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05 octobre 2022

40 ans depuis le décès de Wladyslaw Gomulka, une figure méconnue, mais importante du Mouvement communiste international

 


Le 1er septembre 1982, décédait à Varsovie, à l’âge de 77 ans, Wladyslaw Gomulka. Ce quarantième anniversaire ne fut guère remarqué, dans la mesure où la personne dont il est question est aujourd’hui pratiquement oubliée. Pourtant, Wladislaw Gomulka fut une figure importante du mouvement communiste international, et à coup sûr un personnage intéressant et hors du commun : né en 1905, à Krosno, en Galicie (dans la partie de la Pologne alors contrôlée par l’empire d’Autriche-Hongrie), ouvrier à l’âge de 14 ans, il rejoint en 1921 le Parti socialiste polonais (PPS), puis le Parti communiste polonais en 1926 ; étudie à l’École internationale Lénine à Moscou ; connaît la lutte politique et syndicale dans la clandestinité, deux fois emprisonné par le régime de Pilsudski ; participe à la résistance contre l’occupant nazi ; dirigeant du Parti ouvrier polonais – qui en 1948 fusionnera avec le PPS pour former le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) – et président du Conseil des ministres de la toute nouvelle Pologne populaire. Il défend alors une « voie polonaise vers le socialisme », différente de celle suivie par l’URSS, et caractérisée par une certaine modération et le rejet de la collectivisation des terres. Accusé de « révisionnisme » et de « nationalisme », il est arrêté et exclu du POUP en 1951. Libéré en 1954, il est appelé à prendre la tête du Parti (et de fait de l’État, dont le POUP est la force dirigeante) en 1956, responsabilités qu’il exerce jusqu’en 1970.

 

Il mérite qu’on se souvienne de lui, qu’on étudie sa pensée et son action politique ; ce qui n’est pas sans intérêt pour les communistes d’aujourd’hui. Ce sont des circonstances du retour de Wladyslaw Gomulka que nous traiterons en tout premier lieu dans les lignes qui suivent. Celui-ci prononça en effet, au plénum du Comité central du POUP, tenu le 20 octobre 1956, un rapport – moins connu que le fameux rapport secret de Nikita Khrouchtchev au XXème Congrès du PCUS, pourtant théoriquement plus profond et plus intéressant – qui constitue un document important, bien que méconnu, du mouvement communiste international, qui est digne d’être étudié de nos jours.

 

La situation en Pologne en 1956

 

Lorsque le POUP jugea utile de demander à Wladyslaw Gomulka de prendre la tête du Parti, et l’invita dans ce but au plénum du Comité central du 20 octobre 1956, la Pologne était en situation de crise. Au lendemain de la libération de la Pologne de l’occupation nazie par l’armée soviétique, une démocratie populaire y fut établie, un système à plusieurs partis, mais sous l’hégémonie du POUP, en tant que parti de la classe ouvrière. Ce nouveau régime s’employa à la reconstruction du pays, après les ravages de la guerre, et entama la construction d’une société socialiste. Néanmoins, d’après l’analyse qu’en fait Gomulka du moins, la politique implémentée par la direction du POUP (avec Boleslaw Bierut pour premier secrétaire, jusqu’à son décès le 12 mars 1956), donna lieu à d’importantes distorsions – dues à une reproduction rigide, et inadaptée à la réalité polonaise, de la voie suivie par l’URSS dans l’édification du socialisme – et fut de ce fait à l’origine de la crise que traversait la Pologne populaire en 1956.

 




Un plan sexennal, dont l’objectif était de reconstruire un pays dévasté par la guerre, d’impulser le développement économique et l’industrialisation, d’améliorer les conditions de vie des travailleuses et travailleurs, était alors arrivé à son terme. Or, d’après Gomulka, les objectifs de ce plan sexennal n’étaient pas atteints, si bien que ceux du plan quinquennal qui débutait étaient gravement compromis. L’imitation du modèle de développement économique soviétique se caractérisait principalement par deux choix cruciaux : priorité unilatérale donnée à l’industrie lourde, et collectivisation de l’agriculture, au moyen d’une forme de pression économique de fait (à défaut de collectivisation forcée).

 

La priorité accordée au développement de l’industrie lourde donna certes des résultats, mais moins brillants qu’à première vue, et au prix de déséquilibres économiques importants. D’une part, les résultats n’étaient pas si bons qu’ils ne semblaient et étaient parfois obtenus par des moyens contestables. L’exemple allégué par Gomulka est celui des mines de charbon, dont le rendement total s’était accru apparemment de manière appréciable, mais ce grâce, principalement, aux heures supplémentaires et au travail du dimanche, tandis que la productivité horaire avait baissé. La priorité unilatérale accordée à l’industrie lourde l’était au détriment de la production des biens de consommations, de la construction de logements et d’équipements collectifs, de l’amélioration du niveau de vie de la population (qui n’était pas très élevé, pour le moins). Pour faire apparaître artificiellement les résultats meilleurs qu’ils ne l’étaient, le gouvernement manipula les statistiques, affirmant que les salaires réels s’étaient accrus de 27%. Ce qui ne fit qu’énerver davantage les ouvriers polonais, qui savaient bien que ce n’était pas vrai. En outre, aux yeux de Wladyslaw Gomulka, l’économie polonaise souffrait d’un modèle de planification inadapté. La négation de la loi de la valeur, de son rôle incontournable aux débuts de la construction du socialisme, conduisait à une fixation des prix trop bas, inférieurs aux coûts de productions, ce qui rendait les entreprises structurellement déficitaires, et obligeait l’État polonais à les subventionner. Ce qui était au-dessus de ses moyens, et conduisait à d’autres déséquilibres économiques. Cerise sur le gâteau, la Pologne populaire avait souscrit des crédits importants à l’étranger pour tenter d’accélérer son développement industriel, et qu’elle n’a pas été en mesure d’utiliser efficacement dans leur intégralité. Elle se retrouvait désormais lourdement endettée, et dans l’incapacité de rembourser, ce qui hypothéquait gravement la réalisation du plan quinquennal.

 

La tentative d’accélérer artificiellement la collectivisation de l’agriculture par des moyens s’apparentant à de la contrainte économique n’amena pas des résultats plus heureux. L’agriculture polonaise n’avait été jusqu’en 1956 que très minoritairement collectivisée, et restait majoritairement en mains d’exploitations paysannes privées. Toutefois, les coopératives et les fermes d’État jouissaient d’avantages irréguliers, que Wladyslaw Gomulka estimait indus, eu égard aux exploitations privées (auxquelles on essayait ainsi de forcer la main pour se mettre en coopératives). Les mesures de « limitation » des propriétés de « koulaks » (les paysans estimés « riches », même si cette catégorisation était hautement contestable) devaient bien plutôt être vue comme une politique de ruine économique de ces exploitations. Or, les coopératives et les fermes d’État avaient en pratique des rendements inférieurs à ceux des exploitations individuelles. Pour qu’elles soient en mesure de payer les salaires à leur personnel, l’État reportait régulièrement leurs dettes d’une année à l’autre, ce qui équivalait à un subventionnement de fait. Le résultat de cette politique était une production agricole inférieure à ce qu’elle pourrait être, et insuffisante pour que la Pologne puisse subvenir par elle-même à ses besoins alimentaires. Sans parler du mécontentement de la paysannerie.

