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15 mars 2023

La neutralité carbone en 2050 ? Impasse du capitalisme vert et du réformisme écologiste




On aurait envie de dire : ils ont enfin compris. En effet, tous les partis, hormis l’UDC, semblent, si on écoute leur discours public, avoir enfin pris la mesure de l’urgence climatique et s’engager à y apporter des solutions fortes qui s’imposent. On pourrait même avoir l’impression que leur engagement ne se limite pas aux paroles, mais que les actes suivent, tant au niveau fédéral, que cantonal et communal. 

 

Tant la Confédération que le canton de Genève, parmi d’autres collectivités publiques, semblent enfin avoir pris la mesure de l’urgence de la situation et adopter des mesures fortes : la loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat et le plan climat cantonal. Les autorités n’hésitent plus à parler de changements structurels, et disent se donner les moyens pour atteindre la neutralité carbone, soit une situation où l’on n’émet pas plus de gaz à effet de serre en une année que la biosphère n’est pas capable d’en résorber. 

 

Malheureusement, il ne faut pas se réjouir trop vite. Les partis au pouvoir sont loin d’avoir pris la mesure de la situation, car les biais de classe qui limitent leur action politique les en empêchent. Contrairement aux apparences, ils sont loin de traiter la crise en cours comme une crise, et veulent surtout tout changer pour que rien ne change. Quant à l’objectif de neutralité carbone, il est invariablement fixé à…2050. Les partis gouvernementaux prétendent qu’il s’agit déjà d’un objectif très radical. Ce n’est hélas pas le cas. Un tel délai, avec tout ce qu’il implique, aurait même des conséquences irréparables. Seuls certains biais cognitifs de nature politique amènent à se fixer des limites de ce qui est politiquement « réaliste » (du point de vue de la bourgeoisie), quitte à sombrer dans le négationnisme scientifique le plus complet, et à ce que la grande majorité de la population le paye très cher dans un avenir aussi proche que les toutes prochaines décennies.

 

Rappel de la réalité scientifique

 

Il faut commencer par rappeler quelque chose qui devrait aller de soi, mais que le système politique actuel et ses partis gouvernementaux peinent à intégrer : la réalité scientifique prévaut nécessairement sur le « réalisme » politique ; avec les lois de la nature, on ne peut pas faire de compromis.

 

Or, que dit le consensus scientifique à ce sujet ? Par « consensus » scientifique, nous voulons parler du GIEC, dont la représentativité et la rigueur scientifique sont incontestables. Non seulement toutes les projections du GIEC ont été amplement confirmées par les faits, mais, loin d’être alarmistes, elles sont en général très prudentes, trop même, et ont dû régulièrement être revues à la hausse.

 

Ce consensus scientifique dit clairement que, si on veut encore avoir une chance de stabiliser le réchauffement climatique à 1,5°C, il faut atteindre la neutralité carbone en 2030 déjà. Ce qui implique de renoncer très rapidement aux énergies fossiles. L’objectif est certes très radical. Mais il faut être conscient du fait que le taux de COdans l’atmosphère est déjà trop élevé, plus qu’il ne l’a été depuis des millions d’années, que cette concentration va rester pour des siècles encore, et que cette crise est cumulative : continuer à rajouter des émissions de gaz à effet de serre, fût-ce plus lentement, revient à aggraver le problème, pas à le résoudre. Et chaque année de perdue aura des conséquences tangibles désormais. Certaines conséquences sont d’ores et déjà irréversibles, et des boucles de rétroaction positive sont enclenchées qui ne peuvent plus être arrêtées.

 

Il est peut-être « économiquement insoutenable », dans un cadre capitaliste, de mettre en œuvre de tels changements structurels aussi vite. Au point extrêmement avancé des dégâts infligés à l’environnement, l’exercice serait particulièrement difficile même sous le socialisme. Mais l’économie actuelle est « soutenable » pour peut-être dix ans encore. Mais dans un monde réchauffé à deux degrés ou plus, où le climat sera encore plus dégradé, quelle économie aurons-nous, et de quelle « soutenabilité » pourrons-nous encore parler ?

 

Actuellement, le réchauffement climatique atteint d’ores et déjà 1,2°C. Et les conséquences en sont dramatiques, même en Suisse. Et elles sont meurtrières ailleurs : ouragans de plus en plus dévastateurs, inondations catastrophiques, montée du niveau de la mer qui stérilise les cotes dont les nappes phréatiques sont envahies par l’eau de mer, sécheresses qui causent des famines…1,5°C est en réalité un scénario catastrophe, mais c’est encore l’objectif le moins pire qu’on puisse encore espérer atteindre. Et, au rythme actuel, on se dirige vers un réchauffement à 3°C d’ici la fin du siècle. Mais tout le monde ne sait pas à quel point la situation deviendra pire, pas dans des décennies, mais d’ici dix ans. Un exemple, si on ne change rien, ou peu, d’ici 15 ans, le niveau de la Méditerranée aura monté de 20 cm. Ce qui est énorme. Cela implique que le delta du Nil sera envahi par l’eau salé et deviendra stérile. Où iront vivre les dizaines de millions de personnes qui y habitent ?


Un plan climat cantonal notoirement insuffisant

 

Le Conseil d’État de la République et canton de Genève, à majorité PS-Verts, est très fier de son Plan climat cantonal, et de quatre autres projets de loi liés, soumis au Grand Conseil.

 

Ce plan climat se veut une réponse à l’urgence climatique ambitieuse et impliquant des transformations structurelles. Il contient des mesures utiles, comme l’accélération de la rénovation des bâtiments, la réduction du trafic motorisé, etc. C’est mieux que rien. Mais il est hélas bien moins radical que le Conseil d’État ne le dit, et loin d’être à la hauteur des enjeux. Il prévoit une réduction de 60% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et la neutralité carbone pour 2050. Non seulement c’est trop tard, mais d’autres gouvernements cantonaux ont été plus ambitieux : Neuchâtel vise 2040, et Bâle-Ville 2037. Mais même cet objectif excessivement insuffisant de la neutralité carbone en 2050, ce plan climat ne permettrait pas en fait de l’atteindre.

 

Car ce plan climat reste entièrement dans le cadre du capitalisme vert. La plupart des mesures sont purement incitatives. La principale en est le subventionnement, à hauteur de 300 millions de francs, des entreprises et des propriétaires immobiliers pour la transition. Sans aucune considération de justice sociale et climatique : alors que les émissions de gaz à effet de serre sont très majoritairement le fait des plus riches (l’empreinte carbone d’un millionnaire est en moyenne de 66 fois plus que celle d’une personne appartenant aux 10% les plus modestes de la population suisse) et des grandes entreprises, non seulement on ne leur interdit rien, on ne les fait pas payer (alors que les sociétés de trading font des profits record sur le pétrole et le charbon !), mais on veut encore les subventionner, avec nos impôts. En revanche, aucune mesure sociale en faveur des classes populaires, aucune mesure de protection de la santé au travail (alors que les vagues de chaleur font de plus en plus de dégâts).

 

Le Conseil d’État est fier de comptabiliser aussi les émissions de gaz à effet de serre indirectes, par les importations et par l’aviation…mais il veut y faire face grâce à des mesures de compensation dans d’autres pays. Or, non seulement celles-ci sont souvent colonialistes et au détriment des populations locales, mais aussi totalement inefficaces, et se limitent à l’achat d’indulgences pour pouvoir continuer le business as usual. Or, faire semblant de faire quelque chose en se donnant bonne conscience est pire que de ne rien faire, car on croit en avoir fait assez. En revanche, les émissions indirectes des entreprises ne sont pas même prises en compte ; et une mesure phare est la promotion de la « finance durable », alors qu’il est bien connu que c’est du greenwashing. Des solutions techno-optimistes aussi – promotion des voitures électriques, plutôt qu’une diminution drastique de la voiture individuelle, « smart agriculture » plutôt qu’agroécologie – sans aucun souci de la demande en métaux rares et d’énergie que cela implique ; sans même envisager une indispensable sobriété. Certes, le droit supérieur limite la marge de manœuvre au niveau cantonal. Mais de la part d’un Conseil d’État à majorité « de gauche » on aurait pu attendre un peu plus de courage politique.

