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27 janvier 2020

Socialisme ou barbarie, une alternative plus brûlante que jamais



Un cinquième du XXIème siècle est déjà écoulé, et une nouvelle année commence. Quels enjeux nous promet-elle ? A l’échelle de la planète, deux mots viennent à l’esprit : insurrection et urgence. Insurrection d’abord. L’année écoulée, celle qui commence, sont marquées par des soulèvements populaires considérables tant par leur ampleur que par leur radicalité, et ce partout de par le monde : du mouvement des gilets jaunes et des grèves actuellement en cours en France contre la réforme des retraites imposée par le président des riches, à la plus grande grève de tous les temps qui secoue l’Inde (250 millions de personnes), en passant par les mobilisations populaires de grande ampleur, qui tiennent bon malgré la répression, au Chili, en Irak, en Equateur, à Haïti…la liste est très loin d’être exhaustive. Mais, si les luttes sont légion, les victoires se font rares. Or, elles n’ont jamais été aussi urgentes. Le capitalisme, au nom de l’impératif de l’accumulation du capital et de la soif de profit de la petite oligarchie qui règne sur ce monde, nous conduit à toute vitesse vers une extinction programmée. Pourtant, les derniers chiffres du GIEC sont formels : nous devons impérativement réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, en commençant immédiatement, chaque année de perdu augmentant désormais considérablement le mal. Or, malgré l’urgence, les émissions de gaz à effet de serre continuent régulièrement d’augmenter. Au rythme actuel, c’est une hausse de 7° C qui nous attend pour la fin du siècle : un changement catastrophique qui signifierait probablement l’extinction de l’humanité. Or, que font les décideurs bourgeois ? Trump nie purement et simplement le problème. D’autres disent agir, parfois prennent quelques demi-mesures. Mais c’est un changement de système qui est requis. La voie de la révolution plutôt que de la réforme lente de l’ordre existant n’est plus aujourd’hui un enjeu de discussion doctrinale, mais une urgence vitale.

A une échéance plus brève, et à une échelle plus locale, les citoyen-ne-s de notre canton seront appelés à réélire le Conseil municipal de leur commune, ainsi que de voter pour le premier tour de l’élection au Conseil administratif, le 15 mars prochain. Selon quel critère choisir leurs représentant-e-s ? Le Comité central de la Garde nationale donnait le conseil suivant pour les élections à la Commune de Paris, sur une affiche placardée le 25 mars 1871 (N.B. malgré les avancées révolutionnaires que la Commune apporta, le suffrage féminin n’en faisait pas partie) :

« Citoyens,

Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi  vous ; vivant de votre propre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus, les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables.

Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel. Evitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune n’est disposé à regarder le travailleur comme un frère. »

Les candidates et candidats présentés par le Parti du Travail correspondent à ces critères. Des gens issus du peuple, qui lui appartiennent corps et âmes, qui se battent, sans concessions, pour ses intérêts et aspirations, qui sont aussi les leurs. Car ils ont fait le choix de rejoindre un parti qui n’a jamais accepté le capitalisme comme la fin de l’histoire, qui n’a jamais renoncé à la perspective de la révolution et d’une nouvelle société socialiste, ils méritent votre soutien. Quant au Parti du Travail, il n’a jamais été aussi indispensable.


18 décembre 2019

L’Etat plurinational de Bolivie, entre coup d’Etat fasciste et résistance populaire



Le 10 novembre 2019, le président légitime de l’Etat plurinational de Bolivie, Evo Morales, pourtant réélu dès le premier tour à un scrutin présidentiel dont personne n’a réussi à apporter le moindre semblant de preuve comme quoi il aurait été irrégulier, se voyait obligé de démissionner, de même que son vice-président, Alvaro Garcia Linera, avant de devoir rapidement quitter le pays, où sa vie était désormais en danger, pour demander l’asile politique au Mexique.

L’opposition d’extrême-droite bolivienne, liée à une oligarchie refusant de céder quoi que ce soit de ses privilèges, inféodée à l’impérialisme étatsunien, fascisante et raciste (faisant preuve d’un mépris outré et d’une haine viscérale pour les peuples autochtones de Bolivie), contestait en effet depuis trois semaines le résultat des élections présidentielles du 20 octobre 2019, qu’elle affirme avoir été falsifiées, sans la moindre preuve (c’est toujours comme ça avec la droite pro-impérialiste : soit elle gagne, soit les élections sont truquées). Cette opposition « démocratique » a plongé la Bolivie dans le chaos, en usant de méthodes dignes des chemises brunes : violence contre les militant-e-s du MAS (Mouvement pour les socialisme, parti d’Evo Morales) et les représentant-e-s des autorités légitimes, agressions inqualifiable contre des autochtones, incendies d’habitations de partisans d’Evo Morales.