 

Ce qui précède est un résumé de l’analyse faite par Wladyslaw Gomulka, pas nécessairement un compte-rendu objectif des premières années de la République populaire de Pologne. Un défenseur de la politique suivie sous Boleslaw Bierut aurait pu, peut-être, contester certaines affirmations, ou les nuancer du moins.

 

A la reproduction de la voie suivie par l’URSS dans son développement économique correspondait la copie de son modèle politique. Par-là, Gomulka entendait ces déformations particulières à la période stalinienne qu’étaient le culte de la personnalité (nous en reparlerons plus bas), les violations des normes de la légalité socialiste et l’usage de la répression pour régler des problèmes politiques, y compris contre des communistes, allant jusqu’à l’usage de « tortures bestiales ». Il y avait certes là l’implication des services secrets soviétiques et du ministre Lavrenti Beria, mais, d’après Gomulka, les officiels polonais impliqués dans ces abus ne devaient pas non plus être exonérés de leurs responsabilités

 

De ce fait, la classe ouvrière polonaise, malgré son hégémonie officielle, ne se sentait pas satisfaite des politiques menées par son parti en son nom. Les révélations du XXème Congrès du PCUS mirent le feu aux poudres d’une situation déjà potentiellement explosive. Les ouvriers de Poznan se mirent en grève. Des troubles, parfois violents, s’ensuivirent. Des critiques contre la politique menée jusque-là fusèrent de tous les côtés. Les responsables du Parti furent désemparés face à cette crise, parce que certains d’entre eux craignaient de devoir rendre des comptes pour des choses qui pourraient leur être reprochées, et parce que des éléments hostiles au socialisme tentaient de donner au mouvement un sens contre-révolutionnaire. Certains essayèrent de présenter le mécontentement de la classe ouvrière polonaise comme une manœuvres de la réaction interne et de l’impérialisme.

 

Or, estimait Gomulka, ces tentatives de rejeter la faute sur l’ennemi impérialiste étaient politiquement fausses et inacceptables, car « les ouvriers de Poznan n’ont pas protesté contre la Pologne Populaire ni contre le socialisme quand ils sont sortis dans les rues de la ville. Ils ont protesté contre le mal qui a poussé de profondes racines dans notre régime social et qui les a douloureusement frappés eux aussi ; ils ont protesté contre les déformations des principes fondamentaux du socialisme qui est leur idée ». En revanche « les agents et les provocateurs peuvent toujours et partout exister et déployer leur activité, mais ils ne peuvent jamais et nulle part décider de l’attitude de la classe ouvrière ». La faute du mécontentement populaire revient à la direction du Parti et au gouvernement. Gomulka formule alors une critique sans concessions qui pourrait ressembler à ce qu’on trouve dans la bouche des adversaires du socialisme, hormis le fait que son but était en la formulant de préserver le socialisme, de relancer son développement sur des bases saines :

 

« Pour gouverner le pays, il faut que la classe ouvrière et les masses travailleuses fassent confiance à ses représentants qui sont à la tête du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir de l’État. Voilà la base morale de l’exercice du pouvoir au nom des masses travailleuses. Ce crédit de confiance peut être constamment renouvelé uniquement à la condition que l’on s’acquitte des engagements pris envers ceux qui l’ont accordé. Perdre le crédit de confiance de la classe ouvrière signifie perdre la base morale de l’exercice du pouvoir. »

 

« Un pays peut être gouverné même dans ces conditions, mais les gouvernements ne pourront être que mauvais, car ils doivent s’appuyer sur la bureaucratie, sur les infractions à la légalité, sur la violence. Dans ces conditions, la dictature du prolétariat, en tant que forme la plus large de démocratie pour la classe ouvrière et les masses travailleuses, est privée de son contenu essentiel ».

 

La direction du Parti avait perdu la confiance de la classe ouvrière, et avec elle sa légitimité. Cette confiance, elle devait la retrouver. Il ne suffisait pas pour cela de démettre les responsables des abus de la période précédente, ce serait beaucoup trop facile. Des changements structurels étaient requis.

 

Le XXème Congrès du PCUS, du fait de l’admission par Nikita Khrouchtchev de la légitimité de voies différentes au socialisme, créait également les conditions d’un tournant politique en Pologne. Mais la direction du POUP était divisée sur les mesures à prendre. On attendait de Gomulka qu’il sorte le Parti et le pays de cette mauvaise passe.

 

Le rapport de Gomulka : analyse et critique du culte de la personnalité

 

C’est ce que Wladyslaw Gomulka fit. Mais avant de trouver des solutions aux maux, il faut en établir les causes. Quel était le diagnostic de Gomulka ? Les déformations de la période stalinienne se résumaient à ses yeux, comme à ceux de Khrouchtchev, par le syntagme de « culte de la personnalité ». Mais, malgré sa brièveté, le rapport de Gomulka au CC du POUP est théoriquement plus profond et plus intéressant que le fameux rapport secret de son homologue soviétique au XXème Congrès, qui pour l’essentiel se contenta de rejeter la faute de tout ce qu’il y eut de négatif sur Joseph Staline, sans guère analyser, et en mélangeant des propos sérieux à des demi-vérités et des critiques complètement fantaisistes (comme l’absurde anecdote de Staline traçant la ligne de front sur une mappemonde pendant la IIème Guerre mondiale, ce qui est totalement faux).

 

Gomulka, lui, dit bien que « le culte de la personnalité ne peut être réduit seulement à la personne de Staline ». Il s’agit d’un « système déterminé d’exercice du pouvoir », d’une « voie déterminée vers le socialisme, en appliquant des méthodes contraires à l’humanisme socialiste, au sentiment socialiste de liberté de l’homme, au sentiment socialiste de légalité ». « Celui qui était l’objet du culte de la personnalité connaissait tout, savait tout ; il réglait tout lui-même, il dirigeait tout et décidait de tout lui-même sur le territoire de son activité. Il était le plus sage, indépendamment du savoir, des capacités et des qualités qu’il possédait ». (C’était un peu plus complexe en réalité, surtout en ce qui concerne Staline, dont le culte de la personnalité n’est pas né de rien, mais la critique de Gomulka n’est pas infondée pour autant). Le culte de la personnalité rendait impossible tout travail normal entre celui qui en était investi et ses subordonnés, empêchait le parti où il existait de fonctionner normalement, « formait les cerveaux des hommes, il formait la manière de penser des militants, du parti et membres du parti ».

 

Sans faire d’analyse historique à proprement parler – mais ce n’était pas l’objet de son rapport, et il n’en avait pas non plus le temps – Wladyslaw Gomulka esquisse les origines du phénomène du culte de la personnalité, qu’il attribue à l’environnement extrêmement hostile dans lequel le socialisme fut édifié en URSS :

 

« Les difficultés qui accompagnaient la transformation du régime de la Russie des tsars, arriérée à tous points de vue, en régime socialiste étaient immenses et l’on commença à la période où le parti était dirigé par Staline, à liquider d’une façon de plus en plus intransigeante la confrontation des points de vue au sujet des questions posées par la vie, confrontations normales et pratiquées dans le cadre du parti du vivant de Lénine. Le culte de la personnalité s’implanta à la place occupée dans le parti par la discussion au sein du parti et au fur et à mesure qu’on éliminait cette discussion. La détermination de la voie russe vers le socialisme passait peu à peu des mains du Comité Central aux mains d’un groupe de plus en plus restreint d’hommes pour ne devenir enfin que le monopole de Staline. Ce monopole s’étendit ensuite également au domaine de la théorie scientifique du socialisme ».

