19 novembre 2020

La défaite de Donald Trump est une bonne nouvelle, mais…


 


Après plusieurs jours de suspense, Joe Biden est finalement élu président des USA. Il s’en est pourtant fallu de peu pour que Donald Trump ne soit réélu. Le président sortant a tout de même engrangé 47,5% des voix. Son rival gagne avec la marge étroite de 50,5%. Mais, selon le peu démocratique, peu logique et archaïque système électoral en vigueur aux USA, ce n’est pas la majorité du peuple qui décide réellement, et Joe Biden dispose d’une majorité au collège des Grands électeurs.

 

Tout n’est pas fini pour autant. Donald Trump crie à la fraude (sans la moindre preuve), refuse de reconnaître sa défaite et va contester les résultats devant les tribunaux. On se dirige vers une longue bataille judiciaire. Les supporters fanatisés, et parfois armés, de Trump se mobilisent en masse contre ce qu’ils pensent être un « vol » de « leur victoire ». On pourrait remarquer que ce qu’essaye de faire Trump – à savoir un coup d’Etat sur le principe, soit je gagne, soit les élections sont truquées, et alors j’exige leur invalidation – ressemble à s’y méprendre aux méthodes utilisées par les USA pour renverser les gouvernements qui leurs déplaisent, auxquelles les Démocrates ne trouvent rien à redire lorsqu’elles sont appliquées à l’étranger, mais qu’ils trouvent soudain tout à fait déplaisantes lorsqu’elles sont utilisées à leur détriment. Toutefois, il y a fort à parier que les gesticulations du président sortant ne donneront absolument rien. Presque tout le monde a d’ailleurs d’ores et déjà reconnu la victoire de Joe Biden.

 

Une défaite pour la réaction

 

Si le slogan « bonnet blanc, blanc bonnet » aurait été hors de propos pour ces élections, c’est que Trump ne représentait pas simplement la continuité de ses prédécesseurs en tant que fondés de pouvoir des grands monopoles, mais quelque chose de bien pire. Symptôme d’un système capitaliste pourrissant, et pour cette raison ultraréactionnaire, Trump en a grandement amplifié les tendances à la fascisation. Il a durci la politique migratoire xénophobe des USA à un point qui rendrait jaloux Christophe Blocher : mur à la frontière du Mexique, séparation des enfants d’avec leurs parents, enfermement dans des cages, limitation drastique des possibilité de migrer légalement aux USA…Il s’est attaqué aux droits des femmes et des LGBT. Il a flatté les suprémacistes blancs et encouragé la violence armée de groupuscules d’extrême-droite, couvant un embryon de chemises brunes. Il a fait du climatoscepticisme une idéologie d’Etat. Il a mené une politique au service exclusif de sa classe – démantèlement social et cadeaux fiscaux démentiels – n’oubliant pas d’utiliser abusivement sa fonction pour s’enrichir au passage. Par contre, son hypocrite sollicitude envers la classe ouvrière s’est révélée du vent, tout comme ses promesses d’ « assécher le marais » (de la corruption), phénomène qu’il a aggravé de façon éhontée.

 

Et, il importe d’insister là-dessus, Trump n’a nullement été un président « pacifique », encore moins un allié contre les élites (lesquelles exactement ?) ou le Nouvel ordre mondial (quoi que ce syntagme veuille dire). Il est désolant que les délires conspirationnistes du type Qanon aient un écho jusque chez des militants anti-impérialistes. Cette porosité n’illustre que trop bien hélas la confusion idéologique de notre époque, et nous rappelle qu’il ne saurait y avoir de compromis en matière d’idéologie. Trump, certes, n’a pas déclenché de nouvelle guerre, et a promis de retirer les troupes (de zones de conflit estimées non-prioritaires). Mais cela reflète plus l’affaiblissement d’un empire sur le déclin qu’une politique de paix. Par contre, il a soutenu le projet d’annexion, scandaleux et illégal, de la Cisjordanie par Israël, aggravé la guerre économique contre Cuba, contre le Venezuela, contribué au coup d’Etat en Bolivie…Sa politique unilatérale d’ « America First », sa rhétorique incendiaire contre l’Iran, sa stratégie de confrontation à outrance avec la Chine…tout cela ne rappelle que trop bien le Japon impérial qui claquait la porte de la SDN…

 

En outre, il convient de nuancer. La défaite de Donald Trump est toute relative. Certes, il n’est pas réélu, et cela change tout. Mais il a engrangé plus de suffrages qu’en 2016 (il n’avait alors pas non plus obtenu une majorité du peuple, seulement des Grands électeurs). Après quatre ans de mandat, non seulement le trumpisme ne s’est pas effondré, mais sa base sociale s’est même consolidée. S’il n’y avait eu sa gestion calamiteuse de l’épidémie du Covid-19, probablement aurait-il été réélu… Trump a semé abondamment des graines brunes, que sa non-réélection n’empêchera pas de germer.

 

Mais pas une victoire pour la gauche

 

Une opposition, pleinement justifiée, à Donald Trump et à ce qu’il représente, a conduit beaucoup de personnes aux convictions progressistes, aux USA et ailleurs, à souhaiter ardemment la victoire du candidat démocrate, et à se réjouir de sa victoire. Que Trump ne soit pas reconduit est une excellente chose, nous en convenons ; et soutenir Joe Biden face à lui se justifiait, nous n’en disconvenons pas. Parfois, le choix du moindre mal s’impose. Le fait en dit toutefois long sur le verrouillage anti-démocratique que constitue le système présidentiel allié au bipartisme…Toutefois, en choisissant le moindre mal, il importe de ne pas oublier qu’on choisit tout de même un mal.

 

Si une chose est sûre – nonobstant l’absurde propagande trumpiste visant à faire passer son adversaire pour un « socialiste » (mais, pour l’aile droite du Parti républicain, tout ce qui est un peu plus à gauche qu’elle est « socialiste ») – c’est que Joe Biden n’a jamais été un homme de gauche. Kamala Harris n’a jamais été une femme de gauche, d’ailleurs. Durant sa longue carrière politique, Joe Biden a voté pour les démantèlement social, a rédigé même le « Crime Bill » en 1994 – loi ultra-répressive responsable de l’incarcération massive de personnes issues de minorités –, soutenu le « Hyde Amendement » qui interdit l’utilisation de fonds fédéraux pour payer l’avortement…Bref, c’est un néolibéral, dont la conversion à l’antiracisme, au féminisme et à la défense des minorités est ambiguë et tardive. Kamala Harris, en tant que procureure de Californie, a mené une politique pénale très peu progressiste : toujours du côté de la police, prônant une application extrêmement dure de la loi envers la petite criminalité, envoyant massivement des Afro-américains en prison pour un oui ou pour un non, très peu zélée en revanche pour poursuivre la criminalité en col blanc. Elle a en outre des liens personnels plus que cordiaux avec les GAFAM. Elle a même reçu un téléphone de Jeff Bezos pour la féliciter de son élection…C’est dire quels intérêts elle défend réellement.

 

Certes, le candidat Biden a dû, pour avoir les suffrages de l’aile gauche du Parti démocrate, adapter son programme dans le sens de la justice sociale : salaire minimum fédéral de 15 $ de l’heure, congés maladie et familiaux payés, reprise du chantier d’une vraie assurance maladie obligatoire (avec une « option publique » comme alternative possible aux caisses privées), 1'300 $ d’investissements dans les infrastructures à titre de plan de relance, « Green new deal », hausse des impôts pour les plus riches et les grandes entreprises. Reste à voir ce qu’il restera de ces promesses, qui n’engagent que ceux qui les croient. Les Républicains pourraient d’ailleurs conserver une courte majorité au Sénat, et bloquer ainsi les projets de loi trop progressistes de la nouvelle administration. Si Joe Biden a réellement l’intention de tenir ses promesses électorales, et en aura le pouvoir, cela apportera un progrès social très tangible pour les classes populaires. C’est indéniable. Mais cela ne représenterait pas un changement radical non plus.

 

En outre, le progressisme éventuel de l’administration Biden-Harris s’arrêterait aux frontières des USA. La politique étrangère de l’Empire ne changera guère. Tout juste un impérialisme cynique et brutal sera-t-il remplacé par un impérialisme plus « poli » et plus « modéré » (dans la rhétorique). Les peuples qui en subissent l’oppression ne devraient guère sentir la différence. Biden avait d’ailleurs voté pour la guerre contre l’Irak de George W Bush, et activement soutenu toutes les guerres d’Obama. L’impérialisme démocrate est tout aussi belliciste et assassin que l’impérialisme républicain, fût-il récompensé par le prix Nobel de la paix.

 

Joe Biden déclarait dans une interview accordée au journal colombien El Tiempo :

 

« Les politiques de Trump n'ont pas réussi. Les dictateurs sont toujours au pouvoir à Cuba et au Venezuela. La répression des droits et la crise humanitaire ne font qu'empirer. Mon objectif sera de promouvoir et de réaliser la liberté des personnes vivant sous les régimes oppressifs dirigés par Maduro, Ortega et le régime cubain. Je défendrai les valeurs universelles de la démocratie et des droits de l'homme. Et, contrairement à Donald Trump, je protégerai les personnes qui fuient l'oppression de ces dictatures. » Nous pensons que tout autre commentaire est superflu.

 

L’espoir d’un vrai changement ?

 

L’espoir ne peut venir ni du progressisme libéral, encore moins de l’extrême-droite, mais d’une rupture avec cette fausse alternative. Une rupture qui ne peut se faire qu’à gauche. Or, 28 candidats du mouvement des Socialistes démocrates d’Amérique (sur 37) ont été élus au Congrès. Ils y seront sans doute en minorité, mais c’est tout de même une grande avancée.

 

L’idée du socialisme renaît aux USA, surtout dans la jeune génération. La chape de plomb maccarthyste est en train de disparaître. Ce lourd héritage idéologique, toutefois, ainsi que le verrouillage imposé par bipartisme, ont réduit les organisations politiques qui portent cette idéologie à la portion congrue. Des partis se réclamant du socialisme existent aux USA, dont le Parti communiste (CPUSA), mais n’arrivent à avoir des élus qu’à une échelle locale. Le renouveau de l’idée socialiste vient aujourd’hui d’un mouvement structuré à l’aile gauche du Parti démocrate. C’est sans doute un début, mais pour lutter efficacement et imposer une rupture avec le capitalisme, les travailleurs doivent s’organiser dans leur propre parti politique, indépendant de ceux de la bourgeoisie.

Le peuple chilien brise les chaînes de la constitution de Pinochet

 



Le 4 novembre 1970, Salvador Allende était élu président du Chili. Le début de ce qui aurait pu être une expérience de construction du socialisme par la voie pacifique et démocratique, tout en s’appuyant sur les luttes populaires. Trois ans plus tard, le président Allende était renversé par un coup d’Etat réactionnaire, organisé par le commandement militaire chilien, sous les auspices des USA. Commençait alors la longue nuit de la dictature du général Augusto Pinochet.

