26 mars 2021

La classe ouvrière à l’assaut du ciel

 




150 ans de la Commune de Paris ; première expérience d’une société nouvelle

 

Transcription du live Facebook organisé le 18.03.21

 

Le 18 mars 1871, il y a exactement 150 ans, une insurrection populaire éclate à Paris contre le gouvernement bourgeois d’Adolphe Thiers, établi à Versailles. Pour la première fois dans l’histoire, la classe ouvrière prend le pouvoir, et l’exerce pendant 72 jours, réalisant la première tentative, remarquable malgré le peu de temps dont elle eût disposé, d’une société nouvelle. Ce fut la Commune de Paris. Malgré qu’elle fut noyée dans le sang par la soldatesque de Thiers, la Commune vit dans les mémoires et doit continuer à vivre. Premier pas sur le chemin de socialisme, première grande révolution prolétarienne, elle demeura longtemps la seule, et à ce titre une référence obligée. Elle servit de matière pour l’élaboration de la pensée de Marx, Engels et Lénine sur la révolution, la nature et les tâches de l’État né d’une révolution prolétarienne. A ce titre, elle eut une influence majeure sur le mouvement révolutionnaire ultérieur. Elle inspira bien entendu d’autres courants de pensée que le marxisme, l’anarchisme principalement, dont les penseurs tirèrent d’autres conclusion que Marx de cette révolution. Les plumitifs bourgeois ne surent jamais rien lui imposer en revanche que la calomnie grossière et stupide, ou l’oubli.

 

Le Parti du Travail ne pouvait laisser passer ce cent-cinquantenaire. Nous aurions préféré organiser une célébration publique digne de ce nom, mais malheureusement la persistance de la pandémie ne nous permet guère de faire plus que ce modeste live Facebook. La Commune mérite d’être célébrée, tant pas son statut d’événement structurant et fondateur, que parce que le temps qui nous en sépare ne lui a rien fait perdre en tant que source d’inspiration. Aussi parce que la lutte des idées est une partie essentielle de la lutte politique telle que nous la concevons, parce que pour les peuples, les travailleurs, les classes populaires, il est vital de connaître leur histoire, pas seulement l’histoire officielle, écrite par les classes dominantes, mais leur propre histoire, une histoire populaire, des luttes des peuples et des classes subalternes à travers l’histoire pour secouer les chaînes de l’oppression et pour leur émancipation.

 

La Commune de Paris, première expérience du pouvoir de la classe ouvrière

 

Ce qui définit principalement la séquence historique que fut la Commune de Paris, ce qui en fut l’essence que les diverses contingences historiques et aspects secondaires, bien qu’importants, ne doivent pas masquer, c’est qu’elle fut la première expérience de l’histoire du pouvoir exercé par la classe ouvrière. Comme l’écrit Karl Marx dans La Guerre civile en France :

 

« La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu’elle a exprimés montrent que c’était une forme politique tout à fait susceptible d’expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail ».

 

Il ne s’agit pas là d’une théorisation effectuée par Marx a posteriori. Les communards eux-mêmes étaient pleinement conscients d’accomplir, pour la première fois dans l’histoire, une révolution prolétarienne, une prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. L’extrait suivant, daté du 21 mars 1871, du Journal officiel édité par le Comité central de la Garde nationale – qui assumait le pouvoir de fait à Paris depuis trois jours, est très clair à cet égard :

 

« Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en mains la direction des affaires publiques […] La bourgeoisie, leur aînée, qui a accompli son émancipation il y a plus de trois quarts de siècle, qui les a précédés dans la voie de la révolution, ne comprend-elle pas aujourd’hui que le tour de l’émancipation du prolétariat est arrivé […] Le prolétariat en face de la menace permanente de ses droits, de la négation absolue de toutes ses légitimes aspirations, de la ruine de la patrie et de toutes ses espérances, a compris qu’il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en mains ses destinées et d’en assumer le triomphe en s’emparant du pouvoir. »

 

Cette première révolution prolétarienne de l’histoire a même ceci de remarquable, c’est que le conflit de classe se présente d’une façon ouverte, « pure » en quelque sorte, et comprise comme telle par les protagonistes : la classe ouvrière avec sa Commune, contre la bourgeoisie et son gouvernement à Versailles.

 

De la Révolution française à la défaite de Sedan

 

Pour comprendre la Commune de Paris, il est nécessaire – avant de l’aborder pour elle-même – de la replacer le contexte historique qui lui donne sens et des contingences qui l’ont fait naître, en commençant par la Révolution française. Ayant commencé comme une volonté de réforme d’inspiration libérale et de portée limitée initiée par la bourgeoisie, la grande Révolution s’est radicalisée sous la pression populaire. Les souvenir historiques de la Première République et de 1793 – dont le renversement rapide par le coup d’État oligarchique de Thermidor, ne fit que renforcer le mythe, magnifiant les illusions sur ce que la République jacobine aurait pu devenir – hanta la Commune de Paris. Son nom même vient de la Commune de 1792. Le coup d’État de Thermidor fut suivi par une succession de régimes bourgeois et non-démocratiques : le directoire, le consulat, le Premier Empire – tombeau et exécuteur testamentaire de la Révolution, qui imposa un code civil bourgeois à toute l’Europe conquise, et dont le souvenir de la gloire militaire survécut à sa défaite, et put être exploité par la réaction – ; la Restauration – qui restaura la monarchie, mais pas l’Ancien régime, une monarchie bourgeoise en réalité ; la Monarchie de juillet – monarchie bourgeoise déclarée et règne sans gêne des banquiers.

 

Une parenthèse dans cette nuit de despotisme : en 1848, une insurrection ouvrière renverse la monarchie. C’était une révolution prolétarienne, la première en France. Mais la classe ouvrière était alors peu organisée, et n’était pas prête à prendre le pouvoir, ni n’avait la conscience de devoir le faire. Elle se borna à exiger la République, qui plus est une république « sociale ». Quant à ce que devait recouvrir ce prédicat, c’était assez vague. Surprise par la révolution, la bourgeoisie dut commencer par faire des concessions. La Deuxième République fut instaurée, avec des élections au suffrage universel. Mais la bourgeoisie manœuvre, ne tient pas les promesses qu’elle avait faites, parvient à reprendre la main, et fait prendre à la République un tour réactionnaire. La classe ouvrière se révolte : ce fut l’insurrection de juin, écrasée dans le sang. La bourgeoisie n’était pas prête à gouverner sous une forme extérieurement démocratique, la classe ouvrière n’avait pas la force de la renverser. La solution à cette impasse fut un régime bonapartiste, au sens propre : Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon Ier, déjà élu président de la République, fait un coup d’État et finit nommé empereur. Ce fut le début du Second Empire, un pseudo-compromis entre classes, en fait le règne despotique d’une clique corrompue et incompétente, à l’ombre de laquelle le capitalisme se développe rapidement, et dont la police étrangle le pays.

 

En 80 ans, la France n’avait connu que peu d’années où elle fut République, mais vécut principalement sous le joug de régimes monarchiques de différentes nuances. La bourgeoisie avait visiblement une peur bleue de la République et du suffrage universel, et préférait gouverner sous l’ombre pour elle protectrice d’un trône. Si le capitalisme, et par conséquent la classe ouvrière, se développèrent considérablement durant cette période – il y avait à Paris 550'000 ouvriers à Paris sur une population de 1'900'000 habitants au total – aucun mouvement ouvrier légal n’était toléré, la répression freinait grandement la construction de forces d’opposition, et la censure limitait la circulation d’idées nouvelles. Aussi, à la chute de Second empire, la classe ouvrière ne disposait pas de son propre parti politique, il n’y avait pas de démarcation claire entre le mouvement ouvrier et le mouvement républicain – vu que la République n’existait pas encore, qu’il s’agissait d’une revendication majeure pour les ouvriers, et que les journées de juin 1848 n’avait pas fait disparaître le mythe républicain.

 

Mais les mauvaises choses ont aussi une fin. De plus en plus contesté, par une partie de la bourgeoisie, comme par la classe ouvrière que la répression n’arrive plus à empêcher de s’organiser, le régime impérial tente des réformes de façade, avant de tenter le tout pour le tout de façon aventuriste : une guerre contre la Prusse. C’est la débâcle : mal commandée, mal approvisionnée, l’armée française est laminée. L’empereur finit rapidement par se rendre après la défaite de Sedan. L’Empire n’était plus.

