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29 décembre 2024

Discours d'ouverture à la fête des 80 ans du PST-POP, le 12 octobre 2024




Chères et chers camarades,

 

Notre Parti, le PST-POP fut fondé il y a exactement 80 ans. Il tint son Congrès fondateur les 14 et 15 octobre 1944, à la Volkshaus de Zurich. Y furent réunis 357 délégués, représentant quelques 10'000 membres du nouveau parti issus du Parti communiste suisse, de l’aile gauche du Parti socialiste, mais aussi et surtout de camarades qui n’avaient jamais milité auparavant dans un parti, et 14 sections cantonales. Ce Ier Congrès se déroula dans une atmosphère d’enthousiasme lucide et de confiance inébranlable en ce que le nouveau PST-POP représentait, la justesse de son combat pour les droits des travailleuses et travailleurs, la perspective d’une nouvelle société socialiste, et l’espoir de sa réalisation prochaine. 

 

Dans l’éditorial du numéro de novembre 1945 de la revue Socialisme, consacré au IIème Congrès du PST, tenu une année après le Ier, Jean Vincent, le dirigeant et théoricien probablement le plus important de l’histoire de notre Parti, se félicitait de ce Congrès, et du bilan du travail accompli depuis un an, qu’il qualifie de « remarquable », et qui n’a été possible que « par la juste politique menée […] basée sur une juste doctrine, le marxisme-léninisme, le socialisme scientifique ». Il écrit :

 

On a bien senti que c’était la grande lutte avec les trusts qui commençait […] les soixante familles qui tiennent le pays sous leur domination et le mettent en coupe réglée. Contre ces gens-là, on peut, on doit unir les travailleurs tout d’abord, le peuple tout entier ensuite. […] Ouvriers, paysans, employés, intellectuels, artisans, commerçants, tous ont leur place dans les rangs du grand Parti suisse du Travail.

Un grand parti ? Certes ! Non pas un parti fortement centralisé, hiérarchisé, où règne une discipline rigide et formelle comme l’ont prétendu nos adversaires. Un grand parti qui tient compte des réalités historiques, géographiques, linguistiques, de notre pays, qui laisse par conséquent aux organisations cantonales l’indispensable indépendance qu’il leur faut, qu’elles doivent avoir.

Un grand parti […] très fortement uni autour d’une politique commune […] conforme aux intérêts de tous, comprise, admise, approuvée, acclamée par tous les congressistes.

 

Aujourd’hui, notre Parti célèbre ses 80 ans d’existence. 80 ans, c’est un âge honorable pour un parti politique, une histoire devenue déjà longue, si bien que plusieurs générations de militants se sont déjà succédé pour faire vivre notre Parti. 80 ans d’existence pour un parti, qui n’a jamais été au pouvoir, et qui a dû lutter dans des conditions pour le moins défavorables, c’est une longévité qui confirme en quelque sorte que son combat n’est pas vain, qu’il a sa raison d’être, irremplaçable. Dans le spectre politique de la gauche radicale, des dizaines d’organisations sont apparues en Suisse qui prétendaient faire mieux que notre Parti et le remplacer. Aujourd’hui, seuls quelques vieux militants et chercheurs spécialisés savent encore qu’elles ont un jour existé. Ce seul fait prouve bien quelque chose. 80 ans est un jubilé qui mérite d’être dignement célébré. 80 ans, c’est autant de décennies d’histoire qui méritent d’être connues (ainsi que plus d’un siècle d’histoire antérieure du mouvement ouvrier suisse, dont le PST-POP est la continuation). Parce qu’il n’y a pas d’avenir sans passé, sans connaissance du passé ; parce que militer dans un parti tel que le PST-POP, inscrit dans une longue histoire, dans une glorieuse tradition, la seule tradition révolutionnaire que l’histoire a pleinement validée, implique de connaître cette histoire, d’en être fier, et de la continuer. 

 

         Sans doute, beaucoup de choses ont changé en 80 ans. Le monde, et la Suisse, en 1944 étaient largement différents de ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Il est même vrai de dire que l’histoire ne s’est pas déroulée comme les fondateurs du PST-POP l’avaient escompté, qu’elle se révéla erratique, tourmentée, bien souvent tragique, et, qu’après en avoir traversé les méandres notre Parti, loin d’avoir atteint ses objectifs ultimes, ne représente aujourd’hui qu’une fraction de ce qu’il avait été à ses débuts. On pourrait en tirer la conclusion que, certes, connaître ce passé est important, mais qu’il ne faudrait pas fixer le regard dessus, mais plutôt regarder vers l’avenir, et faire autre chose que ce que le Parti a fait autrefois. Nous sommes convaincus que cette conclusion serait erronée. Certes, il ne serait pas possible de simplement retourner en arrière, et de reconstruire le Parti tel qu’il fut à l’identique, puisque l’époque a changé. Mais, en un sens, il est vrai de dire que l’avenir du Parti est dans son passé.

 

Quel bilan tirer de cette histoire ? Il y a 20 ans, le PST-POP célébrait ses 60 ans, et publia à cette occasion une brochure au titre judicieusement choisi – Pas d’avenir sans passé – retraçant son histoire, ainsi que le bilan qu’il tirait de cette histoire à ce moment-là. Dans la préface à cette brochure, Alain Bringolf, alors président du PST-POP, résume ainsi le bilan de cette histoire et la continuité historique malgré tout de la lutte menée par le Parti :

 

Le rôle joué par le Parti Suisse du Travail dès 1944 reste axé sur la construction d’une nouvelle société. Depuis sa fondation il a vécu des moments d’espoirs intenses et des moments de doutes profonds.

Cependant le PST/POP continue de contribuer à la construction d’une société égalitaire et démocratique. Il continue d’agir pour que l’intelligence humaine développe d’autres envies que celles d’une consommation croissante qui met en péril l’existence même de l’humanité.

La connaissance du passé de notre mouvement et l’analyse de ses contradictions, de ses erreurs, de ses réussites et de ses espoirs, permettront de poursuivre la construction d’un avenir meilleur.

« Sans passé pas d’avenir » nous rappelle la présente brochure. Un avenir édifié par toutes les personnes et tous les mouvements désireux de « changer le monde et de changer le monde changé » (Marx).

Un avenir équilibré avec des millions de personnes ayant conscience qu’elles peuvent le construire ensemble.

Un avenir amélioré en prenant davantage le temps pour mieux s’écouter, pour mieux se comprendre et pour mieux se compléter.

 

Quelles leçons, quels enseignements tirer de ces huit décennies d’histoire ? André Corswant écrivait dans la Voix Ouvrière du 5 janvier 1957, à propos des leçons, complexes, qu’il convenait de tirer du XXème Congrès du PCUS, et des événements de Hongrie et de Pologne :

 

Pour nous également, nous devons veiller, en accomplissant la tâche qui est nôtre maintenant – celle de préciser pour la classe ouvrière suisse, pour les travailleurs de ce pays la voie nationale vers le socialisme que nous seuls pouvons trouver mais « seulement » dans la solidarité internationale des travailleurs – à nous fonder non sur des illusions et des schémas tout fait, non sur des dogmes ou des slogans faciles, non sur une copie servile des exemples les plus grands ni sur une négation systématique de la valeur de ces exemples pour nos conditions à nous, mais sur une analyse sérieuse du monde où nous vivons, des forces de guerre qui le menacent et des puissantes forces de paix qui sont notre espoir, des dangers que court notre peuple et des forces diverses de progrès qu’il recèle.

Cela ne se fait pas en un article ou deux. Cela ne se fait pas par la réflexion si sincère et obstinée soit-elle de quelques militants responsables. Ce doit être l’œuvre de tout le parti, de la classe ouvrière, des travailleurs dans leur ensemble. Et cela surtout ne peut se faire qu’à travers les expériences de l’action, des actions répétées pour la défense des intérêts primordiaux de toutes les couches laborieuses de notre peuple. Et c’est en ce sens que certainement l’on peut dire que pour trouver sa ligne politique, notre parti n’a qu’à rester fidèle à lui-même.

