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17 novembre 2022

Il y a quarante ans disparaissait Léonide Brejnev, un grand bâtisseur du socialisme




Il y a quarante ans, Le 10 novembre 1982, Léonide Ilitch Brejnev, secrétaire général du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS) quittait ce monde. 

 

L’image reçue que beaucoup de gens ont de lui est celui d’un viel homme fatigué, lisant sa feuille avec quelques difficultés d’élocution (on oublie qu’il fut un orateur brillant dans sa jeunesse), une sorte d’incarnation d’une bureaucratie soviétique sclérosée, coupée de la réalité, à la pensée devenue routinière et dogmatiquement figée. L’époque où il fut à la tête du Parti et de l’État reçut le qualificatif de « stagnation ».

 

Certes, au soir de sa vie, Léonide Brejnev n’avait plus l’énergie de sa jeunesse. Mais pour le reste, jamais un cliché n’aura été plus faux, un mensonge plus révoltant.

 

Tout d’abord, c’est à tort que Brejnev passe pour l’incarnation d’une « nomenclatura ». De l’élite dirigeante, il n’était nullement issu. Il venait réellement de la classe ouvrière. S’il s’éleva progressivement aux plus hautes responsabilités, c’est grâce à ses seuls mérites. Il était bien plutôt un « self made man » soviétique ; mais un self made man socialiste, qui s’éleva lui-même en étant toujours et avant tout au service de la collectivité, plutôt qu’en recherchant son avantage personnel, au détriment d’autrui s’il le faut, comme le veut l’« american dream ».

 

Léonide Brejnev naquit le 6 décembre 1906 à Kamenskoïe, dans l’actuelle Ukraine (ville qui porta le nom de Dnieprodzerjinsk de 1936 à 2016, avant de retrouver une variante ukrainisée de son nom initial durant la « décommunisation »). Son père était ouvrier dans l’usine métallurgique de cette ville, qui était un véritable bagne capitaliste. La prime enfance de Brejnev fut rythmée par les grèves et la répression féroce du régime tsariste. Ces origines ouvrières firent de lui celui qu’il devint. Il s’en souviendra :

 

« La vie de l’usine, les pensées et les aspirations de l’ouvrier, son attitude envers la vie, tout cela a contribué de façon déterminante à former aussi ma vision du monde. Et ce qui me fut alors inculqué, je l’ai préservé toute ma vie ».

 

Son adolescence fut marquée par la Révolution, le début de l’édification d’une société nouvelle, mais aussi la Guerre civile, et les ravages terribles qu’elle laissa dans son sillage. La misère était devenue extrême quand les armes s’étaient tues, et le pays était en ruines. L’usine métallurgique de Kamenskoïe était provisoirement fermée. Tout était à rebâtir.

 

C’est cet impératif de reconstruction, et par-delà, d’édification d’un monde nouveau, qui allait déterminer la voie que suivra le futur secrétaire général du PCUS.

 

Après avoir fini l’école à l’âge de 15 ans, Léonide Brejnev travailla comme débardeur, puis reçut une formation d’arpenteur géomètre, profession qu’il exerça dans différentes régions d’URSS. Il adhéra au Komsomol, la Jeunesse communiste, en 1923, à l’âge de 17 ans. En 1931, il revint dans sa ville natale. Il s’engagea comme ouvrier dans l’usine métallurgique, qui avait redémarré en 1925. Le soir après le travail, il suit des cours à la faculté ouvrière, et devient ingénieur. En 1931 également, il adhère au Parti.

 

C’est en tant qu’ingénieur, et militant du Parti, à l’intérieur de l’usine métallurgique qu’il allait se faire remarquer par son énergie, son dynamisme, ses qualités professionnelles, sa rigueur intellectuelle et son souci des détails ; mais également par ses qualités humaines : modestie, sollicitude pour les autres, sociabilité. Il contribua à accroître de façon perceptible la productivité de l’usine, en ces années où on manquait de tout. C’est grâce aux qualités précitées que, après son service militaire, en 1935-1936, il monta rapidement les échelons.

 

Puis vint la Guerre. Occupant déjà un poste élevé au sein du Parti au niveau régional, Léonide Brejnev s’engagea avec une énergie admirable dans l’évacuation des personnes et des moyens de productions des territoires qui à vue d’œil tombaient sous le joug de la Wehrmacht. Ensuite, il se porta volontaire pour s’engager dans l’armée.

 

Durant la guerre, il servit en tant que commissaire politique, avec le grade de colonel. Cette période de sa vie a été beaucoup mise en évidence durant la période où il fut au pouvoir, mais ce n’était pas sans raisons. Elle fut réellement héroïque. Affecté au front de Transcaucasie, puis en Ukraine, Léonide Brejnev n’était pas un « planqué ». Il ne vécut pas la guerre depuis la sécurité d’un état-major, mais sur la ligne de front, ou à proximité immédiate. Son action la plus fameuse était en tant qu’agent de liaison entre le commandement militaire et l’avant-garde soviétique qui avait pris la fameuse « Petite terre », une île aux portes de l’Ukraine encore occupée, et qu’il fallait rejoindre en bateau, sous les tirs allemands. Plus d’une fois il vit la mort de près, souvent il faillit y passer, et participa plusieurs fois lui-même aux combats. A la fin de la guerre, il reçut le grade de major-général et participa au défilé de la Victoire à Moscou en récompense de ses faits d’arme.De sa participation à la guerre, la plus horrible que l’humanité eut connue, Léonide Brejnev en a retiré une aversion profonde pour ses horreurs, la conviction inébranlable que le combat le plus important est celui pour la paix. Comme il s’en souviendra :

 

 « Les dommages et les dévastations causées par cette guerre ne sont comparables à rien de connu. Les souffrances qu’elle a occasionnées sont encore vives au cœur des mères, des veuves et des orphelins. […] Il n’est point de perte plus terrible que la mort de ses proches, de ses camarades et de ses amis. Et il n’est point de spectacle plus accablant pour un être humain que de voir ruinés les fruits d’un labeur auquel il a consacré toute son énergie, son talent et son dévouement à la patrie. »

 

Et il n’oubliera pas cette leçon une fois qu’il sera à la tête du Parti et de l’État, s’engageant avec constance pour la coexistence pacifique entre États à systèmes sociaux différents. Comme il l’écrit dans la préface de l’édition française d’une courte biographie de lui, parue en 1980 :

 

« De tous les sujets de méditation que peut susciter ce récit, le thème de la paix me paraît le plus important. Pour le peuple soviétique il tient toujours la première place. Il n’y a sans doute pas une seule famille, chez nous, où l’on ne se souvienne de ceux qui ne sont pas revenus de la guerre. Or beaucoup de temps a passé depuis – trente-cinq ans. »

 

« Dans les circonstances actuelles, il ne suffit pas de désirer la paix, il ne suffit pas de manifester un esprit pacifique. Il faut défendre la paix, il faut lutter pour elle. Et je ne trahirai pas la vérité en disant que c’est là la pensée de tous les deux cent soixante millions de citoyens soviétique. ».

 

Mais, ça, ce sera plus tard. Dans l’immédiat, le pays horriblement ravagé par la guerre était à reconstruire. Léonide Brejnev s’y employa activement, tout d’abord dans son Ukraine natale. Brejnev fut en effet élu premier secrétaire de l’organisation régionale du Parti de Zaporojie (région où se trouve aujourd’hui la plus grande centrale nucléaire au monde, sur laquelle les combats font planer un grave danger). L’usine de Zaporojstal avait alors une importance cruciale pour toute l’économie soviétique, puisqu’elle était la seule à produire des tôles d’acier. Il fallait absolument la faire redémarrer, et fonctionner au maximum de ses capacités. Grâce à son énergie et à ses talents d’organisateurs, Léonide Brejnev obtint des résultats spectaculaires dans la reconstruction de l’Ukraine.

 

Une parenthèse. Une grande partie de la vie de Brejnev est liée à l’Ukraine. Il n’était pas lui-même ukrainien, sa famille venait de la région de Koursk en Russie. Mais il avait aimé ce pays, qui était le sien, et dont il avait gardé un accent caractéristique. Il écrira :

 

« J’ai longtemps travaillé en Ukraine, je me suis battu sur son sol pendant la guerre et, comme les autres Russes, je connais les merveilleuses qualités du peuple ukrainien, je me suis mis à l'aimer d’un amour filial très sincère ».

 

En transformant le souvenir sacré de la Grande Guerre patriotique en orgueil militariste, et en réduisant de nouveau l’Ukraine en champ de ruines, le régime de Vladimir Poutine détruit tout ce que Léonide Brejnev s’était efforcé de bâtir, et fait de la Fédération de Russie une véritable anti-URSS.

 

Du fait des très bons résultats obtenus à chaque fois, Léonide Brejnev continue de monter les échelons : premier secrétaire du Parti de la République socialiste soviétique de Moldavie, puis de celle du Kazakhstan, membre du Comité central du PCUS en 1952, du Bureau politique en 1956. En 1964, lorsque Nikita Khrouchtchev est démis de ses fonctions, il accède au poste de secrétaire général du PCUS. Il y aurait beaucoup à dire sur les circonstances de cette accession au pouvoir, et plus généralement sur les rapports entre Brejnev et Khrouchtchev, mais le sujet est complexe, et nous en réservons le traitement à un article consacré à Nikita Khrouchtchev.

 

A la tête du PCUS, Léonide Brejnev s’emploie à la lutte pour la paix, bien sûr, mais surtout à l’édification du socialisme, et, en premier lieu, à l’amélioration des conditions de vie du peuple soviétique. Programme qu’il résume ainsi :

 

« Créer pour les travailleurs les conditions les plus propices à un travail, à des études, à des loisirs, au développement et à l’application la plus judicieuse de ses capacités, voilà l’objectif essentiel, le sens profond de la politique que met en œuvre avec conséquence notre parti ».

 

Les résultats étaient sans doute en deçà de ce que la population aurait voulu, mais somme toute spectaculaires, si on prend en compte le point de départ très bas aux lendemains de la Révolution, et les ravages de plusieurs guerres. La période brejnévienne est à juste titre restée dans les mémoires comme la plus heureuse et la plus prospère que les 15 républiques qui formaient l’URSS aient jamais vécu.

