10 mai 2021

Rapport d’activité au Congrès ordinaire du 8 mai 2021 de la section cantonale genevoise du Parti Suisse du Travail



Nouvelle direction élue par le Congrès ordinaire du Parti du Travail du 8 mai 2021. De gauche à droite: Alexander Eniline, président, Salika Wenger, vice-présidente, Massan Missoh, vice-secrétaire cantonale, Malcolm M’Baye, secrétaire cantonal. Plus d'informations sur notre site www.pdtgeneve.ch

 

Chères et chers camarades,

 

Deux ans et demi se sont écoulés depuis le dernier Congrès de notre Parti. Deux années et demie à la fois intenses, productives, compliquées, à un moment historiquement singulier. Nous tenons de fait aujourd’hui notre Congrès dans des circonstances pour le moins particulières. Si bien que nous n’étions pas sûrs de pouvoir le tenir jusqu’à la dernière minute, mais avons néanmoins estimé que nous devions le maintenir, puisqu’il est vrai que la pandémie ne met pas la lutte des classes en mode veille, et que notre Parti doit répondre présent face à ses responsabilités historiques.

 

La pandémie du COVID-19 a paralysé une bonne partie de la planète et a plongé le capitalisme mondialisé dans une crise grave, profonde et multiforme. Cette crise, sanitaire, sociale, économique, écologique et démocratique, confirme une fois de plus que le capitalisme fait obstacle aux solutions rationnelles et socialement justes des problèmes de l’humanité, que ce système a fait son temps, et qu’il est urgent d’en changer.

 

Tout le monde, y compris en Suisse, a pu pleinement se rendre compte de la fragilité et des aberrations de notre système capitaliste mondialisé : hôpitaux durement affaiblis par le néolibéralisme, gestion erratique d’autorités au service avant tout du capital, effets indésirables de la délocalisation de la production de biens essentiels dans des pays où la main-d’œuvre est sous-payée, système social qui laisse énormément de monde abandonné à son triste sort…

 

La crise économique déclenchée par la pandémie a d’ores et déjà amené une inflexion majeure, historique, dans le cours du capitalisme mondialisé. Pour empêcher que l’économie ne plonge dans une nouvelle grande dépression, les décideurs bourgeois renouent avec une forme de keynésianisme. Les États capitalistes développés ont de fait d’ores et déjà mis sur la table – pour faire face aux conséquences sanitaires, économiques et sociales du coronavirus – des sommes considérables, nettement supérieures et à celles engagées lors de la crise financière de 2008 ; 60 milliards de francs pour ce qui est de la Suisse. Les prétendus tabous sensément intangibles de l’idéologie néolibérale ont été balayés par la pression des faits. L’endettement public est redevenu acceptable. Les mécanismes du capitalisme monopoliste d’État font partout leur retour en force.

 

Le discrédit des idées néolibérales, du mythe du marché qui s’autorégule, est incontestablement une bonne chose, et nous offre un avantage conséquent pour la bataille des idées. Il faut rester conscients néanmoins que le rejet du libéralisme et l’appel à l’intervention de l’État de la part de la bourgeoisie n’est pas ipso facto progressiste. Le libéralisme est en effet la doctrine de la bourgeoisie par beau temps. Lorsque la tempête gronde, elle est fatalement obligée d’y renoncer, de se réfugier sous le parapluie protecteur de son État, auquel elle demande un interventionnisme plus ou moins conséquent dans la sphère économique.

 

C’est tellement vrai d’ailleurs que les inégalités de revenus ont en effet encore explosé durant la pandémie. Les discriminations ont été exacerbées et l’extrême pauvreté a massivement augmenté. Tandis que la fortune des milliardaires a atteint un nouveau record en 2020, et que quelques-uns ont même fait des surprofits qui défient l’imagination, les plus pauvres ont subi cette crise de plein fouet, et auront besoin, d’après l’ONG OXFAM, de 10 ans pour retrouver leurs revenus d’avant la crise. Dans les pays pauvres, il s’agit trop souvent d’une frontière entre la vie et la mort.

 

Cette nouvelle explosion des inégalités se vérifie aussi en Suisse. Alors que les grandes banques font des profits records, les ménages gagnant moins de 4'000,- par mois ont perdu en moyenne 20% de leurs revenus. Beaucoup d’entre eux se sont endettés. Alors que les plus aisés n’ont connu que des désagréments mineurs, et ont même pu faire des économies, parfois considérables. La Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) prévoit une hausse de 21% du nombre de personnes qui n’auront plus d’autre choix que de demander l’aide sociale ces deux prochaines années.

 

Les 60 milliards de francs des différentes aides publiques n’ont fait qu’atténuer cette catastrophe sociale. Le système social existant a en effet montré toutes ses lacunes, et les différentes mesures d’aides – RHT, APG, autres mesures d’indemnisations – ne couvrent pas toutes celles et ceux qui en ont besoin, et ne sont pas suffisantes. Le capitalisme conduite nécessairement à la paupérisation d’une majorité de la population. Ses crises accélèrent et aggravent cette tendance.

 

Le contexte de crise a accentué les tendances réactionnaires et autoritaires du capitalisme. Les gouvernements bourgeois ont bien souvent pris la pandémie comme prétexte pour restreindre les possibilités d’exercice des droits démocratiques, pour renforcer l’État policier. C’est une tendance dangereuse, qu’il faut résolument combattre. Le provisoire a trop souvent tendance à devenir permanent. Il n’est que trop symptomatique que la première loi sans lien avec le Covid sur laquelle a planché l’Assemblée fédérale après le premier semi-confinement fut la liberticide et négatrice de l’État de droit loi sur le terrorisme, sur laquelle nous voterons le 13 juin, et qu’il faut bien entendu refuser.

 

Le retour en force du capitalisme monopoliste d’État n’a nullement désamorcé les tendances agressives de l’impérialisme. Pire, il les a renforcées. La puissance impérialiste sur le déclin que sont les États-Unis d’Amérique s’engage de fait dans une stratégie jusqu’au-boutiste de guerre commerciale, de tension diplomatique et de guerre de propagande contre la République populaire de Chine et la Fédération de Russie, qui, dans le pire des scénarios, pourrait dégénérer en guerre tout court. L’impérialisme constitue plus que jamais une grave menace pour la paix mondiale, pour la survie même de l’humanité, une menace qu’il faut résolument combattre.

 

Et, bien que la question ne soit plus en tête de l’ordre du jours politique, la pandémie n’aura en rien fait disparaître l’urgence écologique. Le capitalisme, au nom de l’impératif de l’accumulation du capital et de la soif de profit de la petite oligarchie qui règne sur ce monde, nous conduit à toute vitesse vers une extinction programmée. Les températures ont d’ores et déjà augmenté de 1°C par rapport à l’ère préindustrielle, et les conséquences en sont visibles, et dévastatrices. Le problème étant que, loin des objectifs proclamés de réduction des émissions de gaz à effet de serre, celles-ci continuent régulièrement à croître, et, au rythme actuel de l’inaction des pouvoirs politiques et de la soif de profit sans fin des entreprises, cela est bien parti pour continuer. Ce qui impliquerait une hausse des températures jusqu’à 3,9°C d’ici la fin du siècle, ouvrant la porte à des boucles de rétroaction incontrôlables, et rendant finalement la planète inhabitable, ou peu s’en faut.

 

Et le réchauffement climatique n’est pas le seul problème écologiquement urgent. Se concentrer uniquement sur les émissions de gaz à effet de serre amène même parfois, dans une approche de greenwashing, à une étrange casuistique, où on présente comme « vertes » des technologies qui en fait ne le sont pas. Il y a aussi le problème de la pollution, la limitation des ressources en métaux…Une approche globale et un changement radical de système sont nécessaires. Le marxisme est la seule méthode à même de penser et d’accomplir un tel changement. La voie de la révolution plutôt que de la réforme lente de l’ordre existant n’est plus aujourd’hui un enjeu de discussion doctrinale, mais une urgence vitale.