 

De Sedan à la Commune

 

Un gouvernement provisoire se met en place, le gouvernement de la défense nationale. Face à l’avancée de l’armée prussienne qui occupe la France, il est obligé d’armer le peuple : la garde nationale. Mais ce gouvernement, composé de réactionnaires et de monarchistes, en a peur. Alors il préfère devenir le gouvernement de la trahison nationale, et, prétendant organiser la défense du territoire, en réalité il la sabote, et négocie en sous-mains la capitulation avec Otto Von Bismarck, le chancelier prussien. Finalement, le 28 janvier 1871, la France capitule. Le 31, une insurrection échoue. Le révolutionnaire Auguste Blanqui est arrêté et mis au secret. Il était probablement le chef dont la Commune aurait eu besoin. Bismarck impose des élections rapides d’une Assemblée nationale, dont le seul mandat serait de signer la paix. Les élections ont lieu le 8 février. Elles ne sont ni libres ni transparentes – disons scandaleusement truquées – et débouchent logiquement sur une majorité ultraréactionnaire. Un nouveau gouvernement se met en place avec à sa tête Adolphe Thiers.

 

Le décor est ainsi posé et trois causes majeures allaient mener à un mécontentement croissant, devant déboucher sur l’insurrection. Ces trois causes étant : j le refus de la capitulation et la volonté de continuer à défendre la patrie contre les Prussiens – le mythe de la patrie en danger, et de la guerre révolutionnaire pour la défendre, hérité de la Révolution française, était fort ; permettant a posteriori une relecture patriotique de la Commune, lecture qui devient tendancieuse si on isole ce facteurs des deux ci-après ; k la République : les rumeurs étaient insistantes d’un complot visant à restaurer la monarchie, et les actes du gouvernement – provocations, répression, nomination de généraux honnis – comme sa composition, donnent de bonnes raisons de penser que ces rumeurs étaient fondées ; le peuple ne voulait pas laisser faire ; et l la question sociale, les revendications propres de la classe ouvrière.

 

Le gouvernement, voulant un prétexte pour désarmer la garde nationale et reprendre le contrôle de Paris, tente une provocation en essayant, le 18 mars, de voler les canons de la garde nationale (que celle-ci avait payés et qui donc lui appartenaient). Sauf qu’il sous-estime la réaction de la garde nationale, qui voit rouge. C’est l’insurrection. Le Comité central, élu par la Fédération républicaine de la garde nationale (d’où le vocable de « fédéré ») et qui la dirige, devient le gouvernement de fait de Paris. Sauf qu’il hésite, ayant trop de scrupules sur sa légitimité à exercer le pouvoir, et – au lieu de contre-attaquer, laisse le gouvernement de Thiers tranquille, au moment où il n’avait presque pas de troupes et pouvait être aisément renverser – organise des élections municipales pour le 26 mars. La bourgeoisie quitte massivement Paris pour Versailles, laissant la ville au peuple. La révolution est ainsi née – comme toutes les révolutions d’ailleurs – d’une crise aiguë, nationale, sociale et institutionnelle. Non prévue et non préparée, guidée par des souvenirs glorieux et des idéaux parfois imprécis, manquant d’unité de volonté, la Commune fut irréductiblement marquée par la contingence qui l’avait fait naître. Ce fut à la fois sa grandeur et la cause de sa perte.

 

Une assemblée de 90 sièges fut élue au scrutin majoritaire, par arrondissement. Elle prit le nom de Commune. Les quelques élus de droite, trouvant la nouvelle Commune trop révolutionnaire – car entrée en fonction sous le drapeau rouge – démissionnèrent aussitôt. Il fut alors procédé à des élections complémentaires. Les membres de la Commune – 70 à siéger en réalité – on trouve : 33 artisans et petits commerçants, 24 représentants de professions libérales et intellectuelles, 6 ouvriers métallurgistes. Les différents courants du mouvement socialiste et ouvrier français de l’époque sont représentés : les jacobins – attachés au souvenir de 1793 et centralisateurs, à l’origine mouvement petit bourgeois défendant la petite entreprise contre le grand capital, mais surtout mouvement démocratique organisant également les ouvriers et relayant des revendications de justice sociale – ; les blanquistes, inspirés par Auguste Blanqui, société secrète et disciplinées, acquis à une tactique de minorité agissante et insurrectionnelle, et ayant le communisme comme objectif final ; les proudhoniens – mouvance proto-anarchiste inspirée par Pierre-Joseph Proudhon, à l’origine petit-bourgeois et ayant pour credo le mutuellisme, l’apolitisme et une forme de réformisme, mais qui s’était radicalisé en prenant racine dans la classe ouvrière – ; des « radicaux », partisans de l’autonomie municipale et d’une république démocratique et sociale ; des « collectivistes », membres de la Première Internationale ; et quelques indépendants.

 

Il ne faudrait pas s’y méprendre sur ces étiquettes. Les jacobins et les « radicaux » pouvaient être tout autant, à leur manière des socialistes, que les proudhoniens et les blanquistes. Le jacobin Charles Delescluze, qui se rapprochait le plus de ce qu’on pourrait qualifier de leader de la Commune, était également un socialiste, rédacteur sous l’Empire d’un journal, le Réveil, qui diffusait les principes de la Première internationale, et qui faisait de la société de son époque une analyse plus marxiste que nature – je cite :

 

« Personne ne l’ignore, la petite propriété, le petit commerce, la petite industrie tendent à disparaître devant la reconstitution manifeste d’une nouvelle féodalité financière et territoriale. Encore quelques années, […] il n’y aura plus qu’un petit nombre de fortunes monstrueuses exploitant une nation de prolétaires »

 

Ces différentes tendances d’opinion furent plus unies qu’opposées les unes aux autres, et, pour prendre les décisions justes que la révolution – expérience radicalement nouvelle – surent faire des concessions réciproques, chacune renoncer à ses dogmes qu’elles comprenaient ne plus être adéquats : les jacobins soutinrent toutes les mesures sociales et tendanciellement anticapitalistes en faveur de la classe ouvrière ; les blanquistes renoncèrent à leur théorie d’une dictature révolutionnaire centralisée, acceptant la large démocratie pratiquée par la Commune et le principe d’une organisation fédéraliste de la France ; les proudhoniens jetèrent par-dessus bord leur apolitisme, puisqu’ils participèrent à l’exercice du pouvoir, et leur mutuellisme, acceptant l’organisation de l’économie par la collectivité. La Commune se divisa bien en une « majorité » – jacobins, blanquistes, et indépendants, plus centralisateurs – et une « minorité » - proudhoniens, « radicaux », collectivistes, plus « antiautoritaires » ; mais ces deux tendances ne s’opposent guère avant le 28 avril ; à l’occasion de la nomination d’un Comité de salut public.

 

La Commune s’organise, en plus de son plénum, en une Commission exécutive, à la tête de 9 commission spécialisées – guerre, finances, sûreté générale, enseignement, justice, subsistances, travail et échanges, affaires extérieures, services publics. Ses membres dirigent également les mairies de leur arrondissement. La Commune fut de ce fait une « Assemblée agissante », à la fois législative et exécutive, caractéristique dont les classiques du marxisme firent grand cas, en faisant une caractéristique essentielle d’un État socialiste, l’opposant au parlementarisme bourgeois et à la séparation des pouvoirs.

 

Mesures économiques et sociales de la Commune

 

La Commune ne disposa que d’un temps infime pour déployer son action. Ses réalisations n’en sont que plus remarquables. Elle entama de fait la construction du socialisme, et eut l’intuition des mesures justes à prendre pour cela, quand bien même ses membres n’avaient pas forcément prévu d’avoir à accomplir cette tâche. Comme l’écrit Marx dans La Guerre civile en France :

 

« La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail. »

 

La Commune prit des mesures sociales majeures allant dans le sens d’une remise des dettes (l’une des plus vielles revendications sociales depuis que la société est divisée en classes) et d’un début de construction d’un État social :

 

• Remise des loyers d’octobre 1870 à avril 1871

 

• Remises des loyers pour les locataires en garni

 

• Suspension de la vente des objets déposés au Monts-de-Piété

 

• Possibilité de retirer les objets valant moins de 20 francs

 

• Puis fermeture du Mont-de-Piété

 

• Pensions pour les blessés et les veuves (600 francs) et pour les orphelins (365 francs)

 

• Création d’orphelinats

 

• Ventes publiques de nourriture, cantines, distribution de repas, rationnements

 

Au plan économique, la Commune s’engagea dans la voie de la construction du socialisme. Du moins elle fit les tout premiers pas sur ce chemin. Nous devons citer le Décret adopté 16 avril:

 

« Les chambres syndicales ouvrières sont convoquées à l’effet d’instituer une commission d’enquête ayant pour but:

 

① De dresser une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu’un inventaire exact de l’état dans lequel il se trouvent et des instruments de travail qu’ils renferment.