La proposition du président Morales d’organiser de nouvelles élections par gain de paix n’a eu aucun effet pour calmer l’opposition. Le commandant en chef des forces armées, William Kaliman, a appelé le président Morales à démissionner. Le chef de la police a lui aussi pris fait et cause pour l’opposition putchiste. L’ingérence de l’armée dans la vie politique, pour appuyer un coup d’Etat d’extrême-droite rappelle ici trait pour trait le coup d’Etat du 11 septembre 1973, qui amena au pouvoir le général Pinochet, de sinistre mémoire.

Le président de la Chambre des députés et membre du Mouvement vers le socialisme (MAS), Victor Borda, a dû présenter sa démission à son tour, suite à l’enlèvement de son frère par des groupes armés liés à l’opposition. "Je veux communiquer ma démission irrévocable du poste de président de la Chambre des députés et de demander la paix, malheureusement ma maison a été brûlée et prise,  en ce moment mon frère a été pris en otage et déplacé pieds nus sur la place, a-t-il déclaré. D’autres responsables issus du MAS ont été obligés de faire de même.

Dans cette ambiance de terreur brune, les élus du MAS ont été intimidés, ou physiquement empêchés de se rendre au parlement, où ils sont pourtant majoritaires. Dans ce chaos organisé, la vice-présidente du Sénat, Jeanine Añez s’est faite proclamer présidente ad intérim, cette fonction étant sensée lui revenir selon les règles de transfert de pouvoir dans ce cas de figure, devant ces partisans…minoritaires, et donc n’atteignant pas le quorum requis. Peu lui importe. Mme Añez rentrait ensuite fièrement au palais présidentiel, une Bible entre les mains, déclarant que sa prise de pouvoir est un « acte de foi ». La loi de Dieu qui prévaudrait opportunément sur celle des Hommes ? Ou plus simplement la force des armes des factieux galonnés sur la démocratie ? Qui est cette fanatique ? Elle est membre du Mouvement Démocrate Social, un parti d’extrême-droite, comme son nom ne l’indique pas, qui, aux dernières élections, a eu environ 4% des voix, 4 députés sur 130 et 1 sénateur sur 36. Elle a aussi été rattrappée par des tweets racistes, qu’elle s’est empressée d’effacer, comme celui-là par exemple : « Je rêve d’une Bolivie débarrassée des rites sataniques indigènes, la ville n’est pas faite pour les Indiens, qu’ils s’en aillent dans l’Altiplano ou dans le Chaco !! ». Tout simplement charmant.

Pendant ce temps, des partisans du nouveau régime décrochaient et profanaient le Wiphala, symbole indigène, devenu le deuxième drapeau de Bolivie sous Evo Morales, tandis que des policiers parjures et mutins arrachaient le Wiphala de leur uniforme. Pourtant, l’arrivée à la présidence d’Evo Morales en 2006 avait représenté un espoir extraordinaire, de rupture avec l’oppression néocoloniale et néolibérale, avec le racisme institutionnel, la promesse d’une nouvelle Bolivie, la perspective du socialisme. Comment en est-on arrivé là ?

En finir avec l’Etat colonial

Pour comprendre les causes et la nature du coup d’Etat qui a renversé le gouvernement légitime d’Evo Morales, il faut remonter aux sources de ces événements : ce que fut la Bolivie avant l’accession d’Evo Morales à la présidence, et ce qu’elle devint sous sa direction.