 

Cet éloge de Léonide Brejnev était indispensable, ne serait-ce que pour rétablir la vérité sur ce grand communiste. Mais nous ne voudrions pas non plus en faire une hagiographie. Naturellement, Brejnev n’avait pas que des mérites, et tout n’était pas rose à son époque, ni rouge d’ailleurs. Ayant connu l’état de dénuement extrême du pays, et les grandes difficultés de la reconstruction, Léonide Brejnev avait certainement tendance à surestimer le niveau d’avancement du socialisme soviétique, et à minimiser les problèmes et les contradictions qui s’accumulaient et s’aggravaient. Il n’en mérite pas moins que tous les honneurs dus soient rendus à sa mémoire.

05 octobre 2022

40 ans depuis le décès de Wladyslaw Gomulka, une figure méconnue, mais importante du Mouvement communiste international

 


Le 1er septembre 1982, décédait à Varsovie, à l’âge de 77 ans, Wladyslaw Gomulka. Ce quarantième anniversaire ne fut guère remarqué, dans la mesure où la personne dont il est question est aujourd’hui pratiquement oubliée. Pourtant, Wladislaw Gomulka fut une figure importante du mouvement communiste international, et à coup sûr un personnage intéressant et hors du commun : né en 1905, à Krosno, en Galicie (dans la partie de la Pologne alors contrôlée par l’empire d’Autriche-Hongrie), ouvrier à l’âge de 14 ans, il rejoint en 1921 le Parti socialiste polonais (PPS), puis le Parti communiste polonais en 1926 ; étudie à l’École internationale Lénine à Moscou ; connaît la lutte politique et syndicale dans la clandestinité, deux fois emprisonné par le régime de Pilsudski ; participe à la résistance contre l’occupant nazi ; dirigeant du Parti ouvrier polonais – qui en 1948 fusionnera avec le PPS pour former le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) – et président du Conseil des ministres de la toute nouvelle Pologne populaire. Il défend alors une « voie polonaise vers le socialisme », différente de celle suivie par l’URSS, et caractérisée par une certaine modération et le rejet de la collectivisation des terres. Accusé de « révisionnisme » et de « nationalisme », il est arrêté et exclu du POUP en 1951. Libéré en 1954, il est appelé à prendre la tête du Parti (et de fait de l’État, dont le POUP est la force dirigeante) en 1956, responsabilités qu’il exerce jusqu’en 1970.

 

Il mérite qu’on se souvienne de lui, qu’on étudie sa pensée et son action politique ; ce qui n’est pas sans intérêt pour les communistes d’aujourd’hui. Ce sont des circonstances du retour de Wladyslaw Gomulka que nous traiterons en tout premier lieu dans les lignes qui suivent. Celui-ci prononça en effet, au plénum du Comité central du POUP, tenu le 20 octobre 1956, un rapport – moins connu que le fameux rapport secret de Nikita Khrouchtchev au XXème Congrès du PCUS, pourtant théoriquement plus profond et plus intéressant – qui constitue un document important, bien que méconnu, du mouvement communiste international, qui est digne d’être étudié de nos jours.

 

La situation en Pologne en 1956

 

Lorsque le POUP jugea utile de demander à Wladyslaw Gomulka de prendre la tête du Parti, et l’invita dans ce but au plénum du Comité central du 20 octobre 1956, la Pologne était en situation de crise. Au lendemain de la libération de la Pologne de l’occupation nazie par l’armée soviétique, une démocratie populaire y fut établie, un système à plusieurs partis, mais sous l’hégémonie du POUP, en tant que parti de la classe ouvrière. Ce nouveau régime s’employa à la reconstruction du pays, après les ravages de la guerre, et entama la construction d’une société socialiste. Néanmoins, d’après l’analyse qu’en fait Gomulka du moins, la politique implémentée par la direction du POUP (avec Boleslaw Bierut pour premier secrétaire, jusqu’à son décès le 12 mars 1956), donna lieu à d’importantes distorsions – dues à une reproduction rigide, et inadaptée à la réalité polonaise, de la voie suivie par l’URSS dans l’édification du socialisme – et fut de ce fait à l’origine de la crise que traversait la Pologne populaire en 1956.

 




Un plan sexennal, dont l’objectif était de reconstruire un pays dévasté par la guerre, d’impulser le développement économique et l’industrialisation, d’améliorer les conditions de vie des travailleuses et travailleurs, était alors arrivé à son terme. Or, d’après Gomulka, les objectifs de ce plan sexennal n’étaient pas atteints, si bien que ceux du plan quinquennal qui débutait étaient gravement compromis. L’imitation du modèle de développement économique soviétique se caractérisait principalement par deux choix cruciaux : priorité unilatérale donnée à l’industrie lourde, et collectivisation de l’agriculture, au moyen d’une forme de pression économique de fait (à défaut de collectivisation forcée).

 

La priorité accordée au développement de l’industrie lourde donna certes des résultats, mais moins brillants qu’à première vue, et au prix de déséquilibres économiques importants. D’une part, les résultats n’étaient pas si bons qu’ils ne semblaient et étaient parfois obtenus par des moyens contestables. L’exemple allégué par Gomulka est celui des mines de charbon, dont le rendement total s’était accru apparemment de manière appréciable, mais ce grâce, principalement, aux heures supplémentaires et au travail du dimanche, tandis que la productivité horaire avait baissé. La priorité unilatérale accordée à l’industrie lourde l’était au détriment de la production des biens de consommations, de la construction de logements et d’équipements collectifs, de l’amélioration du niveau de vie de la population (qui n’était pas très élevé, pour le moins). Pour faire apparaître artificiellement les résultats meilleurs qu’ils ne l’étaient, le gouvernement manipula les statistiques, affirmant que les salaires réels s’étaient accrus de 27%. Ce qui ne fit qu’énerver davantage les ouvriers polonais, qui savaient bien que ce n’était pas vrai. En outre, aux yeux de Wladyslaw Gomulka, l’économie polonaise souffrait d’un modèle de planification inadapté. La négation de la loi de la valeur, de son rôle incontournable aux débuts de la construction du socialisme, conduisait à une fixation des prix trop bas, inférieurs aux coûts de productions, ce qui rendait les entreprises structurellement déficitaires, et obligeait l’État polonais à les subventionner. Ce qui était au-dessus de ses moyens, et conduisait à d’autres déséquilibres économiques. Cerise sur le gâteau, la Pologne populaire avait souscrit des crédits importants à l’étranger pour tenter d’accélérer son développement industriel, et qu’elle n’a pas été en mesure d’utiliser efficacement dans leur intégralité. Elle se retrouvait désormais lourdement endettée, et dans l’incapacité de rembourser, ce qui hypothéquait gravement la réalisation du plan quinquennal.

 

La tentative d’accélérer artificiellement la collectivisation de l’agriculture par des moyens s’apparentant à de la contrainte économique n’amena pas des résultats plus heureux. L’agriculture polonaise n’avait été jusqu’en 1956 que très minoritairement collectivisée, et restait majoritairement en mains d’exploitations paysannes privées. Toutefois, les coopératives et les fermes d’État jouissaient d’avantages irréguliers, que Wladyslaw Gomulka estimait indus, eu égard aux exploitations privées (auxquelles on essayait ainsi de forcer la main pour se mettre en coopératives). Les mesures de « limitation » des propriétés de « koulaks » (les paysans estimés « riches », même si cette catégorisation était hautement contestable) devaient bien plutôt être vue comme une politique de ruine économique de ces exploitations. Or, les coopératives et les fermes d’État avaient en pratique des rendements inférieurs à ceux des exploitations individuelles. Pour qu’elles soient en mesure de payer les salaires à leur personnel, l’État reportait régulièrement leurs dettes d’une année à l’autre, ce qui équivalait à un subventionnement de fait. Le résultat de cette politique était une production agricole inférieure à ce qu’elle pourrait être, et insuffisante pour que la Pologne puisse subvenir par elle-même à ses besoins alimentaires. Sans parler du mécontentement de la paysannerie.

 

Ce qui précède est un résumé de l’analyse faite par Wladyslaw Gomulka, pas nécessairement un compte-rendu objectif des premières années de la République populaire de Pologne. Un défenseur de la politique suivie sous Boleslaw Bierut aurait pu, peut-être, contester certaines affirmations, ou les nuancer du moins.

 

A la reproduction de la voie suivie par l’URSS dans son développement économique correspondait la copie de son modèle politique. Par-là, Gomulka entendait ces déformations particulières à la période stalinienne qu’étaient le culte de la personnalité (nous en reparlerons plus bas), les violations des normes de la légalité socialiste et l’usage de la répression pour régler des problèmes politiques, y compris contre des communistes, allant jusqu’à l’usage de « tortures bestiales ». Il y avait certes là l’implication des services secrets soviétiques et du ministre Lavrenti Beria, mais, d’après Gomulka, les officiels polonais impliqués dans ces abus ne devaient pas non plus être exonérés de leurs responsabilités

 

De ce fait, la classe ouvrière polonaise, malgré son hégémonie officielle, ne se sentait pas satisfaite des politiques menées par son parti en son nom. Les révélations du XXème Congrès du PCUS mirent le feu aux poudres d’une situation déjà potentiellement explosive. Les ouvriers de Poznan se mirent en grève. Des troubles, parfois violents, s’ensuivirent. Des critiques contre la politique menée jusque-là fusèrent de tous les côtés. Les responsables du Parti furent désemparés face à cette crise, parce que certains d’entre eux craignaient de devoir rendre des comptes pour des choses qui pourraient leur être reprochées, et parce que des éléments hostiles au socialisme tentaient de donner au mouvement un sens contre-révolutionnaire. Certains essayèrent de présenter le mécontentement de la classe ouvrière polonaise comme une manœuvres de la réaction interne et de l’impérialisme.

