15 septembre 2019

Discours prononcé lors de la commémoration organisée par le Parti du Travail pour les 50 ans depuis la disparition physique de Hô Chi Minh



Votre excellence l’ambassadrice,

Chères et chers camarades,

J’ai l’honneur, en ma qualité de président de la section cantonale genevoise du Parti Suisse du Travail, d’ouvrir la présente commémoration en l’honneur d’un grand homme qui porta de nombreux noms au cours de sa vie, mais restera à jamais dans l’histoire sous un nom qui n’était pas son nom de naissance, mais le dernier pseudonyme qu’il s’était choisit, et sous lequel il était connu lorsqu’il quitta ce monde, il y 50 ans de cela, le 2 septembre 1959. Cet homme, c’était bien sûr Hô Chi Minh, qui fut successivement militant pour l’émancipation nationale de son pays, le Viet Nam, qui était alors une colonie opprimée par l’impérialisme français, militant socialiste, à la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), militant communiste au PCF, cadre du Komintern, militant et organisateur révolutionnaire, fondateur du Parti communiste Indochinois, qui allait devenir le Parti communiste du Vietnam, président de la République démocratique du Vietnam enfin. C’est en tant que détenteur de cette haute fonction qu’il quitta ce monde. Sous sa direction, le peuple vietnamien parvient à secouer le joug séculaire du colonialisme, vaincre deux puissants impérialismes, l’impérialisme français d’abord, l’impérialisme étatsunien ensuite (bien que la victoire finale et la réunification du Vietnam n’aient été accomplies que quelques années après le décès de Hô Chi Minh), et jeter les bases d’une société socialiste. L’exemple de la lutte héroïque du peuple vietnamien montrait clairement que l’impérialisme pouvait être vaincu, qu’il était possible pour tous les peuples de se libérer des chaînes de l’oppression coloniale et néocoloniale, de s’engager sur la voie du socialisme. Hô Chi Minh était alors une véritable légende vivante.

C’est ce qui a fait écrire à Ernesto « Che » Guevara la célèbre phrase de son Message à la Tricontinentale, en 1967 :

« Comme nous pourrions regarder l’avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d’immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés assénés à l’impérialisme, avec pour celui-ci l’obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde ! »

L’exemple de Hô Chi Minh et de la lutte de libération du peuple vietnamien était tout autant une source d’inspiration pour le Parti Suisse du Travail. Notre Parti avait joué un rôle majeur dans les mobilisations en Suisse contre l’invasion étatsunienne du Vietnam. Je profite de cette évocation du passé pour dire à quel point nous sommes honorés de la présence parmi nous à cette occasion de représentants de la République socialiste du Vietnam, et rappeler l’importance qu’ont à nos yeux nos relations de solidarité internationaliste avec le Parti communiste du Vietnam.

Pour ma part, je voudrais aujourd’hui insister sur un aspect de l’héritage théorique et révolutionnaire de Hô Chi Minh, qui en fait une figure tout aussi essentielle pour les communistes de Suisse que pour ceux du Vietnam. C’est d’autant plus essentiel, je pense, que la pensée de Hô Chi Minh reste souvent insuffisamment connue et étudiée en Occident. A ce titre, je vous recommande l’ouvrage Ho Chi Minh. Ecrits et combats, sélection d’œuvres de Hô Chi Minh, compilées et annotées par Alain Ruscio, et publiées cette année aux éditions Le temps des cerises.

Ce qui fait la cohérence, le fil rouge de l’engagement de Hô Chi Minh, de la SFIO, en passant par le PCF et le Komintern, jusqu’au Parti communiste indochinois et la présidence de la République démocratique du Vietnam, c’est l’importance accordée à l’internationalisme, dont il a pleinement compris le vrai sens et le rôle incontournable.

