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07 février 2022

La dimension « libérale » du fascisme

 

Ludwig Von Mises

Notre titre apparaîtra assurément paradoxal à certains de nos lecteurs. Après tout, le fascisme n’est-il pas aux antipodes du libéralisme ? Friedrich Von Hayek a même prétendu que le libéralisme est l’idéologie dont le fascisme est le plus éloigné, la preuve en étant que Hitler ait pu dire que le nazisme serait le vrai socialisme, le vrai nationalisme, etc. …la seule chose qu’il n’aurait jamais dite, et pour cause, c’est que le nazisme serait le vrai libéralisme.

 

Mais, les apparences – ou plutôt l’idéologie officielle – sont trompeuses, et Hayek, comme d’habitude, ment comme un arracheur de dents. Le fascisme – et cela se vérifie dans le fascisme italien, le nazisme et le phalangisme – se veut avant tout comme un antimarxisme. Le fascisme n’est pas non plus une idéologie autonome, mais est construit à partir de bouts d’idéologies antérieures, radicalisées, poussés jusqu’à des conséquences extrémistes. Principalement d’idéologies réactionnaires, mais des idées libérales font aussi partie de ces sources du fascisme. Que le fascisme soit un édifice doctrinal composite ne doit pas faire oublier que ses différents éléments d’emprunt ne sont pas au même niveau. Les emprunts au socialisme sont au niveau le plus superficiel, celui du décorum, de la nomenclature, d’une certaine phraséologie qui n’engage à rien. Des emprunts à des courants réformistes peuvent se retrouver dans des revendications vaguement sociales, qui ne sont pas destinées à être prises au pied de la lettre, et qui sont toujours oubliées sitôt après la prise du pouvoir. Cela tient au caractère intrinsèquement démagogique, non-sincère de l’idéologie fasciste, dont le but est d’embrigader les masses au service d’un projet qui va contre leurs intérêts. Les éléments repris d’idéologie réactionnaires se retrouvent en revanche dans les principes fondamentaux du fascisme. Ceux issus du libéralisme se retrouvent au niveau des principes les plus fondamentaux, à un niveau pour ainsi dire anthropologique.

 

Une telle affirmation ne manquera pas de surprendre : quoi de plus opposés que l’anthropologie du libéralisme, qui fait de la liberté de l’individu sa valeur suprême, et celle du fascisme, qui nie l’individu et sa liberté, le subsume sous un collectif qui l’écrase et auquel il doit accorder une soumission aveugle ? Et c’est vrai. Mais ce n’est pas toute la vérité.

 

Le fascisme prétend également – tous les fascismes sont d’accord là-dessus –, et sans contradiction, être aussi un individualisme, de défendre l’individualité et la liberté de la personne humaine. « La reconnaissance de l’individualité humaine est l’une des bases idéologiques fondamentales », écrit J.-A. Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. Et ce n’est pas seulement hypocrisie, ni démagogie antisocialiste, même si le fasciste reconnaît la liberté de l’individu d’une façon très singulière.

 

Certes, le fascisme insiste que l’individu qu’il conçoit n’est pas l’individu isolé et égoïste du libéralisme, mais qu’il ne peut exister et être libre qu’au sein d’une communauté et à son service : la nation, la profession, la famille. L’affirmation de la singularité irréductible de chaque personne individuelle est aussi une façon d’atomiser en fait les individus, de les isoler les uns des autres, de les priver d’une solidarité fondamentale : la solidarité de classe ; de faire disparaître jusqu’au sens de la conscience de classe.

 

Mais l’individu du fascisme est encore isolé d’une façon plus radicale. La nation fasciste n’est qu’une communauté apparente. En réalité, elle n’a rien d’une communauté. L’individu y est, plus encore que dans le capitalisme sauvage du libéralisme classique, isolé et livré à une concurrence impitoyable contre ses semblables. Le fascisme a en fait repris et radicalisé l’idée libérale de concurrence entre individus libres, où les meilleurs émergent, et les moins bons sombrent. Mais en la dépouillant de toutes les restrictions et scrupules moraux par lesquels le libéralisme pouvait en restreindre l’application. D’une conception fallacieusement biologisante de la « lutte pour la vie », le fascisme applique jusqu’au bout de ses conséquences un social-darwinisme sans fards – qu’il accepte non seulement entre nations et races, mais à l’intérieur même du peuple des seigneurs : les êtres humains sont naturellement inégaux, il est naturel que les meilleurs triomphent ; ils doivent pouvoir le faire, et rien ne doit limiter la latitude des individus supérieurs à dominer leurs semblables, parce qu’au final il est bon pour la société dans son ensemble qu’une élite des hommes (le fascisme et structurellement sexiste) les plus forts, les meilleurs, les plus énergiques, la dirigent. La masse des médiocres mérite son échec, et doit courber l’échine en silence. Non seulement les inégalités sont justifiées, mais elles devraient être creusées davantage. Loin de la rhétorique fallacieusement socialisante de la démagogie destinée aux masses, là se trouve le cœur de la doctrine.

