peu connue, et rarement dénoncée – et dont sa clique dirigeante livre les ressources naturelles à un véritable pillage, utilisant sans scrupules les méthodes du temps de la dictature de Suharto contre un peuple qui lutte courageusement pour son autodétermination. Aujourd’hui, ce sont les forêts tropicales de Papouasie occidentale qui sont menacées, ainsi que les peuples autochtones qui y vivent depuis des temps immémoriaux.

 

Pour dire stop à une logique de libre-échange antisociale et écocidaire, pour freiner la méga-machine extractiviste, pour soutenir les paysans de Suisse et d’Indonésie, et par solidarité avec le peuple de Papouasie occidentale, il faut résolument voter NON à cet accord de libre-échange !

OUI à la loi sur l’indemnisation des travailleurs et travailleuses précarisées

 



La loi sur l’indemnisation pour pertes de revenus liée aux mesures de lutte contre le coronavirus, votée par le Grand Conseil le 25 juin 2020, visait à apporter un soutien vitalement nécessaire aux oubliés de la première vague, ces travailleurs précarisés – majoritairement des travailleuses – qui pour une raison ou une autre, passaient entre les mailles du filet social mis en place par la Confédération, et n’étaient éligibles ni au chômage partiel ni à l’assurance pour perte de gains. Principalement des travailleurs indépendants, ou qui n’ont pas cotisé suffisamment longtemps à l’assurance-chômage, ou des travailleurs dépourvus de contrat de travail stable (travail temporaire, contrats atypiques).

 

Pour éviter une catastrophe sociale, le Grand Conseil a voté la création d’un fond de 15 millions, destiné à indemniser les travailleurs en question. Pour pouvoir toucher 4'000,- par mois, pour la période allant du 17 mars au 16 mai – versement unique et non répétable – la condition était de séjourner à Genève depuis mars 2019, d’être en emploi sur la période concernée, de pouvoir attester d’une perte de revenu et de n’avoir touché aucune autre aide.

 

Si nous votons aussi tardivement sur cette loi, c’est à cause du référendum de la honte – le plus infâme jamais lancé à Genève – de l’UDC et du MCG. C’est que, même si les conditions pour toucher cette aide étaient stricte, et qu’il ne s’agissait que d’une mesure ponctuelle, elle n’était pourtant pas conditionnée à la légalité du statut de séjour. Il n’en fallait pas plus à l’extrême-droite pour hurler à la « prime au travail illégal ». Ils récoltèrent des signatures sous des slogans mensongers – prétendant faire signer « contre le travail au noir », plutôt que contre l’aide aux plus précaires – et auraient payé une entreprise pour récolter des signatures à leur place. Voter OUI est une évidence, et une question de justice sociale. Des travailleurs qui ont subi une perte de revenu du fait de la politique sanitaire des autorités doivent pouvoir être indemnisés par ces mêmes autorités. Une indemnisation qui doit être un droit, pas de la charité. La gestion de la pandémie par les autorités a été une gestion de classe, beaucoup plus empressées qu’elles étaient de répondre aux exigences du patronat que des travailleurs. Il est temps de changer cela.

 

Et il n’est que normal que tous les travailleurs puissent être justement indemnisés, qu’ils aient ou pas les bons papiers. Les travailleurs qui n’ont pas de statut de séjour légal sont des travailleurs comme les autres, qui accomplissent un travail indispensable pour notre canton. La meilleure solution face au travail au noir est la légalisation. Quant à la démagogie xénophobe de l’extrême-droite, à quoi conduit-elle, si ce n’est de diviser les travailleurs entre Suisses et étrangers, entre ceux qui ont les bons papiers et ceux qui ne les ont pas, pour au final refuser une indemnisation indispensable à tout le monde, pour le seul bénéfice d’une mince couche de possédants, qui profite du travail au noir et de son exploitation ? Plus que jamais, la solidarité de classe est indispensable aux travailleurs, une solidarité de classe inconditionnelle, qui ne se laisse contaminer par aucune démagogie xénophobe.