 

Ce que le grand public connaît moins, c’est que cette dictature assassine fut aussi le premier gouvernement au monde à imposer les recettes empoisonnées du néolibéralisme, des recettes qui ne pouvaient précisément alors, avant la grande vague réactionnaire des années 80-90, être imposées à un peuple que par la contrainte du despotisme. Les grands idéologues du néolibéralisme soutinrent ardemment la dictature de Pinochet. Milton Friedman travailla pour ce régime.

 

Friedrich Von Hayek déclarait dans une interview donnée au journal chilien Mercurio, en 1981 :

 

« Je suis complètement contre les dictatures comme solutions pour le long terme. Mais parfois une dictature peut être nécessaire pour une période de transition. A certains moments, un pays peut éprouver le besoin d’un gouvernement dictatorial. Vous comprenez qu’un dictateur peut régner d’une façon libérale tout comme un démocrate peut régner d’une façon non-libérale. Personnellement je préfère un dictateur libéral à un régime démocratique sans libéralisme... »

 

On se demande pourquoi le PLR, tout acquis à la pensée de Von Hayek et de Friedman, n’est pas fier de se réclamer de ce grand « dictateur libéral »…

 

Avant de quitter le pouvoir et de permettre un « retour à la démocratie », Pinochet imposa à son peuple, en 1980, une constitution qui grave le néolibéralisme dans le marbre, et qui est toujours en vigueur aujourd’hui. Une constitution qui limite drastiquement l’action sociale de l’Etat (pas l’action policière évidemment), et laisse largement entre les mains du privé – qui est, n’en déplaise aux libéraux, plus cher, et beaucoup moins efficace que le public – des domaines comme l’éducation, la santé et les retraites.

 

Sauf que ce ne sera bientôt plus le cas. Ce 25 octobre 2020, le peuple chilien s’est prononcé, à 77,65% des voix, pour une nouvelle constitution. La rédaction de celle-ci sera confiée à une Convention constituante, composée de citoyens élus à cet effet, sur une base paritaire.

 

Ce changement ne fut aucune concédé par la bourgeoisie chilienne. Il fut arraché par le peuple, après des mobilisations de masse durant plusieurs mois, à partir de la grande révolte du 25 octobre 2019, contre le président de droite Sebastian Piñera et sa politique néolibérale, après des décennies de luttes difficiles et courageuses de la classe ouvrière, des peuples autochtones, des femmes, des étudiants…des luttes pour sortir d’un régime néolibéral et extractiviste, qui exploite aussi brutalement l’humain que la nature. La détermination du peuple a pu venir à bout de la répression brutale utilisée par un régime qui est le digne successeur de la dictature de Pinochet : le régime de Piñera n’a en effet pas hésité devant l’usage de la torture, le fait de tirer à balles réelles, ni de tenter de disperser les manifestations avec de la soude caustique.

 

Le peuple chilien a prouvé une nouvelle fois que la lutte vient à bout de toutes les réactions et de toutes les dictatures. L’élection de la Convention constituante ouvre la possibilité d’une rupture avec l’héritage sinistre de Pinochet, de la rédaction d’une constitution démocratique et de progrès social. Ce n’est qu’en restant vigilant, en ne baissant jamais les bras, et ne cessant jamais la lutte que le peuplr pourra être sûr de ne pas être dépossédé de sa victoire.

 

Le peuple chilien a enfoncé un clou dans le cercueil de l’héritage politique de Pinochet avec son vote. C’est un jour véritablement historique, dont la portée ne peut être sous-estimée. Pour enterrer, totalement et définitivement, cet héritage de sinistre mémoire, au Chili et partout sur la planète, il convient également de se débarrasser de celui de ses inspirateurs, les idéologues du néolibéralisme. Et surtout, reprendre l’élan que son coup d’Etat est venu briser : la rupture avec le capitalisme, l’édification du socialisme. Ce n’est que lorsque le capitalisme aura laissé partout place à une nouvelle société socialiste sur la Terre, qu’Augusto Pinochet, Friedrich Von Hayek et Milton Friedman appartiendront définitivement au passé.

De la crise sanitaire à la crise économique

 

Si la pandémie du Covid-19 est loin d’être finie, que nul ne sait quand elle le sera, derrière la crise sanitaire, c’est une autre crise qui se profile, ou plutôt qui est déjà réalité : une crise économique majeure, doublée d’une crise sociale. L’économie mondiale est en récession, plus ou moins accentuée selon les pays, à l’exception notable de la République populaire de Chine.

 

La Suisse est également en récession. Les dégâts ont pu être globalement contenus jusque là, grâce aux mesures prises par la Confédération durant le premier semi-confinement : crédits cautionnés, allocations pour pertes de gain et RHT. Cela n’a pourtant pas suffi pour empêcher une première vague de licenciements. Mais ce n’est qu’un sursis. Beaucoup de PME, dans la restauration, le commerce, le tourisme,...sont à bout, et ne pourraient se permettre de s’endetter davantage. Le monde de la culture est aussi dans une situation dramatique. Le deuxième semi-confinement menace de causer une vague de faillites, avec le désastre social que cela impliquerait.

 

La bourgeoisie, ses associations patronales, ses hommes politiques, ses économistes, sont divisés sur la conduite à adopter face à cette crise. Et, parmi les différentes fractions de la bourgeoisie, c’est l’UDC qui a adopté la ligne néolibérale la plus jusqu’au-boutiste. Guy Parmelin s’est fait la mauvaise volonté incarnée d’aller au-delà des mesures déjà existantes, et notoirement insuffisantes, de soutien aux entreprises empêchées de travailler du fait des mesures sanitaires. Ueli Maurer s’est fait la caricature incarnée du grand argentier près de ses sous, et refusant d’en lâcher davantage que les infimes montants prévus à titre d’aides à fonds perdus pour les cas de rigueur.

 

A qui profiterait concrètement cette approche de laisser-faire et d’austérité ? La réponse n’est pas difficile : aux monopoles, dont la situation financière est assez solide pour résister à la période difficile de la crise, et qui auront beau jeu ensuite de récupérer les parts de marché laissées vacantes par leurs concurrents plus petits et plus faibles, qui auront fait faillite, pour relancer un nouveau cycle d’accumulation du capital. Et parmi ces monopoles, a fortiori ceux qui non seulement n’ont pas à se « restructurer », mais ne se sont jamais si bien porté : les GAFAM, les grandes banques…Ce qui rappelle, pour qui s’en douter, que l’UDC n’est aucunement le parti du « peuple suisse », ni celui des paysans, ni des PME, mais seulement celui des monopoles. Inutile de dire quel drame social impliquerait l’application de cette politique néolibérale. Pour l’UDC, ce sont sans doute de simples dommages collatéraux…

 

Toute la bourgeoisie n’est pas d’accord avec cette ligne jusqu’au-boutiste. Le canton de Vaud a décidé d’un plan de relance devisé à 115 millions de francs. On lit d’intéressants commentaires dans le Temps du 6 novembre à ce sujet. Nils Soguel, vice-directeur de l’Institut de hautes études en administration publique : « Quelle que soit la situation financière du canton, ce n’est de toute manière pas le moment de vouloir lutter contre l’endettement. Il est trop tard, ou trop tôt pour penser à ce problème ». Et Cédric Tille, économiste : « Il faut tout de même éviter de vouloir faire du perfectionnisme helvétique. Si on en fait trop et qu’on s’aperçoit qu’on a soutenu des zombies, on aura gaspillé un peu, mais rien ne sera irrémédiable. Si on déclenche une cascade de faillites, le savoir-faire et l’activité économique sont beaucoup plus difficiles à remettre en marche ». Une partie lucide de la bourgeoisie abandonne l’idéologie néolibérale (du moins, du temps de la crise) et se convertit au keynésianisme. Qu’est-ce que le Parti du Travail pense de cette situation de crise ? Premièrement, et avant toute chose, il faut répondre à l’urgence sociale. Le premier semi-confinement a révélé l’existence d’une pauvreté à grande échelle dans notre pays, pauvreté que la crise a encore aggravé. Le filet social existant est notoirement insuffisant. Un revenu garanti, pour toutes et tous, est indispensable.

 

Deuxièmement, la crise économique n’est pas la simple conséquence de la pandémie, et des mesures prises pour la combattre. Cette crise est une crise structurelle, de suraccumulation du capital. Un plan de relance ne suffira pas à « revenir à la normale ». Un tel plan de relance est néanmoins indispensable, ne serait-ce que pour éviter le désastre sociale de faillites en cascade, avec autant de travailleurs jetés sur le carreau. La « restructuration » par le marché de secteurs « dépassés » doit être refusée, pour des raisons tant sociales qu’économiques. Il n’est certes pas possible, ni raisonnable de maintenir artificiellement en vie des secteurs entiers de l’économie, mais si restructuration il doit y avoir, celle-ci doit être accompagnée, avec des solutions de reconversion sérieuses pour les travailleurs, plutôt que de laisser faire les forces destructrices du marché.

 

Mais les mesures keynésiennes ne sont au mieux que des solutions temporaires. Une relance de l’accumulation du capital se ferait au prix d’une aggravation de l’exploitation des travailleurs, et impliquerait un désastre écologique inégalé. Une sortie de crise, socialement juste et écologiquement durable, suppose selon nous la création massive d’emplois, publics ou coopératifs, socialement et écologiquement utiles. Mais la seule façon de mettre fin aux crises du capitalisme, c’est le socialisme.

Liberté de vote pour la création d’une zone industrielle sur la commune d’Avusy

 



Contrairement à ce que l’intitulé du second objet cantonal en votation le 29 novembre prochain laisserait penser, il ne s’agit pas de changer l’affectation de terrains agricoles, pour y construire quelque chose. L’objet en question est un peu particulier.

 

L’objectif de ce projet de loi est de déclasser trois hectares de zones agricole en zone industrielle, au lieu dit « Sous-Forestal », situé sur le territoire de la commune d’Avusy, à la frontière des communes de Cartigny, Laconnex et Soral. Bien que situé en zone agricole, ce terrain n’est plus utilisé depuis une trentaine d’années pour l’agriculture. Il était exploité comme carrière de sable, jusqu’à son épuisement. Ensuite, le Conseil d’Etat permit à l’entreprise exploitante, la société Sablière du Cannelet SA, de se reconvertir dans le recyclage de déchets de chantier, en lui promettant une légalisation de son activité. Cela aurait impliqué de déclasser le terrain en zone industrielle, ce qui ne fut pas fait jusqu’à présent. L’activité de recyclage se poursuivait donc illégalement, mais était tolérée en pratique. Une majorité du Grand Conseil veut aujourd’hui légaliser cette situation, en déclassant ces trois hectares en zone industrielle.

 

Le projet de loi fut voté par la majorité des partis au Grand Conseil, à l’exception d’Ensemble à Gauche et d’une moitié des Verts. Ce sont les communes concernées qui sont à l’origine du référendum. La droite appelle à voter OUI, et la gauche, majoritairement, à voter NON. Les associations de défense de l’environnement sont divisées sur la question.