 

② De présenter un rapport établissant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers, non plus par les déserteurs, qui les ont abandonnés, mais par l’association coopérative des travailleurs qui y étaient employés.

 

③ D’élaborer un projet de constitution de ces sociétés coopératives ouvrières.

 

④ De constituer un jury arbitral qui devra statuer au retour desdits patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux sociétés ouvrières et sur la quotité de l’indemnité qu’auront à payer les sociétés aux patrons »

 

Ce décret impliquait donc une socialisation des moyens de production entre les mains des travailleurs, organisés sous forme de coopérative. Même si le décret ne concerne que les ateliers abandonnés par les bourgeois ayant fui à Versailles, il ne s’agit pas seulement d’une mesure temporaire, l’alinéa 4 prévoyant les dispositions pour rendre cette socialisation permanente. On pourrait lire ce décret dans un sens anarchisant : une économie autogestionnaire, directement entre les mains des ouvriers eux-mêmes. Mais on y retrouve également des indications allant dans le sens d’un minimum de planification – statistique, inventaire, constitution – confiée aux syndicats. Quelques ateliers furent effectivement socialisés de cette façon, et fonctionnèrent très bien de façon démocratique, mais la Commune n’eut pas le temps d’aller plus loin dans cette réorganisation de l’économie.

 

N’oublions pas l’éducation. La Commune avait projeté de mettre en place une éducation publique, gratuite, laïque et obligatoire, uniformisée, et également pour les filles (ce qui n’était pas le cas auparavant). Elle commença à rendre cette avancée réalité. N’oubliant pas la culture : la Commune avait conçu une vision d’un art communal, embellissement de l’espace public, décidé démocratiquement à l’échelle locale (contre la logique monumentale à la gloire de l’État central). N’oublions pas non plus les sciences : les savants purent travailler en totale liberté – une libération bienvenue du jour bonapartiste – et avec le soutien des nouvelles autorités.

 

Dictature du prolétariat

 

S’il y a un terme dans la tradition marxiste qui est controversé, c’est bien celui de la « dictature du prolétariat ». Le Parti Suisse du Travail choisit de ne pas s’en réclamer dès sa fondation, pour des raisons en partie défendables, en partie contestables. Il faut bien pourtant – pour bien comprendre ce que ce syntagme recouvre – dépasser les surdéterminations dont il a été chargé par l’histoire, et retrouver le sens que Marx et Engels eux-mêmes lui attribuaient. Or, Engels le dit clairement dans son introduction à La Guerre civile en France, datée de 1891 :

 

« Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. »

 

Or la Commune de Paris fut bien une « dictature du prolétariat » - puisque Engels le dit ! – et, sans contestation possible, le gouvernement le plus démocratique attesté par l’histoire.

 

Les membres de la Commune étaient en effet élus au suffrage universel, responsables et révocables, liés par un mandat impératif. Une forme de démocratie directe fut instaurée. La vitalité de la participation populaire était assurée par un grand nombre de club (forme d’organisation politique héritée de la Révolution française), se réunissant et discutant en toute liberté. Tous les fonctionnaires devenaient éligibles et révocables. La Commune décida également d’instaurer une rémunération maximum de 6'000 francs par année (correspondant à un salaire d’ouvrier qualifié) pour les élus et fonctionnaires. Une revendication depuis devenue classique dans le mouvement ouvrier et communiste. Ce système n’était pas toutefois parfaitement égalitaire non plus : le montant de la solde dépendait du grade (à noter que les membres de la Commune ne touchaient pas la rémunération maximale). La liberté de la presse était garantie. La Commune interdit seulement les publications versaillaises, mais cette interdiction était mal appliquée et peu respectée.

 

Toute dictature du prolétariat qu’elle fut, la Commune eut une volonté réelle de respecter les droits individuels, malgré les circonstances, et de mettre en place un authentique État de droit. Au niveau judiciaire, elle instaura une procédure accélérée, mais avec des garanties quant aux droits de l’accusé (perquisitions sans mandat interdites, habeas corpus, inspection des prisons, obligation de déclarer le motif d’arrestation) …des garanties que peu d’États bourgeois, même libéraux assuraient. Des complices versaillais dont la culpabilité était pourtant indubitable ne purent ainsi pas être condamnés, faute de preuves tangibles. La Commune prit bien quelques otages et adopta un décret sur les représailles. Mais il ne fut pas appliqué avant la Semaine sanglante, et ce encore contre l’avis des membres encore en vie de la Commune, par des hommes désespérés face au carnage horrible perpétré par la soldatesque versaillaise. La Commune instaura la gratuit des actes notariaux. A Paris on connaissait une véritable sécurité sous la Commune – tous les témoins s’accordent là-dessus – bien plus qu’avant, ou qu’après.

 

La Commune constitua également une avancée majeure pour l’émancipation des femmes. Sous la Commune vit le jour la première organisation féminine de masse : L’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés. Comme son nom ne l’indique pas, il ne s’agissait pas uniquement d’une organisation de bienfaisance, mais d’un mouvement revendicatif et politique. Elle exigea notamment l’égalité salariale, que le Commune commença à mettre en place. Les femmes étaient politiquement actives sous la Commune et prenaient librement la parole dans les clubs, certaines portent les armes et participent aux combats. La Commune mit également fin à des dispositions rétrogrades du droit antérieur : instauration du mariage libre par consentement mutuel, abolition de la distinction entre enfants légitime et illégitimes et reconnaissance des enfants illégitimes. Elle interdit également la prostitution. Si, trop respectueuse qu’elle avait été envers la légalité bourgeoise, la Commune fut élue sur la base des listes électorales existantes, entièrement masculines, elle projetait de donner aux femmes les droits politiques. Elle n’eut pas le temps de réaliser cette mesure.

 

La Commune abolit la conscription et l’armée permanente, n’admettant d’autre armée que la seule garde nationale, soit le peuple en armes et libre de choisir lui-même ses officiers, dont devaient faire partie tous les citoyens valides.

 

La Commune fut internationaliste. Elle offrit sa citoyenneté aux étrangers désireux de l’acquérir, le drapeau de la Commune devant être celui de la République universelle

 

La Commune prit également des mesures symboliques, qui avaient pourtant toute leur importance : adoption du drapeau rouge et du calendrier républicain, destruction de la Colonne Vendôme (symbole bonapartiste, militariste et nationaliste), destruction de la Chapelle expiatoire pour Louis XVI, destruction de l’hôtel particulier de Thiers et confiscation de ses biens (il s’en fera bâtir un plus beau au frais du contribuable).

 

La Commune ailleurs en France

 

La Commune de Paris ne fut pas la seule. D’autres villes eurent leur propre Commune : Lyon, Saint-Etienne, Creusot, Marseille, Toulouse, Narbonne, Limoges. Mais généralement celles-ci étaient mal dirigées, et n’avaient souvent qu’un ancrage populaire faible et un programme politique mal défini. Aussi furent-elles éphémères, vites écrasées par le gouvernement de Thiers.

 

La Commune de Paris essaya de briser son isolement et de plaider sa cause auprès du reste de la France. Le 5 avril : elle émit une proclamation aux départements : démenti des mensonges des Versaillais, absence de volonté de Paris d’imposer une dictature à la France et promesse de fédéralisme en guise de nouvelle organisation du pays. A la fin du mois d’avril, elle adressa une proclamation aux paysans : intérêts communs à ceux des ouvriers ; programme de la Commune : imposition plus progressive, faire payer les réparations de la guerre à ceux qui l’ont déclenché, terre aux paysans,…

 

Marx explique, dans La Guerre civile en France, que ces efforts de conclure une alliance entre ouvriers et paysans auraient pu aboutir :

 

« La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard. A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc ; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet ; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. »

 

Mais ces efforts furent trop tardifs et insuffisamment systématiques. La Commune ne fit trop longtemps que tenter de se justifier et ne lancer que beaucoup trop tard un appel aux armes, à venir la défendre contre l’agression de Thiers. La chape de plomb de la censure versaillaise limitait aussi beaucoup l’efficacité de ces efforts. Paris n’a pas su briser son isolement

 

Faiblesses de la Commune

 

Malgré ses remarquables réalisations, les grandes qualités et la hauteur de vue de ses dirigeants, la Commune de Paris ne fut pas exempte d’erreurs et de faiblesses, sans lesquelles elle eût pu triompher.