 

Par son honteux référendum, l’extrême-droite aura forcé des travailleurs précarisés à attendre des mois avant de pouvoir toucher une indemnisation dont ils avaient vitalement et urgemment besoin. On parle de gens qui n’ont pas d’économies, et pour qui une perte de revenu implique de s’endetter, le risque d’être expulsé de leur logement faute de pouvoir payer leur loyer, de devoir renoncer à se soigner pour des raisons financières. La crise ouverte par la pandémie a révélé une précarité de masse en Suisse, une précarité qui n’a fait que croître. Le nombre de personnes contraintes de faire la queue pour recevoir une aide alimentaire est en hausse constante. Par son scandaleux référendum, l’extrême-droite rappelle qu’elle est le pire ennemi des travailleurs et des classes populaires, et que sa démagogie xénophobe ne vise qu’à s’attaquer à toute redistribution des richesses, même minimale, au seul bénéfice des plus riches dont ces forces défendent en pratique les intérêts. Ce n’est pas un hasard si l’UDC est le parti le plus réticent en Suisse à une politique ambitieuse face à la crise. L’essentiel serait de ne pas creuser trop la dette, quant au reste, il suffit de laisser faire le marché. Que la conséquence en soit une cascade de faillites de PME et une catastrophe sociale garantie, tant pis. A qui profiterait une telle politique, si ce n’est aux monopoles ?

 

Une indemnisation unique et ponctuelle n’est pas une réponse suffisante à l’urgence sociale. Elle est néanmoins indispensable. C’est pourquoi, il faut voter OUI.

23 décembre 2020

Des origines scolastiques de l’économie politique

 


L’économie politique est communément considérée comme une invention moderne, ayant pour origine l’école des physiocrates. Ce n’est pas inexact, si on considère l’économie politique comme une discipline scientifique à part entière, distincte et consciente de sa propre singularité. Mais la pensée économique a des origines plus anciennes. La pensée médiévale, en ce qui la concerne, a encore aujourd’hui souvent mauvaise réputation. « Scolastique » est couramment utilisé comme synonyme de ratiocination stérile. Une telle réputation est toutefois infondée, et certaines des catégories les plus fondamentales de l’économie politique ont leur origine dans la pensée – philosophie, théologie, droit canon – scolastique.

 

En commençant par le concept de « valeur ». Karl Marx remarque dans le Livre I du Capital qu’Aristote avait presque découvert la nature de la valeur, en tant que mesure du temps de travail, mais s’est arrêté à mi-chemin, et finit par dire que si la monnaie sert bien d’équivalent universel permettant d’échanger des marchandises différentes comme si elles étaient équivalentes (alors qu’elles n’ont rien en commun), ce n’est que par convention. Ce qui a empêché Aristote d’aller jusqu’au bout du raisonnement, c’est qu’il vivait dans une société esclavagiste qui reposait précisément sur l’inégalité entre le travail libre et le travail servile, ce qui le rendait incapable de concevoir la notion d’un travail abstrait, exactement équivalent d’un autre.

 

C’est au Moyen Age, première « économie de marché » (dont tous les membres étaient reliés par le marché), que des progrès décisifs dans la pensée économique allaient être accomplis. C’est sous la plume d’Albert le Grand, membre de l’ordre dominicain, philosophe et théologien du XIIIème siècle, évêque de Regensburg, et qui joua un rôle crucial dans l’acculturation du corpus aristotélicien et de ses commentateurs grecs et arabes nouvellement traduits et la renaissance d’une pensée scientifique en Europe, que l’on trouve la première attestation connue du terme de « valeur ».

