22 août 2019

12ème Fête des peuples sans frontières: Discours de clôture



Chères et chers camarades,

La 12ème Fête des peuples sans frontières touche à sa fin. Cette édition était consacrée aux 75 ans de notre Parti. Il y 75 ans justement, au Congrès fondateur du PST, Karl Hofmaier, secrétaire du PST alors, disait dans son rapport (je cite en coupant deux paragraphes, qui concernent spécifiquement la situation liée à la fin de la IIème Guerre mondiale) :

« le Parti du Travail est appelé à conduire, dans notre pays, un travail de régénération sociale du mouvement politique ouvrier.

Cela ne signifie rien d’autre que la liquidation de la pratique de la paix sociale sur le terrain économique et de la collaboration sur le terrain politique, paix sociale et collaboration que ne servent pas la classe ouvrière, mais seulement le grand capital.

Le Parti du Travail est appelé également à assurer la collaboration de la classe ouvrière avec les autres couches démocratiques du peuple. C’est pourquoi le Parti du Travail fera tout pour créer des rapports politiques confiants, amicaux et inébranlables entre la classe ouvrière et les autres couches démocratiques du peuple suisse.
[…]
Nous avons donc une grande et belle tâche à remplir. C’est pour la remplir et pour réaliser ces buts que nous créons un grand et puissant parti. Un parti qui est appelé à conduire la classe ouvrière afin qu’elle mène, en commun avec les autres couches démocratiques du peuple, la lutte pour assumer le gouvernement dans les cantons et sur le terrain fédéral, dans l’intérêt de tout le peuple travailler ».

75 ans ont passé, et nonobstant tout ce qui a changé dans notre pays et sur notre planète, nonobstant aussi ce qui était redevable à l’optimisme quelque peu irréaliste qui pouvait avoir cours en 1944, ces propos tenus au Congrès fondateur de notre Parti constituent toujours pour nous notre perspective politique aujourd’hui.

Aujourd’hui, comme hier, notre Parti est le seul parti politique de notre pays à s’inscrire clairement du coté des classes populaires, dans une optique de lutte de classe, pour organiser la lutte contre l’oppression et l’exploitation capitalistes, pour porter une véritable politique de rupture, pour un changement radical plus nécessaire que jamais, pour une nouvelle société socialiste.

Tout d’abord, nous prenons clairement nos responsabilités – contrairement à certains autres partis qui font juste semblant de s’intéresser au problème dans un but opportuniste, ou qui reculent devant des mesures un tant soit peu décisives –  envers les générations présentes et à venir, et sommes prêts à prendre les mesures pour faire face au problème le plus grave et le plus urgent que nous avons à affronter actuellement, celui des changements climatiques accélérés causés par l’exploitation éhontée des ressources naturelles par le système capitaliste dans un but de profit immédiat et sans tenir compte des conséquences. Un problème qu’Evo Morales, président de la Bolivie, avait bien résumé ainsi en 2007 :

« Le monde souffre d’une fièvre provoquée par le changement climatique, et la maladie est le modèle capitaliste de développement »

Nous sommes pour une écologie populaire, qui soit à la hauteur de l’urgence que nous vivons, qui soit à même de prendre les mesures drastiques qui s’imposent pour atteindre un bilan net d’émission de gaz à effet de serre nul d’ici 2030, ce en imposant les mesures contraignantes aux véritables responsables de la situation, soit les grandes entreprises et les plus riches ; ce qui est incompatible tant avec une écologie libérale, qui n’est que du greenwashing, qu’à une logique punitive à base de taxes, qui frappent surtout ceux qui sont les moins responsables du réchauffement climatique, soit les plus modestes. Nous sommes en faveur d’une agriculture paysanne, biologique et locale, sans pesticides ni OGM, protégée contre la concurrence des multinationales de l’agroalimentaire. Ou, comme l’avait dit en son temps Thomas Sankara : « Il faut choisir entre le champagne pour quelques-uns ou l’eau potable pour tous »

Pour répondre à quelques mauvaises langues, notre intérêts pour la question est sincère, il n’est ni opportuniste, ni de la dernière heure, ainsi qu’en atteste le Programme d’action du PST, Vivre mieux et autrement,  daté de 1979 :

« Le développement anarchique et la société capitaliste porte à l’environnement des atteintes souvent graves. Une solution complète des problèmes écologiques exige donc une modification du caractère de la société. Mais il est indispensable d’utiliser immédiatement tous les moyens efficaces pour sauvegarder et rétablir un environnement naturel sain ».