 

Il y a des arguments sérieux pour le OUI. La Sablière du Cannelet est responsable du recyclage de 25% des déchets de chantier du canton. Une cinquantaine d’emplois, socialement et écologiquement utiles, sont en jeu. Ils pourraient disparaître si la Sablière du Cannelet devait cesser ses activités. Si l’entreprise devait fermer – à moins que les autorités n’arrivent à lui trouver un nouveau terrain – ces déchets pourraient être exportés en France, pour y être recyclés puis ré-importés à Genève, ce qui constituerait une aberration écologique. Il est impossible de régulariser les activités de l’entreprise sans déclassement en zone industrielle. Alors, même si c’est légalement discutable, il faudrait tout de même le faire au nom du recyclage et de l’emploi. Selon les autorités, il n’existe pas de terrain disponible suffisamment grand dans une zone industrielle existante pour que l’entreprise puisse y déménager.

 

Mais il y a également de sérieux arguments en sens contraire. L’activité de recyclage implique des nuisances (passage de nombreux camions, poussière) et consomme beaucoup d’eau. Surtout, la transformation d’un terrain agricole en carrière, puis en zone de recyclage, s’est faite malgré les habitants, qui ont donc de bonnes raisons d’être mécontents. La politique du fait accompli est détestable. Ce que propose une majorité du Grand Conseil, ce n’est rien moins que la régularisation d’une activité illégale, ce qui est de nature à créer un dangereux précédent, et une incitation au grignotage de la zone agricole. Le Parti du Travail est profondément attaché au maintien de la zone agricole et contre son mitage, pour préserver la nature, et au nom de la souveraineté alimentaire. Les opposants pointent également le fait qu’il existe d’autres entreprises de recyclage dans le canton, qui auraient la capacité de traiter 100% des déchets de chantier, et que la Sablière du Cannelet a refusé de déménager lorsqu’un terrain de rechange lui avait été proposé (il y aurait donc bien des terrains disponibles), préférant poursuivre ses activités dans l’illégalité. Toutefois, en cas de NON, rien ne garantit la renaturation de ces trois hectares, ou leur retour à l’agriculture. Celui-ci prendrait en tout cas du temps. La préservation des emplois n’est pas garantie non plus.

 

L’Assemblée générale du Parti du Travail, qui devait prendre position sur les différents objets soumis en votation le 29 novembre, a estimé que la pesée du pour et du contre n’était pas évidente concernant cet objet. En majorité, elle décida de ne pas prendre position sur la question. Il importe toutefois de signaler que ce point fut débattu en profondeur. Une minorité significative vota pour le NON. En revanche, personne ne se prononça pour le OUI.

Oui à une garantie de l’exercice des droits politiques pour toutes et tous

 


Le premier objet cantonal mis en votation le 29 novembre prochain – intitulé « loi constitutionnelle modifiant la constitution de la République et canton de Genève (Mise en œuvre de l’article 29 de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées – CDPH) » – vise à abroger l’article 48, alinéa 4, de l’actuelle Constitution (introduit par la Constituante, dont le bilan est globalement déplorable). Cet alinéa 4 de l’article 48 permet de suspendre, par décision judiciaire, les droits politiques des personnes estimées « durablement incapables de discernement ». Par « droits politiques », il faut entendre le droit de vote, d’éligibilité, de signer initiatives et référendums. Les personnes qui se sont vues retirer leurs droits politiques conformément à l’article 48, alinéa 4, les récupéreraient. Cela représente un peu plus de 1'200 personnes – soit moins de 0,5% du corps électoral – à qui leurs droits politiques seraient rendus. A noter que les conditions relatives au retrait des droits politiques sont différentes sur le plan fédéral, si bien que l’on en arrive à l’absurde situation qui voit des personnes privées de leurs droits politiques au plan cantonal et communal, mais pouvant les exercer au plan fédéral.

 

Une majorité du Grand Conseil décida d’abolir cette disposition, pour mettre fin à une discrimination injustifiée, mais aussi pour se mettre en conformité avec le droit international. Une minorité du Grand Conseil, formée de l’UDC et d’une partie du PLR, s’y opposa. S’agissant d’une modification de la Constitution, l’approbation par le peuple est obligatoire. Seuls l’UDC et les Jeunes Libéraux-Radicaux appellent à voter NON. Le PLR s’abstient. Tous les autres partis politiques appellent à voter OUI.

 

Le Parti du Travail appelle résolument à voter OUI. Pour une question de principe tout d’abord. Les droits politiques se doivent en effet d’être inaliénables. De ce fait, leur exercice doit être garanti, sans conditions. Si certains se voient privés de leurs droits, sans raison absolument impérative, qui plus est s’il y a comme un parfum d’arbitraire autour de cette privation, alors ces droits ne sont plus vraiment inaliénables, et leur négation pour certains peut être le début de leur négation pour tous.

 

Ensuite, pour mettre fin à une discrimination, aussi injuste qu’injustifiée. Les quelques 1'200 personnes privées actuellement de leurs droits politiques d’après l’article 48, alinéa 4, de l’actuelle Constitution, présentent des profils très divers : un millier sous curatelle, personnes ayant un handicap mental, des troubles psychiques, des personnes âgées, personnes souffrant d’addictions, ou bien ayant besoin d’assistance dans leur vie quotidienne.

 

Selon quels critères se sont-elles vu retirer leurs droits politiques par décision de justice ? Pourquoi certaines personnes et non d’autres ont-elles fait l’objet d’une telle procédure ? Ce n’est pas clairement défini, et la décision a tout pour être arbitraire. Elle semble en outre souvent découler d’un préjugé défavorable envers les personnes handicapées, tant il est vrai que nombre des personnes concernées sont tout à fait capables de se former une opinion éclairée, et avoir un avis cohérent sur les affaires de la Cité. Ce n’est pas parce qu’une personne n’est pas capable de gérer toute seule ses affaires privées qu’elle ses droits politiques doivent lui être retirés. En outre, les personnes handicapées sont aujourd’hui trop souvent infantilisées par notre société – plus rétrograde qu’elle ne voudrait le croire – qui échoue à traiter trop de ses membres dans le respect de leur dignité.

 

Les arguments des opposants à cette mesure en faveur de l’égalité sont profondément rétrogrades. Ils défendent l’héritage déplorable de la Constituante et son travail calamiteux. Soit, c’est leur droit. Plus grave, ils s’opposent à ce que des personnes « durablement incapables de discernement » puissent exercer leurs droits politiques, car, soi-disant, elles n’en seraient pas capables, et ce seraient leurs proches qui décideraient de facto à leur place. Ce type d’argument ne rappelle que trop celui que leurs ancêtres spirituels avaient en leur temps opposé au droit de vote des femmes…Il n’est que tristement symptomatique qu’un parti d’extrême-droite s’oppose une nouvelle fois aux droits des personnes handicapées. Malheureusement, l’histoire n’apprendra jamais rien à ces gens…Le PLR, parti se voulant sans doute éclairé, se révèle aussi particulièrement perméable aux pires idées réactionnaires…

 

Parce que les droits politiques sont inaliénables, pour mettre fin à une discrimination injustifiée, Nous vous appelons à voter OUI !

Oui à l’interdiction du financement des producteurs de matériel de guerre

 


Lancée par le GSsA, cette initiative vise à interdire à la Banque nationale suisse (BNS), aux fondations et aux caisses de retraite de financer les producteurs de matériel de guerre. Par « producteurs de matériel de guerre », il faut entendre les entreprises dont plus de 5% du chiffre d’affaire annuel provient de la production de matériel de guerre (les équipements de déminage humanitaire, les armes de chasse et de sports, ainsi que les munitions correspondantes, n’étant pas considérés comme du matériel de guerre). Par « financement », il faut entendre l’octroi d’un prêt, d’une donation, ou d’un avantage financier équivalent ; la prise de participation et l’achat de titre émis par un producteur de matériel de guerre ; ou encore l’acquisition de produits financiers qui contiennent des titres émis par des producteurs de matériel de guerre.

 

Si l’initiative devait passer, les acteurs financiers tels que les banques privées, les fonds de placement, etc., auraient toujours le droit à se livrer à toutes ces activités. La Confédération serait tout de même obligée de s’engager, au plan national et international, pour étendre cette interdiction aux banques et aux compagnies d’assurance. De là à s’attendre à ce qu’elle le fasse concrètement, et qu’elle y mette du cœur…

 

C’en était trop pour la droite, la majorité à l’Assemblée fédérale, et le Conseil fédéral, qui combattent avec virulence une initiative « néfaste pour l’économie », nuisant à la « compétitivité de la place financière suisse », « ruineuse pour nos PME ». En outre, ce serait – scandale suprême ! – une façon détournée d’affaiblir l’armée suisse, en s’en prenant au financement de ses fournisseurs de matériel d’armement. Ce n’est pourtant pas forcément une raison d’être contre cette initiative…

 

On reconnaît bien là les « valeurs » de la droite…le profit d’abord et à tout prix ; pour les vies humaines, tant pis ! Remarquons que nous parlons de chiffres considérables. Des institutions financières suisses financent, à hauteur de 15,3 milliards de $, des entreprises d’armements. La BNS à elle seule investit plus de 2 milliards de $ dans des producteurs de matériel de guerre (dont 1,5 milliards de $ dans des entreprises productrices d’armes nucléaires). Des sommes considérables, qui financent des entreprises internationales de l’armement, dont les armes sont utilisées dans les conflits armés un peu partout. L’argent suisse tue.

 

Il est choquant que l’argent de nos retraites soit investi dans des producteurs d’armes, et anormal que le peuple n’ait pas son mot à dire là-dessus.

 

Surtout qu’il s’agit d’un investissement qui n’est absolument pas nécessaire. Certains agents financiers en Suisse excluent d’ores et déjà les investissements dans les entreprises d’armement, et ne s’en portent pas plus mal. Des caisses de pension choisissent d’ores et déjà de ne recourir qu’à des placements durables, excluant notamment l’armement, et ont des rendements équivalents, voire supérieurs à ceux des caisses qui ne le font pas. La BNS n’a nul besoin d’investir dans l’armement. Les banques et les assureurs trouveront bien d’autres champs d’investissements que les marchands de canons.

 

Les opposants ont un argument un peu plus persuasif que le cynisme pur et simple. C’est que, disent-ils, la définition de « producteurs de matériel de guerre » de l’initiative serait floue et arbitraire, et qu’énormément de PME suisses tomberaient sous cette définition : toutes celles qui produisent à peu près n’importe quel matériel utilisé par l’armée, ainsi que tous les fournisseurs desdits producteurs. Pour résumer, pas seulement les producteurs de chars d’assaut, mais plein d’entreprises de métallurgie, d’électronique…qui fournissent les producteurs de chars d’assaut. L’argument serait plausible, s’il n’était pas fallacieux. Dans l’ordonnance sur le matériel de guerre, la notion de « matériel de guerre » est très précisément définie. Et la très grande partie du matériel utilisé par l’armée n’est pas classée dans cette liste. Les Pilatus par exemple, même si on peut leur ajouter des armements, ne sont pas classés comme du matériel de guerre…C’est dire si l’argument tombe à l’eau.