 

Or, estimait Gomulka, ces tentatives de rejeter la faute sur l’ennemi impérialiste étaient politiquement fausses et inacceptables, car « les ouvriers de Poznan n’ont pas protesté contre la Pologne Populaire ni contre le socialisme quand ils sont sortis dans les rues de la ville. Ils ont protesté contre le mal qui a poussé de profondes racines dans notre régime social et qui les a douloureusement frappés eux aussi ; ils ont protesté contre les déformations des principes fondamentaux du socialisme qui est leur idée ». En revanche « les agents et les provocateurs peuvent toujours et partout exister et déployer leur activité, mais ils ne peuvent jamais et nulle part décider de l’attitude de la classe ouvrière ». La faute du mécontentement populaire revient à la direction du Parti et au gouvernement. Gomulka formule alors une critique sans concessions qui pourrait ressembler à ce qu’on trouve dans la bouche des adversaires du socialisme, hormis le fait que son but était en la formulant de préserver le socialisme, de relancer son développement sur des bases saines :

 

« Pour gouverner le pays, il faut que la classe ouvrière et les masses travailleuses fassent confiance à ses représentants qui sont à la tête du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir au nom des masses travailleuses. Ce crédit de confiance peut être constamment renouvelé uniquement à la condition que l’on s’acquitte des engagements pris envers ceux qui l’ont accordé. Perdre le crédit de confiance de la classe ouvrière signifie perdre la base morale de l’exercice du pouvoir. »

 

« Un pays peut être gouverné même dans ces conditions, mais les gouvernements ne pourront être que mauvais, car ils doivent s’appuyer sur la bureaucratie, sur les infractions à la légalité, sur la violence. Dans ces conditions, la dictature du prolétariat, en tant que forme la plus large de démocratie pour la classe ouvrière et les masses travailleuses, est privée de son contenu essentiel ».

 

La direction du Parti avait perdu la confiance de la classe ouvrière, et avec elle sa légitimité. Cette confiance, elle devait la retrouver. Il ne suffisait pas pour cela de démettre les responsables des abus de la période précédente, ce serait beaucoup trop facile. Des changements structurels étaient requis.

 

Le XXème Congrès du PCUS, du fait de l’admission par Nikita Khrouchtchev de la légitimité de voies différentes au socialisme, créait également les conditions d’un tournant politique en Pologne. Mais la direction du POUP était divisée sur les mesures à prendre. On attendait de Gomulka qu’il sorte le Parti et le pays de cette mauvaise passe.

 

Le rapport de Gomulka : analyse et critique du culte de la personnalité

 

C’est ce que Wladyslaw Gomulka fit. Mais avant de trouver des solutions aux maux, il faut en établir les causes. Quel était le diagnostic de Gomulka ? Les déformations de la période stalinienne se résumaient à ses yeux, comme à ceux de Khrouchtchev, par le syntagme de « culte de la personnalité ». Mais, malgré sa brièveté, le rapport de Gomulka au CC du POUP est théoriquement plus profond et plus intéressant que le fameux rapport secret de son homologue soviétique au XXème Congrès, qui pour l’essentiel se contenta de rejeter la faute de tout ce qu’il y eut de négatif sur Joseph Staline, sans guère analyser, et en mélangeant des propos sérieux à des demi-vérités et des critiques complètement fantaisistes (comme l’absurde anecdote de Staline traçant la ligne de front sur une mappemonde pendant la IIème Guerre mondiale, ce qui est totalement faux).

 

Gomulka, lui, dit bien que « le culte de la personnalité ne peut être réduit seulement à la personne de Staline ». Il s’agit d’un « système déterminé d’exercice du pouvoir », d’une « voie déterminée vers le socialisme, en appliquant des méthodes contraires à l’humanisme socialiste, au sentiment socialiste de liberté de l’homme, au sentiment socialiste de légalité ». « Celui qui était l’objet du culte de la personnalité connaissait tout, savait tout ; il réglait tout lui-même, il dirigeait tout et décidait de tout lui-même sur le territoire de son activité. Il était le plus sage, indépendamment du savoir, des capacités et des qualités qu’il possédait ». (C’était un peu plus complexe en réalité, surtout en ce qui concerne Staline, dont le culte de la personnalité n’est pas né de rien, mais la critique de Gomulka n’est pas infondée pour autant). Le culte de la personnalité rendait impossible tout travail normal entre celui qui en était investi et ses subordonnés, empêchait le parti où il existait de fonctionner normalement, « formait les cerveaux des hommes, il formait la manière de penser des militants, du parti et membres du parti ».

 

Sans faire d’analyse historique à proprement parler – mais ce n’était pas l’objet de son rapport, et il n’en avait pas non plus le temps – Wladyslaw Gomulka esquisse les origines du phénomène du culte de la personnalité, qu’il attribue à l’environnement extrêmement hostile dans lequel le socialisme fut édifié en URSS :

 

« Les difficultés qui accompagnaient la transformation du régime de la Russie des tsars, arriérée à tous points de vue, en régime socialiste étaient immenses et l’on commença à la période où le parti était dirigé par Staline, à liquider d’une façon de plus en plus intransigeante la confrontation des points de vue au sujet des questions posées par la vie, confrontations normales et pratiquées dans le cadre du parti du vivant de Lénine. Le culte de la personnalité s’implanta à la place occupée dans le parti par la discussion au sein du parti et au fur et à mesure qu’on éliminait cette discussion. La détermination de la voie russe vers le socialisme passait peu à peu des mains du Comité Central aux mains d’un groupe de plus en plus restreint d’hommes pour ne devenir enfin que le monopole de Staline. Ce monopole s’étendit ensuite également au domaine de la théorie scientifique du socialisme ».

 

Des mauvaises langues pourraient dire reconnaître ici le décalque de propos tenus par Léon Trotski. Mais, de nouveau, la différence est dans l’intention ; constructive et dévouée au socialisme de la part de Wladyslaw Gomulka ; mue par le ressentiment envers l’adversaire qui avait eu raison de lui et avec une bonne dose de mauvaise foi de la part de Trotski.

 

Gomulka s’acharne d’ailleurs tellement peu sur Staline, qu’il parle finalement peu de lui, et préfère procéder à une analyse structurelle du culte de la personnalité, dont l’essentiel, d’après lui, fut d’avoir consisté en un système hiérarchique de cultes. Un système qui ressemble quelque peu à la métaphysique néoplatonicienne et à son modèle d’émanation en cascade. Au sommet, à la place de l’Un, trônait Staline. Tous les cultes inférieurs émanaient de lui, ne brillaient que d’un éclat emprunté, tel celui de la Lune. Les premiers secrétaires des pays socialistes autres que l’URSS occupaient le deuxième échelon. Leur culte n’avait qu’une extension locale, mais était incontesté dans ce périmètre. Et il y avait encore plusieurs échelons hiérarchiques dans chaque pays.

 

« Le malheur était moindre », dit Gomulka, « si on revêtait du costume du culte un homme raisonnable et modeste. Celui-là se sentait généralement mal dans ce costume, on peut même dire qu’il en avait honte et qu’il ne voulait pas le porter, quoiqu’il ne pût pas l’ôter entièrement ». En revanche, malheur pour le parti, pour le pays, et pour la cause du socialisme, si celui qui faisait l’objet d’un culte était mu par l’ambition et la vanité, si cela flattait son ego ! Gomulka ne dit pas en revanche s’il estime que Boleslaw Bierut revêtit le costume de guide parce qu’il le fallait bien, ou parce que le rôle lui plaisait.

 

Transposé dans le domaine des relations internationales, le culte de la personnalité rendait impossible des rapports normaux, sur une base d’égalité, de respect mutuel, d’un dialogue fraternel, du respect de l’indépendance, de la souveraineté de chacun, entre partis communistes et entre pays socialistes. Des principes que Staline lui-même reconnaissait en paroles, mais qui ne pouvaient être mis en œuvre en même temps que le culte de la personnalité.

 

Mais, attention, dit Gomulka, le culte de la personnalité ne doit pas être confondu avec l’autorité de la personnalité, car « le culte de la personnalité déforme et dévie l’idée du socialisme et décourage les travailleurs du socialisme, tandis que l’autorité des centaines et des milliers de dirigeants du parti et du pouvoir populaire est très favorable au développement de l’édification du socialisme et est simplement indispensable pour pouvoir diriger le part et l’État ». Mais l’autorité ne peut s’octroyer, il faut la mériter chaque jour « au prix d’un dur labeur en se servant de l’esprit et en demeurant modestes ». Le parti et ses dirigeants se devaient de retrouver une autorité, que seule la confiance de la classe ouvrière pouvait leur accorder, et c’est pourquoi « il faut, de toutes ses forces, combattre le culte de la personnalité ou ses vestiges et lutter de toutes ses forces pour acquérir l’autorité ».

 

Réformes économiques

 

La visée du rapport de Wladyslaw Gomulka était toutefois principalement constructive. L’analyse des maux de la période antérieure et de leurs causes était faite dans le but d’y apporter des solutions. Des réformes économiques pour remédier au mécontentement populaire, et relancer la construction du socialisme sur de meilleures bases, pour commencer. Il s’agissait de corriger les disproportions entre secteurs économiques en revoyant à la baisse les investissements dans l’industrie lourde, pour accroître en contrepartie la production de biens de consommation et la construction de logements. Il s’agissait également d’introduire de nouvelles méthodes de gestion de l’économie, avec un accroissement de la participation ouvrière aux décisions, mais prudemment, en essayant les nouvelles méthodes à petite échelle dans un premier temps. Gomulka préconisait également d’élever les stimulants matériels en vue d’accroître la productivité.

 

C’est ensuite une série de réformes économiques qu’on pourrait qualifier de « libérales » dans l’industrie, le commerce et l’agriculture. Il s’agissait premièrement de rétablir une certaine vérité des prix, conformément à la loi de la valeur, en relevant des prix qui étaient artificiellement bas (parmi les exemples cités, il y a des produits de construction, les journaux et les tickets de cinéma). En revanche, si certaines injustices de la période antérieure devaient être corrigées, il n’était pas possible d’augmenter les salaires avant un accroissement correspondant de la production, sous peine de provoquer l’inflation, un essor du marché noir, et de réduire à néant les efforts accomplis. La libéralisation de l’économie impliquait également, dans le but d’améliorer l’offre de biens de consommations et le réseau de distribution, de permettre aux entreprises d’État une production auxiliaire, indépendamment du plan, et aux conditions du marché (y compris une libre fixation des prix). Il fallait également non seulement autoriser, mais également favoriser le développement, de l’artisanat, de la petite industrie privée, et du commerce privée, opérant avec des prix de marché.