 

Cette idée élitiste, c’est Adolf Hitler qui l’exprime le plus clairement dans Mein Kampf :

 

« Ce n’est pas la masse qui crée ni la majorité qui organise ou réfléchit, mais toujours et partout l’individu isolé.

 

Une communauté d’hommes apparaît comme bien organisée alors seulement qu’elle facilite au maximum le travail de ces forces créatrices et qu’elle les utilise aux mieux des intérêts de la communauté. Ce qui a le plus de prix pour l’invention, qu’elle se rapporte au monde matériel ou au monde de la pensée, c’est d’abord la personne de l’inventeur. Le premier et suprême devoir dans l’organisation d’une communauté est de l’utiliser au profit de tous.

 

En vérité, l’organisation elle-même ne doit pas perdre de vue un seul instant l’application de ce principe. Ainsi seulement elle sera libérée de la malédiction du mécanisme et deviendra un organisme vivant. Elle doit elle-même personnifier la tendance à placer les têtes au-dessus de la masse et réciproquement à mettre celle-ci sous leurs ordres. »

 

La prose hitlérienne est passablement antipathique. Rien d’étonnant, c’est Hitler après tout. Mais la même idée est exprimée, en des mots encore plus détestables que ceux du fondateur du Troisième Reich – il fallait le faire ! – sous la plume d’une autrice qui n’est généralement pas rattachée à l’extrême-droite :

 

« C’est l’homme qui se trouve au sommet de la pyramide intellectuelle qui peut apporter le plus à tous ceux qui se trouvent en dessous de lui. Il ne reçoit aucun bonus intellectuel, n’a besoin d’aucune sorte de leçon de la part de qui que ce soit. L’homme d’en bas sombrerait à coup sûr dans un crétinisme désespéré s’il venait à être abandonné à lui-même. Il ne peut en aucune manière apporter quelque forme de contribution à celui qui se trouve au-dessus de lui. Mais il reçoit bien le bonus, fourni par l’intelligence de l’homme au sommet. Telle est la nature de la concurrence entre les esprits supérieurs et les faibles d’esprit »

 

Ce passage est tiré de La Grève, un roman « philosophique » (nous contestons énergiquement une telle catégorisation) de la plume d’Ayn Rand, une romancière étatsunienne. C’est, paraît-il, le livre plus influent aux USA après la Bible. La grève en question est celle des élites, des entrepreneurs et cadres supérieurs, qui en ont assez de devoir payer des impôts, contribuer au bien commun et suivre les règles décidées par les autorités démocratiquement élues. Ils font sécession alors, et se retirent dans une vallée en Californie – la Sillicon Valley ? – où ils se parlent entre eux avec une totale franchise : ils sont supérieurs, et devraient donc de ce fait être libres d’agir à leur guise, de ne suivre que leur propre égoïsme, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. La masse des êtres inférieurs n’ont de meilleur choix à faire que de se soumettre à la direction de cette élite éclairée. Sans son élite, la société sombre dans le chaos, l’État dirigiste s’effondre misérablement, et la dystopie néolibérale peut alors s’installer.

 

Ayn Rand est une libérale extrémiste, grotesque, qu’il est difficile de prendre au sérieux. Tout ce qu’il y a chez elle de « supérieur », c’est le caractère supérieurement ennuyeux de sa prose. Mais on trouve les mots suivants sous la plume du respectable Ludwig Von Mises, un des théoriciens de l’école autrichienne, le courant mainstream du néolibéralisme, dans une lettre destinée à Ayn Rand :

 

« Tu as le courage de dire aux foules ce qu’aucun politicien n’ose leur dire : vous êtes inférieurs et tout progrès dans vos vies, que vous considérez comme normal, vous le devez aux efforts d’hommes qui valent bien mieux que vous. »

 

Nous ne souhaitons nullement tirer de ce rapprochement – qui choquera sans doute nos éventuels lecteurs libéraux – que le néolibéralisme puisse se confondre avec le fascisme. Nous n’ignorons pas la différence essentielle entre ces deux doctrines. Mais cette convergence au niveau des fondements anthropologiques existe, et il est impossible d’en faire l’impasse.