 

Cette conclusion est on ne peut plus juste. Car une chose n’a pas changé. Les principes sur lesquels a été fondé notre Parti, les aspirations et les idéaux pour lesquels il s’est battu – et au-delà les aspirations et les idéaux sur lesquels le mouvement ouvrier s’est façonné depuis ses origines, et pour atteindre lesquels il a créé ses organisations de lutte – n’ont pas changé d’un iota, et demeurent toujours aussi justes et vrais qu’ils le furent au premier jour. Les fondateurs de notre Parti étaient animés par la conviction que la classe ouvrière avait besoin de s’organiser au sein de son propre parti, un parti qui soit celui de la lutte sans concessions pour ses intérêts et contre la bourgeoisie qui l’exploite ; par la conviction aussi que le capitalisme ne représente pas la fin de l’histoire, qu’il peut et doit être remplacé par une société nouvelle et plus avancée, une société socialiste ; que le marxisme, enfin, est appelée à servir de boussole politique pour ce changement de société. Ces convictions-là restent toujours les nôtres aujourd’hui. Et pour les faire un jour triompher, il convient non de repartir de zéro – ce qui impliquerait, au mieux de réinventer l’eau tiède, au pire une régression terrible – mais de continuer la tradition historique dans laquelle ces idées se sont incarnées, d’apprendre de cette histoire, de tirer tous les enseignements qu’il est possible de l’immense et précieux patrimoine théorique et pratique du PST-POP et du Mouvement communiste et ouvrier international. Non pas pour reproduire cet héritage de façon figée, mais de le développer, d’en apprendre pour innover afin de répondre aux défis d’aujourd’hui, car ce n’est qu’ainsi qu’une tradition est vivante. Comme le disait Jean Jaurès, « c’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ».

 

Ce qu’il importe de retenir de l’histoire de notre Parti avant tout, c’est que cette histoire continue, qu’il faut la continuer. Car les idées pour lesquelles nous luttons, l’alternative révolutionnaire à la société capitaliste que notre Parti représente, sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais. Le remplacement du capitalisme par une nouvelle société socialiste est aujourd’hui une urgence vitale. Et, face au génocide perpétré depuis une année par l’État d’Israël contre le peuple palestinien, et aujourd’hui aussi contre le peuple libanais, avec la complicité d’une majorité de pays occidentaux, et malheureusement aussi de la Confédération ; face aux positions au pire sionistes, au mieux ambiguës, de tous les partis gouvernementaux, dont aucun ne se bat réellement contre cette honteuse complicité, un parti internationaliste jusqu’au bout et solidaire avec le peuple palestinien et sa juste résistance est plus indispensable que jamais.  Aussi, même si la lutte est difficile et que le climat politique ne nous est franchement pas favorable, nous devons continuer avec d’autant plus de détermination. La construction d’un Parti révolutionnaire, organisé à l’échelle nationale, possédant une organisation suffisamment puissante, une implantation sociale parmi les travailleuses et travailleurs et une stratégie révolutionnaire crédible est absolument nécessaire pour changer la société. Ce but, nous sommes encore très loin de l’avoir atteint. Mais nous avons nonobstant beaucoup progressé en deux ans dans sa direction.

 

C’est au nom de cet objectif, et dans un esprit de continuité historique de notre Parti, pour qu’il redevienne ce qu'il a été et qu’il est censé être, que les instances actuelles du PST-POP, élues à notre XXIVème Congrès, se sont employées à rebâtir notre Parti, à en renforcer l’organisation, à en dynamiser le fonctionnement et à en accroître l’efficacité, à reconstituer son unité politique et idéologique, à en approfondir les analyses et développer la théorie, à le reconstruire comme un parti des travailleuses et travailleurs, comme la force politique dont la classe ouvrière de notre pays à besoin pour rompre enfin avec un système capitaliste de plus en plus intolérable et ouvrir la voie vers une Suisse socialiste. Si énormément reste à faire, les progrès accomplis sur cette voie sont d’ores et déjà considérables.

 

Nous allons continuer sur cette voie, et je suis convaincus que nos efforts seront couronnés de succès, car comme l’écrivait Youri Andropov en 1976 :

 

« Le temps est impuissant devant le léninisme. Impuissant parce que celui-ci, reflétant fidèlement les lois objectives de l’histoire, prenant appui sur tous les acquis de la pensée sociale avancée, assimile sans cesse tout ce que le temps apporte de nouveau. Le léninisme, c’est la création permanente, l’analyse et la généralisation des changements sociaux, c’est le renouvellement incessant de la théorie révolutionnaire sous l’influence de la pratique révolutionnaire ». 

 

Comme le déclarait Jean Vincent en conclusion de son rapport au IXème Congrès du PST-POP, tenu les 2 et 3 novembre 1968 à la Chaux-de-Fonds : « Que grandisse, que prospère notre Parti du Travail qui porte le plus beau nom qui soit et le plus éloquent, justement parce qu’il est le nom d’un rassemblement du peuple travailleur, qu’il aille d’expérience en expérience, de progrès en progrès, de succès en succès ! »

30 décembre 2023

Le Bonnet rouge, une épopée à la gloire du logo du PST-POP




Le PST-POP et la moitié de ses sections cantonales ont un bonnet phrygien rouge, décliné selon diverses variations, en guise de logo. Pourquoi ce symbole et d’où vient-il ? Dans l’Antiquité romaine, il était rituellement porté par les esclaves affranchis lors de la cérémonie d’affranchissement, ce qui en a fait un symbole de liberté. Mais c’est lors de la Révolution française qu’il acquit sa signification politique moderne, révolutionnaire, marquante pour l’histoire suisse et genevoise (ce n’était pas la même entité étatique à cette époque). Bien que notre Parti et son logo n’y soient pas mentionnés, c’est bien l’histoire de ses origines qui est racontée dans Le Bonnet rouge de l’écrivain suisse Daniel de Roulet. 

 

La motivation de Daniel de Roulet à aborder cette histoire était de nature biographique. Il faut savoir que, avant la Révolution française, les Suisses et le Genevois étaient souvent présents en France en tant que mercenaires, utilisés par la monarchie absolue pour mater le peuple en révolte au besoin. Lors de la Révolution, un de ces régiments appartenait – c’était un business fort lucratif – au marquis Jacque-André Lullin de Châteauvieux, patricien genevois, qui se trouve être l’ancêtre de Daniel de Roulet. Un héritage dont il est difficile d’être fier, et avec lequel le romancier a voulu régler ses comptes. Ce en redonnant grâce à la littérature la parole aux victimes du marquis, ces mercenaires contraints de s’engager dans son régiment pour survivre financièrement, qui n’étaient pour lui que des pions, et qu’il n’hésitait pas à réprimer avec la dernière cruauté sitôt qu’ils lui faisaient perdre de l’argent en faisant simplement valoir leurs droits.

 

Le Bonnet rouge est un poème en vers libres de 160 pages ; une épopée contemporaine, avec pour principal protagoniste Samuel Bouchaye, fils d’un horloger genevois. Première étape en 1782 : révolution genevoise, une révolution populaire et démocratique, contre le régime des patriciens. Une révolution menée au nom des idées de Jean-Jacques Rousseau, qui rythment d’ailleurs le livre. Une révolution mise en échec par l’intervention de la monarchie française. Les révolutionnaires, dont le père de Samuel, doivent s’exiler. Après diverses péripéties, Samuel n’a d’autre choix que de s’engager en tant que mercenaire, et se retrouve dans le régiment de Châteauvieux.  

 

Mais on en vient à la deuxième étape : 1789, la Révolution française. Les régiments suisses refusent de tirer sur le peuple révolté, contrairement à leur habitude. Celui de Châteauvieux, rapatrié dans sa caserne de Nancy, se révolte contre ses officiers, exige la fin de l’arbitraire et le payement des arriérés de solde. La révolte est brutalement matée, 21 insurgés sont pendus, et l’appointé André Soret est même condamné par le conseil de guerre à subir le supplice de la roue, alors qu’il n’avait plus cours en France. D’autres sont condamnés à trente ans de bagne. Puisque leur peine n’est pas à perpétuité, ils portent un bonnet phrygien rouge, en souvenir de la coutume antique. Mais, deux ans plus tard, la Ière République les libère et en fait des héros de la Révolution, dont le bonnet phrygien rouge devient le symbole. De simples noms retrouvés dans le registre du bagne, Daniel de Roulet a fait des personnages, pour leur redonner la parole. Puis dernière étape enfin, 1793, nouvelle révolution genevoise, qui cette fois peut triompher, en l’absence d’un roi de France pour venir au secours des patriciens.