 

La crise économique rend cette urgence d’autant plus grande. Pour « sortir de la crise », nombre de pays capitalistes envisagent de renoncer au peu de progrès qui ont été faits, pour relancer massivement les filières fossiles, l’aviation, les croisières…De fait, si la bourgeoisie parvient à relancer l’accumulation du capital, ce serait au prix d’une hausse massive des émissions de gaz à effet de serre. Une sortie de la crise sous le capitalisme signifierait rendrait la catastrophe écologique inévitable et irréversible. Une catastrophe qu’il faut absolument empêcher.

 

Comme l’a brillamment dit Evo Morales, ancien président de Bolivie, en 2007 : « Le monde souffre d’une fièvre provoquée par le changement climatique, et la maladie est le modèle capitaliste de développement ». Heureusement, cette maladie n’est pas incurable. Le socialisme est le remède.

 

S’il est difficile de faire des prévisions sur comment cette crise va évoluer, et qu’il serait hasardeux de faire des plans sur la comète, il est clair pourtant qu’il s’agit d’un moment historique, d’un point de rupture profonde et durable, pas d’une simple parenthèse. Soit les forces de progrès parviendront à imposer une sortie de crise par le haut, en faveur de la justice sociale et climatique, soit la bourgeoisie parviendra à relancer le cycle d’accumulation du capital au détriment des peuples et au prix d’une catastrophe écologique.

 

Notre Parti a une responsabilité historique dans ces circonstances : organiser la lutte pour le socialisme, seule sortie véritable des crises du capitalisme, convaincre les classes populaires de la justesse cette perspective. A nous de nous donner les moyens d’être à la hauteur de cette tâche.

 

Ces moyens, nous les avons. Depuis notre dernier Congrès, le Parti du Travail s’est renforcé. Notre nombre de membres a significativement augmenté, le nombre de membres actifs plus encore. Nos rangs se sont étoffés, ont rajeuni. Ce qui prouve la crédibilité en hausse de notre Parti, l’influence grandissante – fût-ce encore modestement – de nos idées. Les Jeunes POP, qui représentent maintenant une force significative à l’intérieur de notre Parti comme en dehors, ont apporté une contribution importante et appréciable en ce sens. Il nous reste toutefois encore des progrès à faire pour mieux mobiliser tous nos membres, leur permettre de mieux s’impliquer dans la vie du Parti.

 

Au niveau national, notre Parti est également en progression partout où il existe, en termes d’organisation comme de capacité de mobilisation, et, dans plusieurs cantons, cette progression s’est également traduite en termes électoraux, bien que ces succès demeurent modestes. Et le Parti Suisse du Travail compte deux nouvelles sections cantonales dynamiques : Bâle et Valais. Et comptera sans doute bientôt une section en Argovie, et peut-être également à Fribourg d’ici quelques temps.

 

Nous avons fait également des progrès non négligeables en termes d’organisation. Notre Comité directeur a été étoffé, rajeuni, complété par de camarades nouveaux et motivés, et comptait, avant ce Congrès, 20 membres. L’amélioration au niveau du travail accompli, tant en quantité qu’en qualité, ne s’est pas fait attendre. Il reste toutefois encore une marge de progression au niveau du style de travail, dans le respect des principes d’une direction collective.

 

Nous avons également deux commission internes fonctionnelles, qui ont fourni un travail utile et de qualité : une commission consacrée à la crise économique et sociale, qui produit une analyse solide de la crise née du Covid – analyse dont nous discuterons lors d’une Assemblée générale convoquée prochainement, – ainsi qu’un projet d’initiative populaire qui est l’ordre du jour du présent Congrès ; et une commission de communication, qui a fait un travail important pour améliorer la communication de notre Parti : refonte de notre site internet, production d’une plaquette de présentation qui sera bientôt disponible, production de visuels et de vidéos, meilleure utilisation des réseaux sociaux…Il reste bien sûr beaucoup à faire pour perfectionner notre communication, la rendre plus percutante, plus efficace et plus systématique.

 

Notre Parti ne fonctionnerait pas une semaine sans son secrétariat. Il faut remercier ici les camarades – salariés et bénévoles – qui se sont engagés dans le cadre du secrétariat, et ont accompli un travail considérable : gestion de la correspondance entrante et sortante, convocations envoyées aux membres, service social et permanence de remplissage des déclarations d’impôts – à la fois source de rentrées financières indispensable et travail social inestimable en direction des classes populaires, dont les bénéfices politiques sont supérieurs aux rentrées financières générées – contribution majeure aux évènements et aux diverses campagnes du Parti…La liste est loin d’être exhaustive. Nous sommes toutefois contraints de procéder, pour améliorer le fonctionnement de nos structures, à une restructuration de notre secrétariat ; tâche qui, conformément à nos statuts, revient au Comité directeur qui sera élu aujourd’hui.

 

Au-delà des paramètres liés à notre organisation interne, le contexte politique plus général est également devenu plus favorable à notre lutte politique, à la diffusion de nos idées. La crise aura fait bouger les lignes du débat public, changé les rapports de force. Les forces de progrès ont ainsi remporté pratiquement toutes les votations depuis plus d’une année – du moins sur le plan cantonal – et ont obtenu des victoires considérables par cette voie : introduction d’un salaire minimum, initiative « zéro pertes », fonds d’indemnisation pour les travailleurs précaires…Des succès qu’il aurait été irréaliste d’espérer il y a encore quelques années. Et ces victoires sont autant de défaites pour les forces de la bourgeoisie. Bourgeoisie dont les partis politiques sont d’ailleurs actuellement en difficulté, et en douloureuse recomposition, à la suite de la dernière élection complémentaire au Conseil d’État.

 

Durant la période écoulée depuis le dernier Congrès, notre Parti a su utiliser les forces dont il dispose et le contexte devenu plus favorable pour faire avancer sa lutte politique. Nous avons déployé une activité multiforme et importante : prises de position pour les votations populaires, engagement dans des campagnes de votations et des comités unitaires sur les objets importants à nos yeux ; organisation d’événements publics – activité politiquement importante, et à laquelle nous avons su donner plus d’ampleur, et attirer plus de public extérieur ; organisation de journées de formation ; édition d’un journal mensuel (ou à peu près), l’Encre Rouge ; organisation de la Fête des peuples sans frontières – qui n’a hélas pas pu être possible l’année passée, et qu’il serait difficile d’organiser cette année ; participation au 1er mai et à différentes manifestations.

 

Une dimension de notre activité sur laquelle je tiens à insister particulièrement est la solidarité internationale. Parce que nous sommes un parti internationaliste. L’internationalisme prolétarien fait partie de nos principes fondamentaux. Face à la bourgeoisie, à son capitalisme mondialisé et à son impérialisme, les classes populaires et les peuples opprimés de par le monde doivent ou bien lutter ensemble, ou bien échouer ensemble. Aussi, ne séparons-nous pas la lutte des classes en Suisse des luttes qui ont lieu ailleurs. Notre Parti a été fidèle à son devoir internationaliste, en soutenant la République de Cuba, la République bolivarienne du Venezuela, le processus du changement en Bolivie, et beaucoup d’autres peuples en lutte. Ce en mettant à disposition nos locaux et en participant à des événements de solidarité internationale.

 

Notre Parti s’est engagé depuis le début dans l’organisation de la Grève pour l’avenir, mouvement important de lutte face à l’inaction des gouvernements bourgeois et au capitalisme qui nous conduit à la catastrophe. Je le mentionne ici puisqu’il s’agit d’une lutte d’importance stratégique. Nous en discuterons plus en profondeur tout à l’heure.