 

Nous ne disons pas non plus que le libéralisme de l’école autrichienne soit le seul libéralisme. D’autres courants du libéralisme sont autrement plus respectables, et rejettent l’élitisme de Von Mises et de Rand. Mais le fait est que personne ne pourrait sérieusement soutenir que le libéralisme de l’école autrichienne n’est pas du libéralisme du tout, et il faut donc en conclure que cette communauté de pensée à certains égards avec le fascisme est au moins non contradictoire avec les principes du libéralisme.

 

Cette convergence doctrinale peut d’ailleurs se muer en convergence politique. La majorité est rarement d’accord de plier l’échine devant une élite supérieure autoproclamée, et la terreur fasciste peut être utile si la lecture de La Grève n’y suffit pas. Ludwig Von Mises a du reste félicité Benito Mussolini d’avoir « sauvé la civilisation ». Il faut supposer que les exactions des chemises noires étaient un modus agendi parfaitement « civilisé ». Et Friedrich Von Hayek et Milton Friedman ont soutenu, et conseillé, la dictature d’Augusto Pinochet, premier régime à mettre en application le néolibéralisme.

 

Évidemment, aucun politicien libéral « n’ose dire aux foules » les « vérités » dont parle Ludwig Von Mises : après tout, ça ne se fait pas d’insulter des électeurs potentiels en les qualifiant d’êtres inférieurs. Est-ce parce qu’en vérité ils partagent les idées de Von Mises, et ne le disent pas, ou bien parce qu’ils les désapprouvent ? Beaucoup de politiciens libéraux de notre pays nieraient avec véhémence, et jurerait que leur libéralisme est pour la liberté de toutes et tous, pas seulement pour l’élite. Quant à d’autres, c’est moins sûr. Certains membres du PLR se réclament notoirement de penseurs de l’école autrichienne. Et les positions systématiques en faveur de la « politique du ruissellement » – laisser faire l’ « élite », pour le plus grand bien de toutes et tous –, le combat pour une école élitaire, ou encore l’admiration quasi-irrationnelle pour les milliardaires de la tech, dont on estime naturel qu’ils se sentent supérieurs à la loi commune, tendent à indiquer que les libéraux de notre pays acceptent au moins une forme édulcorée des idées de Rand et de Von Mises. Il serait démocratiquement sain de systématiquement leur poser la question quant à leurs vues à ce sujet.

21 décembre 2021

Solidarité avec nos camarades du HDP, persécutés par le régime d’Erdogan

Le 2 décembre 2021, le PST-POP avait rencontré, à Berne, une délégation de parlementaires du HDP, composée de Feleknas Uca (Vice-présidente du HDP, Co-Porte-parole de la Commission des Relations Extérieures & Parlementaire de Batman) ; Tülay Hatimogullari (co-présidente adjointe du HDP & parlementaire de Hatay) ; Nejdet Ipekyüz (parlementaire HDP de Batman) ; et Devriş Çimen, représentant européen du HDP, venus en Suisse dénoncer la répression dont ils font l’objet et chercher des soutiens. Nous avons assuré nos camarades de Turquie de tout le soutien qu’il nous sera possible de leur témoigner.



La Turquie glisse toujours plus dans les ténèbres et le despotisme. Aujourd’hui, c’est le HDP (Parti démocratique des peuples) – parti formé d’une coalition de partis et d’organisations de gauche radicale et qui défend la cause kurde – qui est la cible d’une procédure d’interdiction de la part du parquet turc, victime d’une persécution grossièrement politique, en réalité pour le seul « crime » d’avoir rassemblé plus de 10% des voix, et de porter un programme qui déplaît au régime en place, celui du président Recep Tayyip Erdogan. Il est de notre devoir d’être solidaires de nos camarades du HDP, et pour commencer d’informer le public de la vraie nature dudit régime.

 

Un régime islamofasciste 

 

Le régime dirigé par le président Erdogan peut être proprement qualifié d’islamofasciste. Erdogan lui-même est un idéologue islamiste, qui inspire toute cette sinistre mouvance au Moyen Orient. Il n’hésite d’ailleurs pas à dire ouvertement qu’il a les mêmes idées que Talibans. Ce régime repose sur une coalition entre deux partis : l’AKP, « Parti de la justice et du développement » (qui dans les faits a apporté l’injustice et la gabegie économique), parti d’Erdogan, islamofasciste, et d’un partenaire minoritaire, le MHP (Parti d’action nationaliste), parti national-fasciste (très proche des partis fascistes tels que l’Europe n’en a que trop connu). La Turquie a connu son lot de fausses démocraties et de vraies dictatures, mais jamais n’a eu encore un gouvernement aussi infâme.