 

Des mauvaises langues pourraient dire reconnaître ici le décalque de propos tenus par Léon Trotski. Mais, de nouveau, la différence est dans l’intention ; constructive et dévouée au socialisme de la part de Wladyslaw Gomulka ; mue par le ressentiment envers l’adversaire qui avait eu raison de lui et avec une bonne dose de mauvaise foi de la part de Trotski.

 

Gomulka s’acharne d’ailleurs tellement peu sur Staline, qu’il parle finalement peu de lui, et préfère procéder à une analyse structurelle du culte de la personnalité, dont l’essentiel, d’après lui, fut d’avoir consisté en un système hiérarchique de cultes. Un système qui ressemble quelque peu à la métaphysique néoplatonicienne et à son modèle d’émanation en cascade. Au sommet, à la place de l’Un, trônait Staline. Tous les cultes inférieurs émanaient de lui, ne brillaient que d’un éclat emprunté, tel celui de la Lune. Les premiers secrétaires des pays socialistes autres que l’URSS occupaient le deuxième échelon. Leur culte n’avait qu’une extension locale, mais était incontesté dans ce périmètre. Et il y avait encore plusieurs échelons hiérarchiques dans chaque pays.

 

« Le malheur était moindre », dit Gomulka, « si on revêtait du costume du culte un homme raisonnable et modeste. Celui-là se sentait généralement mal dans ce costume, on peut même dire qu’il en avait honte et qu’il ne voulait pas le porter, quoiqu’il ne pût pas l’ôter entièrement ». En revanche, malheur pour le parti, pour le pays, et pour la cause du socialisme, si celui qui faisait l’objet d’un culte était mu par l’ambition et la vanité, si cela flattait son ego ! Gomulka ne dit pas en revanche s’il estime que Boleslaw Bierut revêtit le costume de guide parce qu’il le fallait bien, ou parce que le rôle lui plaisait.

 

Transposé dans le domaine des relations internationales, le culte de la personnalité rendait impossible des rapports normaux, sur une base d’égalité, de respect mutuel, d’un dialogue fraternel, du respect de l’indépendance, de la souveraineté de chacun, entre partis communistes et entre pays socialistes. Des principes que Staline lui-même reconnaissait en paroles, mais qui ne pouvaient être mis en œuvre en même temps que le culte de la personnalité.

 

Mais, attention, dit Gomulka, le culte de la personnalité ne doit pas être confondu avec l’autorité de la personnalité, car « le culte de la personnalité déforme et dévie l’idée du socialisme et décourage les travailleurs du socialisme, tandis que l’autorité des centaines et des milliers de dirigeants du parti et du pouvoir populaire est très favorable au développement de l’édification du socialisme et est simplement indispensable pour pouvoir diriger le part et l’État ». Mais l’autorité ne peut s’octroyer, il faut la mériter chaque jour « au prix d’un dur labeur en se servant de l’esprit et en demeurant modestes ». Le parti et ses dirigeants se devaient de retrouver une autorité, que seule la confiance de la classe ouvrière pouvait leur accorder, et c’est pourquoi « il faut, de toutes ses forces, combattre le culte de la personnalité ou ses vestiges et lutter de toutes ses forces pour acquérir l’autorité ».

 

Réformes économiques

 

La visée du rapport de Wladyslaw Gomulka était toutefois principalement constructive. L’analyse des maux de la période antérieure et de leurs causes était faite dans le but d’y apporter des solutions. Des réformes économiques pour remédier au mécontentement populaire, et relancer la construction du socialisme sur de meilleures bases, pour commencer. Il s’agissait de corriger les disproportions entre secteurs économiques en revoyant à la baisse les investissements dans l’industrie lourde, pour accroître en contrepartie la production de biens de consommation et la construction de logements. Il s’agissait également d’introduire de nouvelles méthodes de gestion de l’économie, avec un accroissement de la participation ouvrière aux décisions, mais prudemment, en essayant les nouvelles méthodes à petite échelle dans un premier temps. Gomulka préconisait également d’élever les stimulants matériels en vue d’accroître la productivité.

 

C’est ensuite une série de réformes économiques qu’on pourrait qualifier de « libérales » dans l’industrie, le commerce et l’agriculture. Il s’agissait premièrement de rétablir une certaine vérité des prix, conformément à la loi de la valeur, en relevant des prix qui étaient artificiellement bas (parmi les exemples cités, il y a des produits de construction, les journaux et les tickets de cinéma). En revanche, si certaines injustices de la période antérieure devaient être corrigées, il n’était pas possible d’augmenter les salaires avant un accroissement correspondant de la production, sous peine de provoquer l’inflation, un essor du marché noir, et de réduire à néant les efforts accomplis. La libéralisation de l’économie impliquait également, dans le but d’améliorer l’offre de biens de consommations et le réseau de distribution, de permettre aux entreprises d’État une production auxiliaire, indépendamment du plan, et aux conditions du marché (y compris une libre fixation des prix). Il fallait également non seulement autoriser, mais également favoriser le développement, de l’artisanat, de la petite industrie privée, et du commerce privée, opérant avec des prix de marché.

 

Une libéralisation correspondante s’imposait dans l’agriculture, pour accroître les rendements agricoles et pour retrouver la confiance des paysans dans la Pologne populaire. Si les coopératives viables devaient être soutenues, elles devaient également acquérir plus d’autonomie dans leur gestion, et devenir propriétaires de leurs machines agricoles. Les coopératives non-viables ne devaient en revanche pas être portées à bout de bras artificiellement, mais devaient pouvoir être dissoutes. Toutes les mesures de restriction envers les exploitations agricoles privées devaient être abolies, et leur développement favorisé. S’il n’était pas possible de supprimer dans l’immédiat, ni avant une période assez longue, le système des livraisons obligatoires, sous peine de mettre en danger l’approvisionnement alimentaire des villes à des coûts accessibles à la classe ouvrière, celui-ci devait être graduellement remplacé par un système de marché. Enfin, puisqu’il était illusoire d’espérer que les paysans polonais renoncent dans un avenir proche à leur mentalité de propriétaires, pour obtenir leur intéressement, les restrictions sur les transactions sur la terre et sur l’héritage devaient être supprimées également.

 

Ce n’était toutefois pas un tournant idéologique en faveur de la propriété privée, fût-ce à petite échelle. A terme, la collectivisation de l’agriculture demeurait un objectif. Une nécessité même, « pas parce que quelqu’un a inventé des doctrines et des principes détachés de la vie, mais parce que nous voulons éveiller parmi les paysans travailleurs le sentiment de la profonde communauté sociale de production, que nous voulons liquider toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme, que nous voulons que la machine les aide dans la mesure des possibilités dans leur labeur dur et pénible, que nous voulons, par un effort minimum de chaque membre groupé au sein d’une communauté paysanne de production que cette dernière puisse donner une production globale maximum afin d’élever le plus possible les récoltes de chaque hectare de terre. » Mais celle-ci ne devait être ni artificiellement accélérée, sous peine d’être contreproductive, ni se faire par la contrainte contre les paysans.