 

Et c’est à notre initiative que les partis de gauche et les syndicats se sont réunis pour proposer une réponse politique à la crise du Covid, qui a conduit à une paupérisation massive, pendant que quelques-uns se sont encore enrichi au-delà de toute mesure ; pour imposer une redistribution des richesses – alors que les inégalités ont massivement augmenté à Genève cette dernière décennie, et que moins de 1% des contribuables possède la moitié de la fortune totale ; pour répondre enfin au problème du déficit structurel de l’État, en imposant un retour sur les innombrables cadeaux fiscaux aux plus riches, plutôt que de laisser la droite imposer de nouvelles coupes dans les prestations. La proposition soumise par notre Parti à nos partenaires, et qui fut soutenue par eux – même s’il y a eu désaccord et ajustement sur les modalités exactes – est celle du lancement d’une initiative populaire cantonale commune pour relever la taxation de 0,5% sur la part de la fortune dépassant 3 millions. Une proposition qui reste très modérée comme vous pouvez le constater, mais qui permettrait tout de même de faire rentrer plus de 400 millions dans les caisses du canton et des communes par années. L’initiative est en cours de vérification au niveau juridique actuellement, et devrait pouvoir être lancée bientôt.

 

Cette activité que nous avons déployée aurait bien entendu pu être plus importante sans les restrictions sanitaires.

 

En revanche, vous le savez, nous avons perdu tous nos élus municipaux en Ville de Genève et à Confignon, et n’avons, en guise de participation parlementaire, qu’un seul siège : celui de notre députée au Grand Conseil, Salika Wenger. Les raisons de cet état de fait, vous les connaissez : la coalition qu’est Ensemble à Gauche s’est décomposée par suite des manigances de certains de nos anciens « alliés », qui, pour des raisons qui n’ont rien d’honorable, nous ont posé des conditions inacceptables, à la suite de quoi nous n’avions pas eu d’autre choix que de nous présenter seuls aux élections, bien que ce n’eût pas été initialement notre intention. Je ne reviendrai pas sur ces péripéties, aussi compliquées qu’au fond peu intéressantes, insignifiantes au regard de l’Histoire et de la lutte des classes.

 

Cela dit, si la loi électorale genevoise et le quorum extrêmement élevé de 7% nous a empêché de maintenir des sièges dans les délibératifs communaux, il ne s’agit en réalité que d’un demi-échec. Nos résultats aux élections municipales en 2020, et à l’élection complémentaire au Conseil d’État le 7 mars passé, sont somme toute loin d’être mauvais. La campagne électorale a été dans les deux cas bonne – même s’il reste encore évidemment beaucoup de choses à améliorer – nous a permis de faire entendre des positions claires et combatives, de retrouver de la visibilité et de la crédibilité. Le fait de nous présenter seuls aux élections, sous notre propre nom, a été en ce sens bénéfique. Désormais, il est clair pour tout le monde que le Parti du Travail existe, ses positions sont connues, et plus personne ne peut contester ce fait, où nous considérer comme quantité négligeable.

 

Malgré cela, il serait sans doute hors de notre portée d’atteindre le quorum avec nos seules forces pour le moment, et une alliance électorale se révèlera sans doute indispensable. Il serait aventureux d’y renoncer par principe. Cela dit, avec Ensemble à Gauche, nous avons atteint à l’évidence les limites d’un exercice. Sera-t-il possible de repartir avec tout ou partie de nos anciens « alliés » sur de nouvelles bases ? Une recomposition a actuellement lieu entre solidaritéS et une scission conduite par certains ex-dirigeants de cette organisation, une recomposition qui n’est pas encore terminée ; il serait donc opportun d’attendre que les choses finissent par se clarifier totalement. Nous n’avons pas encore eu non plus de réelles discussions avec nos partenaires potentiels, et de ce fait ne pouvons pas nous prononcer sur les possibilités de collaboration future avec eux. Il est enfin encore trop tôt pour les élections cantonales de 2023, et il ne faudrait pas que de nouveau les affaires d’Ensemble à Gauche polluent outre mesure notre fonctionnement, et nous empêchent de mettre nos forces dans nos tâches politiques directes. Les nouvelles instances que le présent Congrès élira devront examiner soigneusement les données de question, envisager les différentes options possibles, et soumettre à une Assemblée générale de notre Parti qui sera convoquée alors le choix de notre politique d’alliance future.

 

Mais, avant que de songer aux élections et alliances pour franchir le quorum – ce qui est certes une question importante, mais loin d’être l’enjeu principal – il nous faut auparavant songer au renforcement de notre Parti, à nos tâches stratégiques directes. La vocation principale du Parti du Travail n’est après tout pas de placer des représentants issus de ses rangs dans les assemblées parlementaires, mais de conduire politiquement une lutte de classe pour changer radicalement la société, d’amener à une rupture avec le capitalisme et à la construction d’une nouvelle société socialiste. Ce but peut sembler encore lointain, mais nous devons tout faire pour y tendre. Quelles doivent être nos priorités stratégiques ? Certaines vous sont soumises aujourd’hui, et nous aurons l’occasion d’en débattre tout à l’heure. D’autres ont été repoussées pour raccourcir le Congrès d’aujourd’hui, et vous seront soumises à l’occasion d’une ou de plusieurs Assemblées générales, qui seront convoquées dans les plus brefs délais. J’insisterai pour finir sur trois aspects, pour ainsi dire « transversaux » à toutes ses priorités stratégiques.

 

Pour que notre Parti soit à la hauteur de ses responsabilités historiques, nous devons renforcer et améliorer son organisation. L’élévation du nombre de nos membres doit nous permettre – sitôt que le semi-confinement sera levé – de rebâtir des sections locales dans plusieurs communes, premier échelon de notre organisation, véritables racines du Parti sur le terrain, dans les lieux de vie ; ce qui nous permettra de mieux et plus efficacement mobiliser tous nos membres, de leur permettre d’être plus impliqués dans la vie du Parti ; d’accroître notre présence sur le terrain ; d’augmenter l’intensité et la qualité de notre travail politique.

 

Nous devons également améliorer notre appareil, constituer, autour du Comité directeur et en collaboration avec lui, d’autres commissions spécialisées que les deux précitées, ce qui déchargerait la direction de notre Parti d’un trop grand nombre de tâches qu’elle doit assumer actuellement, et lui permettrait de se concentrer sur des questions prioritaires qu’elle pourrait alors traiter plus en profondeur.

 

Dans le feu des différentes luttes qui nous attendent, nous ne devons en aucun cas négliger notre travail d’élaboration théorique. Nous ne pouvons ni déchoir à un simple praticisme, à un culte étroit du « concret », ni nous contenter des acquis théoriques du passé. Comme l’écrivait Constantin Tchernenko, dernier secrétaire général du PCUS à avoir porté avec honneur son titre :

 

« L’expérience et la lutte révolutionnaire, l’expérience de l’édification socialiste et communiste nous enseignent qu’il faut intervenir résolument contre le dogmatisme, la sclérose de la pensée, contre l’application irréfléchie de clichés tout prêts et de stéréotypes. Le marxisme, soulignait Lénine, n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. Le léninisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action, disent les disciples de Lénine. Être fidèle à Lénine, c’est s’imprégner de l’esprit créateur dont était empreinte l’activité théorique et pratique de notre parti. Être fidèle à Lénine, c’est lutter résolument contre les tentatives de défigurer notre doctrine révolutionnaire, qu’elles soient de droite ou de « gauche ».

 

« Le courant de la vie est rapide. De nouveaux problèmes viennent remplacer ceux d’aujourd’hui. Et ce qui était juste hier peut être erroné demain. D’où la nécessité de remarquer, de saisir les nouveaux phénomènes et processus, de les analyser et de les synthétiser, de fournir de nouveaux points de repères théoriques à la pratique. »

 

C’est ce que notre Parti s’efforce de faire : penser des enjeux nouveaux, inédits, ou présentant en tout cas des aspects différents de ceux du passé ; comme l’actuelle crise économique et sociale, qui n’est pas une simple répétition de celles du passé ; ou l’urgence écologique, pour laquelle notre tradition offre certes des éléments pour la penser, mais qui est sans commune mesure avec les enjeux écologiques auxquels ont dû faire face nos prédécesseurs. Nous devons être capables à la fois de penser les tendances nouvelles, et contribuer ainsi au développement du socialisme scientifique, en tout cas à notre échelle, et rester fermement ce faisant sur le terrain éprouvé du marxisme, sans céder à l’éclectisme, à toutes les nouvelles idées à la mode, qui seront oubliées demain.