 

Pour être sans nuance, la qualification de « fasciste » n’est pas abusive pour le régime actuellement en place en Turquie. Non pas en sens vague et générique, pouvant qualifier n’importe quel mouvement d’extrême-droite, mais dans la mesure où la Turquie présente aujourd’hui des ressemblances inquiétantes avec les régimes fascistes du XXème siècle. Si elle n’est pas formellement une dictature, la Turquie n’est en tout cas plus une démocratie. Les libertés politiques n’existent plus guère, la liberté de manifester n’est pas respectée. Les syndicats n’arrivent à mobiliser qu’une fraction de leur potentiel militant, car les gens craignent trop la répression pour se mobiliser ouvertement. La liberté de la presse n’est qu’un lointain souvenir. Il n’y a plus de presse indépendante qui puisse paraître. Celle qui existe est ou ouvertement liée au régime, ou achetée, ou contrainte par une censure de fait. L’État de droit a depuis longtemps disparu. Plus de mille académiciens ont été licenciés pour délit d’opinion : ils avaient signé une pétition pour la paix au Kurdistan. Il n’y a plus de justice indépendante. Les tribunaux sont tous à la botte d’Erdogan. Aucun procureur n’ose ouvrir une procédure à l’encontre d’agents du régime. Aussi les crimes commis par les mafias liées au pouvoir, les meurtres d’opposants, les crimes pédophiles commis par des religieux…ne sont jamais poursuivis.

 

Une opposition légale existe certes toujours en Turquie, mais de plus en plus difficilement vus l’acharnement du régime à l’éradiquer, ainsi qu’une opposition révolutionnaire en réalité nombreuse, mais peu visible, car réprimée. Actuellement, ce sont nos camarades du HDP qui sont victimes de cette répression. Plus de 10'000 membres de ce parti – à tous niveaux, des militants de base jusqu’à la présidence – sont emprisonnés ; presque tous les maires élus sous l’étiquette HDP ont été arbitrairement destitués et remplacés par des administrateurs temporaires à la solde du régime ; et le HDP pourrait être prochainement interdit. Mais toutes ces persécutions ne pourront jamais réduire le HDP au silence.

 

Des persécutions arbitraires et illégales qui plus est. Dernièrement, le Tribunal constitutionnel de Turquie a intimé au gouvernement de libérer Selahattin Demirtas, Coprésident du HDP, et Osman Kavala, homme d’affaires, philanthrope et opposant au régime. Le gouvernement a décidé d’ignorer le verdict de la juridiction la plus haute de son pays. Les avocats des deux prisonniers d’opinion ont mené l’affaire jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, qui a conclu que la détention était dans les deux cas arbitraire, sans verdict valablement prononcé, donc purement politique. Elle a exigé leur libération, sans que le régime obtempère. La Turquie risque l’exclusion du Conseil de l’Europe pour cela.

 

Principal parti d’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple), parti du premier président Mustafa Kemal Atatürk et officiellement social-démocrate, est pour l’instant toléré, mais même lui commence à être victime de persécutions judiciaires de la part du pouvoir, ainsi que de menaces de mort venant des mafieux proches du régime.

 

Un régime semi mafieux

 

Ce régime a également une troisième composante non-officielle, mais essentielle : la mafia turque. Une amnistie spéciale a été ordonnée il y a une année, dans le seul but de libérer des leaders mafieux « utiles ». Le parrain de la mafia le plus important lié au régime est Alaattin Çakici, actif dans le commerce de drogue, le racket et la prostitution, ayant une armée loups gris (fascistes turcs) sous ses ordres. Il est également habitué des menaces de morts proférés contre des opposants au gouvernement – dont nombre de membres du HDP, mais également le président du CHP, ont fait les frais – et certainement d’un grand nombre de meurtres, jamais élucidés.