 

Commentant un passage de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote – « Or c’est vrai aussi dans le cas des autres métiers. Il seraient en effet supprimés depuis longtemps si ce que le producteur produit en quantité et en qualité n’était pas précisément ce dont le bénéficiaire éprouve le besoin en quantité et en qualité. Car ce n’est pas entre deux médecins que se forme une association d’échange, mais entre un médecin et un agriculteur, c’est-à-dire, plus généralement, entre des personnes différentes et qui ne sont pas égales, mais qu’il faut mettre sur un pied d’égalité »* – Albert utilise le concept de « valeur », absent du texte du Stagirite, pour l’expliquer. Par là, il en change le sens : là où pour Aristote il s’agissait d’égaliser des personnes, qui en fait ne sont pas égales, Albert y substitue un rapport entre choses, qui doivent être échangée à valeurs égales.

 

C’est à un auteur un peu postérieur à Albert le Grand, franciscain celui-ci, Pierre de Jean Olivi que reviendra la primauté d’une analyse du concept de valeur, et une tentative de détermination des conditions qui permettent de la fixer. Dans son Traité des contrats, il distingue tout d’abord la valeur intrinsèque d’une chose – un être animé a intrinsèquement plus de valeur qu’un être inanimé, par exemple –, et la valeur qu’elle a pour nous, qui seule constitue sa valeur marchande. Ensuite, s’interrogeant sur quels critères est fixé le juste prix d’une marchandise selon l’évaluation commune, il en cite quatre, d’ailleurs non mutuellement exclusifs, et non clairement hiérarchisés entre eux : (1) la valeur d’usage (l’utilité d’une chose, et l’agrément que nous aurions à la posséder), (3) sa rareté relative (proto théorie de l’offre et de la demande), (2) le labeur, l’industrie et le risque nécessaire à sa production (intuition, mais qui reste confuse, de la valeur-travail), (4) gradation selon l’ordre des offices (le travail d’un chevalier vaut plus que celui d’un roturier). Certes, cela ne fait pas encore une théorie des prix, et en pratique, c’est le consensus de la communauté des marchands qui permet de déterminer le juste prix, mais on ne peut pas nier que nous assistons là à un début remarquable de la pensée économique.

 

Un autre concept fondamental s’il en est, celui de « capital ». On le retrouve pour la première fois sous la plume d’Olivi. Le mot est attesté en Occitan dès le XIIème siècle, mais Olivi est le premier à en faire un concept théorique. Lisons les lignes suivantes : « En outre, de tels marchands exposent leur argent, ainsi que leurs personnes, puis les marchandises achetées par leur argent, à de nombreux risques, et ils ne sont pas certains que les marchandises achetées leur permettrons de retrouver leur capital. Or s’ils n’étaient industrieux dans l’estimation subtile des valeurs des biens, de leurs prix et leurs utilités, ils ne seraient pas aptes à cet office »** . Le concept de capital fait ici son entrée en scène dans la pensée économique. Olivi justifie ici la légitimité qu’ont les marchands à vendre leurs marchandises plus cher qu’ils ne les ont achetées. Il ne s’agit ici que du capital commercial, le capital industriel n’existait pas encore. Mais le concept de capital – en tant qu’argent investi dans une opération commerciale, destiné à engendrer un profit (une sorte de plus-value) au prix du risque – est clairement défini, et distingué de l’argent en tant que simple dépense. D’où la licéité du prêt à intérêt pour une opération commerciale, à distinguer de l’usure, prohibée par l’Eglise. Le risque, d’ailleurs, est un autre concept clé de la pensée économique. En latin « resicum », il s’agit d’un décalque de l’arabe, qui est aussi attesté pour la première fois sous la plume d’Olivi. Son Traité des contrats est intéressant en outre par les pratiques commerciales ayant cours au XIVème siècle qu’il décrit : des pratiques contractuelles et assurantielles extrêmement sophistiquées, et même une sorte de titrisation avant l’heure.