 

Le plus grand tort de la Commune – fatal pour une révolution – fut son excessif légalisme, son respect déplacé pour la législation en place, son manque de résolution et d’audace. Il aurait été facile de renverser le gouvernement de Versailles au début, lorsqu’il n’avait presque pas de troupes sous la main. Mais la Commune a été réticente à frapper lorsque c’était possible, craignant de devoir porter la responsabilité du déclenchement d’une guerre civile – comme si Thiers ne l’avait pas déjà déclenchée – ; tenta même de négocier avec le gouvernement – ce qui était vain, et n’aida que Thiers à gagner du temps – ; et adopta trop longtemps une attitude purement défensive, alors qu’il aurait fallu frapper vite et fort. Cet attentisme lui fut fatal, laissant à Thiers tout le temps pour rassembler ses forces.

 

Deuxièmement, la Commune souffrit d’un manque d’unité de volonté. Le foisonnement des clubs et leur vie démocratique ne compensait pas l’absence d’une véritable organisation révolutionnaire digne de ce nom. La présence de plusieurs tendances politiques à la Commune ne fut pas en soi cause de blocage. Elles surent être d’accord sur l’essentiel. Minorité et majorité ne s’opposèrent frontalement que le 28 avril, à l’occasion de la nomination d’un Comité de salut public, que la minorité jugea contraire aux aspirations démocratiques de la Commune. Cette mesure – dictée plus par les glorieux souvenirs de 1793 que par une réelle utilité politique – fut de toute manière adoptée trop tard, et n’eut pour effet que de rajouter un échelon supplémentaire à une chaîne de commandement qui manquait déjà de clarté. Mais ce pluralisme eut pour effet d’instaurer des lenteurs procédurales, un manque de sens des priorité parfois, surtout l’absence d’unité de volonté, ce qui ne pardonne pas en temps de guerre.

 

La Commune eut surtout le grand tort d’avoir eu un respect trop scrupuleux et déplacé pour la propriété privée. Elle ne saisit pas la Banque de France – une banque privée – et les avoirs qui y étaient déposés, qui lui auraient donné les moyens. Au lieu de cela elle se contenta de percevoir des crédits limités dudit établissement et à le protéger comme un bien de la nation – alors même que la banque traitait en sous-mains avec Versailles.

 

La Commune souffrait enfin de faiblesses strictement militaires. Malgré son courage et sa détermination, la garde nationale ne remplaçait pas une véritable armée. Elle était en outre mal commandée. La chaîne de commandement était redondante et pas toujours claire ; et la dualité de pouvoir entre la Commune et le Comité central de la garde nationale était inopportune. Enfin, l’excessive modération et respect de l’État de droit par la Commune permettait aux agents versaillais d’agir plus facilement dans l’ombre.

 

Versailles et la Semaine sanglante

 

Face aux communards, il y avait les versaillais. Pour apprécier ce qu’était le gouvernement de la bourgeoisie, il suffit de citer le portrait que fait Marx, dans La Guerre civile en France, de son chef, Adolphe Thiers :

 

« Passé maître dans la petite fripouillerie politique, virtuose du parjure et de la trahison, rompu à tous les bas stratagèmes, aux expédients sournois et aux viles perfidies de la lutte des partis au parlement, toujours prêt, une fois chassé du ministère, à allumer une révolution, pour l'étouffer dans le sang une fois qu'il y est revenu avec des préjugés de classe en guise d'idées, de la vanité en guise de cœur menant une vie privée aussi abjecte que sa vie publique est méprisable, - il ne peut s'empêcher, même maintenant où il joue le rôle d'un Sylla français, de rehausser l'abomination de ses actes par le ridicule de ses fanfaronnades. »

 

La Commune ayant trop temporisé, Thiers en profite pour rassembler ses forces. Il obtient de Bismarck la libération de prisonniers de guerre français dans le seul but d’écraser la Commune et le droit de passer par la zone d’occupation prussienne (mal surveillée par les communards). N’étant pas à une infamie près, il n’eut aucune hésitation à s’allier à la puissance occupante contre son propre peuple. Les troupes versaillaises entrent à Paris par une porte qui n’était pas gardée, repérée par l’un de leurs espions. Ce fut la fin de la Commune, et le début de la Semaine sanglante, qui dura du 21 au 28 mai.

 

Aux antipodes de la démocratie et de l’État de droit garanti par la « dictature du prolétariat » que fut la Commune, la République bourgeoise de Versailles préfigura – et même dépassa en ignominie – le fascisme dans l’arbitraire sanglant et la négation de tout droit. Sa victoire ne fut que massacres de plusieurs dizaines de milliers de personnes – un décompte exact ne fut jamais effectué – durant la Semaine sanglante, la soldatesque de Thiers fusillant en masse quiconque lui tombait sous la main : défenseurs de la Commune, membres de leurs familles, hommes, femmes et enfants, ainsi qu’un nombre incalculable de personnes qui s’étaient retrouvées au mauvais endroit au mauvais moment, arrêtées au hasard et sommairement abattus par les nervis de Versailles. Les survivants furent enfermés dans des conditions atroces dans les geôles versaillaises, condamnés – tant les communards que des passants arrêtés au hasard, parfois même des sympathisants versaillais – en nombre à la peine de mort, au bagne ou à la déportation, suite à des simulacres de procès, selon une procédure expéditive et grossièrement truquée. Les plus chanceux purent s’exiler à l’étranger, dont certains en Suisse.

 

Pendant plusieurs années, une chape de plomb réactionnaire s’abattit sur la France, à base de cours martiales, d’État policier et de censure. La Troisième République – le « régime qui nous divise le moins » dixit Thiers (c’est-à-dire que c’était plus simple que de s’entendre sur le choix d’un de prétendants au trône) – naissait dans le sang de la classe ouvrière. La bourgeoisie montrait son vrai visage, sanguinaire et sauvage, celui d’une classe possédante prête à toutes les ignominies pour préserver ses privilèges. La République bourgeoise se révéla n’être que la façade de la dictature de la bourgeoise, impitoyable et féroce, les droits individuels sensément intangibles et la démocratie des mots creux, que la bourgeoisie est prête à balancer par-dessus bord à la moindre difficulté. Les communards survivants ne purent rentrer qu’après leur amnistie en 1880. La répression de la Commune – où la bourgeoisie républicaine trempa les mains exactement comme les monarchistes – provoqua enfin la rupture entre le mouvement ouvrier et le mouvement républicain, et convainquit la classe ouvrière de s’organiser indépendamment et contre la « gauche » bourgeoise.

 

Héritage de la Commune

 

Si la bourgeoisie poursuivit la mémoire de la Commune de sa haine, celle-ci fut une source d’inspiration pour les fondateurs du mouvement ouvrier et communiste. Première expérience d’exercice du pouvoir par la classe ouvrière, et longtemps la seule, la Commune fut à ce titre une référence obligée. Karl Marx et Friedrich Engels l’étudièrent attentivement pour en tirer leurs conclusions sur ce que devait faire la classe ouvrière après la révolution, quelle serait la nature et les tâches de l’État né de la révolution. La Commune inspira la seule correction explicite que Marx et Engels apportèrent au Manifeste du Parti communiste, dans la préface à l’édition allemande de 1872 :

 

« Étant donné les progrès immenses de la grande industrie dans les vingt-cinq dernières années et les progrès parallèles qu'a accomplis, dans son organisation en parti, la classe ouvrière, étant donné les expériences, d'abord de la révolution de février, ensuite et surtout de la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, ce programme est aujourd'hui vieilli sur certains points. La Commune, notamment, a démontré que "la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'État et de la faire fonctionner pour son propre compte »

 

La grande leçon de la Commune c’est que l’État bourgeois est irréformable, et ne peut être utilisé à son propre compte par la classe ouvrière parvenue au pouvoir. Il doit être détruit, et remplacé par un État prolétarien, révolutionnaire. Il ne s’agit toutefois pas d’une abolition de l’État purement et simplement – c’est là où le marxisme diverge de l’anarchisme - ; la Commune fut bien un État, mais un État nouveau, qualitativement différent.

 

C’est cette leçon de la Commune que la Deuxième Internationale avait oublié, et que Lénine chercha à remettre à l’honneur dans l’État et la révolution.