 

Un autre boss majeur de la mafia, un temps allié du gouvernement, mais rival du précédent, est Sedat Peker, lui aussi un fasciste (son signe de reconnaissance est celui des loups gris). Un personnage peu recommandable : lui aussi spécialiste des menaces de morts, il avait déclaré à l’intention des universitaires qui avaient signé une pétition pour la paix avec les Kurdes qu’il « allait faire couler leur sang et prendre une douche avec ». Mais le fait est qu’il s’est retrouvé en difficulté, et a dû fuir aux Émirats Arabes Unis. Un procureur lui avait téléphoné en personne pour l’avertir qu’il risquait d’être arrêté s’il ne quittait pas la Turquie. Depuis, il a rompu avec le gouvernement et, par vengeance, diffuse régulièrement sur YouTube des vidéos remplies d’accusations, sans preuves mais non dénuées de crédibilité, portant sur toutes sortes d’affaires criminelles dans lesquelles le régime est impliqué. Des accusations dévastatrices pour le régime d’Erdogan. Un journaliste de l’agence d’informations publique a été licencié pour avoir osé poser une question à un ministre à ce sujet. En revanche, aucune enquête n’a été ouverte à la suite de ces accusations contre ne serait-ce qu’un seul agent du régime…

 

Il accuse notamment l’État turc d’être impliqué dans le commerce de drogue. Il semble que de la cocaïne en provenance de Colombie est régulièrement déchargée à Izmir, où elle est livrée par bateau. Le gouvernement colombien n’a obtenu aucune réponse sérieuse, ni aucune ouverture de procédure pénale dans ce dossier. L’opposition accuse le régime de trafic de drogue à large échelle.

 

La Turquie a exigé l’extradition de Sedat Peker au gouvernement des Émirats, sans que cette demande ne soit satisfaite. Depuis, les deux pays sont en froid.  Il faut dire que la Turquie a accusé les USA, l’UE, l’Arabie saoudite et les Émirats d’être derrière le putsch raté de 2015…

 

Un régime corrompu et incompétent

 

La crise économique et sociale née du Covid aurait été dure en Turquie sous n’importe quel gouvernement, tant que le capitalisme y règne. Mais l’incompétence doublée à la corruption du régime d’Erdogan en a fait une calamité sans précédent.

 

Le système économique en place en Turquie est un capitalisme monopoliste d’État particulièrement dispendieux, inefficace, corrompu, laissant la place belle au népotisme et aux détournements de fonds, ainsi qu’à un capitalisme sauvage à base de chantiers à la légalité douteuse et de ravages profonds à l’urbanisme. Comme par hasard, depuis qu’Erdogan est au pouvoir, tous les grands chantiers – ponts, autoroutes, aéroports, infrastructures, etc. – sont attribués, sans appel d’offre, à cinq oligarques, fascistes et religieux, qui se trouvent par ailleurs être ses amis. Des chantiers facturés plus du double du prix normal. D’après une enquête du HDP, toutes ces sommes sont détournées en passant par le Qatar, et garantis par des tribunaux anglais. Si bien que non seulement ces cinq oligarques se soient enrichis considérablement, mais cette part mal acquise de la richesse nationale pourrait difficilement être recouvrée par un gouvernement démocratique qui remplacerait celui d’Erdogan (qui se serait lui-même bien rempli les poches dans toutes ces affaires…)

 

Erdogan a également pris le contrôle de la Banque centrale de Turquie, dont il a supprimé de fait l’indépendance et changé quatre présidents en un bref laps de temps. Non pas que l’indépendance de la banque centrale soit un principe intangible, mais encore faut-il que le gouvernement soit compétent pour la gérer, ce qui n’est pas le cas en l’occurrence. Erdogan a forcé la banque centrale à baisser les taux d’intérêt (sous peine de licenciement pour sa direction). Cette dévaluation n’a amené aucune reprise économique, mais a conduit à un effondrement de la Lire turque, qui a perdu 45% depuis le début de l’année 2021, dont 30% ces trois derniers mois. D’où a suivi une inflation catastrophique, pour un pays qui importe la majeure partie de ses biens de consommation, et où opèrent les mêmes chaînes de magasins qu’en Europe (et qui pratiquent les mêmes prix que dans l’UE).

 

Cette combinaison détonante de corruption et d’incompétence a conduit à une véritable catastrophe sociale. La pauvreté était en effet déjà massive en Turquie. Le salaire minimum y est ainsi scandaleusement bas : 187$ par mois (très bas) = 2225 lires. Ce qui est en dessous du seuil de pauvreté absolue, fixé à 8'000 lires par mois, soit 500$. En comparaison, le salaire minimum le plus bas dans l’UE est en Bulgarie : un peu plus de 300€ par mois. La crise actuelle a conduit à une véritable misère de masse. Beaucoup de gens souffrent de la faim, et sont obligés de faire les poubelles pour survivre.