Hô Chi Minh a le mérite d’avoir pris au sérieux et donné la place centrale aux propos suivants de Karl Marx : « L’expérience a montré que le dédain de l’alliance qui doit exister entre les travailleurs des différents pays et les inciter à se soutenir fermement dans la lutte de libération, a pour châtiment la défaite générale de leurs forces dispersées. »

Une question qui n’avait, avant la Révolution d’Octobre, pas été réellement intégrée par le mouvement ouvrier et socialiste. La Ière et la IIème Internationales étaient en pratiques actives seulement dans les pays d’Europe et d’Amérique du Nord. La IIème Internationale, en particulier, était frappée d’un biais eurocentrique, qui de facto limitait la lutte pour le socialisme à la classe ouvrière des pays développés, allant de pair avec un désintérêt pour le sort des peuples soumis au joug colonial, qui se traduisait trop souvent par des revendications se limitant à quelques adoucissements du régime colonial (avec acceptation de fait du mythe de la « mission civilisatrice » de l’Occident), voire par une complaisance, quand ce n’est à un soutien ouvert à ce système (ce qui était le cas, par exemple, de Léon Blum et de Gustav Noske). L’internationalisme se traduisait trop souvent en cosmopolitisme et en universalisme abstrait, qui cachait mal un eurocentrisme de fait. Cette Internationale ne pouvait pas du fait de cette lacune être vraiment révolutionnaire, et tomba dans l’opportunisme, le social-impérialisme, et un nationalisme virulent lorsque fut déclenchée la Première Guerre mondiale.

Ce fut le grand mérite de l’aile gauche, révolutionnaire, de cette Internationale, comme Lénine, mais aussi Hô Chi Minh, d’avoir dénoncé à temps ces dérives, et, après la trahison irrémissible du vote des crédits de guerre, poussé à la rupture avec ce modèle failli, et œuvre à la constitution d’un mouvement communiste international fidèle à sa mission révolutionnaire.

Mais même la nouvelle IIIème Internationale gardait quelques reliquats des mauvaises habitudes de la IIème : un certain eurocentrisme, la croyance que la révolution devait venir de pays développés, voire un manque d’intérêt pour la question coloniale dans les partis communistes des métropoles.

Ce fut le grand mérite historique de Hô Chi Minh d’avoir défendu, systématisé et poussé plus loin encore la révision du marxisme conformément aux nouvelles réalités accomplie par Lénine, d’insister sur la nécessité de l’internationalisme et le potentiel révolutionnaire des peuples soumis au joug de l’impérialisme.

Il pouvait écrire dans un rapport adressé au Komintern, 1924 : « Marx a bâti sa doctrine sur une certaine philosophie de l’histoire. Mais quelle histoire ? Celle de l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe ? Ce n’est pas toute l’humanité »

L’image célèbre utilisée par Hô Chi Minh est celle, tirée de la mythologie grecque, de l’hydre à plusieurs têtes. En couper l’une ne sert à rien, car une autre repoussera aussitôt. La seule façon de la tuer est de les couper toutes en même temps. Cette hydre est l’impérialisme, qui repose à la fois sur l’exploitation des classes ouvrières des métropoles et celle des peuples des colonies. S’il est mis en difficulté dans un de ces domaines, il peut se remettre sur ses pieds grâce à l’autre. La lutte de classe en Orient et en Occident, au Nord comme au Sud, n’en fait qu’un. Les peuples du monde doivent s’unir pour lutter et vaincre ensemble, ou bien être tous vaincus ensemble.

Hô Chi Minh reste une référence pour nous aussi. Bien que la Suisse n’ait jamais eu de colonies (si l’on fait abstraction du fait que certains territoires devenus des cantons depuis la chute de Napoléon furent des possessions assujetties à d’autres cantons), des capitaux suisses furent investis dans le commerce des esclaves, et dans la colonisation ensuite. La Suisse est aujourd’hui un important exportateur de capitaux, ce qui en fait, par définition, un pays impérialiste. Le Parti Suisse du Travail n’a jamais oublié le fait que, dans la chaîne de l’impérialisme, les multinationales suisses sont des prédateurs au sommet de la chaîne. Notre Parti s’est toujours efforcé d’être à la hauteur de son devoir internationalisme.