 

Le contraire d’une perestroïka

 

Wladyslaw Gomulka préconisait également des réformes de nature politique, plus radicales que celles réalisées par aucun autre pays socialiste durant la période dite de « dégel ». Des réformes dont l’inspiration pourrait également être qualifiée de « libérale » : restauration d’une forme d’État de droit, liberté religieuse (y compris face à l’athéisme marxiste), séparation des pouvoirs, élections contestées dans une certaine mesure.

 

Ce fut tout d’abord une réduction des pouvoirs de l’appareil de répression et de ses effectifs. C’était ensuite un programme général de démocratisation. Démocratisation de la vie du Parti d’abord : rétablissement des normes de fonctionnement démocratiques prévues par les statuts, élections régulières et transparentes, règlement des différends par le débat selon la procédure régulière et non par des mesures disciplinaires, garantie d’une certaine liberté d’opinion sur les questions débattables (mais à l’exclusion d’opinions contraires aux principes fondateurs du Parti, de toute discrimination sur une base nationale, et de l’antisémitisme).

 

Démocratisation de la vie du pays ensuite. La liberté de critique, y compris à travers la presse, devait être garantie. Le rôle du parlement polonais, la Diète, devait être accru, ainsi que son indépendance à l’égard du gouvernement. Les sessions de la Diète devaient devenir plus régulières, une partie des députés passer à un système de milice (continuant à exercer leur travail à côté de leur mandat parlementaire). Les possibilités du gouvernement à gouverner par décrets devait être drastiquement limitées, et le contrôle de la Diète sur ses activités grandement accrues. Tous les accords avec d’autres pays devraient dorénavant être avalisées par la Diète. Des nouvelles élections étaient prévues, qui, sans être totalement libres, étaient de vraies élections, car, bien que se déroulant avec une seule liste, offraient néanmoins le choix entre plusieurs candidats dans chaque circonscription (ce qui permit l’apparition d’une petite opposition catholique à la Diète). Enfin, Gomulka normalisa les relations avec l’Église catholique, dont l’activité ne se vit plus guère entravée. La liberté de culte et l’éducation religieuse des enfants furent de nouveau réalité. Il n’était guère possible d’agir autrement dans un pays profondément catholique, ni même forcément souhaitable d’ailleurs. Mais ce n’était pas de l’opportunisme, ni un tournant réactionnaire de la part de Gomulka – fidèle à l’athéisme marxiste à titre personnel – qui fit voter également le droit à l’avortement.

 

Il importe toutefois de dire que, quelles que puissent être les ressemblances superficielles, quelle que puisse être leur coloration « libérale », les réformes impulsées par Wladyslaw Gomulka étaient le contraire d’une perestroïka. Parce qu’elles étaient conduites par des communistes sincères, non des traîtres qui se faisaient passer pour tels. Parce que ces réformes devaient être conduites sous la direction du Parti de la classe ouvrière, et pour restaurer son autorité dans le peuple, pas pour le saborder. Parce que le but était de préserver le socialisme, de lui donner un nouveau souffle, de corriger les déformations et les erreurs commises, non de le détruire pour restaurer le capitalisme.

 

Wladyslaw Gomulka au pouvoir : esquisse d’un bilan

 

Le Comité central du POUP suivit les recommandations de Wladyslaw Gomulka, et les mit en œuvre. Les troubles survenus en Pologne ne manquaient pas d’inquiéter la direction soviétique. Gomulka rencontra Nikita Khrouchtchev, et obtint de celui-ci l’accord que l’URSS n’intervienne pas dans les affaires intérieures polonaises. Il assura son homologue soviétique que la Pologne resterait dans le camp socialiste et dans le Pacte de Varsovie, mais qu’elle poursuivrait son alliance avec l’URSS sur un pied d’égalité, et construirait le socialisme à sa manière.

 

Les réformes décidées par le POUP sur la proposition de Wladyslaw Gomulka étaient certainement indispensables, et furent bénéfiques. Elles ne suffirent toutefois pas à stabiliser durablement la République populaire de Pologne, ni à assurer définitivement sa marche dans l’édification du socialisme. De nouvelles difficultés réapparurent au bout d’un temps. La Pologne n’arrivait pas à satisfaire tous les besoins populaires conformément aux attentes que le socialisme faisait naître. Les prix agricoles étaient trop bas pour être rentables pour les paysans, et l’État polonais n’avait pas les moyens des subventionner les prix à la consommation. Une décision fut prise en 1970 d’accroître les prix des produits alimentaires. Ce fut une erreur politique fatale, qui déclencha des émeutes ouvrières. Des troubles violents furent suivis d’actes de répression. Gomulka, qui par ailleurs avait des problèmes de santé, démissionna dans la foulée.

 

La construction d’une société nouvelle s’est révélée plus compliquée, plus tourmentée, qu’on ne l’avait pensé, en Pologne comme ailleurs. Plus compliquée en Pologne qu’ailleurs même.

 




Le POUP se choisit comme nouveau premier secrétaire Edward Gierek, qui naguère avait travaillé dans les mines de charbon en France. Gierek s’engagea, étant lui-même ouvrier, à gouverner dans l’intérêt des ouvriers. Il annula la hausse des prix, mena une politique de modernisation de l’industrie, qui permit une élévation du niveau de vie. Mais il fut rattrapé par le choc pétrolier et l'inflation. Le mécontentement populaire n’avait pas disparu, et fut attisé par Solidarnosc, un syndicat ouvrier « indépendant », dont la direction était pilotée en sous-main par les USA et le Vatican. Edward Gierek s’interdit de résoudre cette crise par la répression, et finit par légaliser Solidarnosc, qui comptait alors près de 10 millions de membres. Mais, de ce fait, le POUP ne pouvait guère continuer à se revendiquer être le parti de la classe ouvrière…En 1980, Edward Gierek démissionna à son tour.

 

Le coup d’État du général Wojciech Jaruzelski ne régla rien, et en 1989 la Pologne populaire disparut, balayée par la restauration du capitalisme. Lech Walesa, le chef de Solidarnosc, fut élu président. Il jeta alors son masque de syndicaliste ouvrier, et montra son vrai visage, celui d’un politicien réactionnaire. Non seulement les revendications par lesquelles Solidarnosc avait appâté la classe ouvrière – démagogiques et déconnectées des possibilités réelles de la Pologne populaire – furent oubliées, mais disparurent de même les acquis et progrès sociaux bien réels du socialisme. A la place, les ouvriers polonais purent redécouvrir l’exploitation capitaliste et le chômage…

 

Quel jugement rétrospectif faut-il porter sur les positions soutenues par Wladyslaw Gomulka en 1956 ?

 

Une certaine historiographie « stalinienne » considère le tournant « khrouchtchévien » à partir de 1956 comme le début d’une dérive révisionniste, d’un éloignement progressif envers les principes véritables du marxisme-léninisme, en vigueur durant la période stalinienne, d’une mutation opportuniste des partis communistes, et d’une renaissance progressive du capitalisme à l’intérieur du socialisme, dont la perestroïka aurait été l’achèvement logique. L’aspect « libéral » des réformes de Gomulka tendraient à attester cette lecture.