 

Un régime impérialiste et va-t’en guerre

 

Pendant que le peuple souffre, Erdogan fantasme de restaurer la grandeur impériale passée, et a impliqué la Turquie dans des guerres tous azimuts au nom de son idéologie islamiste. Guerre contre les Kurdes, au nord de la Syrie (deux incursions meurtrières à ce jour), au nord de l’Irak, guerre contre les Yézidis. Implication dans la guerre civile libyenne, aux côtés du président, islamiste, en poste à Tripoli, contre le maréchal Haftar, au service du parlement, sis à Benghazi, et soutenu par une coalition rassemblant la Russie et les pays occidentaux. Pour cette implication en Lybie, la Turquie paye une armée privée et non officielle, SAADAT, créée par le premier conseiller d’Erdogan, ancien général d’armée ; avec l’armée officielle présente en renfort. Sans parler de l’épreuve de force avec la Grèce, ni de la 

 véritable guerre civile déchaînée par le régime au Kurdistan turc.

 

Outre cette implication militaire directe, le régime d’Erdogan soutient activement les islamistes au Moyen Orient. Tous les moyens de l’État, les services secrets notamment, sont mis à contribution pour cela. Environ 80'000 islamistes auraient combattu en Syrie, avec une solde payée par l’État turc (bien supérieure au salaire minimum turc), contre le régime de Bachar El Assad. C’est que El Assad est alévi (un courant libéral du chiisme, considéré comme hérétique par les islamistes), et que la révolte contre lui est d’inspiration islamiste sunnite. Sans parler des intérêts économiques et géopolitiques évidemment. En raison de cette politique, le Qatar est le seul allié de la Turquie dans la région. Pour cette même raison, l’UE l’a mise dans la liste grise des États qui soutiennent le terrorisme depuis un mois.

 

Cette politique impériale est toutefois au-dessus des moyens de la Turquie, proprement dispendieuse. Le peuple souffre de toutes ces guerres, dont il paye le prix, et qui l’enfoncent dans la misère. Selahattin Demirtas a dénoncé cette politique de guerre, criminelle et ruineuse, chiffres à l’appui. Ce n’est pas la moindre raison de la haine que lui voue le régime…

 

Un régime obscurantiste

 

L’incompétence sans limite manifesté par le régime AKP n’est pas surprenante dans la mesure où il s’appuie sur des islamistes profondément ignorants, dont les compétences s’arrêtent à leur vision obscurantiste de la religion. En commençant par le président Erdogan en personne. La loi turque exige en effet que, pour accéder à la présidence de la République, il faille présenter un diplôme universitaire. Erdogan a bien présenté une copie d’un diplôme d’économie censément obtenu à l’Université de Marmara…sauf qu’il s’agit d’un faux. Il n’existe aucune trace du passage d’un étudiant nommé Recep Tayyip Erdogan dans les archives de cette université, qui est obligée de se taire, vue qu’elle fait l’objet de pressions de la part du régime, et qu’un recteur islamiste lui a été imposé. En réalité, Erdogan a étudié dans un lycée religieux – type d’institution dans laquelle il ne faut pas voir l’équivalent des lycées catholiques français, qui dispensent souvent une très bonne formation, mais d’un lieu de formation obscurantiste, après lequel il n’est pas possible de s’inscrire à l’université.

 

Le président Erdogan n’est pas une exception. La politique des cadres du régime est de recruter, pour des postes à responsabilité de tout niveau, y compris les plus élevés, des religieux, militants de l’AKP (ou à la rigueur du MHP), à l’exclusion de tout autre critère, que ce soit d’études, de diplômes, de publications ou de compétences. Des islamistes complètement incultes se retrouvent ainsi à occuper les plus hautes questions. La gabegie était à prévoir…

 

À l’Université de Bogaziçi, c’est ainsi un islamiste totalement ignorant, sans diplôme, sans publications, ni aucun lien avec l’université, qui fut nommé recteur. Les étudiants sont en grève pour protester contre cette décision…

 

Un obscurantisme dangereux. Lorsque Erdogan transforma officiellement Sainte Sophie en mosquée, tous les islamistes s’y sont rendus à la prière du vendredi pour fêter cet événement. Le président des affaires religieuses (dignitaire d’un niveau ministériel) est monté parler en chaire ceint d’une épée, évocation explicite de la guerre sainte menée naguère pour, notamment, islamiser les Kurdes, par la force des armes. Ce qui évoque aujourd’hui encore des souvenirs douloureux pour les Kurdes, et est ressenti comme une menace non dissimulée.