Comme l’avait dit un autre grand internationaliste, Fidel Castro, le 5 décembre 1988 : « En tant qu’internationalistes, nous remboursons notre propre dette envers l’humanité. Celui qui n’est pas capable de se battre pour les autres ne serait jamais en mesure de se battre pour lui-même »

Cette ligne fermement internationaliste et anti-impérialiste demeure aujourd’hui la nôtre, et c’est dans les mots suivants qu’elle est transcrite dans le programme électorale que le Parti Suisse du Travail a adopté pour les élections fédérales du 20 octobre prochain :

« Le capitalisme est toujours synonyme de guerre. Les multinationales ont soif de matières premières et de main-d'œuvre bon marché dans les pays en voie de développement et y mènent sans cesse des assauts. Avec des expressions comme "intervention humanitaire", ils passent sous silence leurs agressions militaires.

Les guerres d’agression et les interventions dans d'autres pays, ne servent que les intérêts économiques des dirigeants et dirigeantes du pays agresseur. La première victime de cette barbarie est toujours la population civile. Depuis sa fondation en 1944, le PST-POP s'est engagé pour la paix mondiale entre les peuples. Aujourd'hui encore, il est important de développer et de promouvoir une politique de paix globale. Nous nous opposons à la course aux armements, à l'ingérence dans d'autres pays et à la participation de l'armée suisse aux guerres impérialistes. Nous défendons donc le droit des peuples à l'autodétermination contre toute ingérence. Seuls les peuples eux-mêmes peuvent choisir leur voie de développement. »

Je finirai par la citation d’un grand révolutionnaire et révolutionnaire d’un autre continent, l’Afrique ; plus précisément de Thomas Sankara : « L’esprit de liberté, de dignité, de compter sur ses propres forces, d’indépendance et de lutte anti-impérialiste doit souffler du Nord au Sud, du Sud au Nord et franchir allégrement les frontières ».


Nous commémorons aujourd’hui le souvenir de Hô Chi Minh pour la mémoire du passé, mais aussi pour éclairer les luttes d’aujourd’hui.

02 septembre 2019

50 ans après, l’étoile d’Ho Chi Minh brille comme jamais




Il porta beaucoup de noms au cours de sa vie, fut souvent insaisissable, si bien que certaines parties de son existence restent aujourd’hui mystérieuses. Mais il restera à jamais dans les mémoires sous le nom de Hô Chi Minh. Ce nom n’était pas son nom véritable, mais le dernier pseudonyme qu’il adopta, et sous lequel il était connu lorsqu’il s’éteignit à Hanoï, capitale de la République Démocratique du Vietnam, dont il était le président, le 2 septembre 1969.

Ce grand homme est né le 19 mai 1890, dans l’actuel Vietnam, qui était alors une colonie française. Son nom était Nguyễn Sinh Cung. Révolté par l’oppression et les injustices sans nombre que le colonialisme français faisait subir à son peuple, il rejoint le mouvement nationaliste. Ses activités politiques lui valent des mesures de représailles de la part de l’administration coloniale. Il voyage alors dans tout l’empire colonial français. Ses pas finissent par le mener en France, où il gagne sa vie en tant que photographe. Cherchant à faire connaître la cause des peuples colonisés partout où il le pouvait, il se rapproche du mouvement socialiste, et adhère à la SFIO. Ces années, il était connu sous le pseudonyme de Nguyen Ai Quoc.

Il se convainc alors qu’il ne peut y avoir de libération nationale sans libération sociale, que le nationalisme bourgeois et le confucianisme sont impuissants à servir de boussole pour la lutte, que seul le marxisme le peut. Délégué au Congrès de Tours, il attire l’attention de ses camarades sur le devoir internationaliste de soutenir activement la lutte d’émancipation des peuples colonisés. Il vote pour l’adhésion à la IIIème Internationale.  Il fait preuve d’une énergie débordante, comme militant du PCF d’abord, comme cadre du Komintern (sa présence en France devenant trop risquée), pour donner toute la place qu’elle mérite à la dimension anti-coloniale du combat communiste, pour rompre avec un eurocentrisme hérité de la IIème Internationale. L’impérialisme ne peut être vaincu que s’il l’est par la lutte conjuguée des ouvriers des métropoles et celle des peuples des pays qu’il opprime ; sinon ils seront tous perdants. Cette leçon demeure vraie aujourd’hui.