 

Il ne faut pourtant pas se faire d’illusions. Il n’y aura pas de capitalisme pacifique, pas plus que vert ou durable. Comme l’a dit Jean Jaurès, « le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée l’orage ». Cette initiative ne constitue qu’un premier pas, modeste – c’est interdire totalement le financement (pas seulement pour les entités publiques) et l’exportation de matériel de guerre qu’il aurait fallu – mais un premier pas bien réel vers une économie de paix, et pour la paix dans le monde. C’est pourquoi nous la soutenons.

Oui à l’initiative pour des multinationales responsables


 

L’initiative « Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement », lancée par une coalition d’ONG, vise à ce que les entreprises ayant leur siège, leur administration centrale ou leur établissement principal en Suisse respectent les droits humains et l’environnement aussi à l’étranger. Par « droits humains » et « environnement », il faut entendre les droits et normes internationalement reconnus, inscrits dans des conventions que la plupart des pays du monde, dont la Suisse, ont signées. Elles devraient non seulement respecter elles-mêmes ces droits et normes, mais également veiller à leur respect par les entreprises qu’elles contrôles, que ce soit juridiquement (leurs filiales), ou de fait (un contrôle effectif grâce au pouvoir économique, même si l’entreprise contrôlée est juridiquement indépendante). Les entreprises seraient en outre tenues de faire preuve d’une « diligence raisonnable » : examiner les répercussions effectives et potentielles de leurs activités sur les droits humains et l’environnement, prévenir toute violation, mettre fin aux violations existantes, rendre compte des mesures prises. Ce devoir de diligence raisonnable s’appliquerait à toutes leurs relations d’affaire, proportionnellement aux risques encourus en matière de violation desdits droits et normes. Les entreprises seraient responsables des dommages et violations commises par elles, ou par les sociétés qu’elles contrôlent, et seraient passibles de poursuites au civil, devant les tribunaux suisses, par les victimes de leurs agissements à l’étranger. Elles devraient le cas échéant verser des dédommagements, à moins qu’elles n’arrivent à prouver qu’elles ont fait preuve de diligence raisonnable, ou qu’elles n’auraient pas pu empêcher le dommage.

 

Cette initiative est soutenue par toute la gauche et les syndicats bien sûr, mais aussi par les églises, et même une partie, minoritaire mais importante, de la droite, et une fraction du patronat. Elle est en revanche combattue par l’Assemblée fédérale, par une majorité de la droite, et par la plupart des organisations patronales.

 

Mensonges et démagogie des opposants

 

Ce que cette initiative demande – que les entreprises suisses respectent les droits humains et l’environnement aussi à l’étranger – semblerait relever de l’évidence, voire de la décence élémentaire. C’est pourquoi sans doute elle rencontre autant de succès. Les drapeaux oranges sont nombreux sur les balcons de notre pays. Les milieux patronaux habituels pourtant la combattent, et ne manquent pas d’arguments pour ce faire, dont certains semblent prima facie non dénués de plausibilité. Examinons cela.

 

Ils affirment premièrement que, en permettant à des victimes étrangères de poursuivre des entreprises devant des tribunaux suisses, on imposerait une application extraterritoriale du droit de notre pays, ce qui serait en outre peu respectueux des institutions des pays concernés. Cet argument mérite d’être balayé sans autre forme de procès : il n’y a pas d’extra-territorialité, le droit appliqué serait le droit international, dont et la Suisse et quasiment tous les pays du monde (hormis les USA, qui ne signent quasiment aucune convention internationale, pour qu’aucun droit ne soit au-dessus du leur). Faire une sorte de parallèle implicite entre l’application du droit international et les mesures extraterritoriales scandaleuses et illégales (tel le blocus de Cuba par les USA) est démagogique et honteux.

 

Les opposants prétendent que cette initiative renverserait le fardeau de la preuve, rendant les entreprises coupables d’office, à moins qu’elles n’arrivent à prouver qu’elles ont fait preuve de diligence raisonnable. Evidemment, personne de sensé ne souhaiterait rétablir la procédure à charge, typique de la sainte Inquisition. Sauf que c’est faux. Il n’y a aucune inversion du fardeau de la preuve, puisque ce serait au plaignant de prouver qu’il a subi un dommage, et que l’entreprise qu’il poursuit est bien responsable du dommage en question.

 

Ils affirment encore que les partisans mentiraient en affirmant que l’initiative cible spécifiquement les multinationales, alors qu’elle s’applique à toutes les entreprises, et poserait d’inextricables problèmes, imposerait une tâche écrasante aux PME. Cette propagande est si typique des représentants du patronat suisse. Dès que quoi que ce soit menace leurs intérêts à eux, ils se font les défenseurs des PME. Et ce généralement de mauvaise foi. En outre, ce qui ruine avant tout les petites entreprises, c’est la concurrence du grand capital. En l’occurrence, l’argument est mensonger. Il est textuellement spécifié dans l’initiative que « le législateur tient compte des besoins des petites et moyennes entreprises qui ne présentent de tels risques que dans une moindre mesure ». Les PME qui seraient tout de même visées par l’initiative, c’est celles qui sont actives dans des domaines « à risque », comme le commerce des métaux précieux …activité souvent sulfureuse, et parfois criminelle. Il n’est que normal que ces PME là doivent répondre le cas échéant de leurs méfaits.

 

Et, bien entendu, l’inévitable argument de la peur. Vous comprenez, si l’initiative devait passer, des entreprises quitteraient en masse la Suisse (même si nombre d’entreprises concernées ont assuré du contraire …Cet argument se réduit à ceci : le peuple souverain ne devrait pas se sentir en droit de décider, fût-ce pour de bonnes raisons, quelque chose qui déplairait aux multinationales, sous peine de subir leur colère. Cela signifierait que ce n’est pas le peuple qui décide, mais les multinationales. En un mot, que la Suisse n’est pas une démocratie, mais une oligarchie. Certes, c’est ainsi que les choses fonctionnent sous le capitalisme. C’est une raison pour rompre avec ce système, pas pour s’incliner devant les moindres désidérata de l’oligarchie.

 

On en vient à leur vraie raison : cette initiative, en posant des contraintes aux entreprises, serait désavantageuse pour elles. Plus clairement dit, elle nuirait à leurs profits. Les milieux patronaux, et leurs relais politiques, défendent donc leur droit à continuer à bafouer allègrement les droits humains et l’environnement, pour leur seul enrichissement. C’est un de ces combats, égoïstes et cyniques, qui définissent la classe bourgeoise pour ce qu’elle est essentiellement.

 

La palme de l’indignité revient à la conseillère nationale vert’libérale Isabelle Chevalley, qui est venue, le plus sérieusement du monde en conférence de presse, vêtue d’une tenue africaine et une houe à la main, expliquer que l’initiative serait « néocolonialiste », et que, en faisant partir les multinationales suisses, elles aggraverait la pauvreté en Afrique. On peut se demander quelle est la prochaine étape dans l’abjection : venir en tenue d’Indien d’Amazonie pour défendre la déforestation encouragée par Jair Bolsonaro ? Un keffieh pour défendre la colonisation israélienne ?

 

Un contre-projet alibi

 

Personne n’assume de ne défendre cyniquement que ses profits à tout prix. Les opposants disent ainsi qu’ils sont, eux aussi, pour le respect des droits humains et de l’environnement, et que, pour cette raison, ils soutiennent le contre-projet indirect voté par l’Assemblée fédérale, et qui entrerait en vigueur si l’initiative devait être refusée. Mais que prévoit ce contre-projet ? L’obligation pour les grandes entreprises – et pour toutes les entreprises dans les domaines « à risque » – de faire preuve de diligence, et de rendre compte publiquement de leurs efforts pour respecter les droits humains et l’environnement. Elles risqueraient jusqu’à 100'000,- d’amende si elles ne le font pas. Mais cela n’ouvre aucune possibilité pour leurs victimes de les poursuivre. En clair : le parlement imposerait aux entreprises de se livrer à une opération de relations publiques. Beaucoup le font déjà. Les effets sur le terrain sont inexistants, ou à peu de choses près.

 

Une initiative indispensable

 

Cette initiative est indispensable. C’est même la moindre des choses. Les méfaits des multinationales établies en Suisse sont bien connus et innombrables : non-respect des normes environnementales, usage de technologies dépassées dans un but de rentabilité au prix de pollutions massives et endémiques, rivières polluées, régions entières contaminées, collaboration avec des sous-traitants qui pratiquent des conditions de travail proches de l’esclavage et n’hésitent pas à exploiter des enfants, assassinats de syndicalistes…

 

Il est indispensable que les victimes de tels agissements puissent poursuivre ces entreprises en Suisse même. Il ne s’agit nullement de mépris pour les institutions des pays pauvres. Seulement il faut être conscient qu’un Etat de droit n’existe pas forcément dans tous ces pays ; et que le rapport de force entre des multinationales et les pays pauvres est tellement inégal que la justice ne s’y risquerait pas à trancher en leur défaveur. N’en déplaise à Isabelle Chevalley, ce sont les pratiques des multinationales qui sont néocolonialistes, certainement pas une initiative qui veut y mettre fin.

 

Une initiative à portée limitée

 

Notre OUI à l’initiative, bien que sans restrictions, reste toutefois critique. C’est le spectre large des soutiens à cette initiative, en fait, qui, s’il en fait le succès, constitue aussi un bon indice de la limitation de sa portée. Une initiative soutenue par une partie notable de la droite, et même par une fraction du patronat, ne saurait être très radicale, encore moins tendanciellement anticapitaliste. Certains de ses partisans sèment l’illusion, de nature réformiste, qu’il suffirait que les multinationales dussent rendre des comptes devant des tribunaux suisses de leurs méfaits partout dans le monde pour qu’elles deviennent respectueuses des droits humains et de l’environnement. Ces droits et ces normes ne sont même pas toujours respectés en Suisse. Il serait parfaitement illusoire de rêver à ce que les ogres capitalistes que sont les multinationales deviennent un jour respectueuses de droits humains et de l’environnement. Cela irait à l’encontre de leur seule finalité : le profit maximum à tout prix. Mais, si l’initiative passe, elle nous offrirait au moins un moyen de lutte supplémentaire, et un instrument de solidarité concrète avec les peuples de la planète. Le combat internationaliste pourrait aussi être mené devant les tribunaux. C’est pourquoi nous appelons à voter OUI.

Submergés par la deuxième vague ?




Qu’il paraît loin le temps où, avec la fin du premier semi-confinement, beaucoup se disaient naïvement que c’en était fini du coronavirus. Actuellement, c’est une deuxième vague qui nous submerge.


En Suisse, la situation est grave. Genève est même la région la plus touchée d’Europe. Les HUG sont pratiquement à bout de leurs capacités. La réaction des autorités n’a guère brillé par sa célérité. Il a fallu attendre que tous les chiffres soient au rouge pour que certains cantons réinstaurent un semi-confinement, et encore, très partiel par rapport à ce que nous avions connu ce printemps. Nous avons plutôt assisté à  une véritable cacophonie entre les mesures prises par la Confédération et les différents cantons, l’incohérence et le manque de clarté dans les déclarations, une multiplication des conférences de presse où les autorités n’avaient rien ou presque à dire…

Le semi-confinement, de retour à Genève, a forcé le Parti du Travail à limiter ses activités et à renoncer aux événements publics et aux réunions en présentiel. Mais notre Parti n’est pas en sommeil pour autant, ni ne cesse la lutte. Ce journal en est une preuve. Nos instances continuent également à se réunir et à travailler, par visioconférence étant données les circonstances.