 

Certes, ce triomphe fut éphémère. La Ière République prit bientôt un tournant réactionnaire, puis laissa place à l’Empire, et finalement à la Restauration. Ce n’est qu’en 1846 à Genève, en 1848 en Suisse, et plus tard encore en France, que la révolution bourgeoise réclama ses droits. La révolution bourgeoise seulement. La véritable révolution, celle pour laquelle Samuel Bouchaye et d’autres avaient lutté, reste encore à faire. Elle peut afficher le bonnet phrygien rouge sur ses drapeaux (il est présent sur les armoiries de la République de Cuba pour cette raison d’ailleurs). Le PST-POP l’a comme logo pour de bonnes raisons. Il incarne la mémoire d’une histoire révolutionnaire glorieuse, dont nous pouvons être fiers, et que nous devons absolument préserver.

 

Alexander Eniline

 

Daniel de Roulet, Le Bonnet rouge, éditions Héros-Limite, Genève, 2023, 160 p.

Il y a 80 ans était fondé le Parti du Travail genevois

 



Le 8 juin 1943 se réunit l’Assemblée constitutive du Parti ouvrier (PO), qui allait devenir un an plus tard la section cantonale genevoise du PST-POP. A l’article 2 de ses statuts, le nouveau parti se fixait les buts suivants : « Le Parti ouvrier a pour but la défense des intérêts matériels, spirituels et moraux de l’ensemble des travailleurs citadins et campagnards dans l’ordre politique, économique et social. Il collabore avec tout groupement poursuivant les mêmes buts ». Charles Gorgerat était élu président du PO.

 

Dans la formulation de ces buts statutaires, on en reconnaît sans peine la tradition politique. Et pourtant, beaucoup de choses y manquent : l’idée d’un parti de la classe ouvrière est là, mais pas de but final, ni de base idéologique explicite. C’est que la situation historique était particulière. La fondation du PO genevois, peu après celle du POP vaudois, était un premier pas en vue de la renaissance légale d’un mouvement politique que l’État suisse avait tenté d’éradiquer. Il convient ici de remonter un peu dans le passé.

 

Avant le Parti du Travail

 

Dans l’entre-deux guerres, la Suisse était traversée de tensions sociales aigues, entre une crise économique dont les classes populaires souffraient durement, une bourgeoisie tentée par le fascisme, et une classe ouvrière combative, mais dont les organisations ne l’étaient pas toutes : d’un côté, le PSS et l’USS, dont les dirigeants s’engageaient dans la collaboration de classe avec la bourgeoisie ; et de l’autre un Parti communiste (PCS), combatif minoritaire, et deux louables exceptions à l’intérieur du PSS, les sections Vaud et Genève. Dans ce dernier canton, le PS, avec à sa tête Léon Nicole, était un parti de lutte de classe, marxiste, et plutôt pro-soviétique. Les relations entre ces deux partis étaient compliquées, le PS regardant le PC de haut, et ce dernier critiquant le PS de façon non-objective, appliquant de façon peu pertinente des directives de la IIIème Internationale prenant peu en compte la diversité des réalités locales. Il faut dire que la grève générale de 1918, malgré la capitulation inconditionnelle après trois jours du Comité d’Olten qui la dirigeait – et qui aurait guère pu faire autrement en pratique, le prix à payer pour l’opportunisme et le réformisme du PSS et de l’USS avant la guerre étant que ces organisations n’étaient simplement pas préparées pour une véritable épreuve de force ; le mouvement ouvrier suisse avait besoin d’une régénération, que seul le marxisme-léninisme pouvait apporter – suite à l’ultimatum du Conseil fédéral, la bourgeoisie suisse n’en avait pas moins éprouvé de la peur, et réagi par une attitude ultra-réactionnaire confinant à la pathologie. Il faut dire aussi que la scission qui a donné naissance au PCS s’est faite trop à gauche : si elle a été importante en Suisse alémanique, seule des organisations extrêmement réduites se sont détachées du PS en Romandie, à Genève et Vaud surtout, alors que nombre de camarades qui auraient pu devenir communistes ont préféré rester au PS. Ce processus de séparation entre deux lignes était néanmoins inéluctable, et allait s’achever à la fondation du Parti du Travail.

 

L’aggravation de la crise, la montée du fascisme, et le tournant pris par le VIIIème Congrès de la IIIème Internationale en faveur de la politique du front commun, allaient les rapprocher. Ce qui allait se faire jusqu’au bout dans la clandestinité. C’est que la bourgeoisie suisse était tentée par un rapprochement avec le fascisme pour assurer sa domination. En 1937, le PC est interdit à Genève (et en 1940 dans toute la Suisse). Ses membres passent au PS. En 1939, le PSS exclut ses sections genevoise et vaudoise, qui forment la Fédération socialiste suisse, interdite à son tour en 1941. Le PS genevois actuel provient d’une scission de droite du parti dirigé par Léon Nicole. Et, le 21 juin 1941, 27 députés étaient exclus du Grand Conseil ; 270 citoyens étaient déclarés inéligibles. Les anciens membres du PC et du PS allaient devoir lutter ensemble dans la clandestinité, distribuant sous le manteau brochures et journaux imprimées sur des presses clandestines (publications qui seules en ces sombres années disaient la vérité sur la guerre, et qui pour cette raison se vendaient toujours très bien), en butte à la répression (des camarades étaient condamnés à des peines de prison fermes pour le seul délit d’opinion), pendant que la Suisse officielle travaillait sans scrupules pour le IIIème Reich.

 

Mais la situation change à partir de la bataille de Stalingrad. La bourgeoisie suisse commence à comprendre qu’elle a fait un mauvais pari en misant sur l’Allemagne. Les procès politiques s’enlisent peu à peu, et la répression se fait plus discrète. Néanmoins, les interdictions anti-communistes étaient toujours en vigueur. En 1943, la Liste du Travail, ne comptant que des candidats non frappés d’inéligibilité, obtint la première place aux élections municipales en Ville de Genève. Après la création du POP vaudois, puis du PO genevois, d’autres partis cantonaux sont fondés les uns après les autres.


En août 1944, est autorisée la publication de la Voix ouvrière, ancêtre Voix Populaire, magazine romand de notre Parti, dans lequel est imprimée une version abrégée du présent article. Le PO doit avoir au début une double direction : une officielle, composée de camarades nouveaux, épargnés par les interdictions, et qui est obligée de se réunir sous la surveillance de la police politique ; et une autre, composée de cadres issus des anciens PS et PC.

 

S’il fut désigné président du nouveau PO parce qu’il n’était pas touché par les interdictions, il convient de dire que le camarade Gorgerat (1900-1990) était tout sauf un simple prête-nom. Ce facteur, qui fut mis « au provisoire » (c’est-à-dire privé de possibilité d’avancement), sans toutefois être licencié, suite aux nouvelles mesures de répression anticommunistes qui firent place aux interdictions pures et simples, sera élu dans le premier Comité directeur du PST-POP, puis siégea au Comité central ; il fut conseiller municipal en Ville de Genève de 1943 à 1959 (et président du Conseil municipal en 1945-1946) ; député au Grand conseil de 1945 à 1969. Après sa retraite, il milita activement à l’AVIVO, et en fut le président au niveau genevois et suisse.

 

Des débuts triomphants

 

En 1944, à la fondation du PST-POP, le PO devient sa section cantonale genevoise et prend le nom de Parti du Travail (PdT). Le PdT était composé de militants de l’ancien PC, de ceux issus du PS, plus nombreux, ainsi que nombre de membres qui s’engageaient dans un parti politique pour la première fois. Le choix d’un nom autre que « parti communiste » reflétait toutefois plus les origines du nouveau parti que sa nature. Il n’est pas exact en tout cas de dire que le PST-POP était à sa fondation un « parti de rassemblement populaire » et non un parti communiste, qu’il voulait être ce large parti de rassemblement populaire, et que c’est malgré sa volonté initiale qu’il a fini par devenir un parti communiste lorsque les circonstances lui devinrent hostiles.