Il pouvait écrire dans un rapport adressé au Komintern, en 1924 : « Marx a bâti sa doctrine sur une certaine philosophie de l’histoire. Mais quelle histoire ? Celle de l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe ? Ce n’est pas toute l’humanité » ; le marxisme devait en effet prendre des formes concrètes, s’adapter à la situation particulière et à l’héritage historique de pays autres que ceux qui l’avaient vu naître.

Du fait de son autorité reconnue, il est envoyée par le Komintern pour unifier le jeune mouvement communiste vietnamien, et d’en prendre la tête. Ce qu’il fit. Sous sa direction, le parti s’organisa et grandit, préparant la lutte de libération. A la défaite de Japon en 1945, la Ligue pour l’indépendance du Vietnam, le Viet Minh, renversa la domination coloniale et proclama la République Démocratique du Vietnam. Nguyen Ai Quoc en fut désigné président. C’est alors qu’il adopta le nom de Hô Chi Minh.

La France refusant de renoncer à ses possessions coloniales, le peuple du Vietnam dut livrer une guerre de libération longue et héroïque, au prix de sacrifices inouïs, contre le colonialisme français d’abord, l’impérialisme étatsunien ensuite, qui prit le relais en appuyant un régime fantoche à sa botte au Sud du Vietnam. Mais, sous la direction de Hô Chi Minh, le peuple du Vietnam parvint à vaincre ces deux impérialismes, à briser les chaînes d’une oppression séculaire, à procéder à une réforme agraire, à jeter les bases du socialisme. Son nom était alors une légende. D’où le slogan de la Tricontinentale : « Créer un, deux, trois Vietnam ».

Le président Hô Chi Minh s’éteignit alors que la guerre faisait encore rage. L’œuvre d’expulsion définitive de l’impérialisme étatsunien et de la réunification du Vietnam ne fut achevée que peu d’années après sa mort.

Hô Chi Minh reste une référence pour nous aussi. Bien que la Suisse n’ait jamais eu de colonies, des capitaux suisses furent investis dans le commerce des esclaves, et dans la colonisation ensuite. La Suisse est aujourd’hui un important exportateur de capitaux, ce qui en fait, par définition, un pays impérialiste. Le Parti Suisse du Travail n’a jamais oublié le fait que, dans la chaîne de l’impérialisme, les multinationales suisses sont des prédateurs au sommet de la chaîne. Notre Parti s’est toujours efforcé d’être à la hauteur de son devoir internationalisme.


Nous saluons aujourd’hui la mémoire de Hô Chi Minh, et tâchons de préserver son héritage révolutionnaire.

Vraies et fausses solutions pour réduire les coûts de la santé




Il est reconnu que le montant des primes d’assurances maladie est aujourd’hui la première préoccupation des Suisses. Ce n’est pas pour rien. Depuis l’introduction de la LAMAL, le montant de celles-ci a pris l’ascenseur, et ça ne semble pas prêt de s’arrêter. Les primes atteignent aujourd’hui des montants insoutenables, proprement ruineux pour les classes populaires, et même les classes moyennes. Cela n’empêche pas pourtant que nombre de soins, pourtant essentiels (comme les soins dentaires), ne sont pas pris en charge par l’assurance de base. Les assurés, déjà rackettés par leur assureur, doivent encore largement payer de leur poche…d’autant plus que le système des franchises les dissuade trop souvent d’aller se faire soigner.

Les assureurs disent que ce n’est point de leur faute, et qu’ils sont bien obligés d’augmenter les primes d’année en année à cause de l’élévation inexorable des coûts de la santé. Aussi les politiciens rivalisent de propositions pour freiner la hausse des coûts de la santé, voire les réduire.

Le conseiller fédéral socialiste (paraît-il) Alain Berset a présenté un paquet de neuf mesures pour réduire les coûts de la santé, comme le fait de « responsabiliser » plus les assurés en les informant des coûts, bien qu’il ait déclaré  que "Très clairement la responsabilité du contrôle incombe aux assureurs" ; des normes permettant de réduire les prix des génériques ; une organisation tarifaire nationale pour les soins en ambulatoire ; mais aussi une réduction du libre choix du médecin pour les patients.