 

Cette historiographie n’est pas inintéressante, et n’est pas dénuée de mérites, ne serait-ce que comme contrepoison à l’anticommunisme, et au révisionnisme bien réel d’après 1989. Mais elle a le tort d’absolutiser la période stalinienne, sa théorie et ses pratiques – reproduisant le culte de la personnalité à titre posthume en quelque sorte – comme l’étalon du marxisme-léninisme « pur », dont tout écart serait hérésie. Elle oublie trop souvent la part de contingence dans les choix accomplis durant la période stalinienne, les discontinuités irréductibles de l’histoire, de tout processus social. Elle a tendance aussi à fermer les yeux sur tout ce qu’il y avait d’indéfendable durant la période stalinienne, et à ne pas voir en quoi le « dégel » khrouchtchévien fut un progrès, y compris du point de vue du socialisme.

 

Plutôt que du « révisionnisme », on pourrait voir dans les aspects « libéraux » des mesures préconisées par Wladyslaw Gomulka une adaptation aux conditions réelles de la Pologne de 1956, un pays peu développé industriellement, un pays de petits propriétaires. En effet, dans certaines conditions, les conditions politiques de la lutte des classes peuvent amener une révolution bien au-delà de ce que sa base économique semble rendre possible. Le volontarisme des dirigeants peut les pousser à penser qu’il est possible de forcer le cours de l’histoire. Mais la nouvelle superstructure et les rapports de production avancés risquent de se révéler « formels », inadaptés à leur base beaucoup moins avancée. Un effet de rattrapage risque de se produire, qui peut être dévastateur s’il n’est pas intelligemment anticipé. Quant aux rapports entre socialisme et marché, aux questions de l’intégration de la petite propriété dans le socialisme, à la propriété paysanne…ces questions étaient complexes pour les sociétés socialistes du XXème siècle. Rien n’indique qu’elles seront plus simples à l’avenir. On ne peut se contenter de schémas préétablis pour tenter de les résoudre.

 

Il est permis en tout cas de penser que toute l’œuvre accomplie en République populaire de Pologne pour édifier une société nouvelle, socialiste, une société de justice sociale, ne fut pas inutile et que ses réalisations furent bien réelles et non sans mérites. La terrible régression, à base d’un obscurantisme catholique qu’on croirait d’un autre temps, que connaît aujourd’hui la Pologne, suffit à dire que la restauration du capitalisme y fut – comme dans tous les autres cas –, le contraire d’un progrès en quelque sens que ce soit.

11 novembre 2017

La Révolution d’Octobre et nous



Il y a cent ans jour pour jour, les ouvriers et soldats de Petrograd prenaient le Palais d’Hiver, renversant un gouvernement provisoire bourgeois, qui de toute façon n’était plus en mesure de gouverner quoi que ce soi. En même temps, se réunissait le IIème Congrès Panrusse des Soviets, dont la majorité décida d’instaurer un nouveau pouvoir, sans équivalent par le passé, le pouvoir soviétique, un Etat ouvrier et paysan, et donner naissance par ce fait à la plus grande révolution de tous les temps, la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, l’événement sans conteste le plus important du siècle, et sans doute du millénaire.

Aujourd’hui, nous commémorons le centenaire de cet événement si important et fondateur, tout particulièrement dans l’Histoire de notre Parti – non pas bien sûr que le Parti du Travail ait jamais été, en quelque sorte, un modèle d’importation soviétique, car, faut-il le rappeler, le mouvement ouvrier et socialiste suisse a des racines beaucoup plus anciennes que 1917, et fait intégralement partie de l’histoire de notre pays, n’en déplaise à l’idéologie dominante – mais incontestablement un événement sans lequel notre Parti n’aurait jamais été ce qu’il est, ni obtenu les victoires bien réelles qu’il a obtenu.

Cette célébration aurait pu avoir lieu dans des conditions plus réjouissantes. L’Etat né de la Révolution, comme tant d’autres pays socialistes, aurait très bien pu, et dû, toujours exister à ce jour ; car, quoi que l’en dise la propagande bourgeoise, sa disparition n’était en rien fatale, le socialisme n’était nullement en crise dans les années 80, et, si les problèmes étaient bien réels et sérieux, ils n’avaient rien qui ne pût être surmonté. Mais il se fait que le socialisme put être renversé en URSS pour être remplacé par un capitalisme sauvage et désespérant, et ni la clique liquidationiste de Gorbatchev, ni la bande mafieuse de Eltsine n’ont rencontré de résistance digne de ce nom, du moins avant qu’il ne soit trop tard. Un processus similaire s’est produit dans la plupart des pays naguère socialistes. Les quelques Etats socialistes qui restent sont réduits à tenir bon face à l’impérialisme, au prix des pires difficultés, ou bien se sont engagés dans la voie de la « réforme et de l’ouverture », d’un « socialisme de marché » dont le caractère socialiste n’est pas toujours évident. Si la vague néolibérale est un peu moins triomphante que dans les années nonante, son hégémonie reste quasi-entière. Et les processus révolutionnaires en Amérique latine, qui ont suscité tant d’espoirs sont actuellement en difficulté. Une situation qui n’est guère réjouissante pour les communistes que nous sommes.

C’est de cet état de fait que nous devons partir. Certes, la première expérience socialiste de l’histoire connut une trajectoire compliquée et contradictoire, ainsi qu’une fin tragique. Cette réalité, qui est indéniable, n’est pourtant pas une raison pour nous en détourner, pour, en quelque sorte, brûler ce que nous avions adoré. Que le socialisme ayant réellement existé ait été bien en deçà de ce dont avaient rêvé les socialistes du XIXème siècle, ce n’est pas une raison pour s’en distancier, ou affirmer qu’il ne s’agissait pas du « véritable socialisme » – du reste, s’attendre à ce que l’histoire réelle se déroule exactement telle qu’on la prévu théoriquement, ce serait une bien étrange hypothèse pour un marxiste. Il faut en effet inscrire tout d’abord ce socialisme dans son contexte historique. Nous pouvons prendre comme préalable méthodologique les mots suivants de Rosa Luxemburg :

« Il est clair que seule une critique approfondie, et non pas une apologie superficielle, peut tirer de tous ces événements les trésors d’enseignement qu’ils comportent. Ce serait en effet une folie de croire qu’au premier essai d’importance mondiale de dictature prolétarienne, et cela dans les conditions les plus difficiles qu’on puisse imaginer, au milieu du désordre et du chaos d’une conflagration mondiale, sous la menace constante d’une intervention militaire de la part de la puissance la plus réactionnaire d’Europe, et en face de la carence complète du prolétariat international, ce serait une folie, dis-je, de croire que, dans cette première expérience de dictature prolétarienne réalisée dans des conditions aussi anormales, tout ce qui a été fait ou n’a pas été fait en Russie ait été le comble de la perfection. Tout au contraire, la compréhension la plus élémentaire de la politique socialiste et de ses conditions historiques nécessaires oblige à admettre que, dans des conditions aussi défavorables, l’idéalisme le plus gigantesque et l’énergie révolutionnaire la plus ferme ne peuvent réaliser ni la démocratie ni le socialisme, mais seulement de faibles rudiments de l’une et de l’autre ».