Parmi les activités qu’il a fallu mettre en pause, la récolte de signatures n’en fait malheureusement pas partie. Malheureusement, car, malgré la gravité de la situation, les autorités, fédérales et cantonales, n’ont pas suspendu les délais référendaires (malgré le semi-confinement). Ce qui nous oblige, vu que le délai est court et qu’il continue de courir, de tenter de récolter des signatures dans les conditions que vous voyez sur la photo…Evidemment, il n’est pas possible d’en faire beaucoup ainsi…L’exercice des droits démocratiques est gravement compromis par cette incurie des autorités. C’est pourquoi, nous exigeons que les délais référendaires soient suspendus le temps que le semi-confinement durera. Il en va de la crédibilité de la démocratie dans notre pays.


Cette situation a tout pour être déprimante. Personne ne sait quand cette pandémie va finir, et on ne comprend toujours pas tout sur ses mécanismes. Tout le monde commence à en avoir marre, et c’est bien normal. On peut à raison critiquer la politique sanitaire des autorités, ses incohérences et ses cafouillages. On peut aussi critiquer son manque de résolution : s’il y a au moins une leçon à tirer de la première vague, c’est que seul le confinement a permis de contenir l’épidémie, et que qui ne veut pas instaurer de confinement…finira par le faire, lorsque la situation sera devenue réellement catastrophique. Mais nous comprenons également que la question posée par ce virus n’est pas simple, et qu’il n’est pas non plus possible de maintenir un confinement indéfiniment…S’il y a une critique à faire qui est selon nous décisive, c’est que l’hôpital ne serait pas aussi submergé, s’il n’avait fait l’objet d’années de mesures d’économies, imposées d’après un absurde dogme néolibéral visant à le faire fonctionner comme s’il était une entreprise privée, tournant à flux tendu. On voit aujourd’hui le résultat…


Et derrière la crise sanitaire, c’est la crise économique qui se profile. Là, on peut et on doit critiquer beaucoup plus résolument la politique des autorités. Certains reprochent aux autorités leurs mesures de semi-confinement, qui condamneraient beaucoup d’entreprises à la faillite, et des milliers de personnes au chômage. Certes, le problème est réel. Mais est-il dû aux mesures sanitaires, ou bien au néolibéralisme d’un Conseil fédéral, qui prévoit, à titre de plan d’aide aux entreprises mises dans l’impossibilité de travailler du fait des restrictions, en tout et pour tout…200 millions. Soit…30 fois moins que pour des avions de combat totalement inutiles ! Pierre Maudet veut faire campagne pour sa propre réélection sur le thème de la crise économique, à ce qu’il dit. Gageons que ce ne sont pas les solutions d’un magistrat qui serait toujours au PLR s’il n’en avait pas été exclu qui sont les bonnes. On ne résout pas un problème avec le mode de pensée qui y a conduit.

15 octobre 2020

La science-fiction soviétique : pour appréhender les perspectives de l’avenir

 


La propagande anticommuniste aura habitué trop de gens à imaginer le socialisme réel comme gris et morne, n’ayant pour débat public qu’une propagande stéréotypée et monotone, et pour art qu’un inintéressant reflet du discours du Parti. Faut-il insister que cette image est aussi fausse que grotesque ? L’idéologie marxiste-léniniste y avait une place importante bien sûr, et à raison. La propagande du Parti avait un grand rôle, et tendait à prendre un caractère quelque peu formel et routinier vers la fin. Mais dans notre société capitaliste l’idéologie bourgeoise est également omniprésente, et n’est pas là éclairer la voie vers la construction d’un avenir meilleur, ne servant qu’à la justification du maintien d’un ordre oppressif devenu archaïque. Toutes les vérités n’y sont pas non plus bonnes à dire. En URSS, en revanche, les publications, y compris celle du Parti, étaient généralement intéressantes. Elles le restent d’ailleurs de nos jours. Le débat public n’y était pas non plus inexistant, et passait notamment au travers de sa production artistique, considérable par sa diversité que par sa qualité.

 

Parmi cette production artistique, la science-fiction tient une place tout à fait honorable. Malgré des connaissances scientifiques parfois un peu datées, la science-fiction soviétique, différente de celle à laquelle nous sommes habitués, est souvent remarquable. Il s’agit d’un genre sérieux, non d’un simple divertissement. Quel genre, en effet, convient mieux pour envisager l’avenir, ses opportunités comme ses menaces ? La science-fiction soviétique représente un très vaste sujet. Il faudrait prendre en compte un corpus considérable d’œuvres littéraires et cinématographiques, utopiques, dystopiques, ou post-apocalyptiques. Pour le présent article, nous nous limiterons à un échantillon de trois œuvres, particulièrement intéressantes et répondant à des préoccupations qui n’ont rien perdu de leur actualité : deux livres (traduits en français), et un film.

 

Anticipation du communisme

 



Le socialisme n’est, selon les fondateurs du marxisme, pas un mode de production ayant en lui-même sa propre fin, mais une phase de transition entre le capitalisme, dernière forme d’organisation de la société basée sur la division en classes, et le communisme, sortie de l’humanité de sa préhistoire, et saut du règne de la nécessité vers celui de la liberté. Mais il s’agit aussi d’une perspective assez lointaine, surtout pour des pays socialistes, qui n’étaient guère des pays développés avant la révolution. Il est vrai que le PCUS sous la direction de Khrouchtchev s’est lancé dans la « construction du communisme à large échelle » (promis pour dans vingt ans par Khrouchtchev), mais c’était visiblement prématuré. A l’inverse d’une telle fuite en avant, le Parti communiste chinois a théorisé (sous Deng Xiaoping) la théorie de la « phase primaire du socialisme », qui peut durer longtemps, très longtemps. Il est vrai aussi que les considérations des classiques du marxisme sur le communisme sont assez sommaires, et plutôt abstraites. Au point qu’un penseur communiste, trop tôt parti il y a quelques années, Domenico Losurdo, a soutenu qu’il serait opportun de renoncer à ce qu’il considère être une survivance anarchiste au cœur du marxisme, pour se concentrer sur les problèmes plus immédiats de la construction du socialisme. Mais, dans ce cas, selon quel critère évaluer la marche du socialisme, comment savoir si on va dans la bonne direction ? La question est importante. Dans le cas de l’ « économie de marché à orientation socialiste », on peut légitimement se demander si la différence d’avec le capitalisme est si radicale, et si son développement va dans la bonne direction. Certes, « L’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir » (Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique). Alors comment faire pour se poser des problèmes qu’il est important de se poser, mais dont les conditions pour les résoudre n’existent pas encore ? Une des façons pour le faire est la science-fiction.

 

C’est une question que s’est posé Ivan Efremov (1908-1972), écrivain soviétique, paléontologue, biologiste et philosophe ; et à laquelle il a tenté de donner une réponse dans son roman, naguère célèbre, La Nébuleuse d’Andromède (nom qu’on donnait alors à la galaxie d’Andromède), paru en 1957. La Nébuleuse d’Andromède est un roman utopique, dont les événements se déroulent plus de mille ans après la fin de notre époque du capitalisme finissant – et que les humains de ce temps futur appellent l’Ere du monde désuni –, à l’Ere du Grand anneau, une ère où le communisme est établi depuis longtemps sur la Terre, une ère de voyages spatiaux et de contacts avec des civilisations aliens. Le Grand anneau étant un réseau d’échange d’informations entre civilisations qui sont parvenues à un niveau technique suffisant pour cela, et qui ont dépassé le stade préhistorique de la division de la société en classes.

 

La trame narrative du roman repose sur deux lignes qui finissent par se croiser : l’odyssée du vaisseau terrien Tantra, sous le commandement d’Erg Noor, qui est obligé de se poser en catastrophe sur une planète orbitant autour d’une étoile de fer (n’émettant de la lumière que dans le spectre infrarouge, et donc invisible) où il découvre un mystérieux vaisseau alien (qui se révèlera originaire de la galaxie d’Andromède) ; et les aventures de Dar Veter, directeur des communications avec le Grand Anneau, qui se lasse de son travail, et part faire des fouilles archéologiques avec son amie, l’historienne Veda Kong. Il est remplacé par Mven Mas, qui, avec l’aide du physicien Ren Boz, se lance dans une expérience dangereuse (et non autorisée), pour chercher le moyen de voyager plus vite que la lumière, ce qui aura des conséquences désastreuses dans l’immédiat, mais ouvrira aussi de nouvelles perspectives…

 

Les notions scientifiques utilisées par Efremov sont parfois datées, mais peuvent aussi être visionnaires (il était, après tout, lui-même un scientifique), la terminologie n’est pas toujours celle utilisée aujourd’hui (il s’agit d’un livre publié en 1957). Mais plus que les voyages spatiaux, les civilisations aliens, la colonisation humaine d’autres planètes, et les prédictions scientifiques de l’auteur nous intéressent ici ses réflexions sur la société. L’Ere du Grand Anneau, des siècles après l’époque des partis communistes et de l’édification du socialisme, est celle du communisme établi depuis longtemps, et arrivé à maturité.

 

La société communiste est une société où la répartition à chacun selon ses besoins a mis fin à tout vestige du marché et de l’argent. La répartition selon les besoins est rendue possible, premièrement par une technologie supérieure et la standardisation des objets d’usage quotidien, et deuxièmement par un changement du rapport aux objets grâce à la transformation des rapports sociaux et à l’éducation. Les humains communistes se contentent en réalité de logements personnels modestes et d’un minimum de possessions personnelles, passent le plus clair de leur temps dehors ou dans les bâtiments publics, et préfèrent se consacrer à des intérêts plus élevés que les possessions matérielles, essentiellement les sciences et les arts. Il s’agit également d’une société sans Etat. La société communiste n’a plus besoin d’un appareil coercitif spécial, pas plus que d’un Parti (il n’y a plus besoin d’une avant-garde spéciale, puisque tous en font en quelque sorte partie). La prise de décision, pour les questions les plus importantes, se fait grâce à la démocratie directe, par le suffrage électronique. La direction quotidienne est assurée par une série de conseils spécialisés (de l’économie, de l’astronavigation, etc.), dont aucun n’est l’organe suprême (chacun pouvant l’être selon la question traitée), et qui s’appuient sur des académies. Cette structure est sensée être inspirée du fonctionnement du cerveau humain. L’humanité forme un tout, ne se divise plus en nations particulières, et utilise une seule langue planétaire.