 

Par quoi faut-il remplacer la machine de l’État bourgeois ? Les caractéristiques essentielles de cet État nouveau sont données par la Commune : il doit s’agir d’une démocratie complète, directe, populaire (les soviets en ont été sensé être la réalisation) ; tous les fonctionnaires et les dirigeants doivent être responsables, liés par un mandat impératif et révocables ; tous leurs privilèges doivent être abrogés et ils ne doivent pas toucher plus d’un salaire d’ouvrier ; l’armée permanente doit être remplacée par le peuple en armes ; le parlementarisme bourgeois doit laisser place à des assemblées agissantes, à la fois législatives et exécutives. Cet État doit garder des fonctions répressives, pour pouvoir briser l’inévitable résistance de la bourgeoisie renversée ; et il ne doit pas faire preuve de faiblesse à cet égard, pour que les horreurs de la Semaine sanglante ne puissent plus se répéter. Mais il s’agit en quelque sorte d’un « demi-État », un État en voie d’extinction, voué à disparaître car devenu inutile lorsque la division de la société en classe ne sera plus, et par là la domination d’une classe sur une autre, en quoi consiste précisément l’essence de l’État.

 

Lénine fit une petite fête le jour où le pouvoir soviétique atteint son 73ème jour, dépassant ainsi en longévité la Commune de Paris, ce qui apparaissait, étant données les conditions extrêmes de la lutte, comme un aboutissement considérable. La Commune soviétique allait vivre 74 ans. Le socialisme devint réalité, représentait une forme de pouvoir populaire, et apporta des progrès sociaux remarquables. Toutefois, aucun État socialiste ne fut un demi-État, en voie d’extinction, mais au contraire des machines d’État hautement complexes, et en voie de sophistication croissante. Ces États se dotèrent d’une police et d’une armée permanentes – et ils auraient difficilement pu faire autrement -, ainsi que d’une bureaucratie spécialisée et non-élective. Même s’ils se réclamèrent d’être dirigées par des assemblées agissantes, ils possédaient en pratique des gouvernements et des parlements « classiques ». S’ils eurent raison de ne pas répéter les erreurs et faiblesses de la Commune, ils tordirent parfois le bâton dans l’autre sens et ne respectèrent pas toujours l’État de droit que la Commune avait su garantir. Leur personnel dirigeant pu se détacher de la classe ouvrière, et trop souvent la trahir et restaurer le capitalisme.

 

Le programme de l’État et la révolution ne fut pas exactement atteint. Peut-on toutefois parler de révolutions trahies, et ne faut-il pas simplement admettre que la réalité de l’exercice du pouvoir à l’échelle d’un pays entier et sur le long terme est plus complexe et autre chose de ce qu’on pourrait imaginer à partir d’une expérience de 72 jours à l’échelle d’une ville ? Vouloir fuir l’histoire de tout un siècle pour en revenir à la Commune serait une erreur idéaliste. Quoiqu’il soit, la Commune n’en garde pas moins sa valeur de modèle, d’exemple instructif et d’inspiration de ce qu’un peuple qui est prêt à briser ses chaînes peut accomplir, de ce qu’une démocratie populaire et le socialisme sont une perspective réaliste et souhaitable. Nous laisserons le mot de la fin à Lénine :

 

« L’œuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous. La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. En ce sens, elle est immortelle » Lénine, A la mémoire de la Commune, 28 avril 1911

 

Bibliographie (non exhaustive)

 

Abidor Mitchell (éd.), Voices of the Paris Commune, PM Press Oakland, 2015

 

Blanqui Auguste, Le communisme, avenir de la société, Éditions le passager clandestin, Paris, 2008

 

Blanqui Auguste, Qui fait la soupe doit la manger, Éditions d’ores et déjà, Paris, 2012

 

La Commune en images, Maspero, Paris, 1982

 

Da Costa Charles, Les Blanquistes, Histoire des partis socialistes en France, VI, Librairie Marcel Rivière, Paris, 1912

 

Duclos Jacques, « A l’assaut du Ciel », La Commune de Paris annonciatrice d’un monde nouveau, Éditions sociales, Paris, 1961

 

Lénine, L’État et la Révolution, Éditions sociales, Paris & Éditions du Progrès, Moscou, 1975

 

Marx Karl, La guerre civile en France, Éditions sociales, Paris, 1975

 

Marx Karl & Engels Friedrich, Inventer l’inconnu, Textes et correspondance autour de la Commune, Éditions La Fabrique, Paris, 2008

 

Michel Louise, La Commune, Éditions Stock, Paris, 1978

 

Vallès Jules, L’insurgé, Le livre de poche, Paris, 1975

Une hausse du salaire minimum est bénéfique, et c’est la bourgeoisie qui le dit…

 


Vous vous souvenez sans doute de la propagande inénarrable de la droite contre l’instauration d’un salaire minimum cantonal – qui aurait eu, paraît-il, pour effets dévastateurs, de devenir le salaire standard et de tirer les salaires vers le bas, de ruiner les PME, de détruire des emplois et de freiner les embauches, causant ainsi une hausse massive du chômage. Le peuple eut le bon sens de ne pas écouter ces arguties, et de voter en faveur du salaire minimum. Et il eut pleinement raison. Tous les arguments précités sont en effet totalement faux, et le plus beau, c’est que c’est aujourd’hui la bourgeoisie elle-même qui l’avoue.

 

Nous ne pouvions pas manquer de mentionner un bref mais fort intéressant article paru dans les pages économiques du Temps du mardi 16 mars – des pages écrites par la bourgeoisie pour la bourgeoisie – et, ce qui est d’autant plus remarquable, signé Emmanuel Garessus, dont l’orthodoxie néolibérale confine d’ordinaire au dogmatisme.

 

Il s’agit d’une recension d’une étude réalisée aux USA et portant sur 10'000 restaurants McDonald’s entre 2016 et 2020 et analysant la réaction desdits restaurants à plus de 300 hausses du salaire minimum à échelle régionale ou locale. De cette étude sont tirées six conclusions majeures, qui ne se conforment pas toutes à ce qu’Emmanuel Garessus appelle la « théorie économique classique » (ou plutôt néoclassique, le dogme bourgeois en économie politique).

 

Première conclusion : une hausse du salaire minimum conduit à une hausse sensible des rémunérations. Si deux tiers des McDonald’s considérés augmentent leurs salaires les plus bas juste assez pour se conformer à la loi, ou ne changent rien parce qu’ils y étaient déjà conformes (deuxième conclusion), 37% d’entre eux pourtant n’agissent pas comme le voudrait la théorie (troisième conclusion) : 12% haussent les salaires les plus bas nettement en-dessus du salaire minimum, et un quart ajustent leur grille salariale pour élever également les salaires plus élevés, pour éviter une rotation trop importante de main d’œuvre. Conclusion : le salaire minimum ne conduit pas à un nivellement par le bas.

 

Quatrième conclusion : aucune corrélation n’est observée entre une hausse du salaire minimum et l’automatisation afin de remplacer le travail humain par des machines.

 

Cinquième conclusion : il n’y aucune incidence sur l’emploi, sur les effectifs, pas plus que sur l’ouverture ou la fermeture des restaurants.

 

Sixième conclusion : les entreprises répercutent la hausse du salaire minimum sur leurs clients, à travers la hausse de leurs tarifs. Ce n’est toutefois qu’un inconvénient mineur par rapport aux bienfaits que représente la hausse du salaire minimum. Un contrôle des prix est toutefois indispensable pour empêcher la bourgeoisie de récupérer d’une main ce qu’elle est obligée de céder de l’autre.

 

Les arguments de droite contre le salaire minimum étaient donc mensongers, et la théorie néoclassique est contredite – une fois de plus – par les faits. Et cela fait plaisir quand un journaliste néolibéral est obligé de le reconnaître face à des faits incontestables.

La crise du Covid : la vraie « distanciation sociale »

 


Selon l’étrange formule devenue consacrée depuis le début de la pandémie du Covid-19, on qualifie de « distanciation sociale » ce qui n’est pourtant qu’une distanciation physique – l’OFSP recommande en effet de respecter la distance de 1,5 m entre personnes. Serait-ce une façon involontaire de tenter de faire oublier la véritable distanciation sociale, plus que jamais abyssale dans notre société capitaliste ?

 

Les inégalités de revenus ont en effet encore explosé durant la pandémie. Tandis que la fortune des milliardaires a atteint un nouveau record en 2020, et que quelques-uns ont même fait des surprofits qui défient l’imagination, les plus pauvres ont subi cette crise de plein fouet, et auront besoin, d’après l’ONG OXFAM, de 10 ans pour retrouver leurs revenus d’avant la crise. Dans les pays pauvres, il s’agit trop souvent d’une frontière entre la vie et la mort.