Intégrée jadis à l’Empire Inca, ce qui allait devenir la Bolivie allait être conquise par l’Espagne au XVIème siècle. Ces peuples autochtones étaient condamnés à plusieurs siècles d’esclavage affreux, génocidaire, d’oppression sans nom, leur dignité humaine horriblement niée par leurs nouveaux maîtres, tout cela pour la rapacité de la couronne espagnole, avide d’or et d’argent. Lorsque la Bolivie conquit son indépendance, ce sont les descendants des colons espagnols qui obtinrent le pouvoir. Le sort des peuples autochtones ne changea guère. Ce de cette élite colonialiste que descend l’actuelle oligarchie bolivienne, dont l’émanation politique est la droite putschiste d’aujourd’hui. Cette oligarchie continue de regarder les peuples autochtones avec un regard de conquistadores. Il faut signaler d’ailleurs que l’élite bolivienne accueillit en son sein nombre de dignitaires nazis, fuyant le Troisième Reich en pleine débâcle. La culture politique de la droite bolivienne s’en ressent.

Depuis l’indépendance, l’Etat colonial subsista en Bolivie, réduisant les autochtones, pourtant majoritaires, à la pauvreté – fracture sociale et fracture nationale se superposant en pratique – et à l’oppression d’un racisme d’Etat structurel. Cet Etat colonial tomba à son tour dans l’escarcelle du néocolonialisme des Etats-Unis. Il faut dire que la Bolivie est très riche de ressources naturelles, minières et d’hydrocarbures. Mais, dans un modèle compradore d’échange inégal, ces richesses ne profitaient qu’aux entreprises de l’Empire, et à une petite oligarchie raciste et arrogante, tandis que le pays était condamné à la misère et au sous-développement. La Bolivie connut son lot de régimes non-démocratiques, de luttes populaires pour la démocratie, de dictatures militaires et de fausses démocraties néolibérales, soumettant le peuple à une saignée à blanc, à base de privatisations, de libéralisations sauvages et de démantèlement social. Ce régime « démocratique » néolibéral menait également, au nom de la « guerre contre la drogue » impériale, une guerre contre sa propre paysannerie, persécutant sauvagement les paysans cocaleros, assimilant arbitrairement la culture ancestrale de la coca à la production de cocaïne. Evo Morales est lui-même un ancien paysan cocalero, qui a toujours défendu les intérêts de la classe dont il vient. Quand des représentants de la droite bolivienne l’accusent de « narcotrafic », c’est juste leur racisme envers les autochtones, surtout s’ils ont le malheur d’être paysans, qui parle.

C’est comme leader rassemblant les mouvements populaires, sociaux et politiques – paysans cocaleros, peuples autochtones, syndicats – qu’Evo Morales émergea dans la vie politique bolivienne. Son parti, le MAS, fut fondé en tant que faîtière de tous ces mouvements sociaux. La convergence de toutes ces luttes, dont le point culminant fut le combat, victorieux, contre la privatisation de l’eau potable, qui fit vaciller le régime néolibéral. Qui finit par s’effondrer. Il n’en resta à la fin qu’un gouvernement de transition (un vrai, pas comme celui de Mme Añez), chargé d’organiser des élections anticipées, au terme desquelles Evo Morales fut élu président.

Nous reproduisons ici un extrait de son discours d’investiture présidentielle devant le Congrès national, prononcé le 22 janvier 2006 :

« Il est vrai que la Bolivie a besoin de partenaires, mais pas de propriétaires de ses ressources naturelles. Dans notre gouvernement, il y aura de l’investissement public, et il y aura aussi de l’investissement privé, en partenariat avec l’Etat, en partenariat avec nos entreprises. Nous allons nous porter garants de ces investissements, mais nous nous porterons également garants du droit des entreprises à récupérer ce qu’elles ont investi et de leur droit à faire du profit ; nous voulons seulement que ce profit soit équitable, et que l’Etat et le peuple bénéficient de ces ressources naturelles. 

Je suis convaincu que c’est seulement en produisant que nous pouvons sortir de la pauvreté, qu’il est important de faire des affaires, de bonnes affaires pour la Bolivie. Lors de cette tournée que j’ai effectuée, j’ai appris qu’un président doit savoir faire de bonnes affaires pour son pays. Et c’est pourquoi il est important de débattre et d’analyser en profondeur les politiques commerciales en vigueur, celle de la Zone de Libre Echange des Amériques, ou de la Communauté Andine des Nations, du Mercosur, du Traité de Libre Echange. Il faut évaluer si ce sont des marchés pour les micro et petits entrepreneurs, si ce sont des marchés pour les produits qui créent ou fabriquent les entreprises communautaires, les associations ou les coopératives ; et si ces marchés sont garantis, qu’il soient les bienvenus, parce qu’il s’agit évidemment de garantir des marchés pour les pauvres et pour ces organisations.