 

Une loi fédérale tout aussi insuffisante

 

Le 18 juin le peuple devra voter sur la Loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat, sur l’innovation et sur le renforcement de la sécurité énergétique, contreprojet à l’Initiative sur les glaciers, qui demandait notamment l'interdiction des énergies fossiles d’ici 2050. Les initiants ont retiré leur texte car ils ont estimé que le contreprojet est satisfaisant.

Or, il ne l’est pas et cumule les mêmes défauts que le plan climat genevois. Il ne prévoit pas même l’interdiction des énergies fossiles en 2050, mais vise la neutralité carbone à cette date, et des objectifs de réduction des émissions progressives, en commençant en 2030, pour y parvenir. Sinon, aussi des mesures utiles (rénovation des bâtiments), mais pour le reste incitatives, et qui se doivent d’être « économiquement supportables ». Pour atteindre nonobstant ces objectifs de neutralité carbone, la loi mise sur les « technologies d’émissions négatives », dont on sait fort bien qu’il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans la mer, d’une pure campagne de relations publiques pour continuer à polluer en se donnant bonne conscience. Il faudra voter pour bien sûr, parce que c’est mieux que rien, et parce que c’est l’UDC qui a lancé le référendum avec des arguments démagogiques et des délires climatosceptiques. Mais en étant conscient que cette loi sera loin d’être à la hauteur des enjeux.

Bref, toutes ces mesures sont ridiculement insuffisantes. Elles impliquent de faire aujourd’hui ce qui aurait dû être fait dans les années 90, où une transition en douceur était encore possible, mais qui précisément n’a pas été fait, parce que les décideurs bourgeois avaient alors décidé…de ne pratiquement rien faire du tout. Aujourd’hui, il est trop tard pour ça. On ne peut pas rattraper le temps perdu. 

 

Toutefois, le fait d’accepter le mode de production actuel, le capitalisme, comme cadre intangible (ce que même la gauche modérée fait) implique de s’imposer des contraintes qui ne rendent « soutenables » que des bricolages réformistes, qui permettront tout juste de faire semblant que nous faisons quelque chose…jusqu’à ce que le réchauffement climatique nous rattrape.  Il est urgent de changer de système pour briser ces contraintes. Le GIEC parle du reste de la nécessité de changements systémiques. Mais de tels changements systémiques constituent précisément une révolution. Mais une révolution nécessite une théorie révolutionnaire. Or une théorie révolutionnaire, et une seule, a été validée par l’histoire. C’est le marxisme-léninisme.


Le marxisme-léninisme et l’écologie

 

Contrairement à une idée reçue, mais fausse, le marxisme-léninisme n’est pas un productivisme, antinomique de l'écologie. Une conscience écologique est non seulement présente, mais constitutive de la pensée des fondateurs. Citons à ce propos cet extrait célèbre du livre I du Capital de Marx :

 

« Tout progrès dans l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller les travailleurs, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les Etats-Unis d’Amérique part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement, et plus ce processus de destruction est rapide. Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. »

 

Ou cet autre passage de Friedrich Engels, dans Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme :

 

« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération en premier que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu qu’individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d’usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables. Que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées ».

 

Les préoccupations écologiques ne furent pas non plus absentes de la mise en pratique du marxisme-léninisme, le socialisme réel. La réalité du réchauffement climatique fut prise au sérieux en URSS, comme en témoigne le rapport présenté par V. Kirilline, vice-président du Conseil des ministres, au Soviet suprême, en 1972 déjà :

 

« L’atmosphère de notre planète est immense. Le poids de l’air atmosphérique est d’environ 5'000 billions de tonnes. On pourrait penser que les centaines de millions de tonnes de pollutions qui se sont répandues chaque année dans l’atmosphère et représentent moins de 0,0001% du poids de l’air atmosphérique, sont comme une goutte d’eau dans la mer. Or, c’est loin d’être le cas. Premièrement, avec le temps la quantité de substances polluant l’atmosphère s’accumule, deuxièmement les substances polluantes sont inégalement réparties et, en certains endroits, leur concentration dépasse, dès maintenant, la limite admissible, et, troisièmement, des concentrations même faibles de certaines substances sont dangereuses. Les observations montrent que la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère ne cesse de croître. De l’avis de certains savants, cela peut aboutir, par suite de ce que l’on appelle « l’effet de serre », à une élévation de la température de notre planète qui entraînerait la fonte des glaciers et d’autres conséquences indésirables ».

 

Cette prise de conscience s’accompagnait également en tout cas de la volonté d’en tirer les conséquences pratiques, ainsi qu’on peut en juger d’après l’extrait suivant du rapport présenté par Léonide Brejnev au XIVème Congrès du PCUS, en 1977 :

 

  « En prenant les mesures qui vont permettre d’accélérer le progrès scientifique et technique, nous devons tout faire pour qu’il s’accompagne d’une épargne des ressources naturelles, qu’il ne donne pas lieu à une pollution dangereuse de l’atmosphère et des eaux, qu’il n’ait pas pour effet d’épuiser le sol. Le Parti augmente ses exigences vis-à-vis des organismes de la planification et de la gestion, vis-à-vis des commissions d’étude de projets, vis-à-vis de tous les cadres, en ce qui concerne l’étude et la construction d’entreprises nouvelles, l’amélioration du fonctionnement des entreprises existantes sous l’angle de la sauvegarde de l’environnement. Nous devons, et les générations futures doivent avoir la possibilité de jouir pleinement de tout ce que nous offre la généreuse nature de notre pays. Nous sommes prêts à participer également aux mesures collectives internationales ayant trait à la protection de la nature et à l’utilisation rationnelle de ses ressources. »

 

Il ne faut bien entendu pas idéaliser le tableau non plus. Même dans la théorie, la conscience écologique n’a pas toujours été centrale, et une tendance majeure a été de voir comme tâche centrale de la construction du socialisme, puis du communisme, l’accroissement de la production matérielle. Il faut dire néanmoins que ce développement de la production n’a jamais été une fin en soi – contrairement à la croissance infinie sans laquelle le capitalisme ne peut se concevoir – mais un moyen pour répondre à des besoins criants et insatisfaits dans des pays qui partaient d’un niveau de développement extrêmement bas et dont la population avait un niveau de vie très insuffisant. Mais les limites planétaires n’ont pas toujours été prises en compte.

 

La pratique fut encore en-deçà de la théorie, et l’URSS et les pays  socialistes d’Europe de l’Est et d’Asie ne furent pas toujours des modèles en matière d’écologie. L’efficacité énergétique était souvent basse, la consommation d’énergies fossiles guère remise en cause, le gaspillage de ressources parfois important, et les problèmes de pollution et les dégâts à l’environnement réels. Le bilan du socialisme réel en matière d’écologie n’était toutefois pas globalement négatif, et meilleur que celui du capitalisme. Des efforts pour la préservation de l’environnement furent constants et réels, l’obsolescence programmée y était impensable et les produits industriels conçus pour être durables et réparables, des objectifs d'économie de ressources et de recyclages conséquents. Il n’est certes plus possible aujourd’hui de concevoir le socialisme, et la transition du socialisme au communisme, exactement de la même façon qu’on le faisait au XXème siècle. Mais il n’est pas nécessaire de sortir du cadre conceptuel du marxisme-léninisme pour intégrer les enjeux écologiques d’aujourd’hui, et y apporter les réponses radicales qu’ils exigent. La République de Cuba, un pays socialiste, se montre exemplaire en matière d’écologie, et arrive même à être le seul pays qui atteint les objectifs onusiens de développement durable, malgré le blocus ruineux et assassin imposé par les USA.