 

Une libéralisation correspondante s’imposait dans l’agriculture, pour accroître les rendements agricoles et pour retrouver la confiance des paysans dans la Pologne populaire. Si les coopératives viables devaient être soutenues, elles devaient également acquérir plus d’autonomie dans leur gestion, et devenir propriétaires de leurs machines agricoles. Les coopératives non-viables ne devaient en revanche pas être portées à bout de bras artificiellement, mais devaient pouvoir être dissoutes. Toutes les mesures de restriction envers les exploitations agricoles privées devaient être abolies, et leur développement favorisé. S’il n’était pas possible de supprimer dans l’immédiat, ni avant une période assez longue, le système des livraisons obligatoires, sous peine de mettre en danger l’approvisionnement alimentaire des villes à des coûts accessibles à la classe ouvrière, celui-ci devait être graduellement remplacé par un système de marché. Enfin, puisqu’il était illusoire d’espérer que les paysans polonais renoncent dans un avenir proche à leur mentalité de propriétaires, pour obtenir leur intéressement, les restrictions sur les transactions sur la terre et sur l’héritage devaient être supprimées également.

 

Ce n’était toutefois pas un tournant idéologique en faveur de la propriété privée, fût-ce à petite échelle. A terme, la collectivisation de l’agriculture demeurait un objectif. Une nécessité même, « pas parce que quelqu’un a inventé des doctrines et des principes détachés de la vie, mais parce que nous voulons éveiller parmi les paysans travailleurs le sentiment de la profonde communauté sociale de production, que nous voulons liquider toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que nous voulons que la machine les aide dans la mesure des possibilités dans leur labeur dur et pénible, que nous voulons, par un effort minimum de chaque membre groupé au sein d’une communauté paysanne de production que cette dernière puisse donner une production globale maximum afin d’élever le plus possible les récoltes de chaque hectare de terre. » Mais celle-ci ne devait être ni artificiellement accélérée, sous peine d’être contreproductive, ni se faire par la contrainte contre les paysans.

 

Le contraire d’une perestroïka

 

Wladyslaw Gomulka préconisait également des réformes de nature politique, plus radicales que celles réalisées par aucun autre pays socialiste durant la période dite de « dégel ». Des réformes dont l’inspiration pourrait également être qualifiée de « libérale » : restauration d’une forme d’État de droit, liberté religieuse (y compris face à l’athéisme marxiste), séparation des pouvoirs, élections contestées dans une certaine mesure.

 

Ce fut tout d’abord une réduction des pouvoirs de l’appareil de répression et de ses effectifs. C’était ensuite un programme général de démocratisation. Démocratisation de la vie du Parti d’abord : rétablissement des normes de fonctionnement démocratiques prévues par les statuts, élections régulières et transparentes, règlement des différends par le débat selon la procédure régulière et non par des mesures disciplinaires, garantie d’une certaine liberté d’opinion sur les questions débattables (mais à l’exclusion d’opinions contraires aux principes fondateurs du Parti, de toute discrimination sur une base nationale, et de l’antisémitisme).

 

Démocratisation de la vie du pays ensuite. La liberté de critique, y compris à travers la presse, devait être garantie. Le rôle du parlement polonais, la Diète, devait être accru, ainsi que son indépendance à l’égard du gouvernement. Les sessions de la Diète devaient devenir plus régulières, une partie des députés passer à un système de milice (continuant à exercer leur travail à côté de leur mandat parlementaire). Les possibilités du gouvernement à gouverner par décrets devait être drastiquement limitées, et le contrôle de la Diète sur ses activités grandement accrues. Tous les accords avec d’autres pays devraient dorénavant être avalisées par la Diète. Des nouvelles élections étaient prévues, qui, sans être totalement libres, étaient de vraies élections, car, bien que se déroulant avec une seule liste, offraient néanmoins le choix entre plusieurs candidats dans chaque circonscription (ce qui permit l’apparition d’une petite opposition catholique à la Diète). Enfin, Gomulka normalisa les relations avec l’Église catholique, dont l’activité ne se vit plus guère entravée. La liberté de culte et l’éducation religieuse des enfants furent de nouveau réalité. Il n’était guère possible d’agir autrement dans un pays profondément catholique, ni même forcément souhaitable d’ailleurs. Mais ce n’était pas de l’opportunisme, ni un tournant réactionnaire de la part de Gomulka – fidèle à l’athéisme marxiste à titre personnel – qui fit voter également le droit à l’avortement.

 

Il importe toutefois de dire que, quelles que puissent être les ressemblances superficielles, quelle que puisse être leur coloration « libérale », les réformes impulsées par Wladyslaw Gomulka étaient le contraire d’une perestroïka. Parce qu’elles étaient conduites par des communistes sincères, non des traîtres qui se faisaient passer pour tels. Parce que ces réformes devaient être conduites sous la direction du Parti de la classe ouvrière, et pour restaurer son autorité dans le peuple, pas pour le saborder. Parce que le but était de préserver le socialisme, de lui donner un nouveau souffle, de corriger les déformations et les erreurs commises, non de le détruire pour restaurer le capitalisme.

 

Wladyslaw Gomulka au pouvoir : esquisse d’un bilan

 

Le Comité central du POUP suivit les recommandations de Wladyslaw Gomulka, et les mit en œuvre. Les troubles survenus en Pologne ne manquaient pas d’inquiéter la direction soviétique. Gomulka rencontra Nikita Khrouchtchev, et obtint de celui-ci l’accord que l’URSS n’intervienne pas dans les affaires intérieures polonaises. Il assura son homologue soviétique que la Pologne resterait dans le camp socialiste et dans le Pacte de Varsovie, mais qu’elle poursuivrait son alliance avec l’URSS sur un pied d’égalité, et construirait le socialisme à sa manière.

 

Les réformes décidées par le POUP sur la proposition de Wladyslaw Gomulka étaient certainement indispensables, et furent bénéfiques. Elles ne suffirent toutefois pas à stabiliser durablement la République populaire de Pologne, ni à assurer définitivement sa marche dans l’édification du socialisme. De nouvelles difficultés réapparurent au bout d’un temps. La Pologne n’arrivait pas à satisfaire tous les besoins populaires conformément aux attentes que le socialisme faisait naître. Les prix agricoles étaient trop bas pour être rentables pour les paysans, et l’État polonais n’avait pas les moyens des subventionner les prix à la consommation. Une décision fut prise en 1970 d’accroître les prix des produits alimentaires. Ce fut une erreur politique fatale, qui déclencha des émeutes ouvrières. Des troubles violents furent suivis d’actes de répression. Gomulka, qui par ailleurs avait des problèmes de santé, démissionna dans la foulée.

 

La construction d’une société nouvelle s’est révélée plus compliquée, plus tourmentée, qu’on ne l’avait pensé, en Pologne comme ailleurs. Plus compliquée en Pologne qu’ailleurs même.

 




Le POUP se choisit comme nouveau premier secrétaire Edward Gierek, qui naguère avait travaillé dans les mines de charbon en France. Gierek s’engagea, étant lui-même ouvrier, à gouverner dans l’intérêt des ouvriers. Il annula la hausse des prix, mena une politique de modernisation de l’industrie, qui permit une élévation du niveau de vie. Mais il fut rattrapé par le choc pétrolier et l'inflation. Le mécontentement populaire n’avait pas disparu, et fut attisé par Solidarnosc, un syndicat ouvrier « indépendant », dont la direction était pilotée en sous-main par les USA et le Vatican. Edward Gierek s’interdit de résoudre cette crise par la répression, et finit par légaliser Solidarnosc, qui comptait alors près de 10 millions de membres. Mais, de ce fait, le POUP ne pouvait guère continuer à se revendiquer être le parti de la classe ouvrière…En 1980, Edward Gierek démissionna à son tour.

 

Le coup d’État du général Wojciech Jaruzelski ne régla rien, et en 1989 la Pologne populaire disparut, balayée par la restauration du capitalisme. Lech Walesa, le chef de Solidarnosc, fut élu président. Il jeta alors son masque de syndicaliste ouvrier, et montra son vrai visage, celui d’un politicien réactionnaire. Non seulement les revendications par lesquelles Solidarnosc avait appâté la classe ouvrière – démagogiques et déconnectées des possibilités réelles de la Pologne populaire – furent oubliées, mais disparurent de même les acquis et progrès sociaux bien réels du socialisme. A la place, les ouvriers polonais purent redécouvrir l’exploitation capitaliste et le chômage…

 

Quel jugement rétrospectif faut-il porter sur les positions soutenues par Wladyslaw Gomulka en 1956 ?

 

Une certaine historiographie « stalinienne » considère le tournant « khrouchtchévien » à partir de 1956 comme le début d’une dérive révisionniste, d’un éloignement progressif envers les principes véritables du marxisme-léninisme, en vigueur durant la période stalinienne, d’une mutation opportuniste des partis communistes, et d’une renaissance progressive du capitalisme à l’intérieur du socialisme, dont la perestroïka aurait été l’achèvement logique. L’aspect « libéral » des réformes de Gomulka tendraient à attester cette lecture.

 

Cette historiographie n’est pas inintéressante, et n’est pas dénuée de mérites, ne serait-ce que comme contrepoison à l’anticommunisme, et au révisionnisme bien réel d’après 1989. Mais elle a le tort d’absolutiser la période stalinienne, sa théorie et ses pratiques – reproduisant le culte de la personnalité à titre posthume en quelque sorte – comme l’étalon du marxisme-léninisme « pur », dont tout écart serait hérésie. Elle oublie trop souvent la part de contingence dans les choix accomplis durant la période stalinienne, les discontinuités irréductibles de l’histoire, de tout processus social. Elle a tendance aussi à fermer les yeux sur tout ce qu’il y avait d’indéfendable durant la période stalinienne, et à ne pas voir en quoi le « dégel » khrouchtchévien fut un progrès, y compris du point de vue du socialisme.