 

La société communiste est également, bien entendu, une société durable, car usant parcimonieusement des ressources naturelles, développant des techniques novatrices pour les utiliser le plus rationnellement possible. Efremov accorde même une importance toute particulière à la question écologique. C’est peut-être sur ce point toutefois que son utopie a le plus vieilli : il envisage une modification du climat par la géo-ingénierie pour rendre tempérées les régions froides (sans se douter de l’impact que cela aurait sur la totalité du climat mondial), et une adaptation de la biosphère aux besoins de l’humanité. Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un livre publié en 1957, et que la climatologie était alors embryonnaire. Efremov, en revanche, se révèle un auteur anti-nucléaire, à une époque où cela n’allait pas de soi : le roman commence par une mission de reconnaissance de la Tantra qui découvre qu’une civilisation, ayant cessé d’émettre sur le Grand Anneau, est disparue irradiée suite à des expériences inconsidérées de fission nucléaire (proscrite sur Terre, et déconseillée sur le Grand Anneau). La société communiste utilise également principalement des transports publics, et les voitures individuelles d’autrefois y sont considérées comme fondamentalement irrationnelles dans leur principe.

 

Efremov s’est également attaché à décrire l’ « homme nouveau », devenu réalité. L’individu communiste vit près de 170 ans en bonne santé (grâce aux progrès de la médecine), bénéficie d’une formation complète et étendue. Il s’agit d’un individu nomade, qui déménage volontiers et souvent, d’un individu polyvalent, qui change plusieurs fois de profession dans sa vie, d’un individu volontaire et aventureux, prêt à prendre des risques élevés pour le progrès de la science (le vol spatial, par exemple, est dangereux). Il s’agit enfin d’un individu franc et honnête, usant du langage de façon parcimonieuse, directe et claire, et d’un individu vivant des rapports harmonieux avec lui-même, la nature et les autres. Ce résultat est atteint par le changement des structures sociales, mais aussi par une éducation scientifique et entièrement collectivisée des enfants, bien que ceux-ci aient des relations proches malgré tout avec leurs parents (naturellement, c’est une thèse qui est contestable). Il s’agit d’un individu végétarien, mais pas vegan, (pas encore à l’époque de La Nébuleuse d’Andromède, mais dans celle décrite dans l’Heure du taureau), grâce à la production artificielle de protéines animales, car un être vraiment civilisé ne peut tuer des êtres sensibles sans nécessité. Il s’agit surtout d’un individu unique : une société communiste véritable l’est si elle a pour suprême valeur non seulement le bien commun, mais celui de chaque individu, qui ne saurait être un simple rouage du mécanisme social.

 

Par contre, la société communiste, du moins au stade de l’Ere du Grand Anneau, n’est pas exempte de toute contradiction. A commencer par la contradiction entre l’individu et la société – comme dans le cas de Mven Mas, qui, pour satisfaire sa soif de savoir, enfreint les règles et prend des risques inconsidérés, qui se solderont par la perte d’une station orbitale, et la mort de son personnel. C’est une société qui n’est pas exempte non plus d’éléments asociaux, qui pour une raison ou une autre ne s’y intègrent pas. Ceux-ci sont envoyés sur l’Ile de l’oubli, enclave pré-communiste, où ils se livrent à une agriculture techniquement retardataire (la société communiste planétaire les ravitaille car leur production ne suffit pas à leurs besoins). Bien qu’il n’y ait théoriquement plus d’appareil coercitif particulier, la société communiste dispose tout de même d’un « bataillon sanitaire », chargé de lutter contre les formes de vie malveillantes (des animaux prédateurs) et d’empêcher les abus, où l’instauration d’un pouvoir oppressif, sur l’Ile de l’oubli. On peut remarquer que les individus les plus remarquables s’y révèlent parfois ceux qui bravent les règles communes, et que Dar Veter éprouve, lors d’une excursion dans les steppes de ce qui fut autrefois la Russie, une sorte de nostalgie pour la vie de ses lointains ancêtres…Surtout, la société communiste n’est pas la fin de l’histoire, mais seulement celle de la préhistoire de l’humanité. L’Ere du monde désuni laissa la place à l’Ere du travail commun, puis à celle du Grand Anneau, puis celle des Mains qui se retrouvent, puis sans doute à une autre encore…Les civilisations des mondes du noyau galactique, très anciennes, sont à ce point plus avancées que leurs messages sur le Grand Anneau se révèlent incompréhensibles aux Terriens, tellement leur logique est devenue autre. L’histoire n’est donc jamais terminée.

 

Il est difficile de dire si l’avenir ressemblera un jour à celui imaginé par Ivan Efremov dans La Nébuleuse d’Andromède. Certaines de ses affirmations sont datées, d’autres sont contestables. Et il semble en effet quelque peu utopique de penser qu’un jour l’humanité sera entièrement composée d’artistes et de savants. Mais il a en tout cas eu le grand mérite de donner chair aux considérations quelques peu sommaires et abstraites de Marx et d’Engels sur le communisme, et ce, avec une grande profondeur. A notre époque, où on envisage plus facilement la fin de l’humanité que la fin du capitalisme – et c’est pour cette raison que la science-fiction d’aujourd’hui, du moins la science-fiction sérieuse, est très souvent post-apocalyptique, souvent dystopique, et généralement pessimiste –, La Nébuleuse d’Andromède est indiscutablement une lecture stimulante et salutaire. Car, non, l’avenir n’est pas voué à être sombre.

 

L’Heure du taureau : une dystopie soviétique

 




Mais l’avenir n’est pas seulement plein de promesses, mais aussi lourd de menaces. Ivan Efremov, pour ce qui le concerne faisait des perspectives de l’avenir proche une évaluation autrement plus pessimiste que la direction du PCUS. C’est pourquoi, il jugea utile de donner une suite à La Nébuleuse d’Andromède : L’Heure du taureau, qui, à l’utopie de la Terre communiste du futur, oppose la société dystopique de la planète Tormans. Il ne s’agit pas d’une dystopie banale, mais d’un roman philosophique, profond et complexe, qui est considéré comme le chef-d’œuvre d’Efremov.

 

Les événements décrits par le roman se déroulent 130 ans après ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On a changé d’ère : l’expérience de Mven Mas et Ren Boz se révéla malgré tout utile, et permit la découvert de ce qu’on y appellerait dans une terminologie plus usuelle aujourd’hui le vol hyperspatial. L’humanité n’est désormais plus limitée par l’immensité du cosmos, et peut enfin entrer en contact direct – et non différé parfois de plusieurs siècles, le temps que les émissions arrivent sur le Grand Anneau – avec des civilisations éloignées, comme Mven Mas en rêvait. On découvre alors que plusieurs vaisseaux spatiaux qui avaient fui la Terre pour échapper au cauchemar qu’était la fin de l’Ere du monde unifié, avaient atteint leur destination, en passant par un trou de ver : une planète extrêmement éloignée, qui s’est révélée propice à la vie, et où ils ont pu s’établir. Toutefois, le message capté par le Grand Anneau décrivait cette planète comme particulièrement sinistre et morne. C’est pourquoi elle fut baptisée Tormans, la planète de la souffrance. Le Conseil d’astronavigation de la Terre décida donc d’envoyer un astronef pour apprendre ce qu’il est advenu de ces congénères depuis trop longtemps perdus, et éventuellement de les aider. La dynamique du roman ne repose pas simplement sur la description du monde dystopique de Tormans – comme c’est généralement le cas dans les dystopies – mais par la confrontation, l’échange d’idées, et les difficultés du dialogues entre les natifs de la Terre communiste et les Tormansiens ; une confrontation entre deux modèles de société antagoniques.

 

S’il y a malgré tout un point commun entre la Terre communiste et Tormans, c’est l’absence de division en nations, et une seule langue planétaire ; et bien sûr le fait d’avoir les mêmes ancêtres, ce qui implique beaucoup de références culturelles communes, malgré deux mille ans de séparation. Mais là s’arrêtent les ressemblances : Tormans étouffe sous un régime oligarchique. L’unité planétaire n’est pas le produit de l’amitié entre les peuples qui ont librement fusionné en une seule famille, mais repose sur le joug impitoyable, fonsé sur la terreur et un régime totalitaire, d’un gouvernement mondial (né d’une guerre remportée par les oligarques de l’hémisphère nord sur ceux de l’hémisphère sud). La société tormansienne est une société clairement hiérarchisée en trois classes : en-dessous les « kjis » (travailleurs manuels, qui ne reçoivent qu’une éducation sommaire, durement exploités, et contraints au « devoir social » d’être euthanasiés dans le temple de la « mort clémente » à l’âge de 25 ans), mieux lotis les « djis » (travailleurs intellectuels ou de la culture, éduqués et ayant le droit de mourir de vieillesse), et au sommet les « porte-serpents » (élite dirigeante, bénéficiant de privilèges considérables). Les enfants sont assignés comme « kji » ou « dji » selon les aptitudes qu’ils démontrent à l’école primaire. En revanche, l’appartenance à la caste dirigeante semble être héréditaire. A mentionner à part, les « mauves » (police politique), et les « offenseurs » (marginaux vivant dans les ruines des villes abandonnées, et haïssant tous les autres). Cette pyramide à trois étages est coiffée par le Conseil des quatre, le gouvernement oligarchique, dont le président est le dirigeant suprême et omnipotent. A l’époque des événements décrits dans L’Heure du taureau, le poste est occupé par Tchoïo Tchagass.

 

Etrange dystopie à vrai dire, qui semble renvoyer dos à dos le « faux socialisme de fourmis » maoïste et le capitalisme de gangsters, variante américaine du capitalisme monopoliste d’Etat. Les deux systèmes sont sensés avoir en commun le fait d’être oligarchiques, et de nier la dignité de la personne, ne considérant l’individu que comme un rouage du mécanisme social, dont la vie n’a guère de valeur, et qui est aisément sacrifiable au nom d’un objectif supérieur, ou même minable. Les ancêtres des Tormansiens semblent être des Anglo-saxons et des Chinois, et les allusions aux USA comme à la Chine de Mao sont nombreuses. La Russie est qualifiée de seul pays qui à la fin de l’Ere du monde désuni (les pays socialistes d’Europe de l’Est sont probablement implicitement inclus) qui sut, comme sur le fil du rasoir, emprunter la voie étroite entre les deux écueils jumeaux du capitalisme monopoliste d’Etat et du faux socialisme de fourmis. L’équipage de la Flamme obscure (l’astronef terrien) ne parvient pas à se mettre d’accord quant au fait de quel régime est issue la société tormansienne : un faux socialisme dégénéré, ou un capitalisme monopoliste d’Etat poussé jusqu’au bout de ses tendances (qu’il ne peut atteindre de nos jours sur Terre en l’absence d’un seul Etat mondial). D’ailleurs Efremov n’est pas très explicite sur le mode de production en vigueur sur Tormans : on sait qu’il s’agit d’une économie marchande, où l’argent à cours, et d’une société oligarchique ; mais les entreprises y sont elles toutes étatiques, partiellement étatiques et partiellement privées ? Pourquoi ce renvoi dos à dos ? C’est sans doute injuste pour la Chine maoïste, dont l’histoire, malgré ses pages tragiques, ne mérite pas d’être réduite à un envers collectiviste du capitalisme monopoliste d’Etat. De la Chine d’ailleurs, Efremov ne pouvait avoir une connaissance directe, et ne la pouvait connaître qu’au travers de publications soviétiques, peu objectives depuis la rupture sino-soviétique. En tout cas, une chose est sûre : ce profond roman philosophique ne saurait en aucun cas être un pamphlet antichinois de circonstance, fût-ce à titre partiel. Il doit y avoir des raisons plus profondes. Nous y reviendrons.