 

Jean Vincent (1906-1989), figure centrale du PCS, puis du PST-POP et de sa section genevoise, dirigeant national du Parti, député, conseiller national, orateur de talent, intellectuel d’une immense culture, théoricien marxiste profond, explique les raisons du choix de ce nom dans son livre de souvenirs, Raisons de vivre :

 

« Donc cette union se fit, se scella. Il fallait baptiser le nouveau parti. S’il fut nommé Parti du Travail et non Parti communiste, ce ne fut ni par crainte (on vient de voir qu’elle était assez peu commune) ni par calcul, ni par une manière de ruse politique (qui eût été parfaitement inutile), mais parce que, réellement, il était composé de communiste et de socialistes et que, la plupart du temps, les seconds étaient beaucoup plus nombreux que les premiers ».

 

Le PdT n’aurait pas pu s’appeler « Parti communiste », car il n’était pas le continuateur direct du PCS d’avant-guerre, ni n’était à proprement parler un parti communiste au sens strict que ce terme avait pour désigner les sections de la IIIème Internationale (la volonté de ses fondateurs était de créer un parti moins rigide et plus large, plus ouvert). Mais en un sens à peine plus large, le PdT était indiscutablement un parti communiste, ce qu’il n’a jamais cessé d’être. La base idéologique marxiste du PST-POP ; sa solidarité avec les pays socialistes et le mouvement communiste international ; sa perspective de classe, sa vocation de bâtir le socialisme en Suisse ; tous ces éléments se sont très vite affirmés dans sa pratique comme dans ses publications. Et lorsque le PST-POP se dota d’un programme politique en 1959, celui-ci se fondait explicitement le marxisme-léninisme.

 

En 1945, les interdictions sont levées, et le PdT peut se présenter aux élections cantonales, sans aucune restriction quant à ses candidats. Il réalisera 36% des voix, un score qui fut en-deçà des attentes de Léon Nicole, qui avait surestimé la portée de l’espoir de changement dans l’immédiat après-guerre, et avait escompté une majorité absolue pour le seul PdT. Les dirigeants issus de l’ancien PCS avaient, eux, une vue plus réaliste du rapport de forces. Ce score fut le meilleur jamais réalisé par le PdT. A son apogée, le PdT compta un peu plus de 3'000 membres (contre 20'000 pour le PST-POP dans son entier).

 

Le grand Parti de la classe ouvrière de Genève

 

Malheureusement, ce climat d’optimisme d’après-guerre n’allait pas durer. Car les puissances impérialistes s’engagèrent très vite dans une politique de guerre froide contre l’URSS. Suivit un raidissement violemment anticommuniste de la bourgeoisie suisse. Dès le début des années 50, un climat de persécutions causa des dégâts considérables au PST-POP en Suisse alémanique. Dès la fin des années 40, les effectifs du PST-POP déclinent du fait de ce climat politique devenu plus hostile. Les faits les plus graves se passèrent en 1956, du fait de l’intervention de l’URSS en Hongrie pour empêcher une contre-révolution avec la restauration du capitalisme pour objectif, même si la direction du Parti et de l’État locale, avec Mathias Rakoczy à sa tête (qui devra émigrer en URSS après les faits) était entièrement fautive. Quand bien même le PST-POP n’y était pour rien, la bourgeoisie suisse déchaîna des persécutions anticommunistes délirantes suite à ces événements. Des véritables pogroms anticommunistes eurent lieu en Suisse, qui brisèrent ou presque l’organisation de notre Parti en Suisse alémanique, et les sections cantonales y furent obligées de se replier sur elles-mêmes (quand des cadres devaient fuir en Allemagne de l’Est pour assurer leur sécurité physique, ce dont l’histoire officielle n’aime guère parler). Des événements tragiques, voulus par la bourgeoisie suisse, dont le PST-POP subit encore les conséquences.

 

Ces méthodes furent impuissantes face au PdT, qui était devenu le grand parti de la classe ouvrière de Genève, dépassant le PS en termes d’effectifs (sans en arriver aux 3000 membres du tout début, notre Parti en compta longtemps plus d’un millier) et de scores électoraux pour des années. En 1956, certes, des milieux réactionnaires tentèrent certes, après une action en faveur de l’opposition hongroise et d’une prière collective, de saccager les locaux de la COOPI, l’imprimerie de notre Parti (qui existerait toujours aujourd’hui avec un peu de volonté politique dans les années 90). Mais des camarades surent la défendre, casques sur la tête et battes de baseball à la main, contre les réactionnaires déchaînés, face à une police bourgeoise volontairement passive, et qui n’a consenti à intervenir que lorsque nos camarades l’ont averti qu’il risquait d’y avoir des morts dans le camp d’en face…

 

Si le PdT a pu résister aux pires épreuves, c’est aussi parce que Genève était à cette époque une ville industrielle, passé dont son urbanisme présente de nombreux vestiges. Le PdT était fort de son implantation dans les usines. La section genevoise du PST-POP a longtemps compté des groupes d’entreprise, qui ont fait sa force et qui ont pu forcer la main à des syndicats qui autrement auraient choisi la voie de la collaboration de classe plutôt que de la lutte. L’appareil syndical social-démocrate fut également impuissant à éliminer les communistes des syndicats à Genève, du fait de la force de notre Parti. Le PdT comptait des sections locales dynamiques et réparties sur pratiquement tout le canton, avec une base dévouée et disciplinée, ce qui garantissait son ancrage sur le terrain. Ce qui permettait également de réaliser des ses scores électoraux longtemps élevés. Avec des élu-e-s combatifs et engagés pour le progrès social à la clé. Parmi les succès électoraux passés du PdT, il convient de citer l’accession de Roger Dafflon au Conseil administratif de la Ville Genève en 1970, et que ses collègues rechignèrent, au mépris des usages, à laisser devenir maire de Genève pendant des années. Un maire communiste à Genève, c’était en effet un événement.

 

Notre Parti s’était engagé dans de nombreuses luttes, contre la réaction, et pour le progrès social. Des luttes qui parfois furent directement victorieuses, et même lorsqu’elles ne le furent pas, forcèrent souvent les autorités à aller un peu dans le sens des propositions du PdT. L’AVS, les congés payés, et tant d’autres réalisations sociales n’existeraient pas sans l’action de notre Parti. Que le canton de Genève soit toujours aujourd’hui moins réactionnaire que d’autres est une trace de l’action passée du PdT.

 

Le PdT c’était aussi un intense travail social : les permanences de remplissage des déclarations d’impôt, qui est un service précieux rendu à la population pour un tarif modique, et qui permettait également de conseiller les personnes sur nombre de problèmes sociaux, et qui est un activité que le Parti peut être fier d’avoir réussi à maintenir jusqu’à présent ; ainsi qu’un service social, une aide administrative face à un appareil d’État qui n’aide pas les personnes à faire valoir leurs droits, bien au contraire. Parmi les grands succès au niveau social de notre Parti, il convient ici de citer la création de l’AVIVO, une association qui continue de jouer un rôle indispensable. Le PdT c’était aussi des grandes fêtes populaires, la célèbre Kermesse surtout, à une tout autre ampleur que ce qu’il peut se permettre maintenant. Ce, parmi de nombreuses autres activités.

 

Vers des temps plus difficiles

 

Manifestement, le PdT n’est plus aujourd’hui le grand parti de la classe ouvrière du canton de Genève qu’il fut autrefois. Ce déclin fut progressif, et, bien que les causes en étaient connues, le Parti ne put en empêcher les conséquences d’advenir. C’est d’abord un changement de la structure sociale du canton de Genève qui allait provoquer l’affaiblissement du PdT. Après la fermeture des usines dans les années 70 (délocalisées en Suisse alémanique) et la tertiarisation progressive de l’économie, ce ne fut plus pareil. Dans les bureaux, la dynamique était autre, et le PdT ne réussit pas à s’y implanter. De ce fait, le renouvellement de la base du Parti devint plus difficile, et ses effectifs devinrent vieillissants et s’étiolèrent lentement. 

 

Les vicissitudes du mouvement communiste international, la contre-révolution en URSS et dans la plupart des pays anciennement socialistes, la grande régression néolibérale, furent autant de coups durs pour le PdT. Le PST-POP était mis en difficulté par ce vent mauvais. Le fait de maintenir un lien proche avec le PCUS jusqu’au bout, jusqu’à sa disparition, et de se laisser influencer par sa dérive du temps de la Perestroïka n’aida pas non plus. Le PST-POP renonça au marxisme-léninisme en 1982, puis au centralisme démocratique en 1990, et adopta en 1991 un programme politique (théoriquement toujours en vigueur, même si plus personne ne s’y réfère plus), qui était plus une réaction de traumatisme face à la contre-révolution qui balayait le système des États socialistes qu’un programme politique révolutionnaire. Notre Parti entamait de ce fait le tournant des années 90 dans de mauvaises conditions, doutant de lui-même et de son projet politique. Les propositions de dissolution de notre Parti dans un vague machin unifié de la gauche radicale furent ainsi régulièrement prônées par certains de ses membres, jusqu’à la fin des années 2000, même si, heureusement, elles furent toujours refusées, et ne seraient plus envisageables aujourd’hui.