 

C’est un membre de l’ordre franciscain qui est l’auteur du Traité des contrats, avons nous dit. Ce détail n’est sans importance. Prima facie, on ne s’attendrait pas que l’ordre fondé par saint François d’Assise ait contribué à l’émergence de l’économie politique, encore moins à une apologie de l’économie de marché. Et pourtant, justement parce qu’ils étaient des « professionnels de la pauvreté », les franciscains ont cherché à cataloguer précisément les différents mode de posséder. En tant qu’ordre monastique nouveau et urbain, ils étaient en contact étroit avec la bourgeoisie émergente. Aussi ont-ils fini par théoriser et légitimer les pratiques économique de cette nouvelle classe sociale, et à faire l’apologie d’une économie de marché totale comme créatrice de lien social, de réciprocité, de participation des êtres humains à l’œuvre de la création ; et ont même imaginé une sorte d’accession au salut par l’activité économique. Ils ne pensaient sans doute pas qu’ils allaient contribuer par là à une diffusion massive d’une pauvreté parfaitement involontaire…Pierre de Jean Olivi fut à la fois un de ces penseurs du marché, et un défenseur intransigeant de la pauvreté franciscaine. C’est une histoire passionnante, étudiée dans Richesse franciscaine, de Giacomo Todeschini.

 



Il faudrait prendre garde à ne pas commettre l’erreur d’attribuer aux théologiens franciscains une problématique plus moderne que la leur. Ils n’avaient nullement l’intention de fonder une science économique. Leur propos était celui de la théologie morale : déterminer si les pratiques commerciales en usage dans les villes de leurs temps – une époque où le mode de production féodal se transformait rapidement, engendrant ce qui aller devenir le capitalisme – étaient religieusement licites. Un propos qui tient plus de la casuistique, utile pour la confession, que de l’analyse économique à proprement parler. Le but d’Olivi par exemple n’était nullement de construire une théorie des prix, mais simplement de donner des critères pour pouvoir trancher si un prix est abusif ou non.

 

C’est pourtant cette sorte d’économie politique théologienne qui servit d’idéologie légitimant son activité aux yeux de la bourgeoisie naissante, et qui marqua durablement la pensée bourgeoise, même après qu’elle cessa d’être explicitement religieuse. Un sous-texte de nature théologique reste encore explicitement présent chez Adam Smith. La main invisible du marché n’est ainsi pas autre chose qu’une version laïcisée de la divine Providence.

 

L’intérêt de cette préhistoire de la pensée économique moderne n’est pas exclusivement académique. On y retrouve les origines d’un courant de pensée qui se fait aujourd’hui un peu discret mais qui fut longtemps une troisième idéologie majeure entre le libéralisme et le socialisme, et qui est loin d’avoir disparu : la doctrine sociale de l’Eglise ; et son incarnation politique : la démocratie chrétienne.

 

Certes, en choisissant de changer de nom pour devenir « Le Centre », le PDC ne veut plus assumer cette histoire, ni s’embarrasser d’une idéologie que pratiquement plus personne n’y connaît ni ne comprend. Il renonce par là au fondement doctrinal qui donnait un sens à son centrisme pour ne plus conserver qu’une versatilité sans principes. Cela n’implique nullement toutefois que les idées dont ce parti c’est naguère réclamé aient perdu toute influence.

 

Nous espérons en tout cas avoir convaincus nos lecteurs de l’importance de la pensée médiévale dans l’histoire des idées, une importance qui n’est pas uniquement historique.

 

 

*Aristote, Ethique à Nicomaque, traduction et présentation par Richard Bodéüs, GF Flammarion, Paris, 2004, 1133 a 14 sq., p. 248

 

**Pierre de Jean Olivi, Traité des contrats, présentation, édition critique, traduction et commentaire par Sylvain Piron, Les Belles lettres, Paris, 2012, I, 71, p. 139

Il y a 200 ans naissait Friedrich Engels

 


Il y a 200 ans, le 28 novembre 1820, naissait Friedrich Engels, ami et compagnon de lutte de Karl Marx, cofondateur du socialisme scientifique, guide et inspirateur du mouvement ouvrier et communiste international. Né dans une famille de la bourgeoisie industrielle allemande aux convictions politiques conservatrices et aux vues religieuses piétistes, Engels allait rapidement s’émanciper de son milieu pour devenir un des plus grands révolutionnaires de tous les temps.