 

Le Parti du Travail et l’écologie




 

Tout le monde ne le sait pas nécessairement, mais le Parti du Travail a toujours accordé de l’importance à la protection de l’environnement. La question écologique n’était certes pas directement thématisée dans les premiers programmes ; on était, dans les années 40 à 70 au début de la grande accélération de l’économie capitaliste, et que les ravages à l’environnement constatables en Suisse et dans le monde étaient encore moindres. Ces questions n’étaient en revanche pas ignorées dans la pratique du Parti. Et l’écologie entre dans les documents officiels du Parti dès les années 70, pour y prendre une importance croissante. Citons par exemple, le programme d’action du PST-POP, Vivre mieux et autrement, de 1979 :

 

« Le développement anarchique de la société capitaliste porte à l’environnement des atteintes souvent graves. Une solution complète des problèmes écologiques exige donc une modification du caractère de la société. Mais il est indispensable d’utiliser immédiatement tous les moyens efficaces pour sauvegarder et rétablir un environnement naturel sain ».

 

Ou encore la brochure pour les élections municipales genevoises de 1983, Avec vous… : 

 

« Le Parti du Travail est-il un parti écologiste? Non et oui! Non, si l’on considère comme « écologiste » une organisation, un parti dont la protection de l’environnement est le premier, l’unique champ d’intervention; oui, si l’écologie est une préoccupation constante, prioritaire à côté d’autres telles que la recherche de la paix, la défense des intérêts des plus défavorisés, la lutte contre la crise, pour des logements décents, etc.; oui, si le maintien et la protection de l’environnement visent à l’amélioration globale de la qualité de la vie pour tous. Dans ce sens protéger le travailleur, l’habitant, des nuisances auxquelles ils sont exposés par le développement anarchique de notre société visant uniquement à la recherche du profit maximum, a toujours été une de nos préoccupations majeures ».

 

Les préoccupations écologiques du Parti concernaient alors peu le climat (question qui était encore peu connue du grand public). Il était principalement question des problèmes dus à la pollution, la dégradation des milieux naturels, la finitude des ressources naturelles. Mais les solutions proposées par le Parti étaient assez radicales : limitation du trafic automobile en ville et développement des transports publics, opposition à de nouvelles infrastructures routières. Dans le programme politique de 1991 du PST-POP la question du réchauffement climatique fait son apparition, et il y est écrit que la voiture individuelle devra devenir l’exception plutôt que la norme à l’avenir.

 

Aujourd’hui, le Parti du Travail prend la réalité de l’urgence climatique au sérieux, et lutte pour des changements structurels radicaux et rapides nécessaires pour sortir dans de courts délais des énergies fossiles et bâtir une économie durable et économe en ressources, compatible tant avec la justice sociale qu’avec les limites planétaires. Nous pouvons conseiller la lecture de la résolution « Pour une planification énergétique » adoptée par le Comité central du PST-POP du 17 septembre 2022. De tels changements structurels nécessitent une rupture avec le capitalisme dans un avenir proche. Autrement c’est le capitalisme qui rendra bientôt la planète inhabitable.



17 novembre 2022

Il y a quarante ans disparaissait Léonide Brejnev, un grand bâtisseur du socialisme




Il y a quarante ans, Le 10 novembre 1982, Léonide Ilitch Brejnev, secrétaire général du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS) quittait ce monde. 

 

L’image reçue que beaucoup de gens ont de lui est celui d’un viel homme fatigué, lisant sa feuille avec quelques difficultés d’élocution (on oublie qu’il fut un orateur brillant dans sa jeunesse), une sorte d’incarnation d’une bureaucratie soviétique sclérosée, coupée de la réalité, à la pensée devenue routinière et dogmatiquement figée. L’époque où il fut à la tête du Parti et de l’État reçut le qualificatif de « stagnation ».

 

Certes, au soir de sa vie, Léonide Brejnev n’avait plus l’énergie de sa jeunesse. Mais pour le reste, jamais un cliché n’aura été plus faux, un mensonge plus révoltant.

 

Tout d’abord, c’est à tort que Brejnev passe pour l’incarnation d’une « nomenclatura ». De l’élite dirigeante, il n’était nullement issu. Il venait réellement de la classe ouvrière. S’il s’éleva progressivement aux plus hautes responsabilités, c’est grâce à ses seuls mérites. Il était bien plutôt un « self made man » soviétique ; mais un self made man socialiste, qui s’éleva lui-même en étant toujours et avant tout au service de la collectivité, plutôt qu’en recherchant son avantage personnel, au détriment d’autrui s’il le faut, comme le veut l’« american dream ».

 

Léonide Brejnev naquit le 6 décembre 1906 à Kamenskoïe, dans l’actuelle Ukraine (ville qui porta le nom de Dnieprodzerjinsk de 1936 à 2016, avant de retrouver une variante ukrainisée de son nom initial durant la « décommunisation »). Son père était ouvrier dans l’usine métallurgique de cette ville, qui était un véritable bagne capitaliste. La prime enfance de Brejnev fut rythmée par les grèves et la répression féroce du régime tsariste. Ces origines ouvrières firent de lui celui qu’il devint. Il s’en souviendra :

 

« La vie de l’usine, les pensées et les aspirations de l’ouvrier, son attitude envers la vie, tout cela a contribué de façon déterminante à former aussi ma vision du monde. Et ce qui me fut alors inculqué, je l’ai préservé toute ma vie ».

 

Son adolescence fut marquée par la Révolution, le début de l’édification d’une société nouvelle, mais aussi la Guerre civile, et les ravages terribles qu’elle laissa dans son sillage. La misère était devenue extrême quand les armes s’étaient tues, et le pays était en ruines. L’usine métallurgique de Kamenskoïe était provisoirement fermée. Tout était à rebâtir.

 

C’est cet impératif de reconstruction, et par-delà, d’édification d’un monde nouveau, qui allait déterminer la voie que suivra le futur secrétaire général du PCUS.

 

Après avoir fini l’école à l’âge de 15 ans, Léonide Brejnev travailla comme débardeur, puis reçut une formation d’arpenteur géomètre, profession qu’il exerça dans différentes régions d’URSS. Il adhéra au Komsomol, la Jeunesse communiste, en 1923, à l’âge de 17 ans. En 1931, il revint dans sa ville natale. Il s’engagea comme ouvrier dans l’usine métallurgique, qui avait redémarré en 1925. Le soir après le travail, il suit des cours à la faculté ouvrière, et devient ingénieur. En 1931 également, il adhère au Parti.

 

C’est en tant qu’ingénieur, et militant du Parti, à l’intérieur de l’usine métallurgique qu’il allait se faire remarquer par son énergie, son dynamisme, ses qualités professionnelles, sa rigueur intellectuelle et son souci des détails ; mais également par ses qualités humaines : modestie, sollicitude pour les autres, sociabilité. Il contribua à accroître de façon perceptible la productivité de l’usine, en ces années où on manquait de tout. C’est grâce aux qualités précitées que, après son service militaire, en 1935-1936, il monta rapidement les échelons.