Et nous voyons là beaucoup de générosité de la part de certains gouvernements, de certaines institutions pour garantir des marchés avec des prix justes. Nous voulons vendre nos produits dans ces pays ; ici nous n’avons pas de problème de production, il y a une production mais ce qui manque c’est un marché. Ici les richesses ne manquent pas, il y a trop de richesses, or ces richesses sont malheureusement aux mains de quelques-uns, et c’est pourquoi ces ressources ces richesses doivent revenir aux mains de tous les Boliviens ».

Cet extrait montre bien à la fois la grandeur et la radicalité du projet que le MAS s’est employé à mettre en place durant 14 ans, mais aussi ses inévitables limites et faiblesses, ses contradictions qui devaient finalement fissurer le processus du changement de l’intérieur, le rendant finalement assez vulnérable pour qu’une oligarchie renversée 14 ans plut tôt puisse être en position de reprendre le pouvoir par un coup d’Etat sanglant.

Les réalisations du MAS au pouvoir sont indéniables. Avant l’accession d’Evo Morales, la Bolivie était non seulement un pays profondément inégalitaire, mais aussi le plus pauvre d’Amérique Latine. En 14 ans, les progrès économiques et sociaux ont été importants et incontestables. La pauvreté absolue a reculé de 38% à 15%. L’analphabétisme a été éradiqué. La nationalisation des hydrocarbures et la renégociation des contrats avec les multinationales permit de limiter drastiquement les marges de celles-ci et que cet argent bénéficie enfin au peuple. Le gouvernement a pris des mesures efficaces pour le relèvement des salaires, le soutient à l’économie locale et aux PME, qui permit un taux croissance élevé, une croissance pas seulement en termes comptables, mais un véritable développement d’une production pour les besoins du marché intérieur, assurant emplois et hausse du niveau de vie, chômage très bas et inflation inexistantes. Le gouvernement MAS mit également en œuvre des programmes sociaux ambitieux : création d’un système de santé gratuit, pensions de retraite, construction de logements sociaux, investissements massifs dans l’éducation, développement des services publics.

Le MAS est malgré tout jusqu’au bout resté dans une perspective réformiste, d’aménagement du capitalisme, de régulation, de redistribution, ne perdant pas la perspective du socialisme, mais n’étant jamais allé jusqu’à la rupture. Il serait gauchiste et sectaire de le lui reprocher unilatéralement, d’en faire une critique puriste. Cela, c’est l’apanage des révolutionnaires de salon, qui ne voient ni la situation concrète, ni la portée réellement révolutionnaire qu’a représenté la rupture avec le carcan néolibéral dans les années 2000.

Toute révolution est un processus long et complexe, toujours inédit, jamais pareil à aucune révolution précédente, posant toujours des problèmes nouveaux et inattendus. Et il faut tenir compte du fait que la Révolution bolivienne avait à accomplir les tâches de la révolution anticoloniale et démocratique bourgeoise. Reste que la stratégie modérée du MAS, si elle a amené des résultats impressionnants, n’a pas permis de résoudre les contradictions auxquelles le processus de changement devait mettre fin, et en a produit de nouvelles, qui on fini par se retourner contre elle.

L’absence de rupture avec le capitalisme, une stratégie de dialogue national, y compris avec la bourgeoisie, a permis un développement économique et social pour le bénéfice du peuple. Mais de ce fait l’oligarchie renversée restait toujours là, toujours puissante, et constituant une base sociale naturelle pour une contre-révolution. Parallèlement, le développement économique rendu possible par les politiques gouvernementales a rendu possible l’émergence d’une bourgeoisie autochtone. Avant d’émettre la moindre critique d’inspiration gauchiste contre ce phénomène, il faut se représenter le progrès extraordinaire, l’émancipation réelle que ce fait représente après des siècles d’oppressions raciste. Mais il est vrai également que la différenciation de classe au sein des peuples autochtones, base sociale du MAS originellement, a fatalement amené cette base à se fissurer. La nouvelle bourgeoisie, notamment, a inévitablement tendance, eu égard à sa progression sociale, à s’éloigner des idéaux socialistes, auxquels elle doit pourtant son ascension.