Nous avons la volonté de continuer notre combat – que nous avons mené, au niveau cantonal, avec un score plus qu’honorable avec nos deux initiatives pour le remboursement des soins dentaires et pour une caisse maladie publique – pour mettre fin au système d’escroquerie organisée des caisses maladies privées, pour un système de santé entièrement public et social, pour une caisse maladie publique et unique, et qui prenne en compte le remboursement des soins dentaires.

Nous nous opposons résolument à tout augmentation de l’âge au départ pour la retraite, en particulier pour les femmes, et comptons lutter pour que l’égalité hommes-femmes devienne enfin réalité dans notre pays. Nous militons pour une sortie du système des trois piliers, et des problèmes qu’il pose, par le haut, pour un système intégralement juste et social, par répartition, pour de vraies retraites populaires, comme notre Parti l’avait proposé par voie d’initiative populaire en 1973.

Nous sommes totalement opposés à la signature de l’accord-cadre avec l’Union européenne, qui imposerait à la Suisse la reprise unilatérale d’un droit communautaire élaboré par des technocrates néolibéraux non-élus au seul service des lobbies capitalistes, au détriment de la démocratie et des droits des travailleurs. 

Il me faut aborder enfin une question dont j’aurais bien voulu ne pas traiter au moment de la Fête des peuples, qui ne le mérite d’ailleurs pas forcément, et dont je ne vais parler nullement par goût de la polémique, mais parce qu’il n’est pas possible de simplement passer sous silence une question que tout le monde se pose.

Nous restons également fidèles à la stratégie du rassemblement populaire qui a toujours été celle de notre Parti. Mais le fait est que  solidaritéS bloquent le fonctionnement d’Ensemble à Gauche depuis presque une année entière – depuis que quatre conseillers municipaux qui furent leurs membres ont rejoint les rangs de notre Parti. 

Les dirigeants de solidaritéS  ont également déposé, sans nous consulter des listes d’Ensemble à Gauche, ce qui constitue une usurpation grossière. Alors, un sous-apparentement reste encore à ce jour possible, mais la seule chose qui y fait obstacle, c’est l’arrogance et la mauvaise foi sans bornes dont font preuve les dirigeants de solidaritéS.

Car, je tiens à le dire haut et fort depuis cette tribune, pour nous les choses sont claires. Unité sur la base d’une collaboration honnête et d’un respect de règles communes et mutuellement acceptables, toujours ; soumission aux lubies hégémonistes des dirigeants de solidaritéS, jamais !

Quoi qu’il en soit, notre Parti existait avant eux, et continuera sa lutte, avec eux ou sans eux. Parce qu’une telle lutte pour un changement de société ne peut se concevoir sans organisation, sans un parti. Ainsi que le disait Ernesto Che Guevara :

« Sans organisation les idées perdent de leur efficacité après le premier mouvement d’élan ; elles tombent peu à peu dans la routine, dans le conformisme, et finissent par n’être plus qu’un souvenir »

Ainsi que l’écrivait Lénine : « La victoire sera pour les exploités, car ils ont pour eux la vie, la force du nombre, la force de la masse, les sources intarissables de l’abnégation, de l’idéal, de l’honnêteté, de ce qu’on appelle le « simple peuple », des ouvriers et de paysans qui prennent leur essor, qui s’éveillent pour édifier un monde nouveau et dont les réserves d’énergie et de talents sont gigantesques. La victoire est à eux ». Cette conviction demeure la nôtre aujourd’hui.


La tâche est difficile sans doute, mais n’a rien d’impossible. Car, comme le disait Jean Jaurès, « L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir ». Cette tâche mérite que l’on s’engage pour elle. Le socialisme constitue l’espoir de ce monde, ainsi qu’un objectif pour lequel notre Parti n’a jamais cessé de lutter. Un objectif qui finira par triompher.