Rosa Luxemburg écrivait ce qui précède en 1918. Les années suivantes, c’est bien plus que des rudiments de socialisme qui furent réalisés, et il convient de reconnaître que, malgré tout, les réalisation du système socialiste né de la Révolution d’Octobre furent remarquables. Il n’est guère possible de retracer en quelques mots 70 ans d’histoire, mais on peut néanmoins en souligner quelques aspects particulièrement importants.


Les premières années de la Révolution, un défi impossible et pourtant relevé

Il faut en effet, pour commencer, rappeler de quelles conditions historiques bien précises est née la Révolution d’Octobre. La Révolution d’Octobre est née avant tout de la guerre impérialiste la plus sanglante, la plus totale, que l’humanité ait connu jusque là, la Première Guerre mondiale. Elle a eu lieu dans un pays globalement arriéré, quasi moyenâgeux, mais aussi une puissance industrielle, localisée dans quelques grandes villes, soumis à une autocratie anachronique en plein XXème siècle. Elle est née de toutes ces contradictions, qui faisaient à ce moment de l’Empire vermoulu des tsars le maillon faible de la chaîne de l’impérialisme mondial, mais aussi de la conjonction d’une classe ouvrière combative et concentrée dans les grandes villes, et d’un parti d’un type nouveau, le seul parti de la IIème Internationale qui s’est révélé à la hauteur de sa tâche envers l’Histoire, le Parti bolchevik, fondé et dirigé par Lénine.

La Révolution de Février avait certes balayé l’autocratie d’un tsar dont personne ne voulait plus, avait fait de la Russie le « pays le plus libre d’Europe » et fait naître une dualité de pouvoirs entre un gouvernement provisoire bourgeois – qui, entre parenthèses, ne pouvait se prévaloir d’aucune base légale, ni d’aucune assemblée parlementaire – et des Soviets, embryon d’un Etat nouveau, d’une démocratie authentiquement populaire. Mais elle n’avait résolu aucun des problèmes les plus pressants du pays. Le gouvernement provisoire avait l’intention de continuer une guerre impérialiste perdue d’avance. Il envoyait de ce fait à la mort des centaines de milliers de soldats russes. C’est quelque chose qu’il ne faut pas oublier lorsque l’on parle un peu trop facilement de la violence de la guerre civile et du régime mis en place après la Révolution d’Octobre. Ce même gouvernement n’avait pas plus l’intention de procéder à des réformes économiques dans l’intérêt des travailleurs, ni à une réforme agraire, pourtant urgente. La solution de ces problèmes était renvoyée à une « Assemblée constituante », sans délai précis, pour ainsi dire aux calendes grecques. Pendant ce temps, la situation se dégradait à toute vitesse sur le front comme à l’arrière. La défaite et la famine étaient imminentes. Les « socialistes modérés », mencheviks et SR, n’avaient d’autre programme qu’un soutien vaguement critique au gouvernement. Autant dire qu’il n’y avait rien à attendre d’eux. La seule issue de cette politique n’était pas une république parlementaire bourgeoisie et vaguement social-démocratisante, mais la défaite face à l’Allemagne, la désintégration de la Russie, et sans doute son partage colonial futur entre les grandes puissances impérialistes.

Dans cette situation à la fois dramatique et pourtant ouverte sur l’avenir, Lénine eut le grand mérite de formuler la seule solution révolutionnaire qui s’imposait dans ses fameuses Thèses d’Avril. La cohérence et la combativité des bolcheviks, leurs mots d’ordre justes, « Pour la paix immédiate », « Pour le pouvoir des Soviets », « Pour la terre aux paysans », « Pour les fabriques aux ouvriers », leur gagnèrent le soutien des masses, pendant que les mencheviks et les SR le perdaient. A la veille de la Révolution d’Octobre, les bolcheviks étaient de fait majoritaires dans tous les soviets urbains. La Révolution d’Octobre, loin de n’être qu’un coup d’Etat de quelques conspirateurs, était la réalisation de la volonté d’une grande majorité d’ouvriers, de paysans pauvres et de paysans portant l’uniforme. Ses décrets et son gouvernement d’un type nouveau, le Conseil des commissaires du peuple, furent votés par une instance démocratique et représentative des classes populaires russes, le IIème Congrès panrusse des Soviets. Elle avait donné au pays une assemblée parlementaire au moins aussi représentative et démocratique que l’éphémère Constituante qu’il fallut dissoudre : le Comité central exécutif pan soviétique, le VTSIK.

Mais le nouveau pouvoir révolutionnaire fut placé à la tête d’un pays en plein effondrement. La paix de Brest Litovsk, malgré ses conditions léonines (et qui l’auraient été moins si Trotski avait su s’en tenir aux directives reçues), était une nécessité absolue pour donner à la Révolution un répit sans lequel elle n’aurait pas survécu. Malgré cela, le pouvoir soviétique dut vite faire face à une guerre civile atroce et impitoyable, déchaînée par les anciennes classes possédantes renversées, ce avec une aide colossale de toutes les puissances impérialistes coalisées – en effet, sans l’intervention étrangère, la guerre civile se serait terminée en 1918 déjà, au début 1919 au plus tard, et le système soviétique aurait pu s’édifier dans de bien meilleures conditions. Si les bolcheviks se retrouvèrent parti unique à la tête du pays, ce n’est point de leur volonté, mais parce tous les autres partis « socialistes » se retournèrent contre le pouvoir soviétique, et bien souvent prirent fait et cause pour les généraux tsaristes.

Le pouvoir bolchevik dut prendre des mesures drastiques pour faire face à une situation désespérée, appliquer de façon extrêmement stricte et généralisée la loi martiale. Mais il s’agissait d’une nécessité absolue, faute de quoi la Révolution aurait péri de la main des aventuriers blancs vendus à l’impérialisme. Comme le dit Rosa Luxemburg dans le texte cité précédemment : « La révolution russe n’a fait que confirmer par là l’enseignement fondamental de toute grande révolution, dont la loi est la suivante : ou aller de l’avant rapidement et résolument, abattre d’une main de fer tous les obstacles, et reculer ses buts de plus en plus loin, ou être rejetée en arrière de son point de départ et écrasée par la contre-révolution. S’arrêter, piétiner sur place, se contenter des premiers résultats obtenus, cela est impossible dans une révolution. Et quiconque veut transporter dans la tactique révolutionnaire ces petites habiletés de la lutte parlementaire, montre uniquement qu’il ignore non seulement la psychologie, la loi profonde de la révolution, mais encore tous les enseignements de l’histoire ».
La guerre civile fut enfin gagnée, mais le pays était dévasté, ruiné, en proie à la famine. Les duretés de la guerre, les nécessités de la loi martiale, la ruine généralisée avaient fini par avoir raison de la démocratie au sein des Soviets, et de la mise en place d’une direction verticale et autoritaire, que les rigueurs de la situation imposaient. Mais un Etat ouvrier et paysan, ayant comme objectif la construction du socialisme, existait désormais. Si la trajectoire qu’il suivit fut bien plus douloureuse et sinueuse qu’on n’aurait pu l’escompter, ce n’est pas sans rapport avec les conditions atroces dans lesquelles il prit naissance, et qui restèrent plus que précaire, malgré un certain rétablissement apporté par la NEP. Ses succès n’en furent que plus remarquables.