 

Un régime rétrograde, qui liquide tout l’héritage progressiste, pourtant relatif, de la Turquie

 

Le projet de l’AKP est de revenir à un Moyen Age fantasmé, aux temps du Prophète tels qu’ils se l’imaginent, et qui n’ont jamais existé. Pour illusoire que soit ce projet de retour en arrière, il a pour conséquence pratique la liquidation de tous les acquis progressistes de la République Turque, pourtant limités, s’agissant d’un État colonialiste, peu progressiste, qui ne connut qu’une démocratie très relative et une succession régulière de dictatures militaires.

 

Il convient ici de revenir un peu en arrière, d’inscrire la situation actuelle de la Turquie dans son histoire. Durant la Première Guerre mondiale, l’Empire Ottoman tenta de jouer sa dernière carte en s’alliant à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Comme pour ces deux empires, la défaite lui fut fatale. Les vainqueurs souhaitaient se partager les décombres d’une puissance qui naguère avait fait trembler l’Europe. Le traité de Sèvres, traité de capitulation signé en 1920 par le sultan Mehmed VI, prévoyait le démantèlement de l’empire, un Kurdistan autonome et une Arménie indépendante. Mais, après le génocide, il ne subsista de territoire arménien que la République soviétique d’Arménie. L’autonomie kurde ne fut jamais réalisée. Une partie de la Thrace revint à la Grèce. La France et l’Angleterre se partagèrent la Syrie, le Liban, la Palestine et la Mésopotamie. Des parties de l’Anatolie étaient occupées militairement par les vainqueurs de la guerre. Mais la décision finale sur le sort de la Turquie fut remise à plus tard.

 

Tous les Turcs n’étaient pas prêts à se résigner à ce démembrement et à cette occupation militaire de leur pays. Mustafa Kemal, auquel le parlement de la République turque accordera le patronyme d’Atatürk pour son œuvre, général et héros de guerre, mais aussi, secrètement, révolutionnaire et opposant au régime impérial (et qui, par ailleurs, avait lu près de 6'000 livres), refuse de l’accepter. Il organise donc un congrès pour refuser cette occupation, et conduit la lutte armée pour libérer la Turquie des occupants étrangers, et contre le sultan qui s’était soumis à leur volonté.

 

Une lutte soutenue par Lénine et le jeune pays des Soviets, au nom des principes anti-impérialistes, et pour desserrer quelque peu l’encerclement impérialiste du premier État prolétarien de l’histoire. Une partie de la Turquie occupée par l’armée tsariste, à la frontière géorgienne, lui fut rendue. L’URSS apporta un soutien important à la nouvelle République turque, et aida à son industrialisation. Un soutien pour lequel Atatürk était reconnaissant – et promettait une amitié éternelle – et qui dura jusqu’à sa mort, en 1938.

 

La nouvelle Turquie se voulait démocratique. Un parlement fut élu en 1920, dont Atatürk tenait son mandat. La République fut instaurée en 1923, dont il devint le premier président. Ce fut un régime plutôt autoritaire, mais qui entreprit des réformes progressistes majeures. Des réformes visant à la modernisation et à la sécularisation du pays. Le califat fut aboli, et la laïcité instaurée. Les sectes religieuses furent dissoutes (aujourd’hui, elles dirigent la Turquie dans l’ombre du régime d’Erdogan). L’habillement européen fut imposé. L’alphabet latin remplaça l’alphabet arabe. Et l’égalité hommes-femmes fut introduite, au moins sur le plan légal. Les femmes reçurent les droits politiques, en 1934. Aux premières élections auxquelles elles purent participer, en 1937, 18 femmes furent élues au parlement. Atatürk eut également le mérite d’avoir compris, et dénoncé, le danger que représentait Hitler pour le monde, et d’avoir tout fait pour tenir la Turquie éloignée de la nouvelle guerre.