Le fait que le processus de changement ait dû à la fois assumer les tâches d’une révolution socialiste et d’une révolution anticolonialiste et démocratique bourgeoise ne pouvait pas non plus amener à de nouvelles difficultés après la prise du pouvoir. De ce fait, la base sociale du MAS était nécessairement composite. Quant il était dans l’opposition, les impératifs de la lutte contre l’oligarchie alors régnante cimentaient la convergence des luttes. C’est devenu plus compliqué après, et des intérêts divergents ne pouvaient pas ne pas apparaître. Etant une faîtière de ces différents mouvements, et pas un parti de type nouveau, théorisé par Lénine, le MAS ne pouvait pas tracer une ligne générale dans l’intérêt de la Révolution au-dessus de ces divergences. L’autorité d’Evo Morales, comme seul capable d’arbitrer ces divergences et de conserver le mouvement uni, devenait indispensable. Ce qui a rendu nécessaire sa présentation à un nouveau mandat présidentiel

L’oligarchie putschiste en a profité pour l’accuser malhonnêtement de confiscation du pouvoir, de « dictature ». C’est parfaitement faux, et c’est l’intérêt général qui motivait l’action du président Morales, non l’intérêt personnel. Le fait est toutefois que, si le rôle de la personnalité est tout à fait significatif et irréductible dans l’histoire et qu’une personnalité d’exception est souvent nécessaire pour forcer le cours des événements, il est tout aussi vrai qu’aucune personnalité, aussi exceptionnelle fût-elle, ne peut longtemps pallier des problèmes structurels. Il est vrai aussi que, malgré des réformes démocratiques conséquentes, le MAS n’a pas réussi à transformer radicalement l’Etat bourgeois. Le fait qu’une majorité de hauts gradés de l’armée et de la police aient trahi le démontre.

Mais il est clair que ce n’est pas la démocratie qui intéresse cette extrême-droite pro-oligarchique, mais seulement la destruction de tous les acquis du processus de changement promu par la révolution démocratique et culturelle, réalisés par le peuple bolivien depuis l’accession à la présidence d’Evo Morales : nationalisation des hydrocarbures, partage des richesses, mise en place de mesures de sécurité sociale, développement de services publics, meilleure protection de l’environnement, mesures pour mettre fin aux discriminations envers les peuples autochtones.

Du coup d’Etat à la dictature fasciste

La propagande du gouvernement putschiste, que même la presse bourgeoise de par chez nous hésite à relayer, prétend qu’il ne s’agit pas d’un coup d’Etat et que le gouvernement de Mme Añez n’est qu’un gouvernement de transition, chargé de rétablir la démocratie. C’est totalement faux. Quelles sont en effet les prérogatives d’un gouvernement de transition ? Gérer les affaires courantes et organiser des nouvelles élections dans les plus brefs délais. Est-ce ce qui se passe en Bolivie ? Non. Les prochaines élections n’auront lieu que le 20 mars 2020, suite à un accord dont nous parlerons peu après. Il faut beaucoup moins de temps à un véritable gouvernement de transition pour organiser des élections. Parce que c’est trop compliqué ? Non, c’est juste que le gouvernement putschiste a beaucoup d’autres choses à faire, des choses qui ne peuvent en aucun cas être classées sous la rubrique d’ « affaires courantes ».

Quelles sont ces « choses » ? Usurpation de compétences régaliennes, inversion de la politique sociale et économique qui avait cours sous Evo Morales, et répression sanglante. Le gouvernement de fait a ainsi rétabli les relations diplomatiques avec les USA et Israël, reconnu Juan Guaido comme président du Venezuela (cette marionnette commençait pourtant à se faire oublier…), décidé de quitter l’ALBA, expulsé les médecins cubains de Bolivie et changé presque tous les ambassadeurs. Les dirigeants de la plupart des entreprises publiques ont été remplacés, et un plan de privatisations massives est en préparation. Tout cela sans la moindre légitimité démocratique ou légale. Pendant ce temps, les généraux putschistes ont tous déménagés aux USA. Là, ils ont été dûment récompensés pour leur haute trahison : un million de dollars pour un général de l’armée, et seulement la moitié pour un de la police. Le rôle de la CIA dans le coup d’Etat se voit ainsi démontré, si besoin était. La présidente autoproclamée les a aussitôt remplacé par des fidèles à sa clique.