La Révolution d’Octobre et l’édification du socialisme

Le premier et incontestable succès du pouvoir né de la Révolution d’Octobre est d’avoir pour la première fois dans l’histoire édifié une société socialiste, malgré un retard initial abyssal du pays, dans une situation d’encerclement impérialiste et de menace permanente de guerre, à un rythme record. Lorsque les anticommunistes prétendent que le socialisme serait économiquement « inefficace », il convient de leur opposer ce succès spectaculaire. Il faut rappeler aussi que l’URSS bénéficia d’une croissance économique importante jusqu’aux années 80. Si elle accusa ensuite un ralentissement, c’est que des réformes étaient nécessaires, mais justement du fait du progrès économique, parce que l’économie soviétique avait atteint un niveau qualitativement supérieur, si bien que les mécanismes mis en place dans les années 30 étaient désormais devenus inadéquats. Si des Soviétiques pouvaient considérer, à juste titre sans doute, qu’ils manquaient de biens de consommations et que leur niveau de vie était insuffisant, il faut pourtant comparer leur situation dans les années 80 non pas à celle des puissances impérialistes qui ont pu piller la moitié du globe pendant des siècles, mais à la misère généralisée régnant dans l’empire tsariste.

L’édification du socialisme permit également de mettre en place une protection sociale complète et généralisée, ainsi que des droits sociaux étendus, ce dès les années trente, à une époque où l’URSS était encore un pays peu avancé. La Suisse prospère de nos jours est très loin, niveau social, de l’ex URSS. Si l’on doit sans doute admettre les conclusion du XXème Congrès du PCUS au sujet du « culte de la personnalité » et des « violations de la légalité socialiste », il ne faudrait pas oublier pour autant que c’est durant le mandat de Staline que le socialisme fut édifié, et que les droits économiques et sociaux sont devenus réalité .Sans l’exemple que constituait le socialisme soviétique, il va de soi, qu’aucune protection sociale n’aurait été concédée par la bourgeoisie des pays capitalistes. La disparition du camp socialiste a en revanche favorisé la contre-offensive néolibérale de nos jours.

La Révolution d’Octobre et la démocratie

Les anti-communistes, ouvertement de droite ou de « gauche » croient généralement avoir réfuté les idées de Lénine, si ce n’est le socialisme en tant que telle, en affirmant que la Révolution d’Octobre et l’Etat auquel elle a donné naissance n’ont pas été « démocratiques », alors qu’aucun progrès ou socialisme digne de ce nom ne saurait se concevoir sans « démocratie » (démocratie pure, telle une idée platonicienne, conçue in abstracto et devant être instanciée dans la réalité, sans guère s’embarrasser de concrétude historique). Il y a là un double mensonge, tant pour ce qui concerne le socialisme réel, que les « démocraties occidentales », libérales ou social-démocrates.

Car le caractère démocratique ou non, ou plus ou moins démocratique, d’une société, ne se mesure pas à l’aune d’une conception idéalisée qu’elle se fait d’elle-même, ou que des idéologues en font, avec plus ou moins d’honnêteté, mais d’après la réalité de l’histoire. Or, si on daigne prendre en compte de simples faits que l’historiographie dominante voudrait oublier, tous les pays de la planète sans exception d’avant 1917 ne pouvaient que très difficilement être qualifiés de « démocratiques », d’après ce qu’on entend prima facie par « démocratie », et qui est sensé être universelle. Car même les pays les plus démocratiques de ce temps étaient marqués par une triple limitation, comme le montre Domenico Losurdo : de nationalité, de sexe et de classe.

La limitation de nationalité d’abord. Les démocraties libérales du XIXème siècles étaient, pour les plus significatives d’entre elles, des empires coloniaux, des Etats explicitement fondés sur la discrimination raciale, des « démocraties », mais pour le peuple des seigneurs, au prix de la privation de toute démocratie, de tous droits de ceux qui n’en font pas partie. La déclaration d’indépendance des USA, malgré toutes ses belles paroles, était ainsi rédigée par des propriétaires d’esclaves. Les partis de la IIème Internationale se montrèrent plus qu’ambigus sur la question. Ils comprenaient une très importante aile droite ouvertement pro-coloniale, et ne s’opposaient pour le moins de façon guère systématique au colonialisme. Eduard Bernstein, par exemple, le théoricien par excellence du réformisme, s’il prônait la démocratie et le progrès social pour les Allemands, et s’indigna des entorses commises par les bolcheviks envers les principes démocratiques, n’en refusait pas moins tout droit démocratique aux habitants des colonies, pas assez « civilisés » à ses yeux, et soutenait la politique coloniale de Guillaume II. Social-démocratie, mais pour le peuple des seigneurs !

Pour la deuxième limitation, il convient de rappeler que l’Occident libéral considérait tout à fait dans l’ordre des choses que la moitié de l’humanité, les femmes, soit privée de droits politiques, et souvent de droits civils, réduite à un état de minorité juridique. Une limitation qui resta en vigueur jusqu’à 1945 dans la plupart des pays capitalistes, et beaucoup plus longtemps dans la libre et démocratique Suisse…

Enfin, la démocratie libérale était conçue par ses premiers théoriciens explicitement comme une démocratie pour les propriétaires, une démocratie seulement pour les riches, et leur domination despotique sur le reste de la population. Seules les luttes de la classe ouvrière parvinrent à faire reculer, malgré une opposition farouche de la bourgeoisie et des libéraux, le régime du suffrage censitaire. A l’aube de la Première Guerre mondiale, peu de pays démocratiques étaient dotés du suffrage universel, et les vestiges du régime censitaire étaient très nombreux. La Suisse disposait certes du suffrage universel depuis 1848, mais par contre on considérait comme normal de faire tirer l’armée à balles réelles pour réprimer les grèves. Et n’oublions pas que toute démocratie s’arrête à la porte des entreprises, ou la dictature patronale est de rigueur…

A ces trois égards, la Révolution d’Octobre représenta un progrès démocratique décisif. Tout d’abord en proclamant l’égalité et l’amitié entre les peuples, en appelant les peuples soumis au joug colonial à se révolter contre l’impérialisme qui les oppresse. La IIIème Internationale eut un effet incontestablement positif en formant les partis communistes à un anti-impérialisme et un anticolonialisme sans concessions. Sans ce rayonnement des idées d’Octobre, sans une aide multiforme et concrète de l’URSS aux mouvements de libération nationale, les empires coloniaux et la ségrégation raciale seraient toujours en place de nos jours. La Révolution d’Octobre est celle qui rendit les révolution suivantes possibles. De même pour les droits des femmes. Certes l’égalité est loin d’être réalisée à ce jour, en Suisse comme ailleurs. Mais les pas importants accomplis en ce sens ne l’auraient jamais été sans la proclamation de cette égalité dans la loi soviétique dès la Révolution, sans tous les efforts du pouvoir soviétique pour une émancipation réelle des femmes. Enfin, étant officiellement un Etat ouvrier et paysan, l’Union soviétique accorda aux travailleurs des droits inimaginables auparavant. Si la démocratie y était souvent formelle, dans les entreprises en revanche les ouvriers jouissaient de droits inenvisageables dans un pays capitaliste. A ce niveau non-plus, la bourgeoisie n’aurait jamais fait les concessions qu’elle dût faire si le socialisme n’avait pas été une réalité pour un tiers de la population mondiale à son apogée.