 

Troisièmement, nous devons maintenir et renforcer le travail de formation politique offerte à nos membres, plus particulièrement ceux qui occupent des postes à responsabilité au sein de notre Parti. Comme le disait Maurice Thorez :

 

« Nous devons faire beaucoup plus pour faciliter l’étude de la théorie à tous les militants du Parti, surtout à ceux qui occupent des fonctions responsables, et qui peuvent se laisser absorber et déborder par leurs tâches quotidiennes, jusqu’à perdre la perspective et sombrer dans un étroit praticisme »

 

Chères et chers camarades,

 

Cette année marque les 150 de la Commune de Paris, cette première révolution prolétarienne dans l’histoire, lorsque la classe ouvrière parisienne est « montée à l’assaut du ciel », détenu le pouvoir pendant 72 jours et donné une première préfiguration d’une société nouvelle. Notre Parti avait organisé – à défaut d’un événement public digne de ce nom – un live Facebook. Or, 150 ans plus tard, la Commune demeure toujours une référence, une source d’inspiration. Comme l’écrivait Lénine :

 

« L’œuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous. La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. En ce sens, elle est immortelle »

 

La voie sur laquelle les communards avaient accompli les premiers pas reste celle que nous sommes déterminés à suivre. Les échecs et les faiblesses mêmes de la Commune ont permis d’affiner la théorie marxiste de l’État et de la révolution, et ont eu leur importance dans la définition de la nature et des tâches du parti de type nouveau, le parti communiste. C’est un héritage qui reste aujourd’hui le nôtre, et auquel nous devons rester fidèles.

 

Lénine disait à la veille de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre à propos du Parti bolchévique, calomnié alors par presse bourgeoise et la « gauche » conciliatrice : « Nous avons foi en lui, il est l’intelligence, l’honneur et la conscience de notre époque ». Toutes proportions gardées, nous devons nous efforcer d’être à la hauteur de ces exigences, pour que notre Parti puisse remplir son rôle historique : le renversement du capitalisme et la construction d’une nouvelle société socialiste.

 

Alexander Eniline

 

Président sortant

26 mars 2021

La classe ouvrière à l’assaut du ciel

 




150 ans de la Commune de Paris ; première expérience d’une société nouvelle

 

Transcription du live Facebook organisé le 18.03.21

 

Le 18 mars 1871, il y a exactement 150 ans, une insurrection populaire éclate à Paris contre le gouvernement bourgeois d’Adolphe Thiers, établi à Versailles. Pour la première fois dans l’histoire, la classe ouvrière prend le pouvoir, et l’exerce pendant 72 jours, réalisant la première tentative, remarquable malgré le peu de temps dont elle eût disposé, d’une société nouvelle. Ce fut la Commune de Paris. Malgré qu’elle fut noyée dans le sang par la soldatesque de Thiers, la Commune vit dans les mémoires et doit continuer à vivre. Premier pas sur le chemin de socialisme, première grande révolution prolétarienne, elle demeura longtemps la seule, et à ce titre une référence obligée. Elle servit de matière pour l’élaboration de la pensée de Marx, Engels et Lénine sur la révolution, la nature et les tâches de l’État né d’une révolution prolétarienne. A ce titre, elle eut une influence majeure sur le mouvement révolutionnaire ultérieur. Elle inspira bien entendu d’autres courants de pensée que le marxisme, l’anarchisme principalement, dont les penseurs tirèrent d’autres conclusion que Marx de cette révolution. Les plumitifs bourgeois ne surent jamais rien lui imposer en revanche que la calomnie grossière et stupide, ou l’oubli.

 

Le Parti du Travail ne pouvait laisser passer ce cent-cinquantenaire. Nous aurions préféré organiser une célébration publique digne de ce nom, mais malheureusement la persistance de la pandémie ne nous permet guère de faire plus que ce modeste live Facebook. La Commune mérite d’être célébrée, tant pas son statut d’événement structurant et fondateur, que parce que le temps qui nous en sépare ne lui a rien fait perdre en tant que source d’inspiration. Aussi parce que la lutte des idées est une partie essentielle de la lutte politique telle que nous la concevons, parce que pour les peuples, les travailleurs, les classes populaires, il est vital de connaître leur histoire, pas seulement l’histoire officielle, écrite par les classes dominantes, mais leur propre histoire, une histoire populaire, des luttes des peuples et des classes subalternes à travers l’histoire pour secouer les chaînes de l’oppression et pour leur émancipation.

 

La Commune de Paris, première expérience du pouvoir de la classe ouvrière

 

Ce qui définit principalement la séquence historique que fut la Commune de Paris, ce qui en fut l’essence que les diverses contingences historiques et aspects secondaires, bien qu’importants, ne doivent pas masquer, c’est qu’elle fut la première expérience de l’histoire du pouvoir exercé par la classe ouvrière. Comme l’écrit Karl Marx dans La Guerre civile en France :

 

« La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu’elle a exprimés montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail ».

 

Il ne s’agit pas là d’une théorisation effectuée par Marx a posteriori. Les communards eux-mêmes étaient pleinement conscients d’accomplir, pour la première fois dans l’histoire, une révolution prolétarienne, une prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. L’extrait suivant, daté du 21 mars 1871, du Journal officiel édité par le Comité central de la Garde nationale – qui assumait le pouvoir de fait à Paris depuis trois jours, est très clair à cet égard :

 

« Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en mains la direction des affaires publiques […] La bourgeoisie, leur aînée, qui a accompli son émancipation il y a plus de trois quarts de siècle, qui les a précédés dans la voie de la révolution, ne comprend-elle pas aujourd’hui que le tour de l’émancipation du prolétariat est arrivé […] Le prolétariat en face de la menace permanente de ses droits, de la négation absolue de toutes ses légitimes aspirations, de la ruine de la patrie et de toutes ses espérances, a compris qu’il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en mains ses destinées et d’en assumer le triomphe en s’emparant du pouvoir. »

 

Cette première révolution prolétarienne de l’histoire a même ceci de remarquable, c’est que le conflit de classe se présente d’une façon ouverte, « pure » en quelque sorte, et comprise comme telle par les protagonistes : la classe ouvrière avec sa Commune, contre la bourgeoisie et son gouvernement à Versailles.

 

De la Révolution française à la défaite de Sedan

 

Pour comprendre la Commune de Paris, il est nécessaire – avant de l’aborder pour elle-même – de la replacer le contexte historique qui lui donne sens et des contingences qui l’ont fait naître, en commençant par la Révolution française. Ayant commencé comme une volonté de réforme d’inspiration libérale et de portée limitée initiée par la bourgeoisie, la grande Révolution s’est radicalisée sous la pression populaire. Les souvenir historiques de la Première République et de 1793 – dont le renversement rapide par le coup d’État oligarchique de Thermidor, ne fit que renforcer le mythe, magnifiant les illusions sur ce que la République jacobine aurait pu devenir – hanta la Commune de Paris. Son nom même vient de la Commune de 1792. Le coup d’État de Thermidor fut suivi par une succession de régimes bourgeois et non-démocratiques : le directoire, le consulat, le Premier Empire – tombeau et exécuteur testamentaire de la Révolution, qui imposa un code civil bourgeois à toute l’Europe conquise, et dont le souvenir de la gloire militaire survécut à sa défaite, et put être exploité par la réaction – ; la Restauration – qui restaura la monarchie, mais pas l’Ancien régime, une monarchie bourgeoise en réalité ; la Monarchie de juillet – monarchie bourgeoise déclarée et règne sans gêne des banquiers.