 

En 1989, le PdT frôla le quorum de 7% par le haut, mais c’était de justesse. Continuer à se présenter seul aux élections devenait risqué. C’est pourquoi, en 1993, le PdT conclut une coalition électorale, avec solidaritéS et des indépendants, sous le nom d’Alliance de Gauche. Un choix qui s’avéra payant d’abord : la liste commune remporta 21% des suffrages aux élections cantonales. Mais, à terme, cette politique des alliances conduisit à un certain effacement du Parti au profit de l’entité qu’est devenue la coalition, et à sa focalisation sur le parlementarisme, ce qui amplifia ses difficultés et son affaiblissement progressif. Et cette coalition, ou plutôt les coalitions successives, devint vite un piège mortel, du fait des méthodes détestables de certains individus, dont nous ne parlerons pas ici, car ils ne valent pas la peine d’être cités dans cet article. Toujours est-il que le PdT aborda le tournant du troisième millénaire dans un état de grave affaiblissement, vivant même une crise aiguë en 2009, par la faute d’éléments nuisibles qui avaient pu s’y infiltrer, et qui faillit presque lui être fatale.

 

Un Parti qui représente l’avenir malgré tout

 

Néanmoins, le PdT est toujours debout après cette période difficile, et a entamé un patient travail de reconstruction après cette crise. Ce en restant fidèle à ses racines, à ce qu’il a toujours été, en s’inspirant, dans des conditions nouvelles, de ce qu’il avait été naguère. Ce travail de reconstruction de l’organisation du Parti, de clarification idéologique, ne fut pas toujours facile, mais il finit par payer. Aujourd’hui le PdT est renforcé, ses rangs ont été rajeunis, la fondation des Jeunes POP Genève lui a donné un nouveau souffle, et il peut envisager l’avenir avec optimisme et détermination (cf. le communiqué sur le dernier Congrès cantonal en page 2). La perte – certainement provisoire – de tous ses mandats électoraux constitue une difficulté supplémentaire, elle signifie aussi la fin d’un cycle, la rupture avec une équipe de personnages peu recommandables qui monopolisaient les sièges parlementaires de la coalition Ensemble à Gauche, et dont les manigances avaient fini par faire perdre tout son sens à cette présence au parlement. La rupture avec ces individus constitue au fond une opportunité, la possibilité de repartir sur des bases saines. 

 

Beaucoup de choses ont changé en 80 ans. A certains égards, nous vivons dans un monde très différent de celui de 1943. Mais les raisons qui ont amené à la fondation de notre Parti restent inchangées aujourd’hui, et l’espérance qui animait ses fondateurs, leur combat, même s’il n’a pas pu triompher alors, restent toujours les nôtres aujourd’hui. C’est en restant fidèle à ce qu’il fut autrefois, en demeurant ferme sur ses principes, fidèle à sa tradition, à l’idéologie révolutionnaire qu’est le marxisme-léninisme, tout en sachant être souple et ouvert aux réalités nouvelles que notre Parti peut jouer son rôle historique. Car, aujourd’hui que le capitalisme conduit à toute vitesse l’humanité vers l’abîme, son remplacement pour une nouvelle société socialiste, qui pourra enfin réaliser la justice social dans le respect des équilibres naturels, est plus indispensable et urgent que jamais.

 

Alexander Eniline

 

Version amplifiée de l’article paru dans le n° 16 de Voix populaire, le magazine en langue française de notre Parti, successeur de la Voix ouvrière, fondée en 1944

 

Pour en savoir plus :

 

U André Rauber, Histoire du mouvement communiste suisseDu XIXe siècle à 1943, Tome I, Éditions Slatkine, Genève, 1997

U André Rauber, Histoire du mouvement communiste suisseDe 1944 à 1991, Tome II, Éditions Slatkine, Genève, 2000

U Jean Vincent, Raisons de vivre, Éditions de l’Aire, Lausanne, 1985

14ème Fête des peuples sans frontières : apprendre des succès et des échecs du passé pour construire l’avenir

 



Il y a 80 ans, le 8 juin 1943, était fondé le Parti ouvrier, qui devient une année après le Parti du Travail, section genevoise du PST-POP.

 

Et il y a 50 ans, le 11 septembre 1973, qu’un coup d’Etat, orchestré par la CIA, avec la collaboration d’une oligarchie locale et d’un commandement militaire réactionnaire,  renversait le président Salvador Allende, démocratiquement élu par le peuple chilien,  mettant ainsi fin à l’expérience de l’Unité populaire, et à la perspective d’une transition démocratique au socialisme qu’elle portait, mettant à la place la sanguinaire dictature du général Augusto Pinochet,  à l’ombre de laquelle des économistes comme Milton Friedman, allaient imposer pour la première fois à un peuple les recettes empoisonnées du néolibéralisme.

 

C’est autour de ces deux anniversaires, l’un glorieux, et l’autre terrible,  que le Parti du Travail a décidé de structurer le programme de la 14ème édition la Fête des peuples sans frontières, traditionnelle fête annuelle de notre Parti, dédiée à l’internationalisme.

 

1943 et 1973, ces deux années marquent en quelque sorte le début et la fin d’un cycle.

 

1943, c’était la bataille de Stalingrad, le tournant de la Deuxième Guerre mondiale, à partir duquel il devint clair  pour tout le monde que les forces de la pire réaction, incarnées par le Troisième Reich et ses alliés, allaient perdre, et que l’Europe allait être libéré par l’Armée rouge, que le premier État socialiste de l’histoire non seulement  ne serait pas anéanti, mais triompherait.

 

Tous les espoirs semblaient alors permis, les peuples aspiraient au changement, voulaient que l’avenir soit meilleur que le passé, que la défaite du nazisme ouvrirait la porte à une ère de progrès social. Le Parti du Travail est né dans cette ambiance d’optimisme, avec pour objectif de faire de ces espérances une rélité.

 

Mais, hélas, cet optimisme de  la seconde moitié des années 40 n’alllait pas durer. Bientôt, lui succèda la Guerre froide. Toutefois, si en Europe occidentale et en Amérique du Nord, la bourgeoisie parvint à garder la main, moyennant quelques concessions à sa classe ouvrière (assez peu d’ailleurs en Suisse, qui est resté un pays socialement très retardataire), au plan mondiale la tendance était posititive : extension du système des États socialistes, décolonisation, expériences progressistes…

 

Le coup d’État de Pinochet marqua la fin de ce cycle et le début d’une ère de réaction : contre-révolutions,  dictatures militaires, régression néolibérale, néocolonialisme, puis disparition de l’URSS et de la plupart des pays socialiste et démantèlement par la bourgeoisie des concessions qu’elle avait dû faire.

 

On peut dire aussi que c’est parce que les changements gagnés dans l’après-guerre ne furent que partiels, qu’ils n’allèrent pas jusqu’à renverser le système capitaliste, et se limitèrent, dans les pays d’Europe occidentale du moins, à des progrès sociaux et démocratiques dans le cadre du capitalisme, qu’ils restèrent précaires et purent être ainsi remis en cause.

 

La  non réalisation du socialisme a conduit au fascisme du général Pinochet. Le programme politique de la 14ème Fête des peuples sans frontières est aussi une occasion d’apprendre des succès et des échecs du passé – la table ronde sur la répression organisée par les Jeunes POP s’inscrit aussi dans ce cadre, afin de se donner les moyens de réaliser les objectifs exaltants pour lesquels notre Parti avait été fondé.