 

Malheureusement, la situation sanitaire étant ce qu’elle est, il ne nous a pas été possible d’organiser pour cet important bicentenaire un autre hommage que le présent article. C’est bien dommage, tant la pensée et l’action de Friedrich Engels furent et restent encore incontournables, et tant il est trop souvent injustement relégué au second plan. Certes, la modestie d’Engels en est en partie responsable, puisqu’il ne s’est jamais explicitement réclamé que d’un rôle de simple assistant subsidiaire de son illustre ami, et minora de beaucoup son propre apport à leur œuvre commune. Le syntagme de « marxisme-léninisme » a également le défaut de gommer l’apport propre d’Engels, de le reléguer en un second plan implicite. Ou alors, Engels ne se distingue plus de Marx que par sa personnalité, son caractère, alors que son originalité intellectuelle ne transparaît plus.

 

A contrario de cette quasi-identification, c’est devenu une sorte de lieu commun dans le « marxisme occidental » et dans la marxologie bourgeoise de dissocier Engels de Marx, d’en faire un vulgarisateur d’un succédané dogmatisé de la pensée de son illustre ami, si ce n’est un corrupteur du marxisme. Autant dire tout de suite que ce genre d’approche est aberrante, et en dit plus sur l’horizon intellectuel borné de ses auteurs – qui voudraient neutraliser tout ce qu’il y de politiquement révolutionnaire chez Marx, pour en faire un objet d’étude aseptisé pour spécialistes – que sur Engels. Karl Marx et Friedrich Engels furent avant tout des hommes de Parti, et toute tentative de les lire en faisant abstraction de leur motivation principale est vouée au contre-sens total.

 

Toujours est-il que cette double méprise de l’identification et de la dissociation arbitraire a fait qu’Engels n’est guère connu aujourd’hui que comme un second nom sur la couverture d’œuvres communes. Si, depuis la crise de 2008, un regain d’intérêt pour Marx est réel, et que les rayons des librairies qui lui sont consacrés sont conséquents, Engels n’en a presque pas bénéficié. Seules parmi ses œuvres ont été rééditées L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, les Principes du communisme (première esquisse du Manifeste du Parti communiste), et deux volumes d’écrits de jeunesse aux Editions sociales. Cela fait peu.

 

Remarquons que, des deux méprises, celle qui efface quasiment la distinction entre Marx et Engels est la plus compréhensible. Car Marx et Engels travaillaient en collaboration étroite et permanente, échangeant régulièrement des lettres, se consultant mutuellement pour leurs ouvrages en préparations, se faisant lire à l’autre leurs brouillons. Si bien que pratiquement toutes les œuvres individuelles de chacun de ces deux auteurs depuis le début de leur amitié pourraient presque porter également le nom de l’autre sur la couverture. Exception faite bien sûr pour ce qu’Engels écrivit après la mort de Marx ; et encore, il ne fit rien pour se distinguer de son illustre ami, bien au contraire. L’un des plus grands travaux d’Engels fut d’ailleurs l’édition des Livres II et III du Capital. Cela n’empêche pas toutefois qu’Engels n’était pas Marx, ni un clone intellectuel de celui-ci, et qu’il fut un penseur original, ayant des centres d’intérêt théoriques distincts. C’est pourquoi, nous insisterons dans les lignes qui suivent sur l’apport propre et original de Friedrich Engels au socialisme scientifique.