 

Puis vint la Guerre. Occupant déjà un poste élevé au sein du Parti au niveau régional, Léonide Brejnev s’engagea avec une énergie admirable dans l’évacuation des personnes et des moyens de productions des territoires qui à vue d’œil tombaient sous le joug de la Wehrmacht. Ensuite, il se porta volontaire pour s’engager dans l’armée.

 

Durant la guerre, il servit en tant que commissaire politique, avec le grade de colonel. Cette période de sa vie a été beaucoup mise en évidence durant la période où il fut au pouvoir, mais ce n’était pas sans raisons. Elle fut réellement héroïque. Affecté au front de Transcaucasie, puis en Ukraine, Léonide Brejnev n’était pas un « planqué ». Il ne vécut pas la guerre depuis la sécurité d’un état-major, mais sur la ligne de front, ou à proximité immédiate. Son action la plus fameuse était en tant qu’agent de liaison entre le commandement militaire et l’avant-garde soviétique qui avait pris la fameuse « Petite terre », une île aux portes de l’Ukraine encore occupée, et qu’il fallait rejoindre en bateau, sous les tirs allemands. Plus d’une fois il vit la mort de près, souvent il faillit y passer, et participa plusieurs fois lui-même aux combats. A la fin de la guerre, il reçut le grade de major-général et participa au défilé de la Victoire à Moscou en récompense de ses faits d’arme.De sa participation à la guerre, la plus horrible que l’humanité eut connue, Léonide Brejnev en a retiré une aversion profonde pour ses horreurs, la conviction inébranlable que le combat le plus important est celui pour la paix. Comme il s’en souviendra :

 

 « Les dommages et les dévastations causées par cette guerre ne sont comparables à rien de connu. Les souffrances qu’elle a occasionnées sont encore vives au cœur des mères, des veuves et des orphelins. […] Il n’est point de perte plus terrible que la mort de ses proches, de ses camarades et de ses amis. Et il n’est point de spectacle plus accablant pour un être humain que de voir ruinés les fruits d’un labeur auquel il a consacré toute son énergie, son talent et son dévouement à la patrie. »

 

Et il n’oubliera pas cette leçon une fois qu’il sera à la tête du Parti et de l’État, s’engageant avec constance pour la coexistence pacifique entre États à systèmes sociaux différents. Comme il l’écrit dans la préface de l’édition française d’une courte biographie de lui, parue en 1980 :

 

« De tous les sujets de méditation que peut susciter ce récit, le thème de la paix me paraît le plus important. Pour le peuple soviétique il tient toujours la première place. Il n’y a sans doute pas une seule famille, chez nous, où l’on ne se souvienne de ceux qui ne sont pas revenus de la guerre. Or beaucoup de temps a passé depuis – trente-cinq ans. »

 

« Dans les circonstances actuelles, il ne suffit pas de désirer la paix, il ne suffit pas de manifester un esprit pacifique. Il faut défendre la paix, il faut lutter pour elle. Et je ne trahirai pas la vérité en disant que c’est là la pensée de tous les deux cent soixante millions de citoyens soviétique. ».

 

Mais, ça, ce sera plus tard. Dans l’immédiat, le pays horriblement ravagé par la guerre était à reconstruire. Léonide Brejnev s’y employa activement, tout d’abord dans son Ukraine natale. Brejnev fut en effet élu premier secrétaire de l’organisation régionale du Parti de Zaporojie (région où se trouve aujourd’hui la plus grande centrale nucléaire au monde, sur laquelle les combats font planer un grave danger). L’usine de Zaporojstal avait alors une importance cruciale pour toute l’économie soviétique, puisqu’elle était la seule à produire des tôles d’acier. Il fallait absolument la faire redémarrer, et fonctionner au maximum de ses capacités. Grâce à son énergie et à ses talents d’organisateurs, Léonide Brejnev obtint des résultats spectaculaires dans la reconstruction de l’Ukraine.

 

Une parenthèse. Une grande partie de la vie de Brejnev est liée à l’Ukraine. Il n’était pas lui-même ukrainien, sa famille venait de la région de Koursk en Russie. Mais il avait aimé ce pays, qui était le sien, et dont il avait gardé un accent caractéristique. Il écrira :

 

« J’ai longtemps travaillé en Ukraine, je me suis battu sur son sol pendant la guerre et, comme les autres Russes, je connais les merveilleuses qualités du peuple ukrainien, je me suis mis à l'aimer d’un amour filial très sincère ».

 

En transformant le souvenir sacré de la Grande Guerre patriotique en orgueil militariste, et en réduisant de nouveau l’Ukraine en champ de ruines, le régime de Vladimir Poutine détruit tout ce que Léonide Brejnev s’était efforcé de bâtir, et fait de la Fédération de Russie une véritable anti-URSS.

 

Du fait des très bons résultats obtenus à chaque fois, Léonide Brejnev continue de monter les échelons : premier secrétaire du Parti de la République socialiste soviétique de Moldavie, puis de celle du Kazakhstan, membre du Comité central du PCUS en 1952, du Bureau politique en 1956. En 1964, lorsque Nikita Khrouchtchev est démis de ses fonctions, il accède au poste de secrétaire général du PCUS. Il y aurait beaucoup à dire sur les circonstances de cette accession au pouvoir, et plus généralement sur les rapports entre Brejnev et Khrouchtchev, mais le sujet est complexe, et nous en réservons le traitement à un article consacré à Nikita Khrouchtchev.

 

A la tête du PCUS, Léonide Brejnev s’emploie à la lutte pour la paix, bien sûr, mais surtout à l’édification du socialisme, et, en premier lieu, à l’amélioration des conditions de vie du peuple soviétique. Programme qu’il résume ainsi :

 

« Créer pour les travailleurs les conditions les plus propices à un travail, à des études, à des loisirs, au développement et à l’application la plus judicieuse de ses capacités, voilà l’objectif essentiel, le sens profond de la politique que met en œuvre avec conséquence notre parti ».

 

Les résultats étaient sans doute en deçà de ce que la population aurait voulu, mais somme toute spectaculaires, si on prend en compte le point de départ très bas aux lendemains de la Révolution, et les ravages de plusieurs guerres. La période brejnévienne est à juste titre restée dans les mémoires comme la plus heureuse et la plus prospère que les 15 républiques qui formaient l’URSS aient jamais vécu.

 

Cet éloge de Léonide Brejnev était indispensable, ne serait-ce que pour rétablir la vérité sur ce grand communiste. Mais nous ne voudrions pas non plus en faire une hagiographie. Naturellement, Brejnev n’avait pas que des mérites, et tout n’était pas rose à son époque, ni rouge d’ailleurs. Ayant connu l’état de dénuement extrême du pays, et les grandes difficultés de la reconstruction, Léonide Brejnev avait certainement tendance à surestimer le niveau d’avancement du socialisme soviétique, et à minimiser les problèmes et les contradictions qui s’accumulaient et s’aggravaient. Il n’en mérite pas moins que tous les honneurs dus soient rendus à sa mémoire.