12ème Fête des peuples sans frontières : Discours d’ouverture



Chères et chers camarades,

Il y 75 ans de cela, les 14 et 15 octobre 1944 le Parti Suisse du Travail tenait son premier Congrès à Zürich, en présence de 357 délégués, issus de 12 cantons et 36 sections, représentant près de 10’000 membres, issus de l’ancien Parti communiste suisse (PCS), interdit en 1939, de la Fédération socialiste suisse, composée de membres de l’aile gauche du Parti socialiste suisse (PSS), exclus du PSS, et de communistes, et qui fut interdite peu après le PCS, mais aussi et surtout de camarades qui n’avaient jamais milité auparavant dans un parti (les effectifs du PCS et de la FSS d’avant la Guerre atteignaient tout au plus 4'000 personnes). Si on compte les invités et le public qui s’était déplacé pour l’occasion, c’était plus de 1'000 personnes qui étaient présentes au Congrès. La salle était pleine à craquer. Il faut savoir en effet quel enthousiasme a pu susciter notre Parti au sein de la classe ouvrière à ses débuts. A Genève, ce fut un véritable parti de masse. Dans ses toutes premières années, les dirigeants de notre Parti se faisaient en permanence arrêter dans la rue par des travailleurs qui demandaient comment faire pour adhérer au Parti du Travail. C’était l’acte de naissance officielle de notre Parti. Même si cet enthousiasme initial s’expliquait par le contexte historique de la fin de la Deuxième guerre mondial et les espoirs d’un monde nouveau qui étaient très fort alors, et qu’il ne dura pas et que l’histoire fut plus compliquée par la suite, c’est quelque chose qu’il ne faut pas oublier.

Notre Parti avait été créé pour apporter un nouveau souffle au mouvement ouvrier suisse, pour rompre avec la collaboration de classe caractéristique de la social-démocratie, pour organiser politiquement les classes populaires, dans une optique de lutte de classe, pour lutter pour le progrès social et démocratique, pour une nouvelle société socialiste.

Notre Parti s’inscrivait clairement dans l’héritage du « marxisme vivant, celui de Lénine », à l’encontre du réformisme, et appelait à briser la paix du travail, dans une optique de lutte de classe. Une perspective qui n’a jamais cessé d’être la nôtre.

Et notre Parti avait formulé à son congrès fondateur un programme politique immédiat, avec, en premier lieu, le rétablissement intégral de la démocratie et la levée de toutes les mesures répressives instaurées dans le cadre du régime des pleins pouvoirs du Conseil fédéral, pour l’instauration d’une Assurance vieillesse (aucun système de retraite universel n’existait avait 1947 en Suisse), pour la hausse des salaires, pour la semaine de 40 heures de travail, pour deux à quatre semaines au moins de congés payés, pour le droit de vote des femmes, pour l’égalité hommes-femmes et à travail égal salaire égal, pour la nationalisation des banques, des assurances privées, et des secteurs stratégiques de l’économie, pour une société socialiste comme horizon. Certaines de ces mesures furent réalisées, et n’auraient pas pu l’être sans l’engagement résolu de notre Parti. D’autres ne l’ont jamais été, ou pas complétement. D’autres encore n’ont jamais pu être même approchées en pratique, et demeurent des objectifs de lutte, dignes qu’on se batte pour les faire devenir réalité.

C’est cet anniversaire que nous célébrons lors de la 12ème édition de notre traditionnelle Fête des peuples sans frontières, fête populaire et internationaliste, dédiée à la solidarité internationale, aux luttes sociales et révolutionnaires de tous les peuples du monde contre l’oppression capitaliste, pour leur autodétermination, pour la démocratie, pour une nouvelle société socialiste.

La Fête des peuples c’est une grande fête populaire, sur trois jours. Une fête avec des stands d’associations progressistes issues de différents pays du monde, pour incarner matériellement notre internationalisme, la réalisation à une échelle réduite en quelque sorte du slogan conclusif du Manifeste du parti communiste, auquel nous sommes toujours demeurés fidèles : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Une fête aussi avec une programmation musicale variée et de qualité.

La Fête des peuples, c’est aussi une fête politique, un espace de réflexion et de discussion au service des luttes, avec des débats sur la grève des femmes* du 14 juin – une mobilisation sociale impressionnante s’il en est – et des suites à y donner ; sur les médias et l’extrême-droite ; sur les impératifs pour un nouveau mouvement anti-impérialiste ; sur les articulation entre partis communistes et syndicats ; sur la lutte du Rojava ; sans oublier la projection de courts-métrages palestiniens et l’exposition sur le réalisme socialiste.