L’héritage d’Octobre aujourd’hui

Le socialisme soviétique était certainement marqué par des insuffisances et des déformations bien réelles, qu’on doit bien reconnaître, dont beaucoup était dû à un très lourd héritage du passé, d’autres aux erreurs des directions soviétiques. Mais il faut aussi tenir compte du fait que c’était la première tentative de l’histoire de faire quelques chose de radicalement neuf, sans aucun précédant : l’édification d’une société neuve, débarrassée de l’oppression de classe, plus solidaire et plus humaine. Cette toute première tentative ne pouvait pas échapper à des graves insuffisances. Notamment en ce qui concerne des lacunes importantes en matière de démocratie – problème qui ne fut jamais résolu – et désintérêt pour les droits politiques « formels » ou « bourgeois ». Ce sont des leçons à prendre en compte. Ce sont aussi des facteurs qui ont facilité l’action de la clique gorbatchévienne, et permis qu’une Perestroïka, commencée sous le patronage de Lénine et au nom de l’amélioration du socialisme, dérive vite vers sa liquidation. Cette évolution était rendue possible par les contradictions objectives existant dans la société soviétique, mais n’était en rien fatale, et aurait pu être évitée.


Bien d’autres révolutions ont eu lieu depuis 1917, chacune présentant des spécificités et apportant des idées, conceptions théoriques et formes nouvelles, qui n’auraient pu être prévu auparavant. De fait, la diversité des voies d’accès au socialisme a été reconnue, et de nouvelles possibilités rendues concevables. Mais il est vrai de dire que toutes ces révolutions n’auraient pas été rendues possibles sans la Révolution d’Octobre. Il est vrai aussi que la Révolution d’Octobre a somme toutes permis l’édification d’une société nouvelle, qui malgré ses insuffisances, a permis des progrès extraordinaires, et par delà l’anticipation d’un avenir plus juste et plus solidaire. Nous n’avons pas à la renier. De nos jours, lorsque seulement 8 personnes possèdent autant que les 50% les plus pauvres de la planète, que le capitalisme rend le monde de plus en plus inhumain, et conduit fatalement l’humanité à sa disparition prochaine, les idées d’Octobre sont plus indispensables que jamais. Comme l’a dit Jean Jaurès : « L'Histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l'invincible espoir. »

Le rêve de Vladimir, une pièce de Dominique Ziegler





Dans Le rêve de Vladimir, le dramaturge et metteur en scène Dominique Ziegler retrace la vie et l’œuvre révolutionnaire de Lénine ; une rétrospective en forme d’interrogation sur cette personnalité majeure, qui ne laisse personne indifférent, et qui déchaîne toujours les passions.

La pièce commence en 1923. Lénine, gravement malade, remet une missive à son épouse Nadejda Kroupskaïa. Que le médecin confisque. Lénine ne doit en effet pas travailler, pour ménager ses dernières forces. De fait, malgré tous les efforts des médecins, il décédera au début de l’année 1924. Ensuite, Lénine s’endort. Kroupskaïa lui demande : « à quoi rêves-tu Vladimir ? ». Suit une rétrospective de sa vie de révolutionnaire (faute de temps, Dominique Ziegler a choisi d’omettre sa vie privée), en commençant par une conversation entre le très jeune Vladimir Oulianov et son frère aîné Alexandre, juste avant son arrestation et sa condamnation à mort. Nous assistons ensuite aux principaux événements de sa vie publique, jusqu’au début de la maladie qui allait le clouer au lit. La pièce se termine sur des images d’archives de l’enterrement de Lénine, précédées immédiatement, au prix d’un assez flagrant anachronisme, d’un Staline en uniforme de maréchal s’emparant du pouvoir absolu et annonçant pour le lendemain la chasse aux trotskistes.

D’un point de vue scénique, la pièce de Dominique Ziegler est remarquable. Cinq acteurs – Julien Tsongas dans le rôle-titre, aux côtés de Yasmina Remil, Olivier Lafrance, Simon Labarrière et Pierre-Benoist Varoclier – se relayent pour donner vie à maintes figures centrales de cette époque : outre Lénine, son frère Alexandre et Kroupskaïa, déjà mentionnés, Trostski, Staline, Zinoviev, Martov, Plekhanov, Dzerjinski, Kerenski, Fritz Platten, et bien d’autres. En moins de deux heures, on peut assister aux grandes controverses théoriques et aux principales étapes de développement du mouvement révolutionnaire russe, aux grands enjeux et dilemmes de la Révolution et de la gestion du pouvoir. On voit aussi des images d’archives, et une voix off lit des passages des œuvres fondamentales de Lénine. Ce qui est un résultat remarquable, et incite à ne pas se formaliser de quelques anachronismes plus ou moins importants. Domique Ziegler a certainement raison de dire que le théâtre a des lois que l’historiographie ignore, une pièce de théâtre ne saurait se confondre avec une monographie, et le seul fait de mettre en scène au théâtre des controverses théoriques était en soi une gageure. De ce fait aussi, certains passages, pourtant très importants de la vie de Lénine, comme la NEP, n’y figurent pas, car ils ont résisté à une adaptation théâtrale potable.

Toutefois, il convient de signaler quelques points un peu plus contestables à nos yeux, même s’ils n’enlèvent rien aux mérites de la pièce. Premièrement, dans les scènes portant sur la période révolutionnaire ou post-révolutionnaire, on voit généralement Lénine discuter avec un autre dirigeant bolchevik, lui donner des directives, et le voir aussitôt s’empresser de les exécuter. Sans doute, la loi du genre incitait à centrer l’action sur le personnage principal. Mais il ne faudrait pas que le spectateur en tire la conclusion que Lénine disposait d’un pouvoir personnel quasi absolu, au sein du Parti comme de l’Etat. Car si Lénine était indiscutablement le leader du Parti bolchevik, et le président du Conseil des commissaires du peuple après la Révolution d’Octobre, il était loin de toujours disposer d’une majorité assurée au sein du Comité central, et ne parvenait, bien souvent, à faire triompher son point de vue qu’après des débats houleux et avec des majorités aléatoires. Le deuxième aspect contestable est que la pièce de Dominique Ziegler est tributaire d’une historiographie trotskiste de la Révolution, qui ne correspond pas tout à fait à la réalité, et qui vire quelque peu à l’apologie de Trotski. Précisons notamment  que Lénine a eu bien plus de divergences, souvent vives, avec Trotski qu’avec Staline, avant et après la Révolution, et que, dans sa lettre qui fut lue au XIIIème Congrès du PCR(b), s’il a effectivement suggéré de remplacer Staline au poste de secrétaire général, il est pourtant clair que ce n’est certainement pas par Trotski qu’il suggérait de le remplacer (mais il n’est pas clair à qui pensait Lénine comme potentiel secrétaire général).


Quoiqu’il en soit, nous ne pouvoir que recommander chaudement à tous nos lecteurs d’aller voir Le rêve de Vladimir. Au théâtre Alchimic jusqu’au 19 novembre.