05 octobre 2022

40 ans depuis le décès de Wladyslaw Gomulka, une figure méconnue, mais importante du Mouvement communiste international

 


Le 1er septembre 1982, décédait à Varsovie, à l’âge de 77 ans, Wladyslaw Gomulka. Ce quarantième anniversaire ne fut guère remarqué, dans la mesure où la personne dont il est question est aujourd’hui pratiquement oubliée. Pourtant, Wladislaw Gomulka fut une figure importante du mouvement communiste international, et à coup sûr un personnage intéressant et hors du commun : né en 1905, à Krosno, en Galicie (dans la partie de la Pologne alors contrôlée par l’empire d’Autriche-Hongrie), ouvrier à l’âge de 14 ans, il rejoint en 1921 le Parti socialiste polonais (PPS), puis le Parti communiste polonais en 1926 ; étudie à l’École internationale Lénine à Moscou ; connaît la lutte politique et syndicale dans la clandestinité, deux fois emprisonné par le régime de Pilsudski ; participe à la résistance contre l’occupant nazi ; dirigeant du Parti ouvrier polonais – qui en 1948 fusionnera avec le PPS pour former le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) – et président du Conseil des ministres de la toute nouvelle Pologne populaire. Il défend alors une « voie polonaise vers le socialisme », différente de celle suivie par l’URSS, et caractérisée par une certaine modération et le rejet de la collectivisation des terres. Accusé de « révisionnisme » et de « nationalisme », il est arrêté et exclu du POUP en 1951. Libéré en 1954, il est appelé à prendre la tête du Parti (et de fait de l’État, dont le POUP est la force dirigeante) en 1956, responsabilités qu’il exerce jusqu’en 1970.

 

Il mérite qu’on se souvienne de lui, qu’on étudie sa pensée et son action politique ; ce qui n’est pas sans intérêt pour les communistes d’aujourd’hui. Ce sont des circonstances du retour de Wladyslaw Gomulka que nous traiterons en tout premier lieu dans les lignes qui suivent. Celui-ci prononça en effet, au plénum du Comité central du POUP, tenu le 20 octobre 1956, un rapport – moins connu que le fameux rapport secret de Nikita Khrouchtchev au XXème Congrès du PCUS, pourtant théoriquement plus profond et plus intéressant – qui constitue un document important, bien que méconnu, du mouvement communiste international, qui est digne d’être étudié de nos jours.

 

La situation en Pologne en 1956

 

Lorsque le POUP jugea utile de demander à Wladyslaw Gomulka de prendre la tête du Parti, et l’invita dans ce but au plénum du Comité central du 20 octobre 1956, la Pologne était en situation de crise. Au lendemain de la libération de la Pologne de l’occupation nazie par l’armée soviétique, une démocratie populaire y fut établie, un système à plusieurs partis, mais sous l’hégémonie du POUP, en tant que parti de la classe ouvrière. Ce nouveau régime s’employa à la reconstruction du pays, après les ravages de la guerre, et entama la construction d’une société socialiste. Néanmoins, d’après l’analyse qu’en fait Gomulka du moins, la politique implémentée par la direction du POUP (avec Boleslaw Bierut pour premier secrétaire, jusqu’à son décès le 12 mars 1956), donna lieu à d’importantes distorsions – dues à une reproduction rigide, et inadaptée à la réalité polonaise, de la voie suivie par l’URSS dans l’édification du socialisme – et fut de ce fait à l’origine de la crise que traversait la Pologne populaire en 1956.

 




Un plan sexennal, dont l’objectif était de reconstruire un pays dévasté par la guerre, d’impulser le développement économique et l’industrialisation, d’améliorer les conditions de vie des travailleuses et travailleurs, était alors arrivé à son terme. Or, d’après Gomulka, les objectifs de ce plan sexennal n’étaient pas atteints, si bien que ceux du plan quinquennal qui débutait étaient gravement compromis. L’imitation du modèle de développement économique soviétique se caractérisait principalement par deux choix cruciaux : priorité unilatérale donnée à l’industrie lourde, et collectivisation de l’agriculture, au moyen d’une forme de pression économique de fait (à défaut de collectivisation forcée).

 

La priorité accordée au développement de l’industrie lourde donna certes des résultats, mais moins brillants qu’à première vue, et au prix de déséquilibres économiques importants. D’une part, les résultats n’étaient pas si bons qu’ils ne semblaient et étaient parfois obtenus par des moyens contestables. L’exemple allégué par Gomulka est celui des mines de charbon, dont le rendement total s’était accru apparemment de manière appréciable, mais ce grâce, principalement, aux heures supplémentaires et au travail du dimanche, tandis que la productivité horaire avait baissé. La priorité unilatérale accordée à l’industrie lourde l’était au détriment de la production des biens de consommations, de la construction de logements et d’équipements collectifs, de l’amélioration du niveau de vie de la population (qui n’était pas très élevé, pour le moins). Pour faire apparaître artificiellement les résultats meilleurs qu’ils ne l’étaient, le gouvernement manipula les statistiques, affirmant que les salaires réels s’étaient accrus de 27%. Ce qui ne fit qu’énerver davantage les ouvriers polonais, qui savaient bien que ce n’était pas vrai. En outre, aux yeux de Wladyslaw Gomulka, l’économie polonaise souffrait d’un modèle de planification inadapté. La négation de la loi de la valeur, de son rôle incontournable aux débuts de la construction du socialisme, conduisait à une fixation des prix trop bas, inférieurs aux coûts de productions, ce qui rendait les entreprises structurellement déficitaires, et obligeait l’État polonais à les subventionner. Ce qui était au-dessus de ses moyens, et conduisait à d’autres déséquilibres économiques. Cerise sur le gâteau, la Pologne populaire avait souscrit des crédits importants à l’étranger pour tenter d’accélérer son développement industriel, et qu’elle n’a pas été en mesure d’utiliser efficacement dans leur intégralité. Elle se retrouvait désormais lourdement endettée, et dans l’incapacité de rembourser, ce qui hypothéquait gravement la réalisation du plan quinquennal.

 

La tentative d’accélérer artificiellement la collectivisation de l’agriculture par des moyens s’apparentant à de la contrainte économique n’amena pas des résultats plus heureux. L’agriculture polonaise n’avait été jusqu’en 1956 que très minoritairement collectivisée, et restait majoritairement en mains d’exploitations paysannes privées. Toutefois, les coopératives et les fermes d’État jouissaient d’avantages irréguliers, que Wladyslaw Gomulka estimait indus, eu égard aux exploitations privées (auxquelles on essayait ainsi de forcer la main pour se mettre en coopératives). Les mesures de « limitation » des propriétés de « koulaks » (les paysans estimés « riches », même si cette catégorisation était hautement contestable) devaient bien plutôt être vue comme une politique de ruine économique de ces exploitations. Or, les coopératives et les fermes d’État avaient en pratique des rendements inférieurs à ceux des exploitations individuelles. Pour qu’elles soient en mesure de payer les salaires à leur personnel, l’État reportait régulièrement leurs dettes d’une année à l’autre, ce qui équivalait à un subventionnement de fait. Le résultat de cette politique était une production agricole inférieure à ce qu’elle pourrait être, et insuffisante pour que la Pologne puisse subvenir par elle-même à ses besoins alimentaires. Sans parler du mécontentement de la paysannerie.

 

Ce qui précède est un résumé de l’analyse faite par Wladyslaw Gomulka, pas nécessairement un compte-rendu objectif des premières années de la République populaire de Pologne. Un défenseur de la politique suivie sous Boleslaw Bierut aurait pu, peut-être, contester certaines affirmations, ou les nuancer du moins.

 

A la reproduction de la voie suivie par l’URSS dans son développement économique correspondait la copie de son modèle politique. Par-là, Gomulka entendait ces déformations particulières à la période stalinienne qu’étaient le culte de la personnalité (nous en reparlerons plus bas), les violations des normes de la légalité socialiste et l’usage de la répression pour régler des problèmes politiques, y compris contre des communistes, allant jusqu’à l’usage de « tortures bestiales ». Il y avait certes là l’implication des services secrets soviétiques et du ministre Lavrenti Beria, mais, d’après Gomulka, les officiels polonais impliqués dans ces abus ne devaient pas non plus être exonérés de leurs responsabilités

 

De ce fait, la classe ouvrière polonaise, malgré son hégémonie officielle, ne se sentait pas satisfaite des politiques menées par son parti en son nom. Les révélations du XXème Congrès du PCUS mirent le feu aux poudres d’une situation déjà potentiellement explosive. Les ouvriers de Poznan se mirent en grève. Des troubles, parfois violents, s’ensuivirent. Des critiques contre la politique menée jusque-là fusèrent de tous les côtés. Les responsables du Parti furent désemparés face à cette crise, parce que certains d’entre eux craignaient de devoir rendre des comptes pour des choses qui pourraient leur être reprochées, et parce que des éléments hostiles au socialisme tentaient de donner au mouvement un sens contre-révolutionnaire. Certains essayèrent de présenter le mécontentement de la classe ouvrière polonaise comme une manœuvres de la réaction interne et de l’impérialisme.