Nous célébrons les 75 ans de notre Parti pour nous rappeler, et rappeler à toutes et tous, les combats passés de notre Parti, le rôle irremplaçable qu’il a joué dans l’histoire de notre pays, au service des classes populaires et du progrès social. Beaucoup de progrès sociaux qui ont pu être obtenus dans notre pays – comme l’AVS, les congés payés et d’autres – n’auraient jamais été possibles sans la lutte de notre Parti. Mais aussi et surtout parce qu’il ne peut y avoir d’avenir sans passé et sans mémoire du passé, et parce que, justement, les principes sur lesquels notre Parti fut fondé, l’histoire du mouvement ouvrier et communiste dont il est l’héritier, sont plus que jamais indispensables pour éclairer la voie de l’avenir, pour tracer le chemin du changement radical que nous estimons indispensable et pour lequel nous sommes déterminés à lutter.

Un changement radical, aussi parce que c’est le slogan choisi par le Parti Suisse du Travail pour les prochaines élections fédérales, parce que nous voulons proposer aux classes populaires de notre pays un vrai choix, une vraie perspective politique. Pas une perspective de simple aménagement du système capitaliste, d’ajustement à la marge, celle de la fausse gauche de M. Berset, et de M. Levrat qui prétend que la RFFA serait une grande victoire pour le progrès social…Nous, nous voulons au contraire apporter une perspective d’un véritable changement radical, celui d’une nouvelle société socialiste.

Parce qu’il ne produit de la richesse (pour certains) qu’au prix de l’oppression et de la misère (pour beaucoup d’autres), et qu’il ne peut faire autrement ; parce que jamais des richesses aussi colossales n’ont été concentrées au aussi peu de mains dans toute l’histoire de l’humanité ; parce que, au stade de l’impérialisme, les grandes puissances capitalistes ne peuvent maintenir les positions de leurs monopoles que par le néocolonialisme et la guerre ; parce que, à travers le saccage de notre environnement au service exclusif des profits maximum d’une toute petite minorité, il menace à court terme la survie même de notre espèce, le système capitaliste est aujourd’hui devenu intolérable, et doit d’urgence être dépassé. La seule alternative au capitalisme est le socialisme. C’est la perspective pour laquelle notre Parti s’est toujours battu – et il est le seul à l’avoir clairement fait parmi les partis politiques suisses – et c’est l’avenir pour lequel il continue à lutter aujourd’hui.


Je vous souhaite, chères et chers camarades, une belle 12ème Fête des peuples sans frontières !

03 mai 2019

L’ « accord-cadre », qu’est-ce que c’est exactement et pourquoi sommes-nous contre ?



L’ « accord-cadre », l’ « accord institutionnel » – de son nom complet l’ « accord facilitant les relations bilatérales entre l’Union européenne et la Confédération suisse dans les parties du marché intérieur auxquelles la Suisse participe » –, actuellement en cours de consultation, est incontestablement Le sujet chaud de la politique suisse, et le serait certainement lors des élections fédérales de cet automne. Tout le monde en parle, en bien ou en mal, pour en dire beaucoup de choses, si bien qu’il n’est pas simple de s’y retrouver. Ce d’autant qu’on en parle souvent à tort et à travers, sans que ce soit toujours en connaissance de cause, si bien qu’il n’est pas sûr que tous ceux qui prétendent s’exprimer à ce sujet parlent bien de l’accord-cadre, mais pas plutôt d’autre chose, comme de l’ « Europe », ou de tout et de rien. En tout cas, le sujet est hautement controversé. C’est probablement pour cela d’ailleurs que le Conseil fédéral ne le signe pas tout de suite, et semble chercher à gagner du temps avec sa consultation, puisque la signature de l’accord-cadre, et la votation populaire qui s’ensuivrait certainement (ledit accord est soumis au référendum facultatif), serait politiquement risquée pour les partis qui sont en faveur en une année d’élections. C’est que cet accord a beaucoup d’opposants. Le Parti du Travail en fait clairement partie. Pourquoi ? Nous tenterons de l’expliquer, en commençant par le commencement, en expliquant en quoi consiste exactement le fameux accord-cadre.