 

Plutôt que du « révisionnisme », on pourrait voir dans les aspects « libéraux » des mesures préconisées par Wladyslaw Gomulka une adaptation aux conditions réelles de la Pologne de 1956, un pays peu développé industriellement, un pays de petits propriétaires. En effet, dans certaines conditions, les conditions politiques de la lutte des classes peuvent amener une révolution bien au-delà de ce que sa base économique semble rendre possible. Le volontarisme des dirigeants peut les pousser à penser qu’il est possible de forcer le cours de l’histoire. Mais la nouvelle superstructure et les rapports de production avancés risquent de se révéler « formels », inadaptés à leur base beaucoup moins avancée. Un effet de rattrapage risque de se produire, qui peut être dévastateur s’il n’est pas intelligemment anticipé. Quant aux rapports entre socialisme et marché, aux questions de l’intégration de la petite propriété dans le socialisme, à la propriété paysanne…ces questions étaient complexes pour les sociétés socialistes du XXème siècle. Rien n’indique qu’elles seront plus simples à l’avenir. On ne peut se contenter de schémas préétablis pour tenter de les résoudre.

 

Il est permis en tout cas de penser que toute l’œuvre accomplie en République populaire de Pologne pour édifier une société nouvelle, socialiste, une société de justice sociale, ne fut pas inutile et que ses réalisations furent bien réelles et non sans mérites. La terrible régression, à base d’un obscurantisme catholique qu’on croirait d’un autre temps, que connaît aujourd’hui la Pologne, suffit à dire que la restauration du capitalisme y fut – comme dans tous les autres cas –, le contraire d’un progrès en quelque sens que ce soit.

03 mai 2022

Intervention à la commémoration à l’occasion des 5o ans depuis le décès de Kwame Nkrumah, organisée par le Parti du Travail le 27.04.22

 


Je crains de n’être de loin pas aussi compétent pour ce qui concerne le sujet qui nous occupe ce soir que les historiens qui sont avec moi autour de la table. Je ferais de mon mieux néanmoins pour dire ce que le Parti du Travail a à dire de Kwame Nkrumah et de son héritage. Je commencerai par les raisons pourquoi nous avons organisé la commémoration de ce soir.

 

Car, qui fut Francis Nwia Koffi Kwame Nkrumah, né en septembre 1909 à Nkroful, dans la colonie britannique de la Gold Coast (actuel Ghana), et décédé le 27 avril 1972 dans un hôpital de Bucarest, en Roumanie ? Son nom est hélas peu connu, injustement peu connu, par chez nous. Il fut pourtant un personnage légendaire en son temps, et l’est encore en Afrique aujourd’hui. Pourquoi le Parti du Travail a estimé important de rappeler aujourd’hui sa mémoire, de s’intéresser à sa pensée et à son œuvre ? En un mot, pourquoi accordons-nous autant d’importance au passé, à l’histoire ?

 

La raison, c’est que nous pensons que l’histoire n’est pas seulement connaissance du passé mais aussi un enjeu politique. La façon dont on raconte l’histoire, le choix de ses aspects qu’on met en avant ou qu’on passe sous silence, permet de construire un récit, de justifier une certaine vision du monde, de légitimer l’ordre établi ou sa contestation. Nous connaissons fort bien cet aspect en Suisse, où l’histoire officielle a eu tant de poids pour cimenter un consensus populaire autour d’une vision idéalisée – mais pour le moins imparfaitement conforme à la réalité historique – de l’histoire nationale. Nous pensons que, pour lutter contre l’ordre existant et pour bâtir un autre avenir, les classes populaires ont vitalement besoin de connaître une histoire par en-bas, celle des luttes des classes subalternes dans le passé, des tentatives de construire une société différente, avec leurs succès et leurs échecs.

 

C’est également ce que Kwame Nkrumah écrivait :

 

« Ce lien entre la façon d’écrire l’histoire et l’idéologie est éternel. Un coup d’œil sur l’œuvre des grands historiens, Hérodote et Thucydide compris, permet de voir leur passion idéologique. Leurs irrésistibles commentaires moraux, politique et sociaux sont des cas précis qui témoignent d’une prise de position idéologique plus générale. Les grands historiens sont traditionnellement des accusateurs publics qui se sont nommés eux-mêmes : ils accusent au nom du passé et exhortent au nom de l’avenir. Ces accusations et ces avertissements ont été insérés dans un cadre rigide de présupposés, tant sur la nature de l’homme bon que sur celle de la société bonne, de telle façon que ces présupposés servent d’indices pour une idéologie implicite ».

 

Et Kwame Nkrumah est un personnage historique qui mérite d’être connu. Révolutionnaire, marxiste-léniniste sans dogmatisme, qui tenta de s’appuyer sur le marxisme pour penser les réalités africaines, théoricien du panafricanisme, il combattit contre le colonialisme qui étouffait le continent africain. Il conduisit son pays natal, le Ghana, l’ancienne colonie britannique de la Côte de l’or, à l’indépendance, en 1957, et en devint le premier président en 1960. C’est une lutte qu’il raconte, de son point de vue, dans son Autobiographie, parue lorsque l’indépendance du Ghana était déjà imminente, mais n’était pas encore effective – une certaine prudence de ton, mais aussi une utile leçon de diplomatie et de subtilité, s’en ressent dans sa prose. Durant son mandat, il s’efforça de faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, de rompre avec l’héritage du colonialisme et la misère, d’entamer la construction d’une nouvelle société socialiste. Malgré les difficultés et les contradictions réelles de l’expérience ghanéenne ses réalisations furent réelles et considérables, si on prend en comptes les conditions objectives dans lesquelles il fallut lutter alors.

 

Kwame Nkrumah est l’auteur de plusieurs écrits théoriques de grande valeur, qui valent la peine d’être lus de nos jours, qui méritent d’être connus, de même que son action politique, tant il est vrai que les potentialités non-réalisées du passé peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir.

 

Notre Parti, qui est un Parti internationaliste, et qui ne sépare pas la lutte que nous menons en Suisse de la lutte de tous les peuples du monde pour leur émancipation, peut considérer à ce titre Kwame Nkrumah comme s’inscrivant dans la même tradition, dans le même héritage théorique et révolutionnaire, sur lequel nous fondons notre action.

 

Avant tout, parce que Kwame Nkrumah avait clairement fait le choix du socialisme, du socialisme scientifique (et non des usages nébuleux et souvent mystificateurs dont il était fait de ce terme dans les débats sur ledit « socialisme africain »), dans lequel il voyait l’avenir pour l’Afrique, la voie du développement et de la justice sociale :

 

« Si l’Afrique ne s’engage pas sur la voie du socialisme, elle reculera au lieu d’avancer. Avec tout autre système, nos progrès seront au mieux très lents. Notre peuple alors perdra patience. Car il veut voir le progrès se réaliser, et le socialisme est le seul moyen de le faire rapidement ».

 

Bien entendu, il n’est pas possible de penser le développement de nos jours comme on le concevait dans les années 6o. Cela n’enlève rien pourtant à la justesse de ce que disait Nkrumah. J’ajouterais même que le socialisme devient d’autant plus nécessaire pour assurer un développement associant le progrès social et la durabilité – dont l’Afrique n'a pas moins besoin aujourd’hui qu’alors – que le capitalisme fossile touche à sa fin, et qu’il est vitalement urgent pour l’humanité d’en sortir.

 

Pour penser le socialisme, Kwame Nkrumah se fondait sur ce qu’il y a à apprendre de l’édification d’une société nouvelle en URSS et dans d’autres pays du socialisme réel, sans en faire un modèle à copier – car pour construire le socialisme en Afrique, il faut d’abord partir des réalités africaines – ni en oublier les contradictions et insuffisances réelles ; une approche qui peut encore être la nôtre aujourd’hui :

 

« Malgré tous ces handicaps, l’hostilité ouverte et active, et les terribles pertes en matériel et en hommes résultant de la seconde guerre mondiale, l’Union Soviétique a construit en un peu plus de trente ans une machine industrielle assez forte et avancée pour lancer le spoutnik, puis envoyer le premier homme dans l’espace. Il faut dire quelque chose en faveur d’un système d’organisation continentale, joint à des objectifs socialistes clairement définis, qui a à son actif ces remarquables exploits, et j’en fais un exemple de ce qu’un programme unifié pourrait faire pour l’Afrique. Je n'ignore pas les profonds troubles sociaux que cela a entraînés, ni la brutalité de la répression du non-conformisme. En reconnaissant l’exploit, je ne puis que regretter les excès, bien que notre propre expérience me permette de comprendre quelques-unes de leurs causes ».

 

Pour apprécier les réalisations de la tentative d’édification du socialisme au Ghana, mais aussi ses limites, il faut prendre en compte l’héritage de sous-développement extrême, d’absence d’infrastructures les plus indispensables, de délabrement, de misère et d’analphabétisme, de dépendance économique totale, d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes à bas prix, et importation de produits manufacturés et de produits alimentaires à prix surévalués – qu’avait laissé un siècle de colonialisme. La classe ouvrière était alors très minoritaire au Ghana, dont l’industrie était réduite au minimum indispensable aux yeux des intérêts coloniaux. La bourgeoisie locale était embryonnaire, et principalement de nature compradore. Le Ghana n’était pas prêt à passer au socialisme, et avait surtout besoin d’un développement économique et social pour répondre rapidement à des besoins sociaux criants. Un développement pour lequel l’État ghanéen n’avait que très peu de capitaux à mobiliser, et ne pouvait se passer ni du peu de capitalisme local qui existait, ni des investissements étrangers. Durant les quelques années dont Kwame Nkrumah disposa, il parvint néanmoins à éviter les pièges du néocolonialisme et à atteindre des résultats somme toute spectaculaires en matière d’alphabétisation, de développement des services publics et d’infrastructures – routes, ports, chemins de fers, barrage sur la Volta et électrification du pays. Des bases d’une industrie nationale et étatisée furent jetées. Des industries de transformations furent établies pour ne plus exporter de matières premières brutes, mais des produits finis. Ainsi, aujourd’hui encore, le Ghana exporte son propre chocolat, au lieu de se contenter de vendre du cacao. Il faut aussi noter les efforts dans le sens d’une modernisation de l’agriculture, et d’une diversification économique pour sortir de la monoculture du cacao. Grâce à un soutien négocié auprès des pays socialistes, le gouvernement ghanéen parvint à trouver une solution pour s’en sortir des impasses héritées de l’époque coloniale. Le coup d’État réactionnaire brisa un élan, qui aurait pu amener des résultats autrement plus appréciables que ce qui avait été réalisé jusque-là. Kwame Nkrumah comprit et analysa les dangers du néocolonialisme, et proposa des solutions pour que l’Afrique puisse échapper à cette nouvelle oppression. Dans Néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme – dont le titre, mais aussi la démarche sont inspirées de Lénine – il montre que, malgré l’indépendance politique que la plupart des États africains avaient acquise, ou étaient en passe d’acquérir, loin s’en faut qu’ils aient gagné une indépendance réelle. Il procède à une analyse très complète des consortiums capitalistes internationaux qui dominaient l’Afrique dans la plupart des secteurs de son économie – une énumération peut-être un peu fastidieuse à lire, mais qu’il était absolument nécessaire d’établir et de dénoncer – ainsi que des mécanismes multiformes qui continuaient à maintenir le continent dans les chaînes de la dépendance et du sous-développement, comme si rien n’avait substantiellement changé depuis l’époque coloniale. Sans briser ces chaînes, l’Afrique ne pourrait jamais sortir d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes au seul profit des monopoles occidentaux, contre important de produits manufacturés achetés à des prix surévalués – ni prendre son destin en main. Le néocolonialisme se mettait seulement en place alors, mais ses mécanismes n’ont pas substantiellement changé depuis. L’analyse pionnière de Kwame Nkrumah reste aujourd’hui indépassable.