Le PDC, de son côté, récolte des signatures pour une initiative populaire qui prévoit d’inscrire dans la Constitution que la Confédération doit, en collaboration avec les cantons, les assureurs et les prestataires de soins, prendre des mesures permettant de contenir les coûts de la santé, et d’introduire un frein aux coûts dans ce but. Si au bout de deux ans les coûts ne sont toujours pas contenus, la Confédération prend des mesures d’autorité, en collaboration avec les cantons seulement.

Certes, tout n’est pas à jeter dans ces propositions. Mais elles ont un défaut majeur, qui en rendrait l’application au mieux peu efficace, et engendrerait certainement des effets pervers. Ce défaut, c’est qu’elles s’obstinent à considérer que les assureurs font partie de la solution, alors qu’en fait ils sont une partie du problème, si ce n’est le problème majeur du système de santé en Suisse. A part Alain Berset, plus grand monde ne prétend croire que la hausse des primes serait proportionnelle à celle des coûts de la santé, puisqu’il est bien connu que depuis des années les primes sont prélevées bien au-delà de ce qui est requis, que les réserves sont surdimensionnées. Et que dire du scandale des primes payées en trop pendant des années dans certains cantons, des frais de publicité, de lobbying, des salaires mirobolants des dirigeants des caisses maladie…Considérant la malhonnête bien connue des assureurs, toutes les mesures les mieux intentionnées risquent de n’avoir guère d’impact pour faire baisser les primes. Et elles risquent bien plutôt en pratique de signifier une médecine à deux vitesse, une réduction des prestations au détriment des patients, le fait de devoir plus payer de sa poche (tout en continuant à se faire racketter tout autant pas sa caisse maladie).

Le Parti du Travail avait proposé de vraies solutions pour ce problème. Soit nos deux initiatives pour une caisse maladie publique genevoise à but social, et celle pour le remboursement des soins dentaires.


Même si nos deux initiatives n’ont pas passé la rampe du suffrage populaire, elles ont toutes deux obtenu près de 45% de votes en leur faveur, un score presque identique. Aujourd’hui, nous considérons qu’il n’y aura pas de solution au problème des coûts de la santé sans se débarrasser du cartel des assureurs privés, au profit d’une caisse maladie unique, publique, avec des primes en fonction du revenu et de la fortune. Il est nécessaire également de s’attaquer aux profits mirobolants de l’industrie pharmaceutique.

Quand l’Amazonie brûle, le Conseil fédéral signe un accord de libre-échange aves les incendiaires




A l’heure où les rapports du GIEC et les grèves pour le climat nous rappellent que les changements climatiques d’origine anthropique en cours exigent une action forte et urgente, si nous voulons éviter le pire, ceux qui détiennent vraiment le pouvoir non seulement n’agissent à la hauteur de ce que la situation l’exigerait, mais, pour certains d’entre eux, font en sorte de l’aggraver de beaucoup encore.

Pendant que l’on discute chez nous quelles mesures il faudrait prendre pour réduire les émissions de gaz à effet de serre – entre mesures législatives plus ou moins ambitieuses et petits gestes individuels à l’impact plus ou moins significatif – la forêt vierge d’Amazonie est en feux, des feux d’une surface plusieurs fois supérieure à celle de la France. Les médias bourgeois d’ici ont étrangement attendu près de trois semaines avant d’en parler. Et malheureusement, les feux de forêt en Amazonie ne sont pas les seuls sur la planète. En Afrique, c’est une zone encore plus grande qui est atteinte. Hélas, cela n’a rien d’habituel dans cette partie du monde. Du fait des facteurs conjugués de la sécheresse, du réchauffement climatique, et de la technique traditionnelle de la culture sur brûlis, l’Afrique est le continent le plus touché par la déforestation. En Asie du Sud-Est, la déforestation est un problème endémique. Et, du fait du réchauffement climatique, les forêts boréales sont également touchées par des incendies catastrophiques.