 

Friedrich Engels, philosophe et savant

 



S’il fallait recommander la lecture d’un livre pour le bicentenaire d’Engels – et il n’en a malheureusement pas paru beaucoup – ce serait Friedrich Engels, philosophe et savant de Denis Collin, agrégé en philosophie, publié aux éditions Bréal cette année. Certes, l’auteur n’est pas communiste – mais incontestablement un compagnon de route –, un marxiste au mieux hétérodoxe, et ses jugements sur le socialisme réel et le marxisme soviétique sont hautement contestables. Mais il ne faut pas s’arrêter à cela. Car Denis Collin est avant tout un auteur honnête et un spécialiste compétent de son sujet, et son regard un peu extérieur au marxisme orthodoxe – mais très éloigné aussi du regard d’un penseur bourgeois – a peut-être le mérite de poser les bonnes questions, et de discuter de façon sérieuse les thèses d’Engels, de mettre en évidence l’évolution de sa pensée. Le principal mérite de son livre est, premièrement de traiter d’Engels pour lui-même (ce qui est aussi rare qu’appréciable) – en tant qu’il est distinct de Marx, sans non plus le lui opposer, ou l’en séparer artificiellement – et, deuxièmement, de traiter d’Engels en tant que le philosophe qu’il fut, et de discuter sérieusement ses positions philosophiques. Car, si les œuvres d’Engels furent naguère plus diffusées et lues que celles de nombre de philosophes de profession (et elles le méritent !), on connaît trop souvent moins aujourd’hui qu’il ne fut pas seulement un militant révolutionnaire, mais aussi un grand philosophe et savant, qui a écrit des choses passionnantes et qu’il faut étudier dans des domaines aussi variés que la philosophie, les sciences de la nature, la doctrine révolutionnaire, la stratégie militaire, l’histoire, la sociologie, les langues anciennes…

 

Engels philosophe

 

La répartition des domaines de recherche entre Marx et Engels fut l’inverse de celle qu’elle aurait semblé promise de l’être au début de leur collaboration. Alors qu’Engels avait précédé Marx dans l’étude de l’économie politique, et encouragea son ami à s’engager dans cette voie, il lui laissa aussi bien vite le sujet, n’écrivant bientôt guère dans ce domaine et se contentant d’aider son compagnon de lutte dans ses propres travaux économiques. A l’inverse, si Marx venait de la philosophie, il ne s’y consacra plus guère directement après les années 1840 ; il avait eu l’intention d’écrire un traité de dialectique, mais ne le fit jamais. Ce fut Engels qui coucha sur papier les pages fondatrices de la philosophie du marxisme : le matérialisme dialectique. Précisons que l’expression « matérialisme essentiellement dialectique » figure dans le texte de l’Anti-Dühring, et n’est donc pas une invention soviétique, comme des « déconstructeurs » du marxisme ont pu le prétendre.

 

Deux œuvres doivent en particulier être prises en compte : l’Anti-Dühring (1877), et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888). L’Anti-Dühring, tout d’abord, un classique du marxisme qu’il faudrait absolument rééditer. Prenant la plume face à Eugen Dühring – un professeur d’université aussi prétentieux que médiocre, qui avait adhéré au SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), et essayait d’y substituer ses propres idées, confuses et réformistes, au marxisme – Friedrich Engels écrivit une série d’articles polémiques, plus tard publié sous forme de livre, où il fut amené, pour réfuter le système de Dühring, à y opposer un autre système, le marxisme, pour la première fois exposé sous forme systématique. Qu’il ait été amené à durcir certaines de ses formules dans un esprit de polémique, c’est possible ; que son ouvrage ait donné lieu à contre-sens et des exégèses pas toujours heureuses, sans doute. Cela n’enlève rien à ses mérites, ni à la nécessité qui s’imposait d’un tel exposé systématique du marxisme, indispensable à un Parti qui s’en réclame. Ludwig Feuerbach est un article où, revenant sur les influences philosophiques de jeunesse de Marx et de lui-même, Engels expose sa propre conception de l’histoire de la philosophie, des mérites de la philosophie classique allemande, mais aussi de ce en quoi sa philosophie à lui et à Marx s’en distingue.