 

Une parenthèse dans cette nuit de despotisme : en 1848, une insurrection ouvrière renverse la monarchie. C’était une révolution prolétarienne, la première en France. Mais la classe ouvrière était alors peu organisée, et n’était pas prête à prendre le pouvoir, ni n’avait la conscience de devoir le faire. Elle se borna à exiger la République, qui plus est une république « sociale ». Quant à ce que devait recouvrir ce prédicat, c’était assez vague. Surprise par la révolution, la bourgeoisie dut commencer par faire des concessions. La Deuxième République fut instaurée, avec des élections au suffrage universel. Mais la bourgeoisie manœuvre, ne tient pas les promesses qu’elle avait faites, parvient à reprendre la main, et fait prendre à la République un tour réactionnaire. La classe ouvrière se révolte : ce fut l’insurrection de juin, écrasée dans le sang. La bourgeoisie n’était pas prête à gouverner sous une forme extérieurement démocratique, la classe ouvrière n’avait pas la force de la renverser. La solution à cette impasse fut un régime bonapartiste, au sens propre : Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, déjà élu président de la République, fait un coup d’État et finit nommé empereur. Ce fut le début du Second Empire, un pseudo-compromis entre classes, en fait le règne despotique d’une clique corrompue et incompétente, à l’ombre de laquelle le capitalisme se développe rapidement, et dont la police étrangle le pays.

 

En 80 ans, la France n’avait connu que peu d’années où elle fut République, mais vécut principalement sous le joug de régimes monarchiques de différentes nuances. La bourgeoisie avait visiblement une peur bleue de la République et du suffrage universel, et préférait gouverner sous l’ombre pour elle protectrice d’un trône. Si le capitalisme, et par conséquent la classe ouvrière, se développèrent considérablement durant cette période – il y avait à Paris 550'000 ouvriers à Paris sur une population de 1'900'000 habitants au total – aucun mouvement ouvrier légal n’était toléré, la répression freinait grandement la construction de forces d’opposition, et la censure limitait la circulation d’idées nouvelles. Aussi, à la chute de Second empire, la classe ouvrière ne disposait pas de son propre parti politique, il n’y avait pas de démarcation claire entre le mouvement ouvrier et le mouvement républicain – vu que la République n’existait pas encore, qu’il s’agissait d’une revendication majeure pour les ouvriers, et que les journées de juin 1848 n’avait pas fait disparaître le mythe républicain.

 

Mais les mauvaises choses ont aussi une fin. De plus en plus contesté, par une partie de la bourgeoisie, comme par la classe ouvrière que la répression n’arrive plus à empêcher de s’organiser, le régime impérial tente des réformes de façade, avant de tenter le tout pour le tout de façon aventuriste : une guerre contre la Prusse. C’est la débâcle : mal commandée, mal approvisionnée, l’armée française est laminée. L’empereur finit rapidement par se rendre après la défaite de Sedan. L’Empire n’était plus.

 

De Sedan à la Commune

 

Un gouvernement provisoire se met en place, le gouvernement de la défense nationale. Face à l’avancée de l’armée prussienne qui occupe la France, il est obligé d’armer le peuple : la garde nationale. Mais ce gouvernement, composé de réactionnaires et de monarchistes, en a peur. Alors il préfère devenir le gouvernement de la trahison nationale, et, prétendant organiser la défense du territoire, en réalité il la sabote, et négocie en sous-mains la capitulation avec Otto Von Bismarck, le chancelier prussien. Finalement, le 28 janvier 1871, la France capitule. Le 31, une insurrection échoue. Le révolutionnaire Auguste Blanqui est arrêté et mis au secret. Il était probablement le chef dont la Commune aurait eu besoin. Bismarck impose des élections rapides d’une Assemblée nationale, dont le seul mandat serait de signer la paix. Les élections ont lieu le 8 février. Elles ne sont ni libres ni transparentes – disons scandaleusement truquées – et débouchent logiquement sur une majorité ultraréactionnaire. Un nouveau gouvernement se met en place avec à sa tête Adolphe Thiers.

 

Le décor est ainsi posé et trois causes majeures allaient mener à un mécontentement croissant, devant déboucher sur l’insurrection. Ces trois causes étant : j le refus de la capitulation et la volonté de continuer à défendre la patrie contre les Prussiens – le mythe de la patrie en danger, et de la guerre révolutionnaire pour la défendre, hérité de la Révolution française, était fort ; permettant a posteriori une relecture patriotique de la Commune, lecture qui devient tendancieuse si on isole ce facteurs des deux ci-après ; k la République : les rumeurs étaient insistantes d’un complot visant à restaurer la monarchie, et les actes du gouvernement – provocations, répression, nomination de généraux honnis – comme sa composition, donnent de bonnes raisons de penser que ces rumeurs étaient fondées ; le peuple ne voulait pas laisser faire ; et l la question sociale, les revendications propres de la classe ouvrière.

 

Le gouvernement, voulant un prétexte pour désarmer la garde nationale et reprendre le contrôle de Paris, tente une provocation en essayant, le 18 mars, de voler les canons de la garde nationale (que celle-ci avait payés et qui donc lui appartenaient). Sauf qu’il sous-estime la réaction de la garde nationale, qui voit rouge. C’est l’insurrection. Le Comité central, élu par la Fédération républicaine de la garde nationale (d’où le vocable de « fédéré ») et qui la dirige, devient le gouvernement de fait de Paris. Sauf qu’il hésite, ayant trop de scrupules sur sa légitimité à exercer le pouvoir, et – au lieu de contre-attaquer, laisse le gouvernement de Thiers tranquille, au moment où il n’avait presque pas de troupes et pouvait être aisément renverser – organise des élections municipales pour le 26 mars. La bourgeoisie quitte massivement Paris pour Versailles, laissant la ville au peuple. La révolution est ainsi née – comme toutes les révolutions d’ailleurs – d’une crise aiguë, nationale, sociale et institutionnelle. Non prévue et non préparée, guidée par des souvenirs glorieux et des idéaux parfois imprécis, manquant d’unité de volonté, la Commune fut irréductiblement marquée par la contingence qui l’avait fait naître. Ce fut à la fois sa grandeur et la cause de sa perte.

 

Une assemblée de 90 sièges fut élue au scrutin majoritaire, par arrondissement. Elle prit le nom de Commune. Les quelques élus de droite, trouvant la nouvelle Commune trop révolutionnaire – car entrée en fonction sous le drapeau rouge – démissionnèrent aussitôt. Il fut alors procédé à des élections complémentaires. Les membres de la Commune – 70 à siéger en réalité – on trouve : 33 artisans et petits commerçants, 24 représentants de professions libérales et intellectuelles, 6 ouvriers métallurgistes. Les différents courants du mouvement socialiste et ouvrier français de l’époque sont représentés : les jacobins – attachés au souvenir de 1793 et centralisateurs, à l’origine mouvement petit bourgeois défendant la petite entreprise contre le grand capital, mais surtout mouvement démocratique organisant également les ouvriers et relayant des revendications de justice sociale – ; les blanquistes, inspirés par Auguste Blanqui, société secrète et disciplinées, acquis à une tactique de minorité agissante et insurrectionnelle, et ayant le communisme comme objectif final ; les proudhoniens – mouvance proto-anarchiste inspirée par Pierre-Joseph Proudhon, à l’origine petit-bourgeois et ayant pour credo le mutuellisme, l’apolitisme et une forme de réformisme, mais qui s’était radicalisé en prenant racine dans la classe ouvrière – ; des « radicaux », partisans de l’autonomie municipale et d’une république démocratique et sociale ; des « collectivistes », membres de la Première Internationale ; et quelques indépendants.