 

Or, estimait Gomulka, ces tentatives de rejeter la faute sur l’ennemi impérialiste étaient politiquement fausses et inacceptables, car « les ouvriers de Poznan n’ont pas protesté contre la Pologne Populaire ni contre le socialisme quand ils sont sortis dans les rues de la ville. Ils ont protesté contre le mal qui a poussé de profondes racines dans notre régime social et qui les a douloureusement frappés eux aussi ; ils ont protesté contre les déformations des principes fondamentaux du socialisme qui est leur idée ». En revanche « les agents et les provocateurs peuvent toujours et partout exister et déployer leur activité, mais ils ne peuvent jamais et nulle part décider de l’attitude de la classe ouvrière ». La faute du mécontentement populaire revient à la direction du Parti et au gouvernement. Gomulka formule alors une critique sans concessions qui pourrait ressembler à ce qu’on trouve dans la bouche des adversaires du socialisme, hormis le fait que son but était en la formulant de préserver le socialisme, de relancer son développement sur des bases saines :

 

« Pour gouverner le pays, il faut que la classe ouvrière et les masses travailleuses fassent confiance à ses représentants qui sont à la tête du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir au nom des masses travailleuses. Ce crédit de confiance peut être constamment renouvelé uniquement à la condition que l’on s’acquitte des engagements pris envers ceux qui l’ont accordé. Perdre le crédit de confiance de la classe ouvrière signifie perdre la base morale de l’exercice du pouvoir. »

 

« Un pays peut être gouverné même dans ces conditions, mais les gouvernements ne pourront être que mauvais, car ils doivent s’appuyer sur la bureaucratie, sur les infractions à la légalité, sur la violence. Dans ces conditions, la dictature du prolétariat, en tant que forme la plus large de démocratie pour la classe ouvrière et les masses travailleuses, est privée de son contenu essentiel ».

 

La direction du Parti avait perdu la confiance de la classe ouvrière, et avec elle sa légitimité. Cette confiance, elle devait la retrouver. Il ne suffisait pas pour cela de démettre les responsables des abus de la période précédente, ce serait beaucoup trop facile. Des changements structurels étaient requis.

 

Le XXème Congrès du PCUS, du fait de l’admission par Nikita Khrouchtchev de la légitimité de voies différentes au socialisme, créait également les conditions d’un tournant politique en Pologne. Mais la direction du POUP était divisée sur les mesures à prendre. On attendait de Gomulka qu’il sorte le Parti et le pays de cette mauvaise passe.

 

Le rapport de Gomulka : analyse et critique du culte de la personnalité

 

C’est ce que Wladyslaw Gomulka fit. Mais avant de trouver des solutions aux maux, il faut en établir les causes. Quel était le diagnostic de Gomulka ? Les déformations de la période stalinienne se résumaient à ses yeux, comme à ceux de Khrouchtchev, par le syntagme de « culte de la personnalité ». Mais, malgré sa brièveté, le rapport de Gomulka au CC du POUP est théoriquement plus profond et plus intéressant que le fameux rapport secret de son homologue soviétique au XXème Congrès, qui pour l’essentiel se contenta de rejeter la faute de tout ce qu’il y eut de négatif sur Joseph Staline, sans guère analyser, et en mélangeant des propos sérieux à des demi-vérités et des critiques complètement fantaisistes (comme l’absurde anecdote de Staline traçant la ligne de front sur une mappemonde pendant la IIème Guerre mondiale, ce qui est totalement faux).

 

Gomulka, lui, dit bien que « le culte de la personnalité ne peut être réduit seulement à la personne de Staline ». Il s’agit d’un « système déterminé d’exercice du pouvoir », d’une « voie déterminée vers le socialisme, en appliquant des méthodes contraires à l’humanisme socialiste, au sentiment socialiste de liberté de l’homme, au sentiment socialiste de légalité ». « Celui qui était l’objet du culte de la personnalité connaissait tout, savait tout ; il réglait tout lui-même, il dirigeait tout et décidait de tout lui-même sur le territoire de son activité. Il était le plus sage, indépendamment du savoir, des capacités et des qualités qu’il possédait ». (C’était un peu plus complexe en réalité, surtout en ce qui concerne Staline, dont le culte de la personnalité n’est pas né de rien, mais la critique de Gomulka n’est pas infondée pour autant). Le culte de la personnalité rendait impossible tout travail normal entre celui qui en était investi et ses subordonnés, empêchait le parti où il existait de fonctionner normalement, « formait les cerveaux des hommes, il formait la manière de penser des militants, du parti et membres du parti ».

 

Sans faire d’analyse historique à proprement parler – mais ce n’était pas l’objet de son rapport, et il n’en avait pas non plus le temps – Wladyslaw Gomulka esquisse les origines du phénomène du culte de la personnalité, qu’il attribue à l’environnement extrêmement hostile dans lequel le socialisme fut édifié en URSS :

 

« Les difficultés qui accompagnaient la transformation du régime de la Russie des tsars, arriérée à tous points de vue, en régime socialiste étaient immenses et l’on commença à la période où le parti était dirigé par Staline, à liquider d’une façon de plus en plus intransigeante la confrontation des points de vue au sujet des questions posées par la vie, confrontations normales et pratiquées dans le cadre du parti du vivant de Lénine. Le culte de la personnalité s’implanta à la place occupée dans le parti par la discussion au sein du parti et au fur et à mesure qu’on éliminait cette discussion. La détermination de la voie russe vers le socialisme passait peu à peu des mains du Comité Central aux mains d’un groupe de plus en plus restreint d’hommes pour ne devenir enfin que le monopole de Staline. Ce monopole s’étendit ensuite également au domaine de la théorie scientifique du socialisme ».

 

Des mauvaises langues pourraient dire reconnaître ici le décalque de propos tenus par Léon Trotski. Mais, de nouveau, la différence est dans l’intention ; constructive et dévouée au socialisme de la part de Wladyslaw Gomulka ; mue par le ressentiment envers l’adversaire qui avait eu raison de lui et avec une bonne dose de mauvaise foi de la part de Trotski.

 

Gomulka s’acharne d’ailleurs tellement peu sur Staline, qu’il parle finalement peu de lui, et préfère procéder à une analyse structurelle du culte de la personnalité, dont l’essentiel, d’après lui, fut d’avoir consisté en un système hiérarchique de cultes. Un système qui ressemble quelque peu à la métaphysique néoplatonicienne et à son modèle d’émanation en cascade. Au sommet, à la place de l’Un, trônait Staline. Tous les cultes inférieurs émanaient de lui, ne brillaient que d’un éclat emprunté, tel celui de la Lune. Les premiers secrétaires des pays socialistes autres que l’URSS occupaient le deuxième échelon. Leur culte n’avait qu’une extension locale, mais était incontesté dans ce périmètre. Et il y avait encore plusieurs échelons hiérarchiques dans chaque pays.