 

Qu’est que c’est que la dialectique selon Engels ? Citons sa réponse dans Ludwig Feuerbach : « De ce fait, la dialectique se réduisait à la science des lois générale du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine –, deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu’à présent, également dans la majeure partie de l’histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d’une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au milieu d’une série infinie de hasards apparents ».

 

Les écrits philosophiques d’Engels ont été à la source d’une philosophie marxiste riche et vivante – et, contrairement à ce que Denis Collin semble penser, la philosophie soviétique, loin d’un catéchisme officiel insipide, est une philosophie sérieuse et intéressante – et ont donné lieu à des interprétations variées, des controverses (ce qui est normal en philosophie), mais aussi à des attaques souvent malhonnêtes. Il est en tout cas indispensable de revenir à la source.

 

Dialectique de la nature

 

L’ouvrage connu sous le nom de Dialectique de la nature est un recueil de manuscrits d’Engels, ébauche d’un ouvrage inachevé, et qui fut publié sous ce nom en URSS. Un chapitre en a été publié sous forme d’article du vivant d’Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme

 

Friedrich Engels voulait écrire un essai de philosophie des sciences, sous forme de généralisation des résultats des sciences de son temps, pour montrer que les lois de la dialectique ne sont pas seulement celles de la pensée humaine, mais aussi de la nature, ou plutôt qu’elles sont des lois de la pensée humaine parce qu’elles sont celles de la nature. On a trop souvent fait à cet ouvrage inachevé le reproche absurde de dogmatisme, alors que c’est le contraire qui est vrai. Le progrès des sciences depuis ce temps a généralement donné raison à Engels, et une dialectique de la nature est la philosophie dont nous avons besoin aujourd’hui pour une généralisation pertinente des découvertes parcellaires des différentes sciences.

 

On y trouve également les fondations d’une approche marxiste de l’écologie. Non pas qu’il suffise de s’en tenir aux écrits des classiques du marxisme pour faire face à la crise écologique que nous vivons, mais on peut en tout cas prendre appui sur Engels pour la penser en marxistes. Nous citerons un extrait du rôle du travail dans la transformation du singe en homme :

 

« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération en premier que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu qu’individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d’usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables. Que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées ».

 

Science sociale totale et féminisme marxiste

 

La famille monogame, la propriété privée et l’Etat peuvent nous apparaître – et sont défendues avec acharnement comme telles par l’idéologie bourgeoise – comme des réalités immémoriales, quasi naturelles et transhistoriques. Pourtant, ces institutions ont une histoire, et elle est récente. Guère plus de quelques milliers d’années. Avant, c’est-à-dire plus 90% de l’histoire de l’homo sapiens sapiens, nos ancêtres s’en sont fort bien passés. Il faut savoir d’où ces institutions proviennent, pour ne plus les considérer comme des vérités éternelles, et, éventuellement, pouvoir un jour les dépasser.

 

C’est ce que Friedrich Engels se proposait de faire dans l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, publié pour la première fois en 1884, ce sur la base de sa connaissance de l’Antiquité classique et des acquis les plus récents de la science de son temps. C’est l’une des rares œuvres d’Engels qui ont été récemment rééditées, avons nous dit. Elle le mérite amplement, et il faut la lire. Certes, d’un point de vue scientifique, l’ouvrage d’Engels est dépassé sur certains aspects. Mais ses analyses fondamentales restent justes. Or, aujourd’hui encore, des plaines glacées de l’Arctiques, jusqu’aux îles du Pacifique, en passant par l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, des peuples autochtones subsistent toujours qui vivent sous le régime d’une propriété commune de la terre, et qui luttent tant bien que mal pour défendre leur terre et leur mode de vie face aux forces destructrices du capitalisme et un Etat lointain et hostile. L’ouvrage d’Engels fournit les bases théoriques indispensables pour les comprendre, eux et la formation économico-sociale qui est la leur, pour mieux lutter à leurs côtés contre un ennemi commun.