 

Son engagement panafricaniste – pour lequel il s’est rendu célèbre avant que d’animer la lutter pour l’indépendance de la Côte de l’Or – découle de son analyse du néocolonialisme et de sa perspective anti-impérialiste. Les anciennes puissances coloniales ont sciemment – selon la maxime « diviser pour mieux régner » – partagé l’Afrique en une multitude de petits États, dont la plupart ne sont pas viables seuls, sans l’ « aide » intéressée de l’ancienne métropole, pas même pour financer leur fonctionnement, et n’ont pas les moyens de mettre en œuvre les ressources nécessaires à un plan de développement endogène. En plus de cette division entre États, les puissances coloniales ont tout aussi sciemment attisé les esprits de clocher, les intérêts particuliers, les régionalismes, toutes les tendances centrifuges possibles et imaginables pour diviser les nouveaux États de l’intérieur et les affaiblir – une tactique que Kwame Nkrumah parvint à enrayer au Ghana, et à bâtir une nation unifiée, malgré tous les efforts perfides de l’occupant britannique. Pour pouvoir réellement sortir d’un rapport de dépendance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, pour mettre fin à une concurrence néfaste entre États africains qui ne profitent qu’aux monopoles occidentaux, pour mettre en œuvre un développement à large échelle, l’Afrique devrait s’unir politiquement, avec un gouvernement fédéral commun, un marché commun, une planification économique à l’échelle du continent, une diplomatie et une politique de la défense commune. Kwame Nkrumah expose ces idées dans l’Afrique doit s’unir, dont il a fait distribuer des exemplaires à tous les autres chefs d’État africains en fonction, dont, hélas, aucun ne l’a écouté. L’état peu réjouissant dans lequel se trouve l’Afrique aujourd’hui, qui souffre des mêmes maux que Kwame Nkrumah avait déjà dénoncés, n’en rend ses idées que plus actuelles, à défaut de forces politiques conséquentes pour les porter dans l’immédiat.

 

En ces temps de guerre, tragiques et lourds de menace, il est utile d’insister à part sur la politique étrangère prônée par Kwame Nkrumah. Avant Micheline Calmy Rey, il utilisa l’expression de « neutralité positive » pour la définir. Il prônait pour l’Afrique une politique de non-alignement et de paix, de nature à atténuer les tensions entre les deux blocs, et de prôner une dynamique de désarmement et de désescalade. Une Afrique unifiée, parlant d’une seule voix, de sa propre voix, aurait eu une force morale certaine en suivant une telle ligne. Le Ghana indépendant essaya par défaut de le faire en son nom, avec des résultats forcément beaucoup plus limités. 

 

« L’action sans la pensée est vide. La pensée sans l’action est aveugle ». C’est cette citation de Kwame Nkrumah que nous avions choisi comme titre pour la présente commémoration. Et, en effet, ce qui caractérise sa pensée, c’est l’importance qu’il accorde au combat des idées, à l’idéologie, et à son lien dialectique avec la pratique. La lecture de Kwame Nkrumah peut être un remède utile au culte étroit du « terre-à-terre » et du « concret », qui est une étroitesse malheureusement bien présente dans le mouvement ouvrier suisse. Il vaut la peine de citer un passage plus long, extrait de Consciencisme, livre où Kwame Nkrumah expose sa lecture originale, et adaptée aux réalités africaines, du marxisme-léninisme, et qui a suscité d’importants débats sur son interprétation :

 

« Mais l’interaction entre la modification des conditions sociales, d’une part, et le contenu de la conscience des peuples, d’autre part, ne se fait pas à sens unique : les conditions peuvent être modifiées par une révolution, et les révolutions sont le fait d’hommes, d’hommes qui pensent en hommes d’action et agissent en hommes de pensée. Il est vrai que l’histoire fait les révolutionnaires, mais loin d’être la balle emportée par le vent de l’histoire, ils ont une solide base idéologique.

 

La révolution a deux aspects. Elle s’oppose à un ordre ancien et elle lutte pour un ordre nouveau. Les marxistes ont raison d’insister sur le fait que les circonstances matérielles sont une force déterminante, mais j’aimerais donner également une grande importance au pouvoir déterminant de l’idéologie. Une idéologie révolutionnaire n’est pas purement négative ; ce n’est pas une simple réfutation conceptuelle d’un ordre social en train de mourir, mais la lumière qui guide l’ordre social naissant. ».

 

Je ne peux toutefois rester sur une simple apologie de Kwame Nkrumah, n’évoquer que les aspects glorieux de son œuvre, car, hélas, la révolution ghanéenne se termina par un échec. En 1966, le président Nkrumah fut renversé par un coup d’État réactionnaire, avec le soutien de l’ancienne puissance coloniale, alors qu’il était en visite officielle au Vietnam. La junte qui s’est emparée du pouvoir remit le Ghana sur les rails du néocolonialisme, bien que, jusqu’à aujourd’hui, tout ce que Nkrumah avait accompli ne put être démantelé. Quant au premier président du Ghana, il vécut le reste de sa vie en Guinée, l’un des quelques autres pays révolutionnaires – avec un certain nombre d’ambiguïtés – où le président Ahmed Sékou Touré l’accueillit et lui décerna un titre honorifique. Il s’y radicalisa d’ailleurs, et prôna la lutte armée menée par un parti révolutionnaire dans ses derniers écrits.

 

Cela fait de Kwame Nkrumah une figure tragique de l’histoire de l’Afrique, moins célèbre que d’autres, car il ne perdit pas la vie dans le coup d’État qui le renversa. Cela oblige aussi à analyser les faiblesses de la révolution ghanéenne et les causes de son échec, puisque, forcément, il y en a eu.

 

La première de ces causes, c’est que Kwame Nkrumah s’est bien souvent retrouvé seul ou presque à prêcher dans le désert, dans l’Afrique entière – qui ne comptait que quelques îlots révolutionnaires, pour une masse d’États formellement indépendants, mais en fait aux mains d’élites acquises au néocolonialisme – comme au Ghana, où la possession du titre suprême masquait mal son isolement réel.

 

Si Kwame Nkrumah parvint, tant qu’il fut au pouvoir, à faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, il faut malheureusement dire que son propre parti, le CPP (Parti de la Convention du Peuple), n’était pas à la hauteur, et c’est un euphémisme que de le dire. Parti de masse, populaire, militant, formé en 1949, et qui conduisit la lutte victorieuse pour l’indépendance, le CPP – parti pour l’indépendance, à la composition nécessairement plurielle, rassemblant des membres provenant des horizons les plus divers, et qu’unissait essentiellement leur engagement pour l’indépendance nationale, malgré des divergences considérables sur leurs orientations politiques par ailleurs – se dévitalisa une fois parvenu au pouvoir. Il ne parvint pas à devenir un parti d’avant-garde, un parti de la classe ouvrière, dont le Ghana nouveau avait besoin. Au lieu de cela, il devint un parti-État passablement amorphe, rempli d’éléments opportunistes et d’adversaires du socialisme, déchiré par des intrigues sourdes entre clans rivaux. Le président était en réalité passablement isolé au sommet avec ses idées socialistes, entouré par des éléments droitiers et d’anciens compagnons de lutte désireux surtout de s’enrichir par des moyens pas nécessairement légaux. Il faut bien entendu tenir compte de l’inévitable réalité : Nkrumah revint en Côte de l’Or en 1947, le CPP fut fondé en 1949, gagna les élections et accéda au gouvernement en 1951 déjà, pour conduire le pays à l’indépendance en 1957. Parti jeune, ayant grandi vite, il ne pouvait avoir acquis la cohésion et la solidité politique que seule peut avoir une organisation qui s’est forgée sur des années de lutte. Il faut dire que les cadres ayant une formation marxiste étaient fort rares au Ghana, la censure britannique ayant « préservé » ses colonies de la pénétration d’idées indésirables aux yeux de l’administration coloniale. Toujours est-il que les problèmes étaient connus, et que, loin d’être traités, ils allèrent en s’aggravant.

 

Paradoxalement, c’est l’importance extrême que Kwame Nkrumah accordait à la lutte idéologique – au détriment des rapports de force réels parfois – qui lui a peut-être joué un mauvais tour. Le CPP dispensait une excellente formation idéologique dans son institut de formation, et avait une aile gauche dynamique, mais celle-ci était cantonnée en pratique au travail de propagande. Aux postes de commande, on trouvait majoritairement des éléments droitiers qui eurent beau jeu de saboter autant qu’ils le purent, consciemment ou en se livrant à la corruption, l’édification du socialisme, de dévoyer l’organisation du Parti et d’empêcher l’organisation de la classe ouvrière.