05 mai 2023

De la légitimité et de l’efficacité de la désobéissance civile

« Tu gagneras ton droit par la lutte », affiche du Parti socialiste-révolutionnaire, d’avant la Révolution d’Octobre
Par la lutte, pas par le compromis


Dans un texte d’opinion, paru dans Le Temps du mercredi 26 avril 2023, intitulé « Après l’effondrement intellectuel, le glissement dans l’extrémisme de la gauche », Bryan Lo Giudice, vice-président du PLR Ville de Genève, se livre à un réquisitoire en règle contre la gauche, dans toutes ses tendances, accusée d’un véritable effondrement intellectuel, de ne plus être capable de parler au peuple, ni de mener les combats pour la justice sociale qui furent à la source de sa légitimité. Pour compenser son affaiblissement, tant intellectuel qu’en termes électoraux, la gauche aurait le grand tort de se tourner vers un radicalisme de substitution, impliquant une violation de la loi pour une cause que l'on estime juste: pèle-même, actions de désobéissance civile face à l’urgence climatique, occupation d’un immeuble laissé vide par son propriétaire véreux, grève des TPG…Des causes supposées de l’effondrement intellectuel de la gauche, il n’est pas dit grand-chose de plus dans l’article en question (on comprendra lors de débats télévisés qu’il s’agirait du désintérêt pour les luttes sociales au profit de questions dites « sociétales »). Ce sont les actions de désobéissance civile, impliquant une violation de la loi, qui suscitent particulièrement les foudres de M. Lo Giudice. 

Pourquoi, toutefois, ces actions de désobéissance civile déchaînent-elles autant l’ire de la bourgeoisie ? Il est vrai qu’elles sont illégales. Mais bien d’autres choses le sont, qui ne soulèvent pas autant les passions. Et il est indéniable qu’il existe nombre de faits beaucoup plus graves, qui ne font ni chaud ni froid aux mêmes politiciens bourgeois qui s’empressent d’ériger au rang d’affaire d’État les transgressions les plus bénignes, pour autant qu’elles soient des actions de désobéissance civile. Et les accusations de « violence » apparaissent particulièrement grotesques, s’agissant de simples dommages à la propriété dans le pire des cas (pas de violence contre les personnes), voire de simples entraves à la circulation, voire d’empêchements d’actes officiels de la part de la police. Pourquoi un traitement aussi manifestement disproportionné ? C’est que ces actions dérangent la bourgeoisie, beaucoup à l’évidence. Au lieu de se demander pourquoi, même des personnes engagées à gauche se laissent intimider par cette injonction de respect absolu du droit bourgeois, et se précipitent pour décréter les actions de désobéissance civile, si ce n’est comme illégitimes, du moins comme inefficaces. A tort, nous le pensons du moins. Cette question soulève à l’évidence différents enjeux, qu’il convient d’examiner.


La bourgeoisie et le respect du droit

De ce que les représentants politiques de la bourgeoisie prônent religieusement le respect scrupuleux du droit, on oublierait un peu facilement qu’il n’est question pour eux que de leur droit. Mais ce droit bourgeois, libéral, dont le respect serait élevé presque au rang d’obligation religieuse, serait-il issu d’une procédure légale, conformément au droit antérieur ? Bien au contraire, il est issu de la transgression massive de ce droit, de son abolition, souvent par la force des armes. C’est par la violence révolutionnaire, par un usage à large échelle de la guillotine, que la bourgeoisie française a mis fin à l’Ancien Régime, et a instauré la République, sa République. Et c’est par la force des armes que, bien avant la fusion qui a donné naissance au PLR à Genève, les ancêtres des radicaux, avec James Fazy à leur tête, ont mis fin au régime patricien dirigé par les ancêtres des libéraux. Il saurait difficilement en aller autrement du reste. Une révolution est par définition un moment de non-droit, la destruction du droit antérieur, une vacuité de droit où c’est la force qui tranche, et d’où émerge un droit nouveau, légitimant a posteriori la violation du droit précédant qui lui a donné naissance.

Fort bien, pourrait-on dire, mais il s’agissait d’un droit non-démocratique, auquel il était impossible de mettre fin par des moyens démocratiques, que celui-ci ne prévoyait pas. La violence dont la bourgeoisie a eu alors recours ne serait plus légitime désormais, puisque son droit à elle prévoit, dans notre pays du moins, des moyens démocratiques de le changer. La bourgeoisie est-elle toutefois plus respectueuse d’un droit qui pourrait remplacer le sien, quand bien même celui-ci serait issu de choix démocratiques ? Friedrich Von Hayek, un des idéologues majeurs du néolibéralisme, a répondu clairement à cette question : « Je préfère une dictature libérale à un régime démocratique dont le libéralisme serait absent ». Cette réponse, il la donna à un journal chilien, sous la dictature d’Augusto Pinochet. En effet, ce régime infâme, conseillé par Von Hayek et par Milton Friedman, fut le premier à implémenter les recettes empoisonnées du néolibéralisme.  Pourtant, ce fut une élection parfaitement démocratique qui porta l’Unité populaire et le président Salvador Allende au pouvoir.

La bourgeoisie chilienne et les USA préférèrent noyer dans le sang le peuple qui a osé « mal » voter, et recourir au non-droit absolu qu’est le fascisme. Avec l’approbation enthousiaste des idéologues libéraux. La bourgeoisie fait toujours le même choix lorsqu’elle est menacée de perdre ses privilèges.

La bourgeoisie est-elle seulement plus respectueuse de son propre droit, sitôt qu’elle se sent un tant soit peu menacée ? Aucunement ! L’exemple de la Suisse suffit à montrer que l’institution policière et judiciaire se comporte comme une véritable police politique de la bourgeoisie, avec des pratiques qui évoquent plus un régime autoritaire que ce qu’on pense être un État de droit, des procédures expéditives, et des méthodes parfois illégales, envers toutes celles et ceux qui représentent, ou semblent représenter une menace pour l’ordre établi. Le véritable acharnement policier et judiciaire à l’encontre des militants pour le climat qui osent transgresser la législation bourgeoise, souvent pour des faits extrêmement mineurs – à comparer avec l’incroyable mansuétude pour les criminels en col blanc, et le combat, malheureusement couronné de succès, des partis bourgeois contre l’initiative pour des multinationales responsables ; en clair, pour des multinationales irresponsables face à leurs crimes ! – montre assez bien la réalité de cette justice de classe. Généralement, les membres et sympathisants des partis bourgeois ne voient même pas ces aspects déplaisants de leur régime, pas plus que la terrible violence structurelle dont il est cause, parce qu’ils n’y sont généralement jamais confrontés à titre privé. Toutefois, l’affaire Simon Brandt, où le procureur général, membre du PLR, est manifestement allé trop loin en appliquant à un autre membre du PLR des méthodes qui sont généralement réservés à des opposants au régime a au moins eu le mérite d’ouvrir les yeux à certains sur la véritable nature de l’État suisse (cf. numéro précédent de l’Encre Rouge).

Cela sans parler des insupportables violences structurelles de la société bourgeoises, qui sont parfaitement légales. Les militants pour le climat qui ont joué au tennis à titre d’action symbolique dans une succursale de Crédit Suisse ont été pénalement condamnés ; les dirigeants successifs de cette banque qui se sont livrés à quantité de pratiques pour le moins douteuses tout en se gavant de bonus, menant leur entreprise à la débâcle, n’auront aucun compte à rendre. Et leurs investissements climaticides sont parfaitement légaux. Le business réellement criminel et meurtrier des entreprises de trading en matières premières est légal. L’exclusion social, la précarité de masse…sont pour ainsi dire banalisées, alors qu’il s’agit d’une violence structurelle produite par le système. Et des scandales comme ceux du foyer de Mancy ont mis en lumière des pratiques structurellement violentes de l’État suisse contre des personnes parmi les plus vulnérables, qui restent encore aujourd’hui beaucoup trop systémiques (quoi qu’à une échelle heureusement moindre que dans le passé) et qui sont encore trop souvent mises sous le tapis. Le droit d’un tel système mérite-t-il vraiment un respect quasi-religieux ?


Le rôle de la désobéissance civile dans l’histoire




Même l’historiographie bourgeoise reconnaît que les moyens de lutte non-légaux en général, et la désobéissance civile en particulier, ont joué un rôle important et progressiste dans l'histoire. Certains de ces mouvements de désobéissance civile sont même généralement approuvés, voire officiellement sanctifiés (au prix d’une certaine mythification) : la lutte de Mahatma Gandhi pour la libération de l’Inde, le mouvement pour les droits civiques aux USA, la lutte des suffragettes, le combat contre l’apartheid, etc. Il est vrai qu’il s’agit de luttes pour des causes dont il n’est plus possible sérieusement de remettre en cause la légitimité. 