De la voie bilatérale à l’accord-cadre

Un peu d’histoire pour commencer. L’accord-cadre vient du fait que les limites d’un certain exercice ont été atteintes avec la « voie bilatérale », adoptée par le Conseil fédéral comme façon d’éviter l’Alleingang, dans le strict intérêt des banques et de l’industrie suisse, nullement des travailleurs de notre pays, après le rejet par le peuple de l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE). La voie bilatérale, c’est une somme d’accords bilatéraux conclus entre la Suisse et l’Union européenne (plus de 120, des dizaines de milliers de pages, d’une grande complexité juridique), portant sur des sujets divers et variés. Un seul d’entre eux, celui sur la libre-circulation des personnes, oblige le Conseil fédéral à consulter le peuple, si bien qu’il monopolise le débat public. Mais il est loin d’être le seul, ni même forcément le plus important. D’autres accords bilatéraux portent sur les obstacles techniques au commerce, les marchés publiques, la recherche, l’agriculture, le transport terrestre, le transport aérien, mais aussi les normes en matière de statistiques, la navigation par satellite, l’environnement, etc. Tous ces accords ne sont pas négatifs, certains sont même indispensables. Mais, globalement, la logique qui y préside est la transposition dans le droit suisse d’un droit communautaire néolibérale, dans une optique de libre-échange, de libéralisation, de nivellement par le bas, pour le plus grand bénéfice des grandes entreprises, et au détriment des travailleurs, des services publics, des normes sociales et écologiques. C’est pourquoi le Parti du Travail est opposé à la voie bilatérale telle qu’elle est pratiquée actuellement, et milite en faveur de la renégociation d’autres accords, dans l’intérêts des classes populaires, sur la base d’une logique de coopération et non de concurrence libre et non faussée.

Mais le fait est que, avec l’accroissement du nombre d’accords bilatéraux, la complexité croissante de l’édifice bilatéral qui s’en est logiquement suivi, le nombre élevé d’exceptions que la Suisse a pu négocier par rapport au droit communautaire (notamment les mesures d’accompagnement, sensées protéger les travailleurs contre les effets néfastes de la libre-circulation et qui demeurent très insuffisantes), et, il faut le dire aussi, les aléas de la démocratie suisse, peu du goût d’eurocrates habitués d’imposer leurs vues néolibérales de façon parfaitement autoritaire, sans aucun égard pour la volonté et les aspirations des peuples, la voie bilatérale est devenue progressivement de moins en moins satisfaisante pour l’UE, qui n’a pas manqué d’exiger avec une fermeté croissante que la Suisse reprenne, même sans être membre de l’UE, de façon plus systématique le droit communautaire. Le Conseil fédéral a préféré d’obtempérer. S’en sont suivies des négociations, secrètes, d’un accord institutionnel, depuis 2013. Au mois de décembre 2018, Ignacio Cassis a rendu public l’accord négocié. D’après l’UE, il n’y a plus rien à discuter. L’accord tel qu’il existe est à prendre ou à laisser. Pour forcer la main à la Suisse, pour nous contraindre à signer l’accord, l’UE recourt à diverses mesures de pression, comme un refus de mettre à jour l’accord sur les obstacles au commerce ou la limitation dans le temps de l’équivalence boursière, ce jusqu’à ce que la Suisse ait signé. Malgré cela, le Conseil fédéral a choisi de mettre l’accord cadre négocié en consultation.

« Actualisation dynamique »

Que contient le fameux accord-cadre ? Des adversaires pas très bien informés ont pu dire que s’il passe, c’est l’UE qui gouvernerait la Suisse, ou pas loin de là, ce qui donne un angle de contre-attaque facile à des partisans pas forcément mieux informés. Heureusement, ce n’est pas tout à fait le cas. Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que l’accord-cadre ne poserait pas un très grave problème de souveraineté populaire et de démocratie. L’accord institutionnel, 34 pages, contenant l’accord proprement dit, ainsi que plusieurs annexes et protocoles, est en fait conçu comme définissant un cadre institutionnel chapeautant les autres accords bilatéraux. Pas tous les accords bilatéraux, mais cinq accords du paquet dit des Bilatérales I concernant l’accès au marché commun : soit 1) l’accord sur la libre circulation des personnes, 2) l’accord sur le transport aérien, 3) l’accord sur le transport des marchandises et des voyageurs par rail et par route, 4) l’accord relatif aux échanges de produits agricoles, et 5) l’accord relatif à la reconnaissance mutuelle en matière de conformité. Ainsi que tous les accords futurs concernant l’accès au marché.