 

Il ne faudrait pas s’y méprendre sur ces étiquettes. Les jacobins et les « radicaux » pouvaient être tout autant, à leur manière des socialistes, que les proudhoniens et les blanquistes. Le jacobin Charles Delescluze, qui se rapprochait le plus de ce qu’on pourrait qualifier de leader de la Commune, était également un socialiste, rédacteur sous l’Empire d’un journal, le Réveil, qui diffusait les principes de la Première internationale, et qui faisait de la société de son époque une analyse plus marxiste que nature – je cite :

 

« Personne ne l’ignore, la petite propriété, le petit commerce, la petite industrie tendent à disparaître devant la reconstitution manifeste d’une nouvelle féodalité financière et territoriale. Encore quelques années, […] il n’y aura plus qu’un petit nombre de fortunes monstrueuses exploitant une nation de prolétaires »

 

Ces différentes tendances d’opinion furent plus unies qu’opposées les unes aux autres, et, pour prendre les décisions justes que la révolution – expérience radicalement nouvelle – surent faire des concessions réciproques, chacune renoncer à ses dogmes qu’elles comprenaient ne plus être adéquats : les jacobins soutinrent toutes les mesures sociales et tendanciellement anticapitalistes en faveur de la classe ouvrière ; les blanquistes renoncèrent à leur théorie d’une dictature révolutionnaire centralisée, acceptant la large démocratie pratiquée par la Commune et le principe d’une organisation fédéraliste de la France ; les proudhoniens jetèrent par-dessus bord leur apolitisme, puisqu’ils participèrent à l’exercice du pouvoir, et leur mutuellisme, acceptant l’organisation de l’économie par la collectivité. La Commune se divisa bien en une « majorité » – jacobins, blanquistes, et indépendants, plus centralisateurs – et une « minorité » - proudhoniens, « radicaux », collectivistes, plus « antiautoritaires » ; mais ces deux tendances ne s’opposent guère avant le 28 avril ; à l’occasion de la nomination d’un Comité de salut public.

 

La Commune s’organise, en plus de son plénum, en une Commission exécutive, à la tête de 9 commission spécialisées – guerre, finances, sûreté générale, enseignement, justice, subsistances, travail et échanges, affaires extérieures, services publics. Ses membres dirigent également les mairies de leur arrondissement. La Commune fut de ce fait une « Assemblée agissante », à la fois législative et exécutive, caractéristique dont les classiques du marxisme firent grand cas, en faisant une caractéristique essentielle d’un État socialiste, l’opposant au parlementarisme bourgeois et à la séparation des pouvoirs.

 

Mesures économiques et sociales de la Commune

 

La Commune ne disposa que d’un temps infime pour déployer son action. Ses réalisations n’en sont que plus remarquables. Elle entama de fait la construction du socialisme, et eut l’intuition des mesures justes à prendre pour cela, quand bien même ses membres n’avaient pas forcément prévu d’avoir à accomplir cette tâche. Comme l’écrit Marx dans La Guerre civile en France :

 

« La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail. »

 

La Commune prit des mesures sociales majeures allant dans le sens d’une remise des dettes (l’une des plus vielles revendications sociales depuis que la société est divisée en classes) et d’un début de construction d’un État social :

 

• Remise des loyers d’octobre 1870 à avril 1871

 

• Remises des loyers pour les locataires en garni

 

• Suspension de la vente des objets déposés au Monts-de-Piété

 

• Possibilité de retirer les objets valant moins de 20 francs

 

• Puis fermeture du Mont-de-Piété

 

• Pensions pour les blessés et les veuves (600 francs) et pour les orphelins (365 francs)

 

• Création d’orphelinats

 

• Ventes publiques de nourriture, cantines, distribution de repas, rationnements

 

Au plan économique, la Commune s’engagea dans la voie de la construction du socialisme. Du moins elle fit les tout premiers pas sur ce chemin. Nous devons citer le Décret adopté 16 avril:

 

« Les chambres syndicales ouvrières sont convoquées à l’effet d’instituer une commission d’enquête ayant pour but:

 

① De dresser une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu’un inventaire exact de l’état dans lequel il se trouvent et des instruments de travail qu’ils renferment.

 

② De présenter un rapport établissant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers, non plus par les déserteurs, qui les ont abandonnés, mais par l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés.

 

③ D’élaborer un projet de constitution de ces sociétés coopératives ouvrières.

 

④ De constituer un jury arbitral qui devra statuer au retour desdits patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières et sur la quotité de l’indemnité qu’auront à payer les sociétés aux patrons »

 

Ce décret impliquait donc une socialisation des moyens de production entre les mains des travailleurs, organisés sous forme de coopérative. Même si le décret ne concerne que les ateliers abandonnés par les bourgeois ayant fui à Versailles, il ne s’agit pas seulement d’une mesure temporaire, l’alinéa 4 prévoyant les dispositions pour rendre cette socialisation permanente. On pourrait lire ce décret dans un sens anarchisant : une économie autogestionnaire, directement entre les mains des ouvriers eux-mêmes. Mais on y retrouve également des indications allant dans le sens d’un minimum de planification – statistique, inventaire, constitution – confiée aux syndicats. Quelques ateliers furent effectivement socialisés de cette façon, et fonctionnèrent très bien de façon démocratique, mais la Commune n’eut pas le temps d’aller plus loin dans cette réorganisation de l’économie.

 

N’oublions pas l’éducation. La Commune avait projeté de mettre en place une éducation publique, gratuite, laïque et obligatoire, uniformisée, et également pour les filles (ce qui n’était pas le cas auparavant). Elle commença à rendre cette avancée réalité. N’oubliant pas la culture : la Commune avait conçu une vision d’un art communal, embellissement de l’espace public, décidé démocratiquement à l’échelle locale (contre la logique monumentale à la gloire de l’État central). N’oublions pas non plus les sciences : les savants purent travailler en totale liberté – une libération bienvenue du jour bonapartiste – et avec le soutien des nouvelles autorités.

 

Dictature du prolétariat

 

S’il y a un terme dans la tradition marxiste qui est controversé, c’est bien celui de la « dictature du prolétariat ». Le Parti Suisse du Travail choisit de ne pas s’en réclamer dès sa fondation, pour des raisons en partie défendables, en partie contestables. Il faut bien pourtant – pour bien comprendre ce que ce syntagme recouvre – dépasser les surdéterminations dont il a été chargé par l’histoire, et retrouver le sens que Marx et Engels eux-mêmes lui attribuaient. Or, Engels le dit clairement dans son introduction à La Guerre civile en France, datée de 1891 :

 

« Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. »

 

Or la Commune de Paris fut bien une « dictature du prolétariat » - puisque Engels le dit ! – et, sans contestation possible, le gouvernement le plus démocratique attesté par l’histoire.

 

Les membres de la Commune étaient en effet élus au suffrage universel, responsables et révocables, liés par un mandat impératif. Une forme de démocratie directe fut instaurée. La vitalité de la participation populaire était assurée par un grand nombre de club (forme d’organisation politique héritée de la Révolution française), se réunissant et discutant en toute liberté. Tous les fonctionnaires devenaient éligibles et révocables. La Commune décida également d’instaurer une rémunération maximum de 6'000 francs par année (correspondant à un salaire d’ouvrier qualifié) pour les élus et fonctionnaires. Une revendication depuis devenue classique dans le mouvement ouvrier et communiste. Ce système n’était pas toutefois parfaitement égalitaire non plus : le montant de la solde dépendait du grade (à noter que les membres de la Commune ne touchaient pas la rémunération maximale). La liberté de la presse était garantie. La Commune interdit seulement les publications versaillaises, mais cette interdiction était mal appliquée et peu respectée.

 

Toute dictature du prolétariat qu’elle fut, la Commune eut une volonté réelle de respecter les droits individuels, malgré les circonstances, et de mettre en place un authentique État de droit. Au niveau judiciaire, elle instaura une procédure accélérée, mais avec des garanties quant aux droits de l’accusé (perquisitions sans mandat interdites, habeas corpus, inspection des prisons, obligation de déclarer le motif d’arrestation) …des garanties que peu d’États bourgeois, même libéraux assuraient. Des complices versaillais dont la culpabilité était pourtant indubitable ne purent ainsi pas être condamnés, faute de preuves tangibles. La Commune prit bien quelques otages et adopta un décret sur les représailles. Mais il ne fut pas appliqué avant la Semaine sanglante, et ce encore contre l’avis des membres encore en vie de la Commune, par des hommes désespérés face au carnage horrible perpétré par la soldatesque versaillaise. La Commune instaura la gratuit des actes notariaux. A Paris on connaissait une véritable sécurité sous la Commune – tous les témoins s’accordent là-dessus – bien plus qu’avant, ou qu’après.