 

C’est en revanche un mauvais procès qu’on fait à Kwame Nkrumah en l’accusant d’autoritarisme. Un procès calomnieux fait par des officines de propagande impérialiste, qui fermèrent complaisamment les yeux sur des violations beaucoup plus graves qui eurent lieu dans les pays qui s’étaient soumis au néocolonialisme. Kwame Nkrumah attacha même beaucoup d’importance à la liberté d’expression, et un débat d’idée, avec des critiques adressées au gouvernement, exista largement au Ghana jusqu’au coup d’État ; un débat d’idée inenvisageable par exemple dans la Côte d’Ivoire de Felix Houphouët-Boigny, régime à parti unique, mais qui choisit ouvertement le capitalisme. Le Ghana dut il est vrai adopter des mesures coercitives de plus en plus drastiques. Mais il y fut contraint par les menées de sabotage de l’opposition réactionnaire – qui se livrait à des campagnes d’obstruction, de calomnie et de violence (qui n’auraient pas été tolérées en Suisse), – les manœuvres de l’impérialisme, et les nombreuses tendances centrifuges et fragilités qui menaçaient jusqu’à l’existence du jeune État ghanéen. Le Ghana dut, il est vrai instaurer une politique de détention préventive, qui autorisait l’arbitraire dans la répression. En revanche, Kwame Nkrumah veilla à ce que la peine de mort ne soit pas appliquée (la junte qui le renversa, elle, n’hésita pas à exécuter ses opposants). Il finit par faire du CPP le parti unique du pays, après avoir hésité longtemps à le faire. Mais le problème n’est pas là. Un système à parti unique peut tout à fait se justifier, et n’est pas nécessairement incompatible avec la démocratie. Le véritable problème est que le CPP n’était à l’évidence pas apte à jouer ce rôle. Le reproche qu’on doit faire par contre à Kwame Nkrumah, c’est un manque d’analyse, en termes de classes, de forces hostiles au socialisme, et la cécité à leur présence massive au sein même du CPP, et du gouvernement ghanéen.

 

Ces faiblesses et ces erreurs, si elles doivent être analysées sans concessions et si des leçons doivent en être tirées, n’enlèvent toutefois rien à la grandeur de Kwame Nkrumah et à l’actualité de sa pensée. Si son tort fut d’avoir trop souvent eu raison trop seul et trop tôt, ça veut dire aussi qu’il est grand temps d’écouter ce qu’il avait à dire.

 

L’analyse que Kwame Nkrumah fit du néocolonialisme, alors qu’il se mettait seulement en place, demeure valable aujourd’hui. Certes, les consortiums internationaux qui pillent l’Afrique n’ont plus forcément les mêmes noms, et les schémas d’optimisation fiscale se sont perfectionnés depuis. Mais les mécanismes d’oppression – l’échange inégal, la dépendance économique, une dette odieuse, le rôle du FMI et de la Banque mondiale, etc. – demeurent les mêmes, et donc aussi les solutions pour s’en libérer.

 

Le choix fait du socialisme pour un développement socialement juste, et pour l’avenir de la société, le panafricanisme, la volonté d’un développement autocentré, le primat à la production locale et aux cultures vivrières pour sortir du schéma colonial d’exportation de matières premières, une politique de neutralité active et de paix…toutes ces idées n’ont pas pris une ride.

 

C’est à raison que Kwame Nkrumah reste un personnage légendaire en Afrique, car, comme je l’ai dit ce sont les potentialités non-réalisées du passé qui peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir. Plus que jamais, nous devons penser et construire les luttes pour la rupture avec un système oppressif et qui a fait son temps, en Afrique, en Suisse, sur toute la planète, ainsi que la nécessaire solidarité entre les peuples qui luttent. Et il n’y a pas de meilleur guide pour cela que la pensée et l’action de nos prédécesseurs, que la tradition du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

 

Je conclurai donc par une citation d’un auteur qui fut un compagnon de route du mouvement communiste, Aimé Césaire : « La voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé ».

 

Bibliographie : 

  1. Arzalier Francis (sous la direction de), Expériences socialistes en Afrique (1960-1990), éditions le Temps des Cerises, Paris, 2010
  2. Bénot Yves, Idéologies des indépendances africaines, éditions François Maspero, Paris, 1972 
  3. Bouamama Saïd, Figures de la révolution africaine, de Kenyatta à Sankara, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  4. Boukari-Yabara Amzat, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  5. Nkrumah Kwame, Autobiographie, éditions Présence Africaine, Paris, 1960 
  6. Nkrumah Kwame, L’Afrique doit s’unir, éditions Présence Africaine, Paris, 1994
  7. Nkrumah Kwame, Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1973  
  8. Nkrumah Kwame, Le consciencisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1976 
  9. Nkrumah Kwame, Recueil de textes introduits par Amzat Boukari-Yabara, CETIM, Genève, 2016

07 février 2022

Le liquidateur du socialisme renversé par le peuple au Kazakhstan

 


L’ancienne république soviétique qu’est le Kazakhstan fait rarement les gros titres de la presse suisse. Lorsque c’est le cas, ça l’est généralement dans les pages économiques. En effet, des entreprises suisses – les sociétés de trading en matières premières notamment – ont des intérêts hautement lucratifs dans ce pays d’Asie centrale, grand comme l’Europe occidentale, avec seulement 19 millions d’habitants. C’est que le Kazakhstan détient d’immense richesses minérales : pétrole, gaz naturel, charbon, fer, manganèse, uranium, cuivre, chrome, or, etc. Le lien avec la Suisse est même plus profond : une des filles de l’ex-dictateur, désormais déchu, s’est entichée de la région genevoise, et a acquis un château dans la commune de Collonge-Bellerive, où une partie du clan Nazarbaïev vit semble-t-il désormais en exil. Ces liens intéressés expliqueraient apparemment les propos toujours plus que mesurés de la Confédération quant aux agissements de l’ancien maître de ce pays, comme du nouveau.

 

Un soulèvement populaire

 

Pourtant, pour une fois, le Kazakhstan a fait les gros titres, et il n’était question ni de trading, ni d’immobilier. Le 4 janvier de cette année, le Kazakhstan était secoué par un soulèvement populaire massif, parti de la région de Mangistau, à l’ouest du pays, la région productrices des hydrocarbures. Le mouvement de grève – générale à plusieurs endroits –, de manifestations et d’occupations de bâtiments officiels, s’est répandu comme une traînée de poudre à travers le pays.

 

La raison de la colère populaire ? La libéralisation du marché du gaz liquéfié – dont le gouvernement prétendait qu’elle allait attirer les investissements et favoriser le développement des PME (rhétorique que nous connaissons bien par chez nous) – a conduit au doublement des tarifs. Or le gaz liquéfié est au Kazakhstan massivement utilisé pour le chauffage – et les hivers y sont très froids – et par 90% des voitures. Cette hausse fut la dernière goutte d’eau, qui fit déborder la colère populaire, aggravée par l’indignation justifiée d’ouvriers travaillant dans l’extraction des hydrocarbures qui non seulement ne touchent pas leur juste part des richesses colossales que retire l’oligarchie kazakhe de leur travail, mais se voient encore doubler le prix à la pompe…

 

Cette explosion sociale conduisit à un mouvement très semblable aux Gilets jaunes : la hausse du prix des carburants n’ayant été dans les deux cas que l’élément déclencheur d’une protestation sociale trop longtemps refoulée. Les revendications dépassèrent donc très vite la question initiale des tarifs du gaz, pour porter sur des exigences de justice sociale, de baisse de l’âge de départ à la retraite, de contrôle des prix, etc. Il faut savoir en effet que la situation devenait intenable depuis longtemps au Kazakhstan, pour une population dont le niveau de niveau s’est dramatiquement dégradé depuis la restauration du capitalisme, qui est confrontée au « libre choix » entre des salaires bas et un chômage élevé, dont les services publics ont été conduit à un état de dévastation avancée par une « optimisation » néolibérale, et dont une inflation galopante achève de rendre l’existence insupportable. Ce pendant qu’une poignée d’oligarques, liés au clan au pouvoir, accumule des richesses colossales. Des revendications politiques également : le droit de créer des syndicats indépendants, et le départ du pouvoir en place, en commençant par l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, qui avait reçu un titre honorifique de « Elbasy », père de la nation, et conservait le contrôle de l’essentiel du pouvoir entre ses mains, son clan gardant la maîtrise de la manne pétrolière et gazière. On n’y a pas entendu en revanche de slogans pro-occidentaux.

 

Le lendemain, le président en exercice Kassym Jomart-Tokaev, un ancien diplomate de carrière, et que Nazarbaïev pensait voué à rester son homme de paille, réagit par un mélange de concessions et de répression : il annule la hausse des tarifs du gaz, promet un contrôle des prix (mais temporaire) sur les produits de première nécessité, et accuse le gouvernement d’avoir failli à sa tâche. Il limoge le gouvernement, et s’attribue le titre de président du Conseil de sécurité (que Nazarbaïev détenait encore). Il instaure également l’état d’urgence, et un couvre-feu. Il s’émancipe visiblement de son prédécesseur.

 

Cela ne suffit toutefois pas à calmer le mouvement. Des administrations et des sièges du parti au pouvoir, Nour Otan, sont incendiés, des statues de Nazarbaïev déboulonnées. Font irruption des groupes armés, apparemment bien organisés, qui se livrent à des actes de pillage, de vandalisme et de violence. Organisations d’opposition qui veulent passer à la lutte armée ? Agents provocateurs ? A la solde du clan Nazarbaïev ? du président ? Islamistes ? Difficile à l’établir.

 

Pendant ce temps, les forces de sécurité restent étrangement passives. Début de fraternisation avec le peuple ? Sabotage du clan Nazarbaïev ? Toujours est-il que Tokaïev crie à l’agression de mercenaires étrangers (il ne dira jamais envoyés par quel pays), radicalisés (il ne dira jamais dans quelle idéologie) qui veulent s’en prendre à la souveraineté du Kazakhstan. Il instaure la loi martiale, et fait appel à l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), une alliance militaire sous hégémonie russe. L’OTSC répond présent (Vladimir Poutine surtout), et envoie un contingent de troupes (principalement russes, un quota plus réduit de soldats biélorusses, et une participation plus symbolique des autres pays affiliés), le 6 janvier déjà. Les troupes de l’OTSC n’ont pas même besoin de tirer. Leur présence suffit pour que les forces kazakhes recommencent à obéir aux ordres du président Tokaïev. A présent sûr de lui, ce dernier donne un ordre criminel : tirer pour tuer, sans sommation, noyer la révolte populaire dans le sang. La répression est brutale et sanglante : des centaines de morts, des milliers d’arrestations. 