Mais toutes ces luttes avaient été cataloguées comme « extrémistes » par les classes dominantes et leurs représentants politiques en leur temps. « Nelson Mandela est un terroriste », avait oser déclarer Margaret Thatcher. Il est vrai aussi que si ces combats recourant à la désobéissance civile non-violente (alors qu’en réalité ils n’étaient pas toujours aussi non-violents que ça) sont sanctifiés, c’est pour les opposer à la lutte armée, à la violence, presque toujours condamnée par principe. Mais les mêmes méthodes de désobéissance civile non-violente sont condamnées avec une ire sans limite de la part de politiciens bourgeois lorsque ce sont des activistes pour le climat qui les utilisent aujourd’hui. Une boussole morale aussi versatile ne devrait même pas être prise au sérieux. Le fait est que ces politiciens ne condamnent pas les actions de désobéissance civile parce qu’elles seraient « violentes », ou même « illégales » (les agissements des fraudeurs fiscaux suscitent autrement moins de colère de leur part), mais parce qu’elles remettent en cause leur ordre. Gageons toutefois que dans un avenir proche, les militants pour le climat d’aujourd’hui seront célébrés comme ceux pour les droits civiques d’hier (ou alors la planète sera devenue inévitable) ; et que les juges et procureurs qui les condamnent seront mis sur le même plan que ceux du régime de l’apartheid, pour les mêmes raisons (eux aussi ne faisaient qu'appliquer la loi après tout).


Les origines oubliées du Centre


Drapeau de l’Union des campagnes
Source : Bibliothèque de Genève


Aussi difficile à imaginer que cela puisse être, eu égard à ce que ce parti est devenu, le Centre genevois était à l’origine un mouvement de désobéissance civile. On apprend cette histoire dans Le Parti Démocrate-chrétien à Genève, un siècle d’histoire, 1892-1992, écrit par David Hiler et Geneviève Perret Barri, publié par le PDC (comme le Centre s’appelait jusqu’à récemment) en 1992.

L’histoire commence dans les années 1870. Sous le pontificat de Pie XI, l’Église catholique adopte un raidissement conservateur et un durcissement des prétentions à la théocratie pontificale, ce qui la fait voir comme une menace, notamment par les radicaux à Genève. Les catholiques sont soupçonnés d’un conflit d’allégeance entre leur pays et le pape. Par ailleurs, les catholiques deviennent majoritaires dans la population genevoise, mais pas encore dans l’électorat. Ces deux éléments déclenchent une violente offensive contre l’Église catholique romaine de la part du Parti radical, sous la direction du conseiller d’État Antoine Carteret. Des mesures de plus en plus restrictives sont prises : interdiction de célébrations religieuses sur la voie publique l’habit ecclésiastique, et des congrégations, et, surtout, tentative de création d’une Église catholique nationale, qui ressemble beaucoup à une église protestante (élection des prêtres, abolition du célibat, serment prêté devant le Conseil d’État). Mais cette nouvelle Église est créée contre la volonté d’une majorité de catholiques, et rencontre une résistance farouche dans les communes rurales à majorité catholiques. Le Conseil d’État tente de passer en force, en organisant des élections de prêtres avec un taux de participation infime, et confisquant les bâtiments des églises au profit de l’Église catholique nationale. Face à cette politique, les catholiques s’organisent en un parti politique, l’Union des campagnes. Un parti qui deviendra un jour le Centre, et dans l’hymne originel duquel on trouve ce couplet :

« Contre les tyrans et la tempête, 

Nous ne courberons pas la tête, 

Nous unirons nos cœurs, nos bras ; 

La foi transporte les montagnes   

Enfants, l’Union des campagnes  

Est forte et ne se rendra pas !     

Dieu qu’adoraient nos pères     

Nous garderons ta loi ;                      

Jurons, jurons mes frères ;               

De mourir pour la foi »

Si le SRC existait déjà à cette époque, peut-être y aurait-il vu de quoi justifier un fichage pour extrémisme violent. Remarquons que toutes ces lois anticatholiques étaient adoptées par un parlement démocratiquement élu. Toujours est-il que la désobéissance civile mise en place par l’Union des campagnes face à la spoliation des bâtiments ecclésiastiques mène au discrédit de la politique anticatholique, qui se base sur une répression de plus en plus absurde. Carteret est obligé de reconnaître qu’il est dans une impasse. La tentative d’éradication de l’Église catholique romaine sera abandonnée. Alors, au nom de quelle légitimité le Centre s’opposerait-il à ce que des militants d’aujourd’hui recourent, pour des causes au moins aussi importantes que la liberté de culte des catholiques, à des méthodes de lutte qu’il a certainement eu raison d'employer autrefois ?


Le mouvement ouvrier et les moyens de lutte non-légale

En rattachant l’incapacité présente de la gauche de conduire la bataille pour la justice sociale et sa prétendue dérive extrémiste, M. Lo Giudice renvoie en filigrane à l’époque de la paix du travail et de la participation loyale et modérée du PS aux institutions. Mais cette intégration dans la société bourgeoise et son État ne représente pas les origines du mouvement ouvrier, ni son état naturel, mais plutôt la dérive du fait de laquelle il est arrivé à son impuissance présente en Suisse.

Lorsque le mouvement ouvrier apparaît au XIXème siècle, c’est dans l’illégalité et en butte à une dure répression des pouvoirs en place. Il était considéré comme normal alors de réprimer les grèves à balles réelles, en Suisse également. Les syndicats étaient tout d’abord interdits. C’est par des luttes opiniâtres, par des grèves durement réprimées, par la confrontation souvent violente avec l’appareil répressif d’État, que la classe ouvrière et ses organisations politiques et syndicales ont pu conquérir des progrès sociaux et démocratiques. Des progrès démocratiques qui naissent de la transgression du droit existant, pas de son respect scrupuleux.

Mais, après ces premières victoires, la tentation existait pour les dirigeants du mouvements ouvriers d’essayer de s’intégrer à l’ordre établi, de s’y faire une place, au prix du renoncement à l’objectif de le renverser. Cette intégration, toutefois et la voie de la capitulation programmée, et de l’« effondrement intellectuel », effectivement. Ce n’est pas ainsi que la gauche sera à la hauteur de ses responsabilités historiques. Ce n’est pas la voie choisie par le PST-POP.


Les Verts, un parti extrémiste ?

N’est-il pas immédiatement évident que ce sous-titre est humoristique ? Les Verts, un parti d’extrême-gauche, sérieusement ??? C’est pourtant le surprenant reproche que M. Lo Giudice fait à ce parti, ainsi qu’à une majorité du PS, qui aurait fini par céder à l’influence des Verts, et, naturellement, à la gauche radicale. L’« extrémisme » qui est reproché à la gauche en l’occurrence, c’est le fait d’approuver l’usage de la désobéissance civile au service de causes qu’elle estime juste.

Or, s’il y a un reproche à faire à la gauche réformiste, ce n’est en tout cas pas celui – absurde ! – d’un tournant extrémiste, ni celui d’accorder une importance indue aux questions dites « sociétales », qui sont légitimes (le suffrage féminin n’aurait-il pas pu avoir été qualifié de question « sociétale » avant son introduction en 1971 par ses opposants réactionnaires ?). Mais en un sens il est correct de parler d’« effondrement intellectuel » de cette gauche-là, de dire qu’elle n’est plus « synonyme de combats sociaux ». Si elle ne l’est plus toutefois, c’est du fait de son réformisme, de son intégration trop longue et trop complète dans un « consensus », dont M. Lo Giudice lui fait l’éloge de l’honorer par le passé, et de ne plus le faire aujourd'hui. Le PS avait été fondé en tant que parti de la classe ouvrière. Manifestement, il ne l’est plus. A l’Assemblée fédérale, il se montre régulièrement prêt à cautionner des contre-réformes, en échange de quelques maigres « contreparties sociales », quitte à redevenir éventuellement de gauche par mesure de représailles envers une droite qui n’a pas voulu négocier avec lui. Les Verts n’ont pas pour projet de remplacer le capitalisme par autre chose, ni ne sont d’accord entre eux sur le type de société où ils veulent arriver. Ce qui les empêche de jouer un rôle aussi offensif qu’ils le pourraient en contexte d’urgence climatique.

