Dans Le rêve de Vladimir, le dramaturge et metteur en scène Dominique Ziegler retrace la vie et l’œuvre révolutionnaire de Lénine ; une rétrospective en forme d’interrogation sur cette personnalité majeure, qui ne laisse personne indifférent, et qui déchaîne toujours les passions.
La pièce commence en 1923.
Lénine, gravement malade, remet une missive à son épouse Nadejda Kroupskaïa.
Que le médecin confisque. Lénine ne doit en effet pas travailler, pour ménager
ses dernières forces. De fait, malgré tous les efforts des médecins, il
décédera au début de l’année 1924. Ensuite, Lénine s’endort. Kroupskaïa lui
demande : « à quoi rêves-tu Vladimir ? ». Suit une rétrospective
de sa vie de révolutionnaire (faute de temps, Dominique Ziegler a choisi
d’omettre sa vie privée), en commençant par une conversation entre le très
jeune Vladimir Oulianov et son frère aîné Alexandre, juste avant son
arrestation et sa condamnation à mort. Nous assistons ensuite aux principaux
événements de sa vie publique, jusqu’au début de la maladie qui allait le
clouer au lit. La pièce se termine sur des images d’archives de l’enterrement
de Lénine, précédées immédiatement, au prix d’un assez flagrant anachronisme,
d’un Staline en uniforme de maréchal s’emparant du pouvoir absolu et annonçant
pour le lendemain la chasse aux trotskistes.
D’un point de vue
scénique, la pièce de Dominique Ziegler est remarquable. Cinq acteurs – Julien
Tsongas dans le rôle-titre, aux côtés de Yasmina Remil, Olivier Lafrance, Simon
Labarrière et Pierre-Benoist Varoclier – se relayent pour donner vie à maintes
figures centrales de cette époque : outre Lénine, son frère Alexandre et
Kroupskaïa, déjà mentionnés, Trostski, Staline, Zinoviev, Martov, Plekhanov,
Dzerjinski, Kerenski, Fritz Platten, et bien d’autres. En moins de deux heures,
on peut assister aux grandes controverses théoriques et aux principales étapes
de développement du mouvement révolutionnaire russe, aux grands enjeux et dilemmes
de la Révolution et de la gestion du pouvoir. On voit aussi des images
d’archives, et une voix off lit des passages des œuvres fondamentales de
Lénine. Ce qui est un résultat remarquable, et incite à ne pas se formaliser de
quelques anachronismes plus ou moins importants. Domique Ziegler a certainement
raison de dire que le théâtre a des lois que l’historiographie ignore, une
pièce de théâtre ne saurait se confondre avec une monographie, et le seul fait
de mettre en scène au théâtre des controverses théoriques était en soi une
gageure. De ce fait aussi, certains passages, pourtant très importants de la
vie de Lénine, comme la NEP, n’y figurent pas, car ils ont résisté à une
adaptation théâtrale potable.
Toutefois, il convient de signaler quelques points un
peu plus contestables à nos yeux, même s’ils n’enlèvent rien aux mérites de la
pièce. Premièrement, dans les scènes portant sur la période révolutionnaire ou
post-révolutionnaire, on voit généralement Lénine discuter avec un autre
dirigeant bolchevik, lui donner des directives, et le voir aussitôt s’empresser
de les exécuter. Sans doute, la loi du genre incitait à centrer l’action sur le
personnage principal. Mais il ne faudrait pas que le spectateur en tire la
conclusion que Lénine disposait d’un pouvoir personnel quasi absolu, au sein du
Parti comme de l’Etat. Car si Lénine était indiscutablement le leader du Parti
bolchevik, et le président du Conseil des commissaires du peuple après la
Révolution d’Octobre, il était loin de toujours disposer d’une majorité assurée
au sein du Comité central, et ne parvenait, bien souvent, à faire triompher son
point de vue qu’après des débats houleux et avec des majorités aléatoires. Le
deuxième aspect contestable est que la pièce de Dominique Ziegler est tributaire
d’une historiographie trotskiste de la Révolution, qui ne correspond pas tout à
fait à la réalité, et qui vire quelque peu à l’apologie de Trotski. Précisons
notamment que Lénine a eu bien plus de
divergences, souvent vives, avec Trotski qu’avec Staline, avant et après la
Révolution, et que, dans sa lettre qui fut lue au XIIIème Congrès du
PCR(b), s’il a effectivement suggéré de remplacer Staline au poste de
secrétaire général, il est pourtant clair que ce n’est certainement pas par
Trotski qu’il suggérait de le remplacer (mais il n’est pas clair à qui pensait
Lénine comme potentiel secrétaire général).
Quoiqu’il en soit, nous ne
pouvoir que recommander chaudement à tous nos lecteurs d’aller voir Le rêve de
Vladimir. Au théâtre Alchimic jusqu’au 19 novembre.
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