Entre résistance populaire et accord incertain

Le peuple bolivien n’était pas ainsi disposé à se laisser imposer un remake du coup d’Etat de Pinochet. Il est aussitôt entré en résistance. Les organisations syndicales, ouvrières et paysannes ont organisé des manifestations de masse, ainsi que des blocages des routes d’accès à la capitale. Le gouvernement putschiste a répliqué par une propagande à base de fake news, et une répression brutale à balles réelles, faisant des dizaines de morts. Il a également promulgué une loi exonérant l’armée de toute responsabilité dans la répression, loi ouvrant la porte à la terreur fasciste. Cerise sur le gâteau : les journalistes qui oseraient ne pas diffuser la version gouvernementale telle quelle, mais auraient l’outrecuidance de couvrir les mobilisation contre ce gouvernement – de faire leur travail en gros – seraient accusés de séditions, et traités comme tels. Quand on vous parle de démocratie…

Dans cette situation, le MAS a préféré signer un accord avec le gouvernement putschiste, légalisant de fait celui-ci, en échange d’élections fixées au 20 mars, auxquelles il pourra participer, mais sans Evo Morales, ainsi que du retrait de la loi accordant l’immunité à l’armée. Pour honorer cet accord, le MAS a ordonné à ces partisans d’arrêter les blocages. Avait-il le choix ? Cela justifie-t-il pourtant ce compromis ? En est-ce seulement un ? Ces élections seront-elles seulement libres et démocratiques ? On peut sérieusement en douter. L’extrême-droite putschiste a d’ores et déjà désigné son champion : José Luis Fernando Camacho, fasciste patenté, organisateur de violences qui ont mené au coup d’Etat, chrétien fanatique, et également milliardaire sulfureux ayant trempé dans les Panama Papers. Une sorte de Bolsonaro bolivien en gros. Magnifique soulèvement « démocratique »…

Quoi qu’il en soit, la lutte n’est pas finie. "Je veux vous dire, frères et sœurs, que la lutte ne s'arrête pas là. Les humbles, les indigènes, les patriotes, nous allons continuer la lutte ", a déclaré Evo Morales, en annonçant sa démission. Bien que nous vivions des heures sombres, la victoire de la réaction ne saurait jamais être définitif, et seuls ceux qui renoncent sont condamnés à la défaite. La lutte continue et finira un jour par triompher. « Elles s’ouvriront à nouveau, un jour, les longues avenues, devant les hommes libres qui construiront un monde nouveau », avait déclaré Salvador Allende dans son discours public, le jour du coup d’Etat. Notre Parti sera toujours aux côtés des peuples qui luttent contre l’impérialisme, pour leur libération et pour une nouvelle société socialiste.


15 septembre 2019

Discours prononcé lors de la commémoration organisée par le Parti du Travail pour les 50 ans depuis la disparition physique de Hô Chi Minh



Votre excellence l’ambassadrice,

Chères et chers camarades,

J’ai l’honneur, en ma qualité de président de la section cantonale genevoise du Parti Suisse du Travail, d’ouvrir la présente commémoration en l’honneur d’un grand homme qui porta de nombreux noms au cours de sa vie, mais restera à jamais dans l’histoire sous un nom qui n’était pas son nom de naissance, mais le dernier pseudonyme qu’il s’était choisit, et sous lequel il était connu lorsqu’il quitta ce monde, il y 50 ans de cela, le 2 septembre 1959. Cet homme, c’était bien sûr Hô Chi Minh, qui fut successivement militant pour l’émancipation nationale de son pays, le Viet Nam, qui était alors une colonie opprimée par l’impérialisme français, militant socialiste, à la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), militant communiste au PCF, cadre du Komintern, militant et organisateur révolutionnaire, fondateur du Parti communiste Indochinois, qui allait devenir le Parti communiste du Vietnam, président de la République démocratique du Vietnam enfin. C’est en tant que détenteur de cette haute fonction qu’il quitta ce monde. Sous sa direction, le peuple vietnamien parvient à secouer le joug séculaire du colonialisme, vaincre deux puissants impérialismes, l’impérialisme français d’abord, l’impérialisme étatsunien ensuite (bien que la victoire finale et la réunification du Vietnam n’aient été accomplies que quelques années après le décès de Hô Chi Minh), et jeter les bases d’une société socialiste. L’exemple de la lutte héroïque du peuple vietnamien montrait clairement que l’impérialisme pouvait être vaincu, qu’il était possible pour tous les peuples de se libérer des chaînes de l’oppression coloniale et néocoloniale, de s’engager sur la voie du socialisme. Hô Chi Minh était alors une véritable légende vivante.