 

« Le malheur était moindre », dit Gomulka, « si on revêtait du costume du culte un homme raisonnable et modeste. Celui-là se sentait généralement mal dans ce costume, on peut même dire qu’il en avait honte et qu’il ne voulait pas le porter, quoiqu’il ne pût pas l’ôter entièrement ». En revanche, malheur pour le parti, pour le pays, et pour la cause du socialisme, si celui qui faisait l’objet d’un culte était mu par l’ambition et la vanité, si cela flattait son ego ! Gomulka ne dit pas en revanche s’il estime que Boleslaw Bierut revêtit le costume de guide parce qu’il le fallait bien, ou parce que le rôle lui plaisait.

 

Transposé dans le domaine des relations internationales, le culte de la personnalité rendait impossible des rapports normaux, sur une base d’égalité, de respect mutuel, d’un dialogue fraternel, du respect de l’indépendance, de la souveraineté de chacun, entre partis communistes et entre pays socialistes. Des principes que Staline lui-même reconnaissait en paroles, mais qui ne pouvaient être mis en œuvre en même temps que le culte de la personnalité.

 

Mais, attention, dit Gomulka, le culte de la personnalité ne doit pas être confondu avec l’autorité de la personnalité, car « le culte de la personnalité déforme et dévie l’idée du socialisme et décourage les travailleurs du socialisme, tandis que l’autorité des centaines et des milliers de dirigeants du parti et du pouvoir populaire est très favorable au développement de l’édification du socialisme et est simplement indispensable pour pouvoir diriger le part et l’État ». Mais l’autorité ne peut s’octroyer, il faut la mériter chaque jour « au prix d’un dur labeur en se servant de l’esprit et en demeurant modestes ». Le parti et ses dirigeants se devaient de retrouver une autorité, que seule la confiance de la classe ouvrière pouvait leur accorder, et c’est pourquoi « il faut, de toutes ses forces, combattre le culte de la personnalité ou ses vestiges et lutter de toutes ses forces pour acquérir l’autorité ».

 

Réformes économiques

 

La visée du rapport de Wladyslaw Gomulka était toutefois principalement constructive. L’analyse des maux de la période antérieure et de leurs causes était faite dans le but d’y apporter des solutions. Des réformes économiques pour remédier au mécontentement populaire, et relancer la construction du socialisme sur de meilleures bases, pour commencer. Il s’agissait de corriger les disproportions entre secteurs économiques en revoyant à la baisse les investissements dans l’industrie lourde, pour accroître en contrepartie la production de biens de consommation et la construction de logements. Il s’agissait également d’introduire de nouvelles méthodes de gestion de l’économie, avec un accroissement de la participation ouvrière aux décisions, mais prudemment, en essayant les nouvelles méthodes à petite échelle dans un premier temps. Gomulka préconisait également d’élever les stimulants matériels en vue d’accroître la productivité.

 

C’est ensuite une série de réformes économiques qu’on pourrait qualifier de « libérales » dans l’industrie, le commerce et l’agriculture. Il s’agissait premièrement de rétablir une certaine vérité des prix, conformément à la loi de la valeur, en relevant des prix qui étaient artificiellement bas (parmi les exemples cités, il y a des produits de construction, les journaux et les tickets de cinéma). En revanche, si certaines injustices de la période antérieure devaient être corrigées, il n’était pas possible d’augmenter les salaires avant un accroissement correspondant de la production, sous peine de provoquer l’inflation, un essor du marché noir, et de réduire à néant les efforts accomplis. La libéralisation de l’économie impliquait également, dans le but d’améliorer l’offre de biens de consommations et le réseau de distribution, de permettre aux entreprises d’État une production auxiliaire, indépendamment du plan, et aux conditions du marché (y compris une libre fixation des prix). Il fallait également non seulement autoriser, mais également favoriser le développement, de l’artisanat, de la petite industrie privée, et du commerce privée, opérant avec des prix de marché.

 

Une libéralisation correspondante s’imposait dans l’agriculture, pour accroître les rendements agricoles et pour retrouver la confiance des paysans dans la Pologne populaire. Si les coopératives viables devaient être soutenues, elles devaient également acquérir plus d’autonomie dans leur gestion, et devenir propriétaires de leurs machines agricoles. Les coopératives non-viables ne devaient en revanche pas être portées à bout de bras artificiellement, mais devaient pouvoir être dissoutes. Toutes les mesures de restriction envers les exploitations agricoles privées devaient être abolies, et leur développement favorisé. S’il n’était pas possible de supprimer dans l’immédiat, ni avant une période assez longue, le système des livraisons obligatoires, sous peine de mettre en danger l’approvisionnement alimentaire des villes à des coûts accessibles à la classe ouvrière, celui-ci devait être graduellement remplacé par un système de marché. Enfin, puisqu’il était illusoire d’espérer que les paysans polonais renoncent dans un avenir proche à leur mentalité de propriétaires, pour obtenir leur intéressement, les restrictions sur les transactions sur la terre et sur l’héritage devaient être supprimées également.

 

Ce n’était toutefois pas un tournant idéologique en faveur de la propriété privée, fût-ce à petite échelle. A terme, la collectivisation de l’agriculture demeurait un objectif. Une nécessité même, « pas parce que quelqu’un a inventé des doctrines et des principes détachés de la vie, mais parce que nous voulons éveiller parmi les paysans travailleurs le sentiment de la profonde communauté sociale de production, que nous voulons liquider toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que nous voulons que la machine les aide dans la mesure des possibilités dans leur labeur dur et pénible, que nous voulons, par un effort minimum de chaque membre groupé au sein d’une communauté paysanne de production que cette dernière puisse donner une production globale maximum afin d’élever le plus possible les récoltes de chaque hectare de terre. » Mais celle-ci ne devait être ni artificiellement accélérée, sous peine d’être contreproductive, ni se faire par la contrainte contre les paysans.

 

Le contraire d’une perestroïka

 

Wladyslaw Gomulka préconisait également des réformes de nature politique, plus radicales que celles réalisées par aucun autre pays socialiste durant la période dite de « dégel ». Des réformes dont l’inspiration pourrait également être qualifiée de « libérale » : restauration d’une forme d’État de droit, liberté religieuse (y compris face à l’athéisme marxiste), séparation des pouvoirs, élections contestées dans une certaine mesure.

 

Ce fut tout d’abord une réduction des pouvoirs de l’appareil de répression et de ses effectifs. C’était ensuite un programme général de démocratisation. Démocratisation de la vie du Parti d’abord : rétablissement des normes de fonctionnement démocratiques prévues par les statuts, élections régulières et transparentes, règlement des différends par le débat selon la procédure régulière et non par des mesures disciplinaires, garantie d’une certaine liberté d’opinion sur les questions débattables (mais à l’exclusion d’opinions contraires aux principes fondateurs du Parti, de toute discrimination sur une base nationale, et de l’antisémitisme).

 

Démocratisation de la vie du pays ensuite. La liberté de critique, y compris à travers la presse, devait être garantie. Le rôle du parlement polonais, la Diète, devait être accru, ainsi que son indépendance à l’égard du gouvernement. Les sessions de la Diète devaient devenir plus régulières, une partie des députés passer à un système de milice (continuant à exercer leur travail à côté de leur mandat parlementaire). Les possibilités du gouvernement à gouverner par décrets devait être drastiquement limitées, et le contrôle de la Diète sur ses activités grandement accrues. Tous les accords avec d’autres pays devraient dorénavant être avalisées par la Diète. Des nouvelles élections étaient prévues, qui, sans être totalement libres, étaient de vraies élections, car, bien que se déroulant avec une seule liste, offraient néanmoins le choix entre plusieurs candidats dans chaque circonscription (ce qui permit l’apparition d’une petite opposition catholique à la Diète). Enfin, Gomulka normalisa les relations avec l’Église catholique, dont l’activité ne se vit plus guère entravée. La liberté de culte et l’éducation religieuse des enfants furent de nouveau réalité. Il n’était guère possible d’agir autrement dans un pays profondément catholique, ni même forcément souhaitable d’ailleurs. Mais ce n’était pas de l’opportunisme, ni un tournant réactionnaire de la part de Gomulka – fidèle à l’athéisme marxiste à titre personnel – qui fit voter également le droit à l’avortement.