Toutefois il y a bien un sens où cette étrange critique de M. Lo Giudice ne tombe pas à plat. En effet, soutenir, surtout verbalement, des actions relativement radicales, sans disposer d’un projet politiquement radical pour autant, implique une radicalité de posture seulement. Plus grave est le cas de certains personnages soi-disant de gauche radicale, certaines personnalités de la LUP pour ne pas les nommer, et que M. Lo Giudice attaque dans son article. Ces individus, en effet, s’engagent dans des actions de désobéissance civile, mais uniquement dans le cadre de leur campagne électorale, dans le seul but d’attirer les caméras sur eux et de se donner de faux airs révolutionnaires. Ce faisant, ils transforment de justes combats en coups de comm qui tournent à vide. Rien de plus nuisible à nos luttes que ce type de politiciens.


L’extrême-gauche, vacuité intellectuelle ?

Plus qu’aux Verts, le qualificatif d’extrémisme (auxquels il ne s’applique pas du tout), se rattache plus naturellement aux mouvements et organisations qui sont communément désignés comme étant d’extrême-gauche, par les organisations moins radicales qu’eux, de même que par l’appareil de répression de l’État bourgeois. Nous pensons principalement aux mouvements autonomes, communément appelés totos.

A ces mouvements d’extrême-gauche, on peut faire beaucoup de critiques sans doute, mais celle de vacuité intellectuelle, d’absence de projet, de vision politique, n’en fait pas partie. Ces mouvements se caractérisent bien souvent au contraire par une discipline militante réelle, un dévouement à la cause, une certaine consistance politique, et des méthodes de lutte qui sont issues d’une réflexion, et qui ne sont pas toujours sans efficacité.

Ce n’est toutefois pas la voie de l’avenir, ni celle que le PST-POP pourrait recommander. Les mouvements totos ont la faiblesse d’avoir une stratégie inadéquate – quand ce n’est pas le refus de la stratégie au profit de l’expression de la « rage sociale » – et le choix de formes de lutte nécessairement minoritaires et qui les engage dans une épreuve de force avec l’État bourgeois impossible à gagner ; qui est moins encore susceptible de renverser le pouvoir existant pour le remplacer par autre chose. Ces mouvements d’extrême-gauche méritent néanmoins plus d’égards, et d’intérêt, qu’un haussement d’épaules dédaigneux.


La lutte des classes en France




« Voilà donc que nous glissons lentement mais sûrement dans une Genève qui ressemble de plus en plus à une France sur le point d’exploser socialement », écrit M. Lo Giudice. Mais y a-t-il vraiment des raisons de considérer la France comme le repoussoir absolu ? A vrai dire, c’est un tel lieu commun dans l’idéologie dominante en Suisse romande, qu’on le cite comme une évidence, sans même savoir pourquoi. Ce seul fait devrait inciter au scepticisme. En un sens, la France actuelle est un contre-exemple absolu. Mais en quoi ? Certainement pas par ses mouvements sociaux, par un climat effectivement autrement plus contestataire qu’en Suisse, par la vivacité d’une tradition de lutte dont on aurait beaucoup à. Mais, au contraire, c’est par sa tradition réactionnaire, par la dérive de la Vème République, conçue à la base comme une sorte de monarchie présidentielle, au service des monopoles, et qui aujourd’hui est, peut-être pas un régime autoritaire stricto sensu, mais en tout cas un régime mixte, en aucun cas une démocratie véritable, fût-ce bourgeoise. Un caractère déjà peu démocratique, qui s’est aggravé au fil des quinquennats, jusqu’à atteindre le paroxysme sous celui d’Emmanuel Macron : passage en force de réformes antipopulaires, avec un parlement réduit à une chambre d’enregistrement, et ce scandale anti-démocratique qu’est le 49,3 ; violences policières à large échelle et doctrine de « maintien de l’ordre » qui s’apparenterait presque à une guerre contre son propre peuple, démantèlement de l’État de droit…C’est dans ce régime-là qu’est né le mouvement de lutte contre la réforme des retraites). Contre ce régime qui ne conçoit pas d’agir autrement que par la force contre son propre peuple, il n’est pas possible de lutter autrement que par la force.

Alors, certes, le mouvement quasi-insurrectionnel contre la réforme des retraites n’a pas été en mesure, jusqu’à présent, de faire reculer le gouvernement, n’a pas empêché la promulgation de la loi. Il a du moins mis le pouvoir en difficulté. Une alternative politique progressiste pourrait renaitre de ce mouvement, quoi que rien ne le garantisse, et que le fascisme soit hélas aussi une issue possible.


La désobéissance civile en contexte d’urgence climatique, contreproductive réellement ?

A la lumière de tout ce que nous avons dit, les mouvements de désobéissance civile face à l’urgence climatique sont parfaitement légitimes, et même indispensables. Un argument qu’on leur oppose fréquemment est qu’ils seraient contreproductifs, parce qu’ils donneraient une image « extrémiste » de l’écologie et rendraient plus difficile de faire des projets qui seraient « consensuels », si la question était moins politisée.

Que peut-on répondre à cet argument ? Premièrement, en quoi quelqu’un qui se laisserait détourner d’une vérité scientifique incontestable uniquement parce qu’il a subi quelques menus désagréments dans sa mobilité se distinguerait-il d’un climatosceptique ? Deuxièmement, pourquoi faudrait-il que la question du climat soit « consensuelle » ? Parce quel type d’écologie serait consensuel, sans ces empêcheurs de tourner en rond des mouvements climatiques ? La réponse est évidente : le capitalisme vert, l’écologie mainstream, qui se limite à continuer le business as usual en le repeignant un peu en vert, et se fixant des objectifs tout à fait insuffisants, comme la neutralité carbone en 2050, et des moyens si ridiculement « pragmatiques » qu’ils ne permettraient pas même d’atteindre ces objectifs au rabais. Cette « écologie » là tient de la mauvaise plaisanterie, qui pourrait devenir tragique dans très peu d’années. Ce n’est pas d’une écologie consensuelle que nous avons besoin, mais de changements radicaux. Que le droit de nécessité ne soit que pour les banques et pas pour l’urgence climatique constitue un choix politique, qui ne reflète que les priorités de la bourgeoisie. Ce choix ne saurait être le nôtre.

Alors, les mouvements de désobéissance civile sont-ils efficaces face à l’urgence climatique ? ça dépend. Ce sont les grèves du climat et les actions de désobéissance civile qui ont enfin attiré l’attention publique sur la gravité de la situation, et rendent plus difficile pour les politiciens bourgeois ne rien faire, sans que pour autant ils n’aient commencé à agir vraiment. Ces mouvements ont pu bloquer également certains projets écocides. Mais encore faut-il que ces actions répondent à une pertinence tactique (faute de quoi elles peuvent effectivement être contreproductives), critère qui n’est pas nécessairement toujours réalisé.


Une rupture révolutionnaire pour dépasser le légalisme insipide et la simple contestation




Naturellement, les actions de désobéissance civile, si elles sont parfaitement légitimes et peuvent être tactiquement justifiées, ne sauraient être un but en soi. Le but ne saurait seulement être de contester, ni d’essayer de pousser les politiciens à agir. Car les « transformations socio-économiques » requises (selon la terminologie du GIEC) ne peuvent être réalisés sans sortir du capitalisme. Cette sortie ne peut naturellement être le fait des politiciens de la bourgeoisie, classe sociale qui préférerait laisser la planète devenir inhabitable et l’humanité sombrer plutôt que de renoncer à sa domination (ce qu’elle est d’ailleurs en train de faire). Pour sortir de cette impasse, il faut arracher le pouvoir aux mains de la bourgeoisie, de remplacer son État et son droit par un autre, qui pourra enfin mettre en œuvre les transformations radicales requises. Mais cela, c’est la révolution socialiste. Or cette révolution ne peut être réalisée ni par des mouvements sociaux à eux seuls, encore moins par des partis réformistes, pas plus que par des groupuscules d’extrême-gauche qui se réclament d’une idéologie inadéquate comme l’anarchisme. Elle ne peut être réalisée que sous la direction d’un parti révolutionnaire, et sous la bannière de la seule théorie révolutionnaire validée par l’histoire, qu’est le marxisme-léninisme. C’est à la réalisation de ce but, plus urgent et indispensable que jamais, que travaille le PST-POP.