 

Kassym Jomart-Tokaïev a beau parler du « jour le plus noir » de l’histoire du Kazakhstan indépendant, avec une mine tragique, il est clair que c’est le jour le plus heureux de sa vie. Qu’il ait planifié une partie de ce qui s’est passé, ou qu’il ait simplement improvisé, reste qu’il a profité de la révolte du peuple pour évincer son prédécesseur, et d’arracher tous les leviers du pouvoir et de la richesse. Le clan Nazarbaïev est dispersé. L’ex-président du KNB (les services secrets), Karim Massinov, lié à la famille Nazarbaïev, est arrêté pour haute trahison. Quelques jours après les faits, c’est l’ancien président lui-même qui fut forcé de s’exprimer devant la caméra, pour dire qu’il n’est qu’un retraité qui ne prétend plus à rien. Le Sénat du Kazakhstan lui a retiré ses derniers titres. Pourtant, Noursoultan Nazarbaïev avait bénéficié il y a une poignée d’années seulement d’un culte de la personnalité délirant et ridicule, dont le chef d’orchestre ne fut autre que Kassym Jomart-Tokaïev. S’il est en lui-même un personnage parfaitement méprisable, il n’est pas inintéressant de revenir sur le parcours de l’autocrate déchu, car il est représentatif de l’Histoire, qui le dépasse largement.

 

La Kazakhstan socialiste et sa liquidation

 

Il faut remonter au début de l’histoire. Les Kazakhes étaient originairement un peuple nomade, vivant de l’élevage. Ils étaient pourtant dotés de leur État, le Khanat kazakh, qui connut son apogée au XVIIIème siècle. Puis, au XIXème siècle, l’actuel Kazakhstan fut peu à peu soumis à la domination coloniale de l’Empire russe. Une domination prédatrice, n’hésitant pas à réprimer brutalement toute opposition. A ce colonialisme, la Grande Révolution Socialiste d’Octobre mit fin. Après plusieurs redécoupages administratifs, la RSS du Kazakhstan fut officiellement fondée en 1936. Durant la période stalinienne, les bases du socialisme furent édifiées au Kazakhstan – malgré les excès aux conséquences graves de la collectivisation, et les violations de la légalité socialistes – qui pour l’essentiel resta un pays agricole.

 



Dès 1960, et jusqu’à 1986 (avec deux années d’interruptions à la suite d’une ingérence de Khrouchtchev), le PC du Kazakhstan eut pour premier secrétaire Dinmouhammed Kounaev, ingénieur de profession, académicien, un homme d’État remarquable, entièrement dévoué à son pays et à la cause du socialisme, un personnage en tout point admirable, sans comparaison avec les arrivistes qui l’ont remplacé. Un des plus hauts dirigeants de l’URSS, membre du Politbureau du PCUS, et proche ami de Léonide Brejnev.

 

Sous sa direction, le Kazakhstan devint un pays moderne, la troisième économie de l’URSS. Le potentiel productif de cette république a cru de 700%, l’industrie d’un facteur 9, l’agriculture d’un facteur 6, la construction d’un facteur 8. Le progrès économique, sous le socialisme, était au service d’un progrès social, culturel, scientifique, d’une amélioration des conditions de vie du peuple, de développement de services publics…Loin de l’image mensongère de la « stagnation », la période brejnévienne fut dynamique et constructive, même si des points négatifs y existaient et que des problèmes non résolus s’accumulèrent.

 

Puis vint la Perestroïka. Dinmouhammed Kounaev avait, aux yeux de Gorbatchev, le défaut d’être un fidèle communiste, qui n’aurait pas soutenu la liquidation de ce pour quoi il a œuvré durant toute sa vie. De fait, il dira tout le mal qu’il pense de la Perestroïka, et livrera une analyse profonde et lucide de l’histoire du Kazakstan socialiste dans De Staline à Gorbatchev, paru après sa mort en 1993. C’est pourquoi il fut, en 1986 déjà, quand la Perestroïka commençait à peine, déchu de tous ses mandats, d’une façon scandaleusement arbitraire. La camarilla gorbatchévienne se livra à une campagne de calomnie éhontée contre un homme bien meilleur qu’eux tous réunis, et tenta de le poursuivre pour corruption. Peine perdue. Les procureurs ne trouvèrent rien, puisque Dinmouhammed Kounaev a toujours été d’une honnêteté irréprochable, et menait même un train de vie modeste en comparaison d’autres dirigeants de la période brejnévienne (dont les privilèges, restaient ridicule comparés au luxe dans lequel vivent les dirigeants actuels des pays qui furent socialistes).

 

A la tête du PC du Kazakhstan fut désigné Guennadi Kolbine, qui non seulement était un russe qui ne maîtrisait pas la langue kazakhe, mais n’avait jamais vécu au Kazakhstan, et ne connaissait cette république que par la presse. Provocation criminelle ou stupidité sans bornes ? Le fait est que cette nomination mit le feu aux poudres au Kazakhstan, et engendra un mouvement de protestation à large échelle. Un mouvement qui fut taxé de « nationalisme kazakh » à Moscou, et durement réprimé par les autorités. Mais dans l’ombre de Kolbine s’affairait son adjoint, un jeune cadre dynamique, qui avait commencé sa carrière sous Kounaev, un certain Noursoultan Nazarbaïev. Il était de la pire espèce de cadres qui polluait alors l’appareil du PCUS finissant : ni un communiste, bien entendu, ni un libéral – eux, au moins, jouaient franc jeu, avant même que leur victoire ne fut certaine – mais un carrièriste sans aucun principe particulier, autre que son intérêt personnel. C’est ce marais-là qui soutint Gorbatchev jusqu’au bout, dans tous les méandres de ses errances, tant qu’il incarna le pouvoir, et qui le lâcha pour piller les décombres du pays qu’ils avaient juré de servir lorsque l’URSS disparut.

 

Mais n’anticipons pas. Nazarbaïev appelait publiquement au calme, pendant que ses hommes de main attisaient la révolte. Il parvint à gagner la confiance de Gorbatchev, et à remplacer bientôt Kolbine à la tête du PC du Kazakhstan. Peu probable qu’il ait apprécié que, à trois décennies de distance, Tokaïev lui eût rejoué le même coup…

 

Lorsque l’URSS commença à s’effondrer, Nazarbaïev conduisit le Kazakhstan à l’indépendance, mais dans son seul intérêt à lui. Avec prudence. La RSS du Kazakhstan ne proclama son indépendance, sous le nom de République du Kazakhstan que la toute dernière des 15 ex républiques soviétiques, 9 jours avant que l’URSS ne cesse d’exister. La propagande gorbatchévienne avant inscrit la Perestroïka sous le triptique « Socialisme – Démocratie – Glasnost ». Mais le seul but de l’opération était de détruire le socialisme. La « démocratie » n’avait pour but que d’anéantir le PCUS, et la « glasnost » de noyer sous des torrents de boue le marxisme-léninisme. Une fois la tâche achevée, elles pouvaient disparaître.

 

C’est ainsi que les choses se passèrent au Kazakhstan. Nazarbaïev voulait y restaurer le capitalisme – pour pouvoir s’en mettre plein les poches – mais sans démocratie, ni libertés politiques. Il instaura une dictature personnelle féroce, avec une façade démocratique en carton pâte. Quelques partis d’opposition factices, point d’opposition véritable tolérée. Le Parti communiste du Kazakhstan fut interdit. Il existe sous le nom de Mouvement des socialistes du Kazakhstan, mais dans l’illégalité, et n’a qu’une force limitée. Pas de liberté de la presse, ni de médias indépendants. Pas de libertés syndicales, et les grèves furent régulièrement réprimées dans le sang. Pour légitimer cette régression, le régime joua du nationalisme kazakh, d’un anticommunisme virulent – noircissant la période soviétique jusqu’au grotesque, – et d’une russophobie non moins virulente. Se sentant discriminés, non sans raison, les Russes du Kazakhstan ont en grand nombre quitté ce pays, où ils avaient vécu toute leur vie, pour la Fédération de Russie. Une politique semblable à celle qui a cours en Ukraine, et que la Russie se fait fort de dénoncer. Mais puisque le Kazakhstan est un régime « ami », la Russie officielle n’a jamais levé le petit doigt pour en défendre la minorité russophone.

 

Le clan Nazarbaïev s’appropria les sources de revenu , recherchant surtout l’argent facile. Sous son règne, le Kazakhstan « indépendant » intégra la chaîne de l’impérialisme dans un rôle subordonné, celui d’une économie extractiviste, dont les richesses ne profitent qu’à une toute petite minorité. Faute d’investissements, l’industrie et l’agriculture périclitèrent peu à peu.

 

Rien n’est fini

 

Le peuple finit par se révolter contre la tyrannie prédatrice du clan Nazarbaïev, mais, jusque là, c’est surtout Kassym-Jomart Tokaïev qui en a récolté les fruits. Dans cette histoire, l’OTSC et Vladimir Poutine ont joué un bien sombre rôle d’intervenir militairement dans le seul but de préserver un régime oligarchique et dictatorial de la colère de son peuple. Certains croient que la Russie poutinienne serait, au moins dans une certaine mesure, un pays anti-impérialiste. Elle ne l’est pas.

 

Le peuple n’a-t-il gagné que de changer de maître, que le droit d’être pillé impunément par le clan des Tokaïev plutôt que celui des Nazarbaïev ? Ce serait une bien triste fin. Mais qui dit que c’est la fin ? Pour calmer le mécontentement populaire, le président Tokaïev a promis des réformes, mais qui sont au mieux des demi-mesures. Il a également continué dans la répression.

 

Mais, nous pouvons lire dans la Pravda du 27 janvier 2022, que le peuple Kazakh ne veut ni se laisser endormir par de vaines promesses, ni se laisser abattre par la répression. Des mouvements de protestations reprennent – à petite échelle pour l’instant, mais il est clair que la dynamique est à la hausse – contre la répression, pour des hausses de salaires, contre la vie chère. L’avenir n’est pas écrit d’avance. Mais ce n’est qu’en reconstruisant ses propres organisations, politiques et syndicales, qu’en s’appuyant sur l’héritage du socialisme et en le faisant revivre, que la classe ouvrière du Kazakhstan parviendra à se débarasser de la clique mafieuse qui la pille et à reprendre en main son destin.