 

Cette nouvelle explosion des inégalités se vérifie aussi en Suisse. Alors que les grandes banques font des profits records, les ménages gagnant moins de 4'000,- par mois ont perdu en moyenne 20% de leurs revenus. Beaucoup d’entre eux se sont endettés. Alors que les plus aisés n’ont connu que des désagréments mineurs, et ont même pu faire des économies, parfois considérables. La Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) prévoit une hausse de 21% du nombre de personnes qui n’auront plus d’autre choix que de demander l’aide sociale ces deux prochaines années.

 

Les 60 milliards de francs des différentes aides publiques n’ont fait qu’atténuer cette catastrophe sociale. Ce n’était visiblement pas la première préoccupation du Conseil fédéral.

08 mars 2021

Un enjeu méconnu relatif à l’accord de libre-échange avec l’Indonésie : l’occupation de la Papouasie occidentale

 


Vous aurez certainement déjà remarqué sur une carte l’île de la Nouvelle-Guinée, coupée en son milieu par une ligne quasiment verticale. Cette frontière tracée à la règle – héritage tristement typique de l’époque coloniale – sépare conventionnellement le continent asiatique de l’Océanie. À l’est de cette frontière se trouve l’État indépendant qu’est la Papouasie Nouvelle-Guinée. La partie ouest de l’île est rattachée à l’Indonésie. Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur l’étrangeté de cette frontière ? Cette frontière est en fait parfaitement artificielle : à l’est comme à l’ouest vivent les Papous, un peuple autochtone de culture mélanésienne, apparentés malgré une très grande diversité culturelle et linguistique ; et la frontière officielle passe souvent au milieu de villages. Et il ne s’agit pas que d’un découpage arbitraire : la situation de la Papouasie occidentale est celle d’une occupation coloniale brutale, peu connue mais qui devrait l’être au même titre que celle de la Palestine et du Sahara occidental, et qui a fait près de 400'000 morts, sur une population qui est aujourd’hui de 3,5 millions d’habitants.

 

Le rattachement de la Papouasie occidentale à l’État indonésien ne repose sur aucune légitimité hormis celle issue de la force des armes. L’Indonésie, ancienne colonie hollandaise, occupe militairement la partie occidentale de la Nouvelle-Guinée en 1962 – sous contrôle hollandais jusque là – et l’annexe de force, contre l’avis de son peuple, qui résista immédiatement à cette nouvelle occupation. La partie orientale de l’île était alors sous mandat de l’Australie, jusqu’à son indépendance en 1975. Suite à un accord conclu entre les USA, les Pays-Bas et l’Indonésie (sans aucun représentant du peuple de Papouasie occidentale), un référendum d’autodétermination devrait être organisé, pour que le peuple de Papouasie occidentale puisse décider de son avenir. Jusque-là, la région serait administrée par l’Indonésie, sous mandat de l’ONU. Mais l’Indonésie se comporte de fait comme une puissance occupante. Si le gouvernement indonésien eut jamais l’intention de tenir parole, cette perspective devint caduque avec le coup d’État du général Soeharto, de sinistre mémoire, qui commença son règne de terreur avec un véritable génocide dirigé contre ce qui était alors le plus grand parti communiste du monde capitaliste. Il réprime également dans le sang la résistance Papoue.

 

Le dictateur Soeharto organise un scandaleux simulacre d’autodétermination en 1969 : 1'054 chefs triés sur le volet se voient obligés de se prononcer pour le rattachement à l’Indonésie sous la menace des armes des soldats de l’armée d’occupation. Depuis, la Papouasie occidentale vit sous une chape de plomb : occupation militaire, loi martiale de fait, politique raciste de discrimination envers les Papous, assimilation forcée, exactions innombrable de l’armée indonésienne (qui n’a pas hésité à exterminer des villages entiers)…Malgré la brutalité de la répression, l’Organisation pour une Papouasie libre n’a jamais cessé la guérilla contre l’occupant.

 

Si la dictature n’est plus, l’Indonésie ne peut guère être qualifiée de démocratie de nos jours, et les méthodes héritées de Soeharto demeurent. Ce qui est vrai du pays entier l’est a fortiori pour la Papouasie occidentale. Malgré une éphémère tentative de dialogue, la répression n’a jamais cessé. La Papouasie occidentale reste toujours soumise à une occupation coloniale, difficilement accessible aux étrangers et à la presse, et l’armée indonésienne y continue ses exactions : répression violente, assassinats, torture… C’est que cette moitié de l’île de la Nouvelle-Guinée possède de grandes richesses naturelles : plus grande mine d’or du monde, colossales réserves de cuivre, de nickel, de cobalt…Des richesses que l’élite indonésienne ne compte nullement laisser au peuple autochtone à qui elles reviennent pourtant de droit. Ces ressources naturelles sont livrées à un véritable pillage au profit de compagnies minières, avec des ravages irréparables à l’environnement. La forêt vierge de Papouasie occidentale – avec la biodiversité inestimable qu’elle abrite – se voit défrichée à large échelle, et les populations autochtones expulsées de leurs terres ancestrales, pour laisser place aux monocultures à échelle industrielle, notamment celles des palmiers à huile.

 

Malgré la répression, le peuple de Papouasie occidentale n’a jamais abandonné sa lutte, et celle-ci est même passée à un niveau qualitativement supérieur : en plus de la guérilla sur une échelle limitée, un mouvement de protestation massif, dans les villes de Papouasie occidentale comme dans le reste de l’Indonésie, des mobilisations de la diaspora et des efforts de trouver des appuis diplomatiques à l’étranger. En 2014 fut fondé le Mouvement uni pour la libération de la Papouasie occidentale, un mouvement politique indépendantiste, et plus seulement de guérilla. Le 1er décembre celui-ci adopte une Constitution provisoire pour une future République de Papouasie occidentale, et fait de Benny Wenda le président d’un gouvernement provisoire, en exil (que l’Indonésie s’est évidemment empressée de déclarer illégitime). Le but de ce gouvernement est de parvenir à un référendum d’autodétermination, visant à donner naissance, selon Benny Wenda au « premier État vert au monde et un modèle de droits de l'homme - à l'opposé des décennies de colonisation indonésienne sanglante ».

 

S’il n’y avait pas déjà plus de raisons qu’il n’en faut pour rejeter l’accord de libre-échange avec l’Indonésie qu’il n’en faut, c’est qu’il contribue à favoriser le pillage colonial et écocidaire de ressources naturelles appartenant de droit à un peuple soumis à une occupation illégitime. Si le Conseil fédéral avait le moindre égard pour les valeurs dont il se réclame, il dénoncerait cette occupation, plutôt que de faire hypocritement des affaires avec la puissance occupante. Tout anti-impérialiste conséquent, ou même quiconque considère que le droit des peuples à l’autodétermination n’est pas qu’un vain mot, doit soutenir la légitime exigence du peuple de Papouasie occidentale de faire enfin usage de ce droit.

07 février 2021

Les luttes de classes en Égypte antique

 


« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes ». L’incipit du Manifeste du Parti communiste est bien connu. On n’en tire pas toujours toutes les conséquences : dès la désagrégation de la commune primitive et la division de la société en classes, la lutte de classes est une dynamique structurante et fondamentale de toute société. Mais si cette dimension est évidente pour l’époque moderne, plus on recule loin dans l’histoire, moins il devient simple d’étudier l’histoire sous cet angle.

 

C’est que, pour l’étude du passé nous avons un biais difficile à surmonter : jusqu’à une époque récente, les classes dominantes possédaient le monopole des moyens de diffusion idéologiques, en particulier de l’expression écrite. Si bien que toutes les sources écrites ou presque dont nous disposons émanent de l’élite, et reflètent son seul point de vue. Mais cela ne constitue qu’une connaissance partielle et partiale de l’histoire. L’historien et théoricien du libéralisme Alexis de Tocqueville s’était déjà rendu compte de ce biais de perspective :

 

Nous croyons très bien connaître la société française de ce temps-là [XVIIIème siècle, ndlr.], parce que nous voyons clairement ce qui brillait à sa surface, que nous possédons jusque dans les détails l’histoire des personnages les plus célèbres qui y ont vécu, et que des critiques ingénieuses ou éloquentes ont achevé de nous rendre familières les œuvres des grands écrivains qui l’ont illustrée. Mais quant à la manière dont se conduisaient les affaires, à la pratique vraie des institutions, à la position exacte des classes vis-à-vis les unes des autres, à la condition et aux sentiments de celles qui ne se faisaient encore ni entendre ni voir, au fond même des opinions et des mœurs, nous n’en avons que des idées confuses et souvent fautives. (Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution)

 

Ce qui est vrai pour le XVIIIème siècle l’est a fortiori pour des temps plus reculés. Nous connaissons les affrontements de classes qui ont ébranlé la République romaine – de la révolte de Spartacus aux nombreuses luttes de la plèbe – mais tous les historiens qui les racontent sont des patriciens. Ce que les plébéiens et les esclaves révoltés eux-mêmes pensaient, ce pour quoi ils luttaient, les changements auxquels ils aspiraient, nous ne le savons guère. Leur vision de l’histoire n’a jamais été mise par écrit. De ce récit unilatéralement patricien vient la mauvaise réputation de la plèbe romaine, persistante jusqu’à une époque récente…

 

Il est toutefois possible de faire parler les sources dont nous disposons. Encore faut-il le souhaiter. Les historiens qui ne sont pas marxistes ne s’intéressent pas forcément à cet aspect. On découvre alors des sociétés moins « archaïques » qu’on ne pourrait le penser, régies par des dynamiques complexes, et où les classes subalternes luttaient – et ce dès les tout premiers temps de la division de la société en classes – pour secouer le joug de l’oppression de classe, et pouvaient combattre pour leur émancipation, avec des idéaux révolutionnaires, et parfois remporter quelques succès, fussent-ils éphémères.