 

Si le mode de production régnant sur Tormans n’est pas entièrement clair – ce n’est visiblement pas la question qui intéresse le plus Efremov – de nombreux traits caractérisant sa société le sont beaucoup plus, et n’ont hélas rien de dépaysant pour nous, qui vivons sous le capitalisme finissant. Tormans, tout d’abord, est une planète à l’environnement dévasté : ressources naturelles pratiquement épuisées, biosphère massacrée, déforestation et désertification, pollution. Il s’agit également d’une planète touchée par l’effet de serre du fait d’une concentration anormalement élevée de CO2 dans l’atmosphère suite à un développement industriel incontrôlé. Mais de cet effet de serre, Efremov n’en fait rien. Tout juste il mentionne que le désastre a été empêché par le manque d’hydrocarbures sur Tormans. En 1970, la climatologie était tout juste émergente. Le développement industriel à outrance et la surpopulation autrefois sur Tormans ont mené à ce désastre environnemental, et au « Siècle de la famine et des meurtres ». L’instauration d’une dictature oligarchique planétaire eut pour conséquence de geler la société de classe, concentrant les rares ressources restantes aux mains de l’élite, au prix d’une dégradation des conditions de vie de la population, s’entassant dans des villes surpeuplées, bruyantes et insalubres, alimentée de nourriture frelatée, disposant de services publics défaillants, mal éduquée et mal soignée. L’institution de la « mort clémente » fut le « remède » trouvée par l’oligarchie à la surpopulation. L’idée d’une mort précoce à 25 ans peut sembler parfaitement saugrenue, mais c’est un aspect inévitable de toute dystopie de pousser les tendances dangereuses jusqu’à leur limite logique, ce qui conduit fatalement à l’exagération. Mais quand on pense que des éditocrates néolibéraux n’hésitent pas à dire que l’allongement de l’espérance de vie (pour les classes populaires, pas pour eux, est-il sous-entendu) n’est pas une bonne chose (vous comprenez, les vieux coûtent cher, s’ils faut en plus leur verser une retraite)…

 

Ce gel du développement naturel de la société, empêchée de passer au socialisme, puis au communisme, alors qu’elle a atteint la base matérielle nécessaire pour cela, son maintien forcé au stade archaïque de la division on classes, a des résultats dévastateurs sur les relations sociales et la morale. L’oligarchie règne par un mélange de terreur pure, de propagande abrutissante et mensongère (la télévision tormansienne est une sorte de BFMTV au carré, voire au cube), et division habilement entretenue entre « dji » et « kji ». La censure est omniprésente, la connaissance véridique du passé est interdite (le gouvernement fait croire que les Tormansiens viennent de mythiques « étoiles blanches », dont les oligarques sont dépositaires de la sagesse). Les travailleurs manuels et intellectuels se jalousent ou se craignent mutuellement, ce qui les rend incapables de lutter contre l’oligarchie. Le régime semble avoir brisé tout mouvement ouvrier, et les solidarités héritées du passé précapitaliste n’y existent plus. Cet état de fait, la difficulté à survivre au jour le jour sur une planète dramatiquement appauvrie, conduisent à une mentalité néolibérale poussée jusqu’au bout, sans plus aucune inhibition. Sur Tormans, l’homme est véritablement un loup pour l’homme. Ses habitants ne connaissent aucun respect mutuel, aucune entraide, sont prêts à toutes les bassesses pour atteindre leurs objectifs égoïstes. Friedrich von Hayek y aurait-il été ébranlé dans son aberrant « idéal » ?

 

C’est en réalité bien la voie que prendrait notre société, si, malgré le désastre écologique en cours, l’oligarchie capitaliste parvient à maintenir sa domination jusqu’au bout, du moins jusqu’à ce le changement climatique conduise à l’effondrement de cette société. Mais, nous l’avions dit, la véritable dynamique du roman est constituée moins par la description de la société tormansienne, que par la confrontation entre les Terriens, enfants de la société communiste, et les Tormansiens, de divers milieux sociaux. Une confrontation principalement verbale. Dans L’Heure du taureau, une très grande place est consacrée aux dialogues philosophiques, des Terriens entre eux au début, et surtout des Terriens avec les natifs de Tormans : joutes verbales entre Fay Rodis, cheffe de l’expédition, et Tchoïo Tchagass ; débats publics d’autres membres de l’équipage avec les savants locaux ; discussions avec des représentants de tous les milieux sociaux de la planète. Les savants de Tormans, limités par leurs vues étroites et leur logique linéaire, ont de la peine à suivre les raisonnements dialectiques de leurs collègues terriens ; et bien entendu les conceptions étriquées du dictateur, qui pourtant ne manque ni de profondeur ni d’intelligence, ne font pas le poids face aux idées élevée de Fay Rodis. Ces dialogues sont profonds et complexes, bien plus que ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On peut dire qu’Ivan Efremov a bien réussi à rendre la caractère supérieur de la pensée des enfants d’une société communiste avancée, si bien qu’elle n’est pas toujours évidente à suivre pour quelqu’un ayant grandi sous le capitalisme, fût-il un militant communiste. Il convient de dire aussi que ces échanges ne sont pas toujours très simples à comprendre, car les propos des Terriens ne sont pas toujours univoques, et dérivent parfois en formules abstraites et énigmatiques, là où on attendrait des considérations pratiques et concrètes. Cette ambiguïté est certainement voulue. Remarquons que le marxisme n’est pas la seule pensée sur laquelle s’appuie Ivan Efremov, mais qu’il puise également dans d’antiques sagesses orientales, dont le manichéisme, le bouddhisme probablement, sans que tout soit clairement explicité, ce qui ne facilite pas la tâche d’un lecteur qui n’est pas versé dans ces traditions. Des considérations mystiques ne sont pas absentes, bien qu’elles soient adaptées à une spiritualité laïque et matérialiste. C’est de telles traditions sans doute qu’Efremov doit dériver d’assez singulières affirmations : les Terriens de l’ère communiste, grâce à leur éducation scientifique et supérieure, développent des capacités quasi-surnaturelles, comme l’hypnose (allant jusqu’au contrôle mental de groupes entiers), maîtrise de leur propre rythme cardiaque (jusqu’à la capacité d’arrêter leur cœur)…ce ne semble ni très marxiste, ni même très plausible.

 

Mais la confrontation avec les locaux ne se limite pas aux controverses philosophiques. Fidèles à leur mission d’aider si possible leurs congénères, les membres de l’équipage de la Flamme obscure parviennent bien à rentrer en contact à la Résistance (les Anges gris), à leur donner un but et une stratégie. Sur ce point, Efremov est plus orthodoxe : ni un dictateur éclairé, ni un changement d’élites à la tête du régime, ni la terreur, ne serviraient à rien ; la voie passe par une révolution populaire pour renverser l’oligarchie. La voie pour la révolution passe par l’union de tous les travailleurs, manuels et intellectuels, et la construction d’un nouveau système, fondé sur le bien commun, la vérité, la dinité inaliénable de chaque personne. Fay Rodis insiste particulièrement sur l’importance de l’éducation, de l’idéologie, plutôt que de la seule recherche de la prospérité matérielle, et sur le caractère inacceptable de moyens inhumains pour mettre fin à l’inhumanité – critique implicite des abus de l’époque stalinienne ? – qui ne permettraient pas d’atteindre le but, et risqueraient de mener au remplacement d’une dictature oligarchique par une autre. A la fin, une partie de l’équipage périt, une autre parvient à retourner sur Terre, un seul reste sur place pour aider la Résistance. Leur mission n’aura pas été vaine. 130 ans plus tard, on apprend sur Terre que les habitants de Tormans ont entre temps renversé leur oligarchie, se sont engagés dans la construction du socialisme, voyagent désormais dans l’espace et ont rejoint le Grand Anneau.

 

Curieusement, Efremov semble, malgré son anticipation vivante du futur communiste, pessimiste pour l’avenir proche. Dans son roman, où la préhistoire de l’humanité d’avant le communisme est déjà lointaine, la transition au communisme n’apparaît pas comme ayant découlé du développement rapide des pays socialistes et du passage des pays capitalistes au socialisme, suite à une révolution, violente ou pacifique selon le cas, comme l’envisageait le Parti. L’Ere du monde désuni aurait fini par un cataclysme effroyable : catastrophe écologique, bien pire que celle que nous connaissons déjà – pollution extrême, villes entières abandonnées, désertification et déforestation à large échelle, épuisement des ressources naturelles, anéantissement de la biodiversité – et, semble-t-il, bien que ce ne soit pas très explicite, Troisième Guerre mondiale. Ce n’est qu’après la catastrophe que les survivants décidèrent de rompre avec un passé cauchemardesque, et de s’engager dans la construction d’une société nouvelle, ouvrant ainsi l’Ere du travail commun. A l’époque où se passent les événements de l’Heure du taureau, les historiens doivent compter sur les fouilles archéologiques pour essayer de reconstituer les événements du passé, et leur principale référence en matière de chronologie de l’Ere du monde désuni sont les annales d’un monastère bouddhiste en Mongolie, miraculeusement préservé grâce à son isolement de la catastrophe. C’est dire l’ampleur de la tragédie survenue. On peut comprendre dès lors le scepticisme de Tchoïo Tchagass face aux films apportés par les Terriens montrant leur planète comme un paradis communiste. Il n’est en effet pas du tout sûr qu’une civilisation humaine parvienne ne serait-ce qu’à survivre face à une catastrophe pareille. On peut estimer qu’Ivan Efremov a eu la lucidité de bien voir des tendances dangereuses à l’œuvre à la fin des années 60, lucidité qui a probablement manqué à la direction du PCUS, qui faisait une analyse exagérément optimiste de la situation. C’est du fait de ce pessimisme sans doute que l’évocation du passé de la Terre à la fin de l’Ere du monde désuni se fait plus sombre que dans La Nébuleuse d’Andromède, en tout cas plus explicite, et même le tableau de la société communiste prend parfois des teintes inquiétant (insistance sur des mécanisme de sauvegarde stricte dans l’éducation et une forme de contrôle social, car le risque de retomber dans les travers du passé demeure élevé). Mais, pour nous qui vivons ce qui ressemble bien à un début de la fin de l’Ere du monde désuni, il s’agit d’un avertissement salutaire. Il n’est pas encore trop tard pour empêcher la catastrophe.