C’est ce qui a fait écrire à Ernesto « Che » Guevara la célèbre phrase de son Message à la Tricontinentale, en 1967 :

« Comme nous pourrions regarder l’avenir proche et lumineux, si deux, trois, plusieurs Vietnam fleurissaient sur la surface du globe, avec leur part de morts et d’immenses tragédies, avec leur héroïsme quotidien, avec leurs coups répétés assénés à l’impérialisme, avec pour celui-ci l’obligation de disperser ses forces, sous les assauts de la haine croissante des peuples du monde ! »

L’exemple de Hô Chi Minh et de la lutte de libération du peuple vietnamien était tout autant une source d’inspiration pour le Parti Suisse du Travail. Notre Parti avait joué un rôle majeur dans les mobilisations en Suisse contre l’invasion étatsunienne du Vietnam. Je profite de cette évocation du passé pour dire à quel point nous sommes honorés de la présence parmi nous à cette occasion de représentants de la République socialiste du Vietnam, et rappeler l’importance qu’ont à nos yeux nos relations de solidarité internationaliste avec le Parti communiste du Vietnam.

Pour ma part, je voudrais aujourd’hui insister sur un aspect de l’héritage théorique et révolutionnaire de Hô Chi Minh, qui en fait une figure tout aussi essentielle pour les communistes de Suisse que pour ceux du Vietnam. C’est d’autant plus essentiel, je pense, que la pensée de Hô Chi Minh reste souvent insuffisamment connue et étudiée en Occident. A ce titre, je vous recommande l’ouvrage Ho Chi Minh. Ecrits et combats, sélection d’œuvres de Hô Chi Minh, compilées et annotées par Alain Ruscio, et publiées cette année aux éditions Le temps des cerises.

Ce qui fait la cohérence, le fil rouge de l’engagement de Hô Chi Minh, de la SFIO, en passant par le PCF et le Komintern, jusqu’au Parti communiste indochinois et la présidence de la République démocratique du Vietnam, c’est l’importance accordée à l’internationalisme, dont il a pleinement compris le vrai sens et le rôle incontournable.

Hô Chi Minh a le mérite d’avoir pris au sérieux et donné la place centrale aux propos suivants de Karl Marx : « L’expérience a montré que le dédain de l’alliance qui doit exister entre les travailleurs des différents pays et les inciter à se soutenir fermement dans la lutte de libération, a pour châtiment la défaite générale de leurs forces dispersées. »

Une question qui n’avait, avant la Révolution d’Octobre, pas été réellement intégrée par le mouvement ouvrier et socialiste. La Ière et la IIème Internationales étaient en pratiques actives seulement dans les pays d’Europe et d’Amérique du Nord. La IIème Internationale, en particulier, était frappée d’un biais eurocentrique, qui de facto limitait la lutte pour le socialisme à la classe ouvrière des pays développés, allant de pair avec un désintérêt pour le sort des peuples soumis au joug colonial, qui se traduisait trop souvent par des revendications se limitant à quelques adoucissements du régime colonial (avec acceptation de fait du mythe de la « mission civilisatrice » de l’Occident), voire par une complaisance, quand ce n’est à un soutien ouvert à ce système (ce qui était le cas, par exemple, de Léon Blum et de Gustav Noske). L’internationalisme se traduisait trop souvent en cosmopolitisme et en universalisme abstrait, qui cachait mal un eurocentrisme de fait. Cette Internationale ne pouvait pas du fait de cette lacune être vraiment révolutionnaire, et tomba dans l’opportunisme, le social-impérialisme, et un nationalisme virulent lorsque fut déclenchée la Première Guerre mondiale.

Ce fut le grand mérite de l’aile gauche, révolutionnaire, de cette Internationale, comme Lénine, mais aussi Hô Chi Minh, d’avoir dénoncé à temps ces dérives, et, après la trahison irrémissible du vote des crédits de guerre, poussé à la rupture avec ce modèle failli, et œuvre à la constitution d’un mouvement communiste international fidèle à sa mission révolutionnaire.