 

La Première période intermédiaire de l’ancienne Égypte, première révolution populaire connue

 

La représentation commune de l’ancienne Égypte est à peu près le contraire de celle d’une société dont le développement fût structuré par ses contradictions internes et l’affrontement entre classes rivales. L’Égypte antique semble plutôt, prima facie, une société quasi-immobile, à la stabilité pratiquement anhistorique ; structurée en castes certes, mais d’une structuration statique plutôt que conflictuelle. Les lettrés issus de l’élite égyptienne ont sans doute aimé présenter ce visage idéalisé là de leur pays. Mais si on y regarde de plus près, la réalité est un peu plus complexe.

 

Unifiée autour de l’an 3'000 avant notre ère, l’Égypte connut alors l’émergence d’une des premières grandes civilisations de l’histoire. Mais cette époque glorieuse – la Période Thinite, suivie de l’Ancien Empire – fut non seulement celle du progrès des arts et des lettres, mais également celle d’un développement continu d’un État monarchique extrêmement centralisé, avec une bureaucratie de plus en plus complexe et tentaculaire. C’est à cette époque que furent édifiées les grandes pyramides.

 

Si ce pouvoir monarchique se justifiait par son rôle d’administrateur d’un système d’irrigation centralisé, sans lequel les rendements agricoles ne pourraient plus être assuré, il concentrait aussi de plus en plus la richesse entre les mains de l’élite dirigeante. Car l’Égypte de ce temps était naturellement une société divisée en classes. La famille royale et l’aristocratie (dont les privilèges venaient de ses fonctions au sein de l’État) au sommet, les scribes (indispensables au fonctionnement de la machine étatique) juste en-dessous, les classes moyennes de villes (sorte de pro-bourgeoisie commerçante) et les artisans spécialisés…et la grande majorité des paysans, soumis à la corvée et à l’impôt en nature pour soutenir toute cette superstructure.

 

Or, les privilèges sans cesse croissants de l’élite, et les dépenses improductives démesurées (sens tout à fait juste de l’adjectif « pharaonique ») – usage immodéré de métaux précieux, de pierres précieuses, de bois (importé), grandes pyramides, tombeaux en pierre pour les dignitaires – n’étaient possibles que par une exploitation de plus en plus lourde de la masse des paysans. En outre, ces dépenses improductives ne pouvaient qu’étouffer le potentiel de progrès économique et de développement des techniques (l’Égypte n’avait pratiquement pas fait de progrès sur ce plan depuis son unification).

 

Le fait est que, vers l’an -2'200, l’Ancien Empire s’effondre, le pouvoir central disparaît de facto, et s’ouvre le temps de troubles appelé la Première période intermédiaire. Les circonstances exactes de cet effondrement son assez mal connues. Parmi les causes possibles on cite généralement une lutte de succession après le trop long règne du dernier pharaon de l’Ancien Empire, Pépy II (94 ans), la montée en puissance des nomarques, les gouverneurs provinciaux, qui auraient fini par s’émanciper du pouvoir central, ainsi que des années de sécheresse, qui ont causé une famine (événement climatique semble-t-il bien attesté). Il y a sans doute du vrai dans toutes ces explications, mais l’essentiel est ailleurs. Cet effondrement devait survenir, tôt ou tard, car le tribut prélevé par les classes dirigeantes et leur superstructure étatique était devenu trop lourd, insoutenable pour la société. Ce qui était normalement insoutenable devenait totalement intolérable en cas de mauvaises récoltes. Et, à la mort de Pépy II, la monarchie fut renversée par une révolution des classes subalternes.

 

Le plus ancien des écrits contre-révolutionnaires

 




Sur cette révolution, nous n’avons pas de sources historiques précises, encore moins de témoignages des révolutionnaires eux-mêmes. Mais elle est attestée du moins par des textes littéraires. La source la plus remarquable est la lamentation d’Ipou-Our, officier du trésor royal, conservée dans un unique manuscrit, datant du Nouvel Empire, mais qui est, semble-t-il, la copie d’un texte contemporain des faits qu’il décrit. Nous vous présentons sans tarder, à défaut d’un écrit révolutionnaire de l’antiquité, le plus ancien (à notre connaissance) texte contre-révolutionnaire conservé :

 

Voyez donc, le visage est blême, ce qu’avaient prédit les ancêtres est atteint ; le pays est affligé de bandes de voleurs, et l’homme doit aller labourer avec un bouclier.

 

Voyez donc, le visage est blême et l’archer est en armes, car le crime est partout ; l’homme d’hier n’existe plus…

 

Voyez donc, le Nil frappe ses rives, et pourtant on ne laboure plus ; chacun dit : “Nous ne savons pas ce qui est arrivé à travers le pays. “

 

Voyez donc, les femmes sont stériles, car on ne conçoit plus ; et Khnoum ne crée plus à cause de l’état du pays.

 

Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales en possède des monceaux…

 

Voyez donc, beaucoup de morts sont jetés au fleuve ; le flot est une tombe, et la Place Pure est maintenant dans le flot.

 

Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous…“

 

Voyez donc, le pays tourne comme le tour du potier ; le voleur possède des richesses…

 

Voyez donc, les hommes sont moins nombreux ; et celui qui met en terre son frère, on le rencontre en tout lieu.

 

Voyez donc, on ne reconnaît plus le fils de l’homme bien-né, car l’enfant de la maîtresse est maintenant l’enfant de la servante.

 

Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés et des Asiatiques sont venus en Égypte…

 

Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : “Ah ! puissions-nous avoir quelque chose à manger. “

 

Voyez donc, ces dames nobles, leurs corps souffrent des guenilles qu’elles portent, et leurs cœurs sont affligés quand on les salue… On ne navigue plus vers Byblos… L’or manque, les matériaux pour tous les travaux également ; ce qui appartenait au palais royal Vie-Force-Santé est pillé. Aussi est-ce chose d’importance quand les gens des Oasis viennent, chargés de leurs offrandes, de leurs nattes, leurs peaux, leurs plantes fraîches, leurs boissons et leurs volailles…

 

Voyez donc, les citoyens d’autrefois sont maintenant penchés au-dessus de la pierre à moudre le grain, ceux qui étaient vêtus du lin le plus fin sont battus avec. Mais ceux qui n’avaient jamais vu la lumière sortent. Celles qui étaient sur le lit de leurs nobles époux, on répète à leur encontre : “Qu’elles passent maintenant la nuit sur une planche ! “ Si l’une dit “La planche chargée de myrrhe est trop pesante pour moi“, alors on la chargera de jarres pleines. Elles ne connaîtront plus le palanquin, et leur sommelier a disparu. Il n’y a pas de remède à cela. Désormais les nobles dames d’antan souffriront comme autrefois souffraient les servantes…

 

Voyez donc, on court et on se bat pour s’approvisionner…

 

Voyez donc, le cœur des animaux pleure aussi, et les troupeaux sont plongés dans les lamentations à cause de l’état du pays…

 

Voyez donc, la puissance étant assurée à tous, l’homme frappe son frère né de sa mère. Mais qu’arrive-t-il ? dit-on…

 

Voyez, en vérité, une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant ; on est tombé assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

 

Voyez, en vérité, celui qui avait été enterré en Faucon divin est maintenant sur une civière, et la pyramide est désormais vide.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour se rebeller contre l’uroeus qui avait pacifié les Deux Terres…

 

Voyez, l’homme riche d’autrefois dort assoiffé maintenant ; mais celui qui auparavant mendiait pour de la lie, a désormais de la bière à profusion.