L’idée de l’accord cadre c’est de définir un processus institutionnel pour une « actualisation dynamique » du droit suisse en fonction de « l’acquis communautaire ». Traduit du langage eurocratique, cela signifie une reprise automatique par la Suisse du droit de l’UE, décidé de manière totalement non-démocratique par des technocrates non-élus, des chefs d’Etats et des représentants de gouvernements négociants entre eux sans aucun contrôle populaire, et avec un rôle du Parlement européen (caution vaguement démocratique du système) proche de la figuration. La Suisse serait obligée de transposer dans sa propre loi toute actualisation du droit communautaire, pertinente pour les domaines chapeautés par l’accord cadre, dans les trois ans (procédure parlementaire et éventuelle votation populaire comprises). Si la Suisse n’adopte pas gentiment l’ « acquis » communautaire sans rechigner, le différend serait alors soumis à un « Comité mixte », formé de représentants désignés des deux côtés, et négociant sans mandat démocratique. Si le comité mixte ne trouve pas d’accord, le différend serait soumis à un Tribunal arbitral, désigné à cet effet, jugeant sur la base des seuls accords bilatéraux et du droit de l’UE, ce en dernière instance, sans aucun contrôle démocratique ni droit de recours. Si ledit tribunal arbitral décide de saisir la cour de justice de l’UE (CJUE), c’est elle qui tranche en dernière instance. Si la Suisse a l’audace de ne pas obtempérer, elle s’expose à des « mesures de compensation » de la part de l’UE (des représailles, dit en langage normal)

Menace sur les droits des travailleurs

Ce mécanisme n’est pas seulement foncièrement antidémocratique. Il aurait également des conséquences dévastatrices pour les droits des travailleurs, pour les normes sociales et écologiques, pour les services publics, pour toute politique autre que néolibérale. L’important n’étant en l’occurrence pas seulement ce qui est marqué en toutes lettres dans l’accord, mais aussi ce qui n’y est pas, toutes les exceptions que les négociateurs suisses avaient obtenu dans des accords précédents, mais qui n’y sont pas mentionnées (alors qu’elles auraient dû l’être). N’y étant pas, d’un point de vue de juriste, elles sont de facto supprimées. Ainsi, l’exception sur les OGM n’y figure pas. Le prétexte de l’UE était que la question devrait figurer dans un accord en cours de négociation. Mais il est plus raisonnable de penser que l’UE veut faire sauter cette exception.

Ce sont également les mesures d’accompagnement qui sont directement menacées par l’accord cadre. Non pas parce qu’elles y sont directement dénoncées. Mais parce qu’elles n’y sont pas mentionnées à titre d’exception, alors qu’elles auraient dû l’être. N’étant pas mentionnées, elles sont niées de fait, et ce serait dès lors la jurisprudence de la CJUE, profondément néolibérale, qui s’appliquerait. Les travailleurs de notre pays seraient ainsi livrés à une concurrence sauvage, sans plus aucune mesure de protection, aussi limitée fût-elle. Les syndicats ont très justement analysé et dénoncé cette attaque contre les intérêts des travailleurs. Ce qui ne manque pas de déplaire aux européistes et aux porte-paroles de la bourgeoisie (mais pourquoi les distinguer ?). « La gauche sacrifie sa vision européenne pour une question de quatre jours ! quatre jours ! » s’étranglait sur le plateau de Léman Bleu un jeune démocrate chrétien. Lorsque l’on est dans le camp de la bourgeoisie, et pas des travailleurs, il est sans doute difficile de comprendre pourquoi s’embarrasser d’une broutille telle que l’assouplissement des normes pour ce qui est des travailleurs détachés, et l’impossibilité de combattre les abus les plus flagrants qu’elle induirait, au nom d’une « vision européenne ». Pour les travailleurs, c’est inacceptable.

NON c’est NON !


Il faut résolument refuser ce chantage de l’UE et des européistes de chez nous. L’UE, qui a imposé avec une brutalité extrême, au mépris de toute démocratie, des cures d’austérité sans fin à tous les peuples d’Europe – le peuple grec ayant le plus souffert de cette tyrannie – est aujourd’hui justement détestée de tous les peuples qui subissent son joug. Le peuple suisse a le pouvoir de dire NON. Il se doit de l’utiliser. Il n’y a rien de plus légitime pour un peuple que de défendre sa liberté, sa souveraineté et ses droits démocratiques. C’est là une condition indispensable pour un avenir de progrès social, pour une véritable collaboration entre les peuples, dans l’intérêt de tous et pas d’une poigne de milliardaires. Selon nous, on ne peut être à la fois de gauche (du côté des travailleurs et des classes populaires) et favorables à la machine technocratique et néolibérale qu’est l’UE, véritable saint-empire capitaliste qui écrase les peuples sous le joug du grand capital. Ce n’est que par la rupture avec cette construction intrinsèquement antidémocratique et réactionnaire qu’il est possible d’arriver à une véritable Europe des peuples.