 

La Commune constitua également une avancée majeure pour l’émancipation des femmes. Sous la Commune vit le jour la première organisation féminine de masse : L’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés. Comme son nom ne l’indique pas, il ne s’agissait pas uniquement d’une organisation de bienfaisance, mais d’un mouvement revendicatif et politique. Elle exigea notamment l’égalité salariale, que le Commune commença à mettre en place. Les femmes étaient politiquement actives sous la Commune et prenaient librement la parole dans les clubs, certaines portent les armes et participent aux combats. La Commune mit également fin à des dispositions rétrogrades du droit antérieur : instauration du mariage libre par consentement mutuel, abolition de la distinction entre enfants légitime et illégitimes et reconnaissance des enfants illégitimes. Elle interdit également la prostitution. Si, trop respectueuse qu’elle avait été envers la légalité bourgeoise, la Commune fut élue sur la base des listes électorales existantes, entièrement masculines, elle projetait de donner aux femmes les droits politiques. Elle n’eut pas le temps de réaliser cette mesure.

 

La Commune abolit la conscription et l’armée permanente, n’admettant d’autre armée que la seule garde nationale, soit le peuple en armes et libre de choisir lui-même ses officiers, dont devaient faire partie tous les citoyens valides.

 

La Commune fut internationaliste. Elle offrit sa citoyenneté aux étrangers désireux de l’acquérir, le drapeau de la Commune devant être celui de la République universelle

 

La Commune prit également des mesures symboliques, qui avaient pourtant toute leur importance : adoption du drapeau rouge et du calendrier républicain, destruction de la Colonne Vendôme (symbole bonapartiste, militariste et nationaliste), destruction de la Chapelle expiatoire pour Louis XVI, destruction de l’hôtel particulier de Thiers et confiscation de ses biens (il s’en fera bâtir un plus beau au frais du contribuable).

 

La Commune ailleurs en France

 

La Commune de Paris ne fut pas la seule. D’autres villes eurent leur propre Commune : Lyon, Saint-Etienne, Creusot, Marseille, Toulouse, Narbonne, Limoges. Mais généralement celles-ci étaient mal dirigées, et n’avaient souvent qu’un ancrage populaire faible et un programme politique mal défini. Aussi furent-elles éphémères, vites écrasées par le gouvernement de Thiers.

 

La Commune de Paris essaya de briser son isolement et de plaider sa cause auprès du reste de la France. Le 5 avril : elle émit une proclamation aux départements : démenti des mensonges des Versaillais, absence de volonté de Paris d’imposer une dictature à la France et promesse de fédéralisme en guise de nouvelle organisation du pays. A la fin du mois d’avril, elle adressa une proclamation aux paysans : intérêts communs à ceux des ouvriers ; programme de la Commune : imposition plus progressive, faire payer les réparations de la guerre à ceux qui l’ont déclenché, terre aux paysans,…

 

Marx explique, dans La Guerre civile en France, que ces efforts de conclure une alliance entre ouvriers et paysans auraient pu aboutir :

 

« La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard. A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc ; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet ; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. »

 

Mais ces efforts furent trop tardifs et insuffisamment systématiques. La Commune ne fit trop longtemps que tenter de se justifier et ne lancer que beaucoup trop tard un appel aux armes, à venir la défendre contre l’agression de Thiers. La chape de plomb de la censure versaillaise limitait aussi beaucoup l’efficacité de ces efforts. Paris n’a pas su briser son isolement

 

Faiblesses de la Commune

 

Malgré ses remarquables réalisations, les grandes qualités et la hauteur de vue de ses dirigeants, la Commune de Paris ne fut pas exempte d’erreurs et de faiblesses, sans lesquelles elle eût pu triompher.

 

Le plus grand tort de la Commune – fatal pour une révolution – fut son excessif légalisme, son respect déplacé pour la législation en place, son manque de résolution et d’audace. Il aurait été facile de renverser le gouvernement de Versailles au début, lorsqu’il n’avait presque pas de troupes sous la main. Mais la Commune a été réticente à frapper lorsque c’était possible, craignant de devoir porter la responsabilité du déclenchement d’une guerre civile – comme si Thiers ne l’avait pas déjà déclenchée – ; tenta même de négocier avec le gouvernement – ce qui était vain, et n’aida que Thiers à gagner du temps – ; et adopta trop longtemps une attitude purement défensive, alors qu’il aurait fallu frapper vite et fort. Cet attentisme lui fut fatal, laissant à Thiers tout le temps pour rassembler ses forces.

 

Deuxièmement, la Commune souffrit d’un manque d’unité de volonté. Le foisonnement des clubs et leur vie démocratique ne compensait pas l’absence d’une véritable organisation révolutionnaire digne de ce nom. La présence de plusieurs tendances politiques à la Commune ne fut pas en soi cause de blocage. Elles surent être d’accord sur l’essentiel. Minorité et majorité ne s’opposèrent frontalement que le 28 avril, à l’occasion de la nomination d’un Comité de salut public, que la minorité jugea contraire aux aspirations démocratiques de la Commune. Cette mesure – dictée plus par les glorieux souvenirs de 1793 que par une réelle utilité politique – fut de toute manière adoptée trop tard, et n’eut pour effet que de rajouter un échelon supplémentaire à une chaîne de commandement qui manquait déjà de clarté. Mais ce pluralisme eut pour effet d’instaurer des lenteurs procédurales, un manque de sens des priorité parfois, surtout l’absence d’unité de volonté, ce qui ne pardonne pas en temps de guerre.

 

La Commune eut surtout le grand tort d’avoir eu un respect trop scrupuleux et déplacé pour la propriété privée. Elle ne saisit pas la Banque de France – une banque privée – et les avoirs qui y étaient déposés, qui lui auraient donné les moyens. Au lieu de cela elle se contenta de percevoir des crédits limités dudit établissement et à le protéger comme un bien de la nation – alors même que la banque traitait en sous-mains avec Versailles.

 

La Commune souffrait enfin de faiblesses strictement militaires. Malgré son courage et sa détermination, la garde nationale ne remplaçait pas une véritable armée. Elle était en outre mal commandée. La chaîne de commandement était redondante et pas toujours claire ; et la dualité de pouvoir entre la Commune et le Comité central de la garde nationale était inopportune. Enfin, l’excessive modération et respect de l’État de droit par la Commune permettait aux agents versaillais d’agir plus facilement dans l’ombre.

 

Versailles et la Semaine sanglante

 

Face aux communards, il y avait les versaillais. Pour apprécier ce qu’était le gouvernement de la bourgeoisie, il suffit de citer le portrait que fait Marx, dans La Guerre civile en France, de son chef, Adolphe Thiers :

 

« Passé maître dans la petite fripouillerie politique, virtuose du parjure et de la trahison, rompu à tous les bas stratagèmes, aux expédients sournois et aux viles perfidies de la lutte des partis au parlement, toujours prêt, une fois chassé du ministère, à allumer une révolution, pour l'étouffer dans le sang une fois qu'il y est revenu avec des préjugés de classe en guise d'idées, de la vanité en guise de cœur menant une vie privée aussi abjecte que sa vie publique est méprisable, - il ne peut s'empêcher, même maintenant où il joue le rôle d'un Sylla français, de rehausser l'abomination de ses actes par le ridicule de ses fanfaronnades. »

 

La Commune ayant trop temporisé, Thiers en profite pour rassembler ses forces. Il obtient de Bismarck la libération de prisonniers de guerre français dans le seul but d’écraser la Commune et le droit de passer par la zone d’occupation prussienne (mal surveillée par les communards). N’étant pas à une infamie près, il n’eut aucune hésitation à s’allier à la puissance occupante contre son propre peuple. Les troupes versaillaises entrent à Paris par une porte qui n’était pas gardée, repérée par l’un de leurs espions. Ce fut la fin de la Commune, et le début de la Semaine sanglante, qui dura du 21 au 28 mai.