Mais les feux en Amazonie ont tout de même provoqué une émotion mondiale particulière et pleinement justifiée. D’une part parce que la forêt amazonienne est réputée être le « poumon de la planète », du fait de l’importance de la production d’oxygène et l’absorption du carbone par photosynthèse. Cette expression est certes impropre. D’une part, parce que l’image du poumon n’est pas très bien choisie (un poumon rejette du CO2). D’autre part parce qu’une forêt produit tout autant de CO2 (à travers la décomposition des végétaux morts) qu’elle en absorbe à travers la photosynthèse ; et qu’en matière de photosynthèse, l’impact du phytoplancton océanique des océans est beaucoup plus grand que celui de toutes les forêts réunies. Et s’il y a assez d’oxygène dans l’atmosphère, c’est du fait du carbone qui a échappé au cycle de la décomposition par la fossilisation. La déforestation ne menace pas la présence en suffisance d’oxygène dans l’atmosphère. Mais les climatosceptiques ont tort de spéculer sur ces faits. Parce que la forêt amazonienne est un puits de carbone majeur, et que sa destruction par le feu rejette du CO2 dans l’atmosphère en grandes quantités, un CO2 qui y restera et ne sera pas réabsorbé dans la photosynthèse. Parce qu’un milieu naturel unique, d’une biodiversité incroyable, disparaîtra à jamais. Parce que la pollution, l’acidification et le réchauffement climatique mettent à mal la capacité de stockage de carbone des océans. Et parce que, en brûlant des hydrocarbures, nous rejetons de nouveau dans l’atmosphère le carbone fossilisé pendant des centaines de millions d’années. Les incendies en Amazonie attirent aussi l’attention parce qu’ils n’ont rien d’habituel…

Des incendies qui n’ont rien de naturel

Des incendies d’une telle ampleur n’ont rien d’habituel en Amazonie, surtout en cette saison. Et la plupart d’entre eux touchent le Brésil, auquel appartient 60% de la forêt amazonienne. Ces feux cataclysmiques ne se sont pas déclenchés à un moment quelconque, mais seulement depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, le président ouvertement fasciste et climatosceptique du Brésil. Bolsonaro n’a rien fait du tout face à la propagation des incendies, est resté de marbre face à ce drame, et a même accusé – sans la moindre once de preuve – les défenseurs de l’environnement de les avoir déclenchés, juste pour lui nuire. Puis il a consenti à prendre quelques mesures ridiculement dérisoires, parce que le Brésil n’aurait pas les moyens d’en faire plus. Mais il a aussi refusé l’aide proposée par les chefs d’Etat du G7, réunis à Biarritz, hurlant au néocolonialisme, et attaquant Emmanuel Macron, le président français, sur le physique de son épouse Brigitte…

De la part de Bolsonaro, il ne s’agit pas seulement de négligence ou de stupidité. Les incendies qui ravagent aujourd’hui la forêt amazonienne n’ont rien de naturel. Ils sont intentionnellement allumés par les hommes de main des entreprises de l’agroalimentaire industriel. Ce dans le but de défricher à grande échelle, pour laisser la place à des champs de soja transgénique, des autoroutes et des exploitations minières ; sans aucun égard pour les conséquences écologiques désastreuses de ce saccage, ni pour les peuples autochtones qui y vivent.  Cette pratique criminelle n’est pas nouvelle, mais elle n’avait jamais atteint une telle ampleur auparavant. Elle n’avait jamais été éradiquée, mais avait reculé de près de 80% sous la présidence de Lula et de Dilma Roussef. Le coup d’Etat parlementaire de Michel Temer avait déjà marqué une nette aggravation. Si on assiste à la tragédie actuelle, c’est que la déforestation, illégale, se fait avec le soutien direct et non dissimulé de Jair Bolsonaro, qui avait promis durant sa campagne de « ne pas mettre de bâtons dans les roues » des entreprises de l’agroalimentaire, et qui, une fois au pouvoir, a drastiquement affaibli les agences de protection de l’environnement, et a laissé carte blanche aux incendiaires.


Remarquons que pendant que Bolsonaro gesticule, Evo Morales, président de gauche de la Bolivie, autre pays touché par les feux, a mobilisé toutes les ressources du pays pour les combattre. De ce fait, les incendies sont en train d’être endigués dans la partie bolivienne de l’Amazonie.