 

Voyez, ceux qui autrefois possédaient des vêtements de lin sont désormais en guenilles ; celui qui ne pouvait tisser pour lui-même est propriétaire du lin le plus fin.

 

Voyez, celui qui n’avait jamais fabriqué pour lui un bateau, maintenant en possède ; leur ancien possesseur les regarde, ils ne sont plus à lui.

 

Voyez, qui n’avait pas d’ombre, désormais en dispose ; ceux qui en avaient autrefois sont jetés dans la tempête…

 

Voyez, aucune fonction n’est plus à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans son berger.

 

(traduction in : Claire Lalouette, Au royaume d’Égypte, Le temps des rois-dieux, Flammarion, 1995, pp. 156-158)




 

L’historienne Claire Lalouette, du premier volume de l’Histoire de la civilisation pharaonique de laquelle nous tirons le texte que nous avons reproduit ci-dessus, a comme principal défaut méthodologique, à notre sens, de s’identifier pour ainsi dire sans réserve au point de vue des auteurs issus de l’élite égyptienne, qui sont son objet d’étude. Avec des résultats parfois cocasses. Comme de présenter comme une sagesse « humaniste » et « éternelle » ce qui est d’une façon flagrante une idéologie de classe (des conseils dont le sens principal est de savoir rester à sa place dans une société hiérarchisée). Ou comme de décrire comme un plaisir simple et champêtre le petit spectacle organisé par le pharaon Snéfrou pour se divertir : un défilé de barques, toute en bois importé, piloté par de jeunes et jolies servantes, portant des bijoux en pierres précieuses, avec des rames plaquées or, ce sur un lac artificiel…

 

Aussi, elle adopte le même point de vue qu’Ipou-Our, et décrit la révolution survenue à la mort de Pépy II comme une catastrophe, une pure destruction nihiliste de l’ordre social, la rupture du cadre rassurant de l’État pharaonique (était-il en vérité si rassurant pour les paysans écrasés d’impôts ?), et comme un véritable chaos moral. Elle cite le texte d’un autre auteur de ce temps-là, en proie au désespoir, et songeant au suicide comme seule échappatoire aux malheurs du temps. Sans doute des lettrés appartenant à l’élite ont-ils vécu les choses ainsi. Ipou-Our, rappelons-le, était officier du trésor royal. De son point de vue, la fin de son ordre social, de la monarchie qu’il servait, était presque équivalente à la fin du monde. Mais, si on veut étudier l’histoire du point de vue de la lutte des classes et des classes subalternes (perspective qui n’est pas celle de Claire Lalouette), on peut apprendre beaucoup plus de sa lamentation.

 

Une lecture littérale de poème permet de conclure avec une certitude raisonnable un certain nombre de choses sur les troubles sociaux survenus aux débuts de la Première période intermédiaire. Le fait est que la lamentation d’Ipou-Our est si remarquablement évocatrice de la prose contre-révolutionnaire de l’époque moderne – de royalistes de France jusqu’à l’émigration russe blanche – qu’on peut en déduire beaucoup, « en négatif », sur la révolution qu’il déplore.

 

L’Ancien Empire fut renversé par une révolution conduite par des classes subalternes. Les passages « on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison », et « les riches se lamentent, les miséreux dans la dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous… » ne permettent guère une autre interprétation. Il semble que cette révolution fut conduite par les habitants des villes, et ait eu parmi ses objectifs une autonomie locale. Mais cette révolution n’aboutit pas à une société égalitaire, si tant est qu’elle ait jamais eu un tel but. Les anciens possédants, l’aristocratie liée au pouvoir royal, furent expropriés, pour être remplacés par de nouveaux riches. Une proto révolution bourgeoise ? Malheureusement, nous n’en savons pas assez sur les rapports de forces entre classes à cette période, ni sur la structure de classe des pouvoirs révolutionnaires qui ont provisoirement émergé à la chute de l’Ancien Empire, et Ipou-Our se lamente, et n’analyse pas…

 

C’est ce renversement des hiérarchies traditionnelles qui scandalise d’ailleurs par-dessus tout Ipou-Our. Écrivant à une époque où les classes possédantes avaient le monopole de la parole écrite, il peut se permettre une franchise que les réactionnaires de l’ère moderne atténueront avec des mots choisis : que la maîtresse de maison souffre comme souffrait la servante, c’est un scandale ; que la servante avait souffert, c’est dans l’ordre des choses.

 

Ipou-Our parle d’une montée de l’insécurité, ce qui est logique pour une période de troubles civils. Peut-on pour autant en inférer qu’il s’est créé une situation de guerre de tous contre tous, à la Hobbes, comme sa lamentation l’affirme ? On peut en douter, tant c’est un invariant de la pensée réactionnaire à travers les âges de présenter la fin de son ordre social, comme la fin de l’ordre tout court, comme le chaos pur et simple ; déniant par principe aux révolutionnaires la capacité de fonder un ordre alternatif. On sait bien que ce n’est pas le cas…

 

Qu’un frère son retourne contre son frère, c’est le drame si souvent déploré de toutes les guerres civiles. Les invasions étrangères sont également attestées durant cette période. Que les animaux même se lamentent de l’état de la société, c’est là par contre un topos de la rhétorique contre-révolutionnaire, qui élève trop volontiers l’effondrement de son ordre social au rang de catastrophe cosmique.

 

S’agissait-il pour autant d’une catastrophe absolue, telle que la dépeint Ipou-Our, et comme Claire Lalouette semble le penser ? Peut-être pas. La page Wikipédia dédiée à la Première période intermédiaire dit ainsi que ce fut, malgré les apparences, une période de progrès économique. La disparition du pouvoir central rompit la concentration des richesses entre les mains d’une petite élite, et permit sa plus grande diffusion. Ce qui favorisa le développement des villes, dont certaines s’agrandirent même considérablement (ce qui confirmerait l’hypothèse d’une proto-révolution bourgeoise). L’archéologie ne confirme ni l’effondrement démographique, ni la disparition du commerce – les villes commerçantes restèrent dynamiques – dont se plaint Ipou-Our. Simplement, le commerce international n’irriguait plus le palais royal…

 

Ces « gens sans raison » qui renversèrent la monarchie et voulurent « chasser les riches de leur villes » auraient sans doute raconté une autre histoire qu’Ipou-Our, et, on peut le penser, auraient donné une image autrement plus positive de ces temps troublés. Quelles furent leurs motivations ? De quelles idées se réclamaient-ils ? Pour quoi luttaient-ils ? Quels idéaux ils poursuivaient ? Nous ne le saurons, hélas, probablement jamais. Leur version de l’histoire n’a sans doute jamais été mise par écrit, et a disparu dans les sables.

 

Toujours est-il que les révolutionnaires des débuts de la Première période intermédiaire ne parvinrent pas à incarner une alternative crédible à l’ordre antérieur des choses, puisque bientôt nous n’en entendons plus parler. Très vite, l’histoire égyptienne se résumera à une lutte entre plusieurs prétendants locaux, aspirant à rétablir la monarchie unifiée à leur profit. Ce furent finalement les nomarques de Thèbes qui remportèrent cette lutte, devenant les pharaons du Moyen Empire.

 

Cette « restauration » ne fut toutefois pas un retour simpliciter au statu quo ante. La révolution, bien qu’avortée, ne resta pas sans conséquences. Si les nouveaux souverains bridèrent les nomarques, ils laissèrent plus d’autonomie aux villes, et plus de liberté à la classe marchande. Les temps de crise permirent une amélioration des techniques agricoles et de l’outillage, améliorant les rendements, et rendant la superstructure étatique proportionnellement moins lourde.

 

La gabegie des dépenses improductive de l’Ancien Empire fut ramenée à plus de mesure. Si les pharaons du Moyen Empire se font encore bâtir des pyramides, celles-ci sont en briques séchées, seulement recouvertes d’un revêtement de pierre, et de dimensions sensiblement plus modestes que celles de leurs prédécesseurs. Ensuite, les pyramides disparaissent tout à fait.

 

A défaut de bâtir une nouvelle société, la révolution permit au moins à l’ancienne de progresser suffisamment pour pouvoir atteindre une stabilité et une longévité étonnante. Lorsque la formation socio-économique de l’Égypte ancienne finit par disparaître, ce ne fut pas du fait de ses contradictions internes, mais parce que cette stabilité même la rendit incapable de résister efficacement à des puissances rivales, dotées de structures sociales nouvelles, plus dynamiques et plus agressives.