 

Il importe toutefois de dire que, quelles que puissent être les ressemblances superficielles, quelle que puisse être leur coloration « libérale », les réformes impulsées par Wladyslaw Gomulka étaient le contraire d’une perestroïka. Parce qu’elles étaient conduites par des communistes sincères, non des traîtres qui se faisaient passer pour tels. Parce que ces réformes devaient être conduites sous la direction du Parti de la classe ouvrière, et pour restaurer son autorité dans le peuple, pas pour le saborder. Parce que le but était de préserver le socialisme, de lui donner un nouveau souffle, de corriger les déformations et les erreurs commises, non de le détruire pour restaurer le capitalisme.

 

Wladyslaw Gomulka au pouvoir : esquisse d’un bilan

 

Le Comité central du POUP suivit les recommandations de Wladyslaw Gomulka, et les mit en œuvre. Les troubles survenus en Pologne ne manquaient pas d’inquiéter la direction soviétique. Gomulka rencontra Nikita Khrouchtchev, et obtint de celui-ci l’accord que l’URSS n’intervienne pas dans les affaires intérieures polonaises. Il assura son homologue soviétique que la Pologne resterait dans le camp socialiste et dans le Pacte de Varsovie, mais qu’elle poursuivrait son alliance avec l’URSS sur un pied d’égalité, et construirait le socialisme à sa manière.

 

Les réformes décidées par le POUP sur la proposition de Wladyslaw Gomulka étaient certainement indispensables, et furent bénéfiques. Elles ne suffirent toutefois pas à stabiliser durablement la République populaire de Pologne, ni à assurer définitivement sa marche dans l’édification du socialisme. De nouvelles difficultés réapparurent au bout d’un temps. La Pologne n’arrivait pas à satisfaire tous les besoins populaires conformément aux attentes que le socialisme faisait naître. Les prix agricoles étaient trop bas pour être rentables pour les paysans, et l’État polonais n’avait pas les moyens des subventionner les prix à la consommation. Une décision fut prise en 1970 d’accroître les prix des produits alimentaires. Ce fut une erreur politique fatale, qui déclencha des émeutes ouvrières. Des troubles violents furent suivis d’actes de répression. Gomulka, qui par ailleurs avait des problèmes de santé, démissionna dans la foulée.

 

La construction d’une société nouvelle s’est révélée plus compliquée, plus tourmentée, qu’on ne l’avait pensé, en Pologne comme ailleurs. Plus compliquée en Pologne qu’ailleurs même.

 




Le POUP se choisit comme nouveau premier secrétaire Edward Gierek, qui naguère avait travaillé dans les mines de charbon en France. Gierek s’engagea, étant lui-même ouvrier, à gouverner dans l’intérêt des ouvriers. Il annula la hausse des prix, mena une politique de modernisation de l’industrie, qui permit une élévation du niveau de vie. Mais il fut rattrapé par le choc pétrolier et l'inflation. Le mécontentement populaire n’avait pas disparu, et fut attisé par Solidarnosc, un syndicat ouvrier « indépendant », dont la direction était pilotée en sous-main par les USA et le Vatican. Edward Gierek s’interdit de résoudre cette crise par la répression, et finit par légaliser Solidarnosc, qui comptait alors près de 10 millions de membres. Mais, de ce fait, le POUP ne pouvait guère continuer à se revendiquer être le parti de la classe ouvrière…En 1980, Edward Gierek démissionna à son tour.

 

Le coup d’État du général Wojciech Jaruzelski ne régla rien, et en 1989 la Pologne populaire disparut, balayée par la restauration du capitalisme. Lech Walesa, le chef de Solidarnosc, fut élu président. Il jeta alors son masque de syndicaliste ouvrier, et montra son vrai visage, celui d’un politicien réactionnaire. Non seulement les revendications par lesquelles Solidarnosc avait appâté la classe ouvrière – démagogiques et déconnectées des possibilités réelles de la Pologne populaire – furent oubliées, mais disparurent de même les acquis et progrès sociaux bien réels du socialisme. A la place, les ouvriers polonais purent redécouvrir l’exploitation capitaliste et le chômage…

 

Quel jugement rétrospectif faut-il porter sur les positions soutenues par Wladyslaw Gomulka en 1956 ?

 

Une certaine historiographie « stalinienne » considère le tournant « khrouchtchévien » à partir de 1956 comme le début d’une dérive révisionniste, d’un éloignement progressif envers les principes véritables du marxisme-léninisme, en vigueur durant la période stalinienne, d’une mutation opportuniste des partis communistes, et d’une renaissance progressive du capitalisme à l’intérieur du socialisme, dont la perestroïka aurait été l’achèvement logique. L’aspect « libéral » des réformes de Gomulka tendraient à attester cette lecture.

 

Cette historiographie n’est pas inintéressante, et n’est pas dénuée de mérites, ne serait-ce que comme contrepoison à l’anticommunisme, et au révisionnisme bien réel d’après 1989. Mais elle a le tort d’absolutiser la période stalinienne, sa théorie et ses pratiques – reproduisant le culte de la personnalité à titre posthume en quelque sorte – comme l’étalon du marxisme-léninisme « pur », dont tout écart serait hérésie. Elle oublie trop souvent la part de contingence dans les choix accomplis durant la période stalinienne, les discontinuités irréductibles de l’histoire, de tout processus social. Elle a tendance aussi à fermer les yeux sur tout ce qu’il y avait d’indéfendable durant la période stalinienne, et à ne pas voir en quoi le « dégel » khrouchtchévien fut un progrès, y compris du point de vue du socialisme.

 

Plutôt que du « révisionnisme », on pourrait voir dans les aspects « libéraux » des mesures préconisées par Wladyslaw Gomulka une adaptation aux conditions réelles de la Pologne de 1956, un pays peu développé industriellement, un pays de petits propriétaires. En effet, dans certaines conditions, les conditions politiques de la lutte des classes peuvent amener une révolution bien au-delà de ce que sa base économique semble rendre possible. Le volontarisme des dirigeants peut les pousser à penser qu’il est possible de forcer le cours de l’histoire. Mais la nouvelle superstructure et les rapports de production avancés risquent de se révéler « formels », inadaptés à leur base beaucoup moins avancée. Un effet de rattrapage risque de se produire, qui peut être dévastateur s’il n’est pas intelligemment anticipé. Quant aux rapports entre socialisme et marché, aux questions de l’intégration de la petite propriété dans le socialisme, à la propriété paysanne…ces questions étaient complexes pour les sociétés socialistes du XXème siècle. Rien n’indique qu’elles seront plus simples à l’avenir. On ne peut se contenter de schémas préétablis pour tenter de les résoudre.

 

Il est permis en tout cas de penser que toute l’œuvre accomplie en République populaire de Pologne pour édifier une société nouvelle, socialiste, une société de justice sociale, ne fut pas inutile et que ses réalisations furent bien réelles et non sans mérites. La terrible régression, à base d’un obscurantisme catholique qu’on croirait d’un autre temps, que connaît aujourd’hui la Pologne, suffit à dire que la restauration du capitalisme y fut – comme dans tous les autres cas –, le contraire d’un progrès en quelque sens que ce soit.