Peu importe à Guy Parmelin

Pendant que l’Amazonie est en flammes, que fait le Conseil fédéral ? Il signe un traité de libre-échange entre l’AELE (zone de libre-échange comprenant la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Lichtenstein) et le Mercosur (bloc commercial latino-américain, dont la plus grande puissance économique est le Brésil). Mauvais timing alors que la forêt amazonienne est en feu ? Pas de quoi émouvoir le conseiller fédéral Guy Parmelin (UDC), qui a déclaré en conférence de presse : "C'est le hasard du calendrier. Je rappelle qu'on négocie depuis deux ans"…"Il y a chaque année des départs de feu en Amazonie [...]. Les négociations sur l'accord avec le Mercosur n'ont rien à faire directement" avec les incendies. Le Brésil représente en revanche un immense marché, précieux pour les industries d’exportation suisses. Bref, l’argent d’abord, la planète peut bien brûler…

Alors que Guy Parmelin ne prend même pas la peine de faire semblant de se préoccuper du sort de la forêt amazonienne en feu, Emmanuel Macron, lui, semble y accorder de l’importance, si ce n’est de faire preuve d’une fermeté bienvenue face à Bolsonaro. Il menace de fait de bloquer la signature d’un accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur (le fera-t-il ? Guy Parmelin n’a au moins pas tort de dire que l’accord pourrait au final tout de même être signé) Mais, en y regardant plus attentivement, il n’est pas plus crédible, à défaut d’être plus hypocrite. La France contrôle également une partie de la forêt amazonienne, en Guyane. Une forêt que Macron veut allègrement déboiser pour laisser place à la Montagne d’or, une immense mine d’or à ciel ouvert, sans même prendre la peine de remarquer les protestations des peuples autochtones. Le montant de 20 millions de dollars que le G7 a proposé au Brésil pour lutter contre les incendies en Amazonie est du reste inférieur…aux coûts liés à l’organisation du somment du G7 à Biarritz !

Quant à Donald Trump, le président ouvertement climatosceptique des USA, il a apporté, à travers son compte tweeter, un soutien total à Bolsonaro, dont il a osé écrire qu'il  « travaille très dur sur les incendies en Amazonie et fait sur tous les plans un beau boulot pour le peuple brésilien » ce qui n'est« pas facile ». De telles déclarations se passent de commentaire…

Ecologie ou agriculture industrielle, il faut choisir

Le problème ne saurait toutefois se réduire à la personne de Jair Bolsonaro, ni à celle de Donald Trump. Ce serait attribuer à des individus ineptes des pouvoirs proprement stupéfiants, fût-ce dans le mal. Si de telles personnes peuvent parvenir au pouvoir suprême, et l’exercer de la façon qu’elles font, c’est parce qu’il y des intérêts puissants derrière, des bases sociales objectives pour le climatoscepticisme, jusque dans ses conséquences criminelles.

Personne, en effet, ne songerait à défricher l’Amazonie si cela ne rapportait pas beaucoup d’argent à quelques uns ; quelques uns qui, justement, font partie des soutiens du président Bolsonaro. Ces « quelques uns », ce sont les propriétaires des entreprises de l’agroalimentaire brésiliennes, qui défrichent la forêt pour la remplacer par des « déserts verts », des champs de soja transgénique, allégrement arrosé d’engrais chimiques et de pesticides de synthèse. Ce qui est notamment nécessaire pour la production industrielle de viande de bœuf…que l’accord de libre-échange permettra d’exporter plus facilement dans les pays de l’AELE (et de l’UE si Guy Parmelin a raison). La concurrence déloyale des produits agricoles des grandes entreprises de l’agroalimentaire du Mercosur menace de ruiner nombre de paysans suisse.

L’accord de libre-échange avec le Mercosur, s’il est ratifié, servira donc d’encouragement à la destruction de la forêt amazonienne, à des dégâts irréversibles à l’environnement, à l’expulsion des peuples autochtones de leurs terres ancestrales, à l’encouragement d’un modèle agricole qui empoisonne les terres comme les consommateurs, et ruine les paysans.
Il n’y aura pas de solution au problème du réchauffement climatique sans prendre aussi en compte l’agriculture. Ce qui implique la rupture avec la logique du libre-échange, pour un protectionnisme solidaire, au service d’une agriculture paysanne, biologique et locale. Le Parti Suisse du Travail s’y engage.