 

C’est là aussi qu’on trouve les lignes célèbres : « La famille conjugale moderne est fondée sur l’esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme, et la société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes ; et ceci lui donne une autorité souveraine qu’aucun privilège juridique n’a besoin d’appuyer. Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ».

 

On a parfois dit, à tort, que le marxisme aurait été aveugle au caractère spécifique de l’oppression de genre. C’est faux, et il faut lire Engels.

 

Parti prolétarien, révolution et socialisme

 

Il est à peine besoin d’insister là-dessus. Friedrich Engels fut avant tout un homme de Parti, un théoricien du Parti de classe, de la révolution et du socialisme. On trouvera une bonne introduction à cet aspect là de sa pensée, à ceux mentionnés ci-dessus, et à d’autres, dans le livre précité de Denis Collin, mais sa lecture ne remplace pas celle des écrits d’Engels lui-même. Donnons pour finir la parole à Lénine :

 

« Pour apprécier correctement les conceptions de Marx, il faut absolument prendre connaissance des œuvres de son plus proche compagnon et collaborateur, Friedrich Engels »

Une fondation pour l’avenir de l’humanité ?

 

Le quotidien Le Temps a consacré dans son numéro du 18 décembre 2020 un article totalement dénué de distance critique (de la part de ce journal on aurait pu s’attendre à un peu mieux), au Geneva Science and Diplomacy Anticipator (Gesda). Une fondation créée par la Confédération – sous les auspices de l’ancien Conseiller fédéral Didier Burkhalter – composée de scientifiques de pointe, de politiciens et de diplomates de la planète entière, et qui a pour mission « d’identifier les innovations scientifiques de demain et d’en anticiper l’impact sur nos sociétés ».

 

Or le président du Gesda n’est autre que Peter Brabeck-Letmathe, ancien PDG de Nestlé. L’homme qui a déclaré – mais cela, Le Temps n’a pas jugé utile de le rappeler – « les ONG ont un avis extrême quant au problème de l’accès à l’eau. Ils souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci. Il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût. » Conclusion logique : l’eau doit être privatisée, c’est-à-dire vendue aux multinationales pour qu’elles puissent s’enrichir sur cette ressource vitale. Nous pensons inutile de rappeler les désastres sociaux et environnementaux que provoque un tel accaparement d’une ressource vitale par des multinationales, ni d’insister sur le caractère parasitaire et infâme d’un tel business. Nous aurions bien aimé rappeler par contre, si nous en avions la place, les luttes menées par les peuples partout sur la planète contre de tels agissements.

 

Une fondation présidée par un tel homme ne saurait avoir un rapport quelconque, même lointain, avec le bien commun. Il ne s’agit pas non plus simplement d’ « anticipation », de « réflexion ». Rien dans la biographie de M. Brabeck-Letmathe ne le qualifie pour être un homme de réflexion, encore moins un bienfaiter de l’humanité. Un malfaiteur plutôt. Du reste, parmi tout le bavardage apologétique de l’article du Temps, on retrouve facilement l’objectif réel du Gesda, énoncé clairement par M. Brabeck-Letmathe : « Nombre de scientifiques sont très fustrés. Ils font des progrès scientifiques majeurs, mais leurs applications font souvent l’objet de moratoires pour freiner une avancée qui est allée plus vite que l’évolution de la société et des mentalités ».

 

Eh bien, non ! Nous n’avons pas besoin de toujours plus de technologies, et surtout pas n’importe comment, ni n’importe lesquelles. La croissance débridée de la « tech » ne vise pas le progrès humain, mais les profits des entreprises de ce secteur. Certaines de ces technologies sont potentiellement dangereuses, et le principes de précaution doit s’appliquer le cas échéant. Et surtout, la fuite en avant dans le high tech implique une gabegie énergétique et extractiviste (cf. notre éditorial) écologiquement catastrophique. Ce n’est certainement pas l’ancien PDG de Nestlé qui mérite qu’on l’écoute.