Mais même la nouvelle IIIème Internationale gardait quelques reliquats des mauvaises habitudes de la IIème : un certain eurocentrisme, la croyance que la révolution devait venir de pays développés, voire un manque d’intérêt pour la question coloniale dans les partis communistes des métropoles.

Ce fut le grand mérite historique de Hô Chi Minh d’avoir défendu, systématisé et poussé plus loin encore la révision du marxisme conformément aux nouvelles réalités accomplie par Lénine, d’insister sur la nécessité de l’internationalisme et le potentiel révolutionnaire des peuples soumis au joug de l’impérialisme.

Il pouvait écrire dans un rapport adressé au Komintern, 1924 : « Marx a bâti sa doctrine sur une certaine philosophie de l’histoire. Mais quelle histoire ? Celle de l’Europe. Mais qu’est-ce que l’Europe ? Ce n’est pas toute l’humanité »

L’image célèbre utilisée par Hô Chi Minh est celle, tirée de la mythologie grecque, de l’hydre à plusieurs têtes. En couper l’une ne sert à rien, car une autre repoussera aussitôt. La seule façon de la tuer est de les couper toutes en même temps. Cette hydre est l’impérialisme, qui repose à la fois sur l’exploitation des classes ouvrières des métropoles et celle des peuples des colonies. S’il est mis en difficulté dans un de ces domaines, il peut se remettre sur ses pieds grâce à l’autre. La lutte de classe en Orient et en Occident, au Nord comme au Sud, n’en fait qu’un. Les peuples du monde doivent s’unir pour lutter et vaincre ensemble, ou bien être tous vaincus ensemble.

Hô Chi Minh reste une référence pour nous aussi. Bien que la Suisse n’ait jamais eu de colonies (si l’on fait abstraction du fait que certains territoires devenus des cantons depuis la chute de Napoléon furent des possessions assujetties à d’autres cantons), des capitaux suisses furent investis dans le commerce des esclaves, et dans la colonisation ensuite. La Suisse est aujourd’hui un important exportateur de capitaux, ce qui en fait, par définition, un pays impérialiste. Le Parti Suisse du Travail n’a jamais oublié le fait que, dans la chaîne de l’impérialisme, les multinationales suisses sont des prédateurs au sommet de la chaîne. Notre Parti s’est toujours efforcé d’être à la hauteur de son devoir internationalisme.

Comme l’avait dit un autre grand internationaliste, Fidel Castro, le 5 décembre 1988 : « En tant qu’internationalistes, nous remboursons notre propre dette envers l’humanité. Celui qui n’est pas capable de se battre pour les autres ne serait jamais en mesure de se battre pour lui-même »

Cette ligne fermement internationaliste et anti-impérialiste demeure aujourd’hui la nôtre, et c’est dans les mots suivants qu’elle est transcrite dans le programme électorale que le Parti Suisse du Travail a adopté pour les élections fédérales du 20 octobre prochain :

« Le capitalisme est toujours synonyme de guerre. Les multinationales ont soif de matières premières et de main-d'œuvre bon marché dans les pays en voie de développement et y mènent sans cesse des assauts. Avec des expressions comme "intervention humanitaire", ils passent sous silence leurs agressions militaires.

Les guerres d’agression et les interventions dans d'autres pays, ne servent que les intérêts économiques des dirigeants et dirigeantes du pays agresseur. La première victime de cette barbarie est toujours la population civile. Depuis sa fondation en 1944, le PST-POP s'est engagé pour la paix mondiale entre les peuples. Aujourd'hui encore, il est important de développer et de promouvoir une politique de paix globale. Nous nous opposons à la course aux armements, à l'ingérence dans d'autres pays et à la participation de l'armée suisse aux guerres impérialistes. Nous défendons donc le droit des peuples à l'autodétermination contre toute ingérence. Seuls les peuples eux-mêmes peuvent choisir leur voie de développement. »

Je finirai par la citation d’un grand révolutionnaire et révolutionnaire d’un autre continent, l’Afrique ; plus précisément de Thomas Sankara : « L’esprit de liberté, de dignité, de compter sur ses propres forces, d’indépendance et de lutte anti-impérialiste doit souffler du Nord au Sud, du Sud au Nord et franchir allégrement les frontières ».


Nous commémorons aujourd’hui le souvenir de Hô Chi Minh pour la mémoire du passé, mais aussi pour éclairer les luttes d’aujourd’hui.