 

Aux antipodes de la démocratie et de l’État de droit garanti par la « dictature du prolétariat » que fut la Commune, la République bourgeoise de Versailles préfigura – et même dépassa en ignominie – le fascisme dans l’arbitraire sanglant et la négation de tout droit. Sa victoire ne fut que massacres de plusieurs dizaines de milliers de personnes – un décompte exact ne fut jamais effectué – durant la Semaine sanglante, la soldatesque de Thiers fusillant en masse quiconque lui tombait sous la main : défenseurs de la Commune, membres de leurs familles, hommes, femmes et enfants, ainsi qu’un nombre incalculable de personnes qui s’étaient retrouvées au mauvais endroit au mauvais moment, arrêtées au hasard et sommairement abattus par les nervis de Versailles. Les survivants furent enfermés dans des conditions atroces dans les geôles versaillaises, condamnés – tant les communards que des passants arrêtés au hasard, parfois même des sympathisants versaillais – en nombre à la peine de mort, au bagne ou à la déportation, suite à des simulacres de procès, selon une procédure expéditive et grossièrement truquée. Les plus chanceux purent s’exiler à l’étranger, dont certains en Suisse.

 

Pendant plusieurs années, une chape de plomb réactionnaire s’abattit sur la France, à base de cours martiales, d’État policier et de censure. La Troisième République – le « régime qui nous divise le moins » dixit Thiers (c’est-à-dire que c’était plus simple que de s’entendre sur le choix d’un de prétendants au trône) – naissait dans le sang de la classe ouvrière. La bourgeoisie montrait son vrai visage, sanguinaire et sauvage, celui d’une classe possédante prête à toutes les ignominies pour préserver ses privilèges. La République bourgeoise se révéla n’être que la façade de la dictature de la bourgeoise, impitoyable et féroce, les droits individuels sensément intangibles et la démocratie des mots creux, que la bourgeoisie est prête à balancer par-dessus bord à la moindre difficulté. Les communards survivants ne purent rentrer qu’après leur amnistie en 1880. La répression de la Commune – où la bourgeoisie républicaine trempa les mains exactement comme les monarchistes – provoqua enfin la rupture entre le mouvement ouvrier et le mouvement républicain, et convainquit la classe ouvrière de s’organiser indépendamment et contre la « gauche » bourgeoise.

 

Héritage de la Commune

 

Si la bourgeoisie poursuivit la mémoire de la Commune de sa haine, celle-ci fut une source d’inspiration pour les fondateurs du mouvement ouvrier et communiste. Première expérience d’exercice du pouvoir par la classe ouvrière, et longtemps la seule, la Commune fut à ce titre une référence obligée. Karl Marx et Friedrich Engels l’étudièrent attentivement pour en tirer leurs conclusions sur ce que devait faire la classe ouvrière après la révolution, quelle serait la nature et les tâches de l’État né de la révolution. La Commune inspira la seule correction explicite que Marx et Engels apportèrent au Manifeste du Parti communiste, dans la préface à l’édition allemande de 1872 :

 

« Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire fonctionner pour son propre compte »

 

La grande leçon de la Commune c’est que l’État bourgeois est irréformable, et ne peut être utilisé à son propre compte par la classe ouvrière parvenue au pouvoir. Il doit être détruit, et remplacé par un État prolétarien, révolutionnaire. Il ne s’agit toutefois pas d’une abolition de l’État purement et simplement – c’est là où le marxisme diverge de l’anarchisme - ; la Commune fut bien un État, mais un État nouveau, qualitativement différent.

 

C’est cette leçon de la Commune que la Deuxième Internationale avait oublié, et que Lénine chercha à remettre à l’honneur dans l’État et la révolution.

 

Par quoi faut-il remplacer la machine de l’État bourgeois ? Les caractéristiques essentielles de cet État nouveau sont données par la Commune : il doit s’agir d’une démocratie complète, directe, populaire (les soviets en ont été sensé être la réalisation) ; tous les fonctionnaires et les dirigeants doivent être responsables, liés par un mandat impératif et révocables ; tous leurs privilèges doivent être abrogés et ils ne doivent pas toucher plus d’un salaire d’ouvrier ; l’armée permanente doit être remplacée par le peuple en armes ; le parlementarisme bourgeois doit laisser place à des assemblées agissantes, à la fois législatives et exécutives. Cet État doit garder des fonctions répressives, pour pouvoir briser l’inévitable résistance de la bourgeoisie renversée ; et il ne doit pas faire preuve de faiblesse à cet égard, pour que les horreurs de la Semaine sanglante ne puissent plus se répéter. Mais il s’agit en quelque sorte d’un « demi-État », un État en voie d’extinction, voué à disparaître car devenu inutile lorsque la division de la société en classe ne sera plus, et par là la domination d’une classe sur une autre, en quoi consiste précisément l’essence de l’État.

 

Lénine fit une petite fête le jour où le pouvoir soviétique atteint son 73ème jour, dépassant ainsi en longévité la Commune de Paris, ce qui apparaissait, étant données les conditions extrêmes de la lutte, comme un aboutissement considérable. La Commune soviétique allait vivre 74 ans. Le socialisme devint réalité, représentait une forme de pouvoir populaire, et apporta des progrès sociaux remarquables. Toutefois, aucun État socialiste ne fut un demi-État, en voie d’extinction, mais au contraire des machines d’État hautement complexes, et en voie de sophistication croissante. Ces États se dotèrent d’une police et d’une armée permanentes – et ils auraient difficilement pu faire autrement -, ainsi que d’une bureaucratie spécialisée et non-élective. Même s’ils se réclamèrent d’être dirigées par des assemblées agissantes, ils possédaient en pratique des gouvernements et des parlements « classiques ». S’ils eurent raison de ne pas répéter les erreurs et faiblesses de la Commune, ils tordirent parfois le bâton dans l’autre sens et ne respectèrent pas toujours l’État de droit que la Commune avait su garantir. Leur personnel dirigeant pu se détacher de la classe ouvrière, et trop souvent la trahir et restaurer le capitalisme.

 

Le programme de l’État et la révolution ne fut pas exactement atteint. Peut-on toutefois parler de révolutions trahies, et ne faut-il pas simplement admettre que la réalité de l’exercice du pouvoir à l’échelle d’un pays entier et sur le long terme est plus complexe et autre chose de ce qu’on pourrait imaginer à partir d’une expérience de 72 jours à l’échelle d’une ville ? Vouloir fuir l’histoire de tout un siècle pour en revenir à la Commune serait une erreur idéaliste. Quoiqu’il soit, la Commune n’en garde pas moins sa valeur de modèle, d’exemple instructif et d’inspiration de ce qu’un peuple qui est prêt à briser ses chaînes peut accomplir, de ce qu’une démocratie populaire et le socialisme sont une perspective réaliste et souhaitable. Nous laisserons le mot de la fin à Lénine :

 

« L’œuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous. La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. En ce sens, elle est immortelle » Lénine, A la mémoire de la Commune, 28 avril 1911

 

Bibliographie (non exhaustive)

 

Abidor Mitchell (éd.), Voices of the Paris Commune, PM Press Oakland, 2015

 

Blanqui Auguste, Le communisme, avenir de la société, Éditions le passager clandestin, Paris, 2008

 

Blanqui Auguste, Qui fait la soupe doit la manger, Éditions d’ores et déjà, Paris, 2012

 

La Commune en images, Maspero, Paris, 1982

 

Da Costa Charles, Les Blanquistes, Histoire des partis socialistes en France, VI, Librairie Marcel Rivière, Paris, 1912

 

Duclos Jacques, « A l’assaut du Ciel », La Commune de Paris annonciatrice d’un monde nouveau, Éditions sociales, Paris, 1961

 

Lénine, L’État et la Révolution, Éditions sociales, Paris & Éditions du Progrès, Moscou, 1975

 

Marx Karl, La guerre civile en France, Éditions sociales, Paris, 1975

 

Marx Karl & Engels Friedrich, Inventer l’inconnu, Textes et correspondance autour de la Commune, Éditions La Fabrique, Paris, 2008

 

Michel Louise, La Commune, Éditions Stock, Paris, 1978

 

Vallès Jules, L’insurgé, Le livre de poche, Paris, 1975