 

L’Heure du taureau, à ce qu’il semble, ne plut pas à la censure. Le journal La jeune garde fut critiqué, notamment pour avoir publié ce roman, qui ne fut plus réédité jusqu’à la fin des années 80, discrètement retiré des bibliothèques et passé sous silence. Les raisons de cette censure ne furent jamais vraiment étayées publiquement. Efremov ne fut jamais inquiété, et resta un écrivain important et une personnalité publique de premier plan jusqu’à la fin de ses jours. Il semblerait que l’Heure du taureau ait pu avoir été considéré comme une critique indirecte du socialisme soviétique (que la critique du « pseudo-socialisme de fourmis maoïste » dissimulerait). Efremov écrivit une lettre à P. N. Demitchev, secrétaire du CC du PCUS pour protester contre une telle interprétation. Demitchev le reçut cordialement, lui suggéra quelques modifications, et lui demanda de lui envoyer les manuscrits de ses futures œuvres. Demitchev aurait dit, ce qui n’est pas clairement confirmé, que si on avait lu attentivement Efremov au lieu de le censurer, des grandes catastrophes auraient pu être évitées. S’il avait bien dit cela, on peut penser que le camarade Demitchev n’avait pas tort. L’intervention de la censure était en l’occurrence particulièrement mal inspirée. Seule une interprétation paranoïaque, et idiote, pourrait amener à penser que la société tormansienne puisse être une caricature du socialisme soviétique. A moins de trouver des rapprochements superficiels, mais à ce prix on peut faire de n’importe quoi l’image de n’importe quoi…

 

Le roman est, nous l’avons dit, complexe, devant être interprété sur plusieurs niveaux, et ne puisant pas seulement dans la pensée marxiste, mais aussi dans des idées potentiellement hétérodoxes. C’est peut-être cette complexité qui a égaré les censeurs, à moins que ce ne fût la place prise par la critique du « faux socialisme de fourmi maoïste » (pourtant presque un lieu commun après la rupture sino-soviétique en URSS). Nous l’avons dit, cette critique ne peut être de la propagande antichinoise de circonstance. Il semble certain qu’Ivan Efremov ait voulu dénoncer des tendances négatives qui affectaient le socialisme à cette époque, et dont il avait bien compris qu’elles étaient susceptibles de s’aggraver : la négligence de la dignité inaliénable de chaque personne, susceptible d’être sacrifiée au bien de la société (problème qui a pu exister, surtout au début, suite aux difficultés extrêmes auxquelles la jeune URSS dut faire face), recherche exclusive du bien-être matériel, au détriment du développement des consciences et de l’idéologie (c’est une erreur qui eut cours dès Khrouchtchev, et son absurde programme de rattraper et dépasser les USA, qui de ce fait devenaient un modèle, cela du seul point de vue de la production de marchandises). C’est par cette erreur que le philosophe marxiste polonais Tadeusz Jaroszewski expliqua les troubles survenus en Pologne dès les années 80 : le Parti avait à tort pensé qu’il suffisait de transformer la base économique pour que les consciences changent ; au final, il ne parvint ni à satisfaire les aspirations matérielles du peuple, ni d’obtenir sa conviction. Cette critique est incontestablement juste : le socialisme ne peut pas se fixer comme principal but la production maximale de biens matériels ; d’une part il n’est pas supérieur au capitalisme sur ce plan, d’autre part c’est favoriser une conscience mercantile, terreau fertile pour le rétablissement du capitalisme. Les censeurs n’ont guère dû goûter non plus la critique d’une société autoritaire et fermée, craignant le contact de sa population avec l’extérieur (ce qui pouvait passer pour une critique du soi-disant « rideau de fer »). Mais cette politique était née des contraintes de la Guerre froide. On ne peut pas soupçonner Efremov de la mettre sur le même plan que celle du Conseil des quatre. Quoiqu’une politique de fermeture et de méfiance excessive envers l’Occident capitaliste fut globalement une erreur : elle rendit l’Occident désirable, lui donna comme une aura de paradis interdit, ce qui aurait moins été le cas s’il avait été mieux connu à l’Est. Les censeurs ont dû encore moins goûter l’insistance sur l’interdiction absolue pour tout gouvernement de cacher la connaissance à son peuple (règle intangible du Grand Anneau), et donc…l’inadmissibilité même de la censure.

 

Remarquons que par ces aspects « subversifs », L’Heure du taureau remonte à une longue tradition du roman philosophique et critique, remontant jusque sous l’Empire : il est plus facile d’exposer des idées potentiellement subversives sous forme littéraires, parce que c’est moins explicite, donc plus facilement toléré par la censure. Quant à nous, nous pensons qu’une société socialiste devrait autoriser une certaine liberté de discussion sur le socialisme, ses finalités et ses perspectives : évolue-t-il dans le bon sens ou non ? En direction du communisme, ou à l’inverse prend-on le mauvais chemin ? Si Efremov avait été attentivement lu plutôt que censuré, peut-être de grandes catastrophes auraient été évitées, aurait dit le camarade Demitchev. Si seulement une interprétation malveillante peut déceler dans la société de Tormans une caricature du socialisme soviétique des années 60, elle ressemble en revanche trait pour trait à la dictature oligarchique qu’est la Russie de Poutine, établie par d’anciens dirigeants communistes qui trahirent le socialisme pour devenir oligarques. Efremov avait donc raison dans sa critique du « faux socialisme de fourmis » : une dégénérescence du socialisme en oligarchie est malheureusement possible si ses finalités sont perdues de vue. C’est une menace qu’il convient d’éviter. Cela rend pertinent aussi son insistance sur les « mécanisme de sauvegarde » très stricts que la société communiste (après plus de 1000 ans d’évolution !), car un retour aux vieux travers est toujours possible – insistance qui rompt avec le ton plus désinvolte de La Nébuleuse d’Andromède, où la transgression individuelle semblait presque valorisée d’une certaine façon. A partir de Khrouchtchev, le PCUS a adopté la thèse optimiste que les acquis du socialisme en URSS sont irréversibles. On sait ce qu’il en est advenu. Efremov visiblement a pensé utile d’opposer à cet optimisme mal inspiré la thèse inverse (probablement extrême) : aucun progrès n’est jamais irréversible, si on n’y prend pas garde. Dans tous les cas, il s’agit d’un livre à lire absolument.

 

« Collapsologie » soviétique

 




Une civilisation au bord de l’effondrement après avoir ravagé la nature de sa planète par un développement industriel à outrance…On penserait spontanément qu’il s’agit de la trame narrative d’une œuvre post-apocalyptique récente, produit de notre temps où l’urgence climatique rend ce thème incontournable. Mais nous faisons ici référence au scénario de A travers les ronces vers les étoiles, un film soviétique sorti en 1980 – disponible sur youtube, mais seulement en russe, sans sous-titres –, preuve que le thème est plus ancien qu’on ne le pense parfois.

 

L’histoire se passe dans le futur, à l’ère des voyages spatiaux. On comprend que sur Terre règne le communisme. C’est la seconde partie du film qui nous intéresse : un vaisseau spatial terrien, appartenant à une sorte de service de pompiers de l’espace, est envoyé pour répondre à un appel à l’aide émanant de la planète Dessa. Restée capitaliste, Dessa l’a payé d’une catastrophe écologique sans retour : épuisement des ressources naturelles, pollution, disparition de pratiquement toute vie sur terre et dans les eaux (à part quelques animaux mutants), réchauffement climatique (les derniers habitants ont été forcés de se réfugier aux pôles, seuls restés suffisamment tempérés pour être vivables). Le ciel de Dessa est enveloppé de nuages toxiques, sa terre est arrosée par des pluies acides, baignée par des mers empoisonnées. Les habitants ne peuvent sortir de leurs abris souterrains qu’en portant un masque à gaz, et la moitié d’entre eux portent dans leur chair des stigmates causés par la pollution. L’astronef terrien détient des technologies futuristes qui peuvent dépolluer Dessa et la rendre de nouveau propice à la vie. Sauf que ce n’est pas du goût du monopoliste Tourantchoks, dont les usines polluent la planète toujours un peu plus, et dont le business, à base de masques à gaz, d’eau purifiée et de nourriture de synthèse, deviendrait caduque si les Terriens devaient réussir.

 

On découvre que ce conflit d’intérêt se reflète dans un assez singulier débat à Dessa, très similaire à celui qu’on connaît aujourd’hui, malgré l’ampleur de la catastrophe écologique sur cette planète. Ainsi, on assiste à une conversation sur l’astronef terrien volant au secours de Dessa, entre l’équipage, et les deux ambassadeurs, Kagan et Torki. Kagan, à la tête d’un nouveau gouvernement qui a renversé le précédent, contrôlé par Tourantchoks (qui, grâce à son pouvoir économique, garde en réalité le pouvoir tout court), a été à l’initiative d’appeler les Terriens à l’aide, et est prêt à des changements radicaux pour sauver une planète dévastée, et pour cela à aller à l’encontre des intérêts privés de ceux qui s’enrichissent sur ce désastre. Torki en revanche, sorte de Philippe Nantermod alien, s’interroge sur à quoi bon tenter d’empêcher le cours fatal des événements – le libéralisme en effet, sous ses faux airs de foi inconditionnelle en la liberté, prône en réalité une soumission aux forces impersonnelles du marché et nie les capacités de l’intelligence humaine à maîtriser les processus sociaux – et se montre sceptique face aux possibilités de sauver l’environnement de Dessa, avec des arguments qu’on reconnaît bien : ce serait trop compliqué, des gens pourraient perdre le peu qu’il leur reste, et puis, vous comprenez, l’ « économie »…On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il n’est qu’un homme de main à la solde de Tourantchoks. Bien entendu, le film se termine bien : le complot de Tourantchoks échoue, et Dessa retrouve ciel bleu et verdure.

 

Les images de Dessa furent tournées aux alentours d’une usine pétrochimique abandonnée, en zone désertique d’Asie centrale. Avec le filtre adéquat, on obtient une ambiance postapocalyptique à souhait. Le scénariste avait voulu, au lieu d’achever le film par le mot « fin », conclure en lieu et place par la phrase « Toutes les images de la planète morte Dessa furent tournées aujourd’hui sur la Terre », mais les producteurs n’ont pas osé. Cela aurait en effet impliqué d’admettre de façon peut-être un peu trop explicite les dégâts à l’environnement déjà réels au pays du socialisme. Il ne faudrait pourtant pas en inférer qu’il n’y avait pas de prise de conscience des problèmes environnementaux – la pollution essentiellement, la désertification, mais aussi de plus en plus, dès les années 70, le changement climatique – ni de débat à ce sujet, des sommets du Parti et de l’Etat, jusque dans la société, la littérature, et le cinéma. L’URSS ne fut pas toujours exemplaire en matière d’écologie, mais tout au moins plus consciente du problème et plus tôt que les pays capitalistes, et faisant des efforts plus précoces, plus ambitieux et plus sincères pour trouver la voie d’une coexistence harmonieuse de l’être humain avec son environnement naturel.

 

A travers les ronces vers les étoiles constitue en tout cas un avertissement très clair, et très actuel, bien que tourné en 1980 déjà. A moins d’espérer un sauvetage inespéré par des aliens bienveillants – hypothèse que des posadistes pourraient soutenir, mais qui est très peu probable – c’est à nous de faire en sorte que notre planète évite de la destin de Dessa, ce qui implique d’empêcher de nuire nos propres Tourantchoks aussi vite que possible.