 

Mais ses mérites ne doivent pas faire oublier sa part d’ombre. C’était un dirigeant nationaliste, qui réprima dans le sang les revendications nationales du peuple kurde. En 1925, la République turque écrasa un soulèvement kurde, dirigé par le Sheikh Sait. Cette répression fut justifiée par le prétexte qu’il s’agissait d’un mouvement réactionnaire, conduit par un leader religieux et féodal, qui plus est allié aux britanniques (qui avaient leurs propres raisons de vouloir affaiblir la nouvelle Turquie). Un gouvernement réellement révolutionnaire n’aurait pas agi ainsi. Le Kurdistan était une colonie, et les revendications portées par la révolte du Sheikh Sait étaient légitimes, bien qu’exprimées sous forme religieuse. En 1930, le soulèvement d’Agri, révolte kurde cette fois-ci explicitement nationale et non religieuse fut violemment réprimée. Et, en 1937-1938, la répression d’une révolte à Dersim fit plus de 40'000 morts, un véritable génocide. La République turque amena aussi l’achèvement de la colonisation turque au Kurdistan, dans la violence.

 

Malgré sa part d’ombre, les acquis de la République turque furent bel et bien réels. La Turquie fut également, en réalité, un pays très révolutionnaire, doté d’une mouvement révolutionnaire puissant et théoriquement solide. Un mouvement face auquel la bourgeoisie turque estima n’avoir d’autre choix que de recourir à une succession de juntes militaires. Ce sont ces acquis que le régime d’Erdogan s’emploie à démolir, tout en aggravant encore ce qu’il y avait de négatif.

 

Mais, aussi malfaisant fût-il, le régime d’Erdogan n’a pas à ce jour établi de dictature complètement consolidée. Complètement discrédité, il a peur – à juste titre – d’une débâcle aux prochaines élections. Ce régime peut et doit être vaincu. Il est de notre responsabilité internationaliste de soutenir, ici en Suisse, la juste lutte des travailleurs et de tous les progressistes en Turquie, nos camarades du HDP, ainsi que les revendications légitimes du peuple kurde, dans toutes les parties du Kurdistan ; la juste aspiration à un Kurdistan unifié, indépendant et démocratique.

 

Alexander Eniline (avec la participation de Burhan Aktas)

10 novembre 2019

Discours pour le 9 novembre 2019



Le 9 novembre 1932, c’est treize personnes qui restèrent étendues sur le sol en ces lieux, abattus par des troupes mobilisées pour défendre un meeting fasciste face à celles et ceux, communistes, socialistes, syndicalistes, ou simplement démocrates, que la bête immonde indignait. Nous commémorons aujourd’hui cette date en mémoire du passé, mais aussi parce que ce passé fait hélas beaucoup trop écho à notre présent.

Qu’est en effet que le fascisme ? Comme l’a dit Lénine : « Le fascisme c’est le capitalisme en décomposition ». Il serait difficile de qualifier le capitalisme d’aujourd’hui autrement que de système « en décomposition », ni de ne pas voire le même type de sombres phénomènes politiques qu’au siècle passé. Hier comme aujourd’hui, pour combattre vraiment le fascisme, il faut s’attaquer à ses causes, au capitalisme qui l’engendre, et dont il est l’évolution par temps de crise, à l’idéologie bourgeoise qui lui sert de terreau.

Pas plus que le libéralisme classique autrefois, le néolibéralisme ne saurait être aujourd’hui une alternative, encore moins un rempart contre le fascisme. Bien au contraire, il l’engendre fatalement en temps de crise. C’est même sous une dictature fasciste, celle d’Augusto Pinochet, que les recettes empoisonnées du néolibéralisme furent imposées pour la première fois à un peuple.

En 1932, c’était un Conseil d’Etat composé de représentants des actuels partis de l’Entente qui fit tirer sur les manifestants afin de défendre une parodie de procès organisée par l’Union nationale du fasciste, antisémite notoire, et futur collabo nazi Géo Oltramare.  Quelques années après, ce fut un Conseil fédéral composé de représentants des mêmes partis de droite « démocratique » qui orchestra l’alignement de la Suisse sur le IIIème Reich et la réduction drastique des droits démocratiques dans notre pays. On pourrait en dire autant sur les partis de droite « républicaine », « libérale » de bien d’autres pays.

Aujourd’hui, alors que le capitalisme traverse une nouvelle crise systémique dont les décideurs bourgeois ne peuvent trouver la porte de sortie, on voit les mêmes sinistres manifestations politiques d’un capitalisme en décomposition. C’est jusqu’au néonazisme affiché qui relève la tête, et se retrouve représenté à la présidence du Brésil. Mais la droite libérale est-elle mieux en pratique que les partis « illibéraux » ? Que dire d’Emmanuel Macron alors, dont le gouvernement réprime brutalement un peuple qui se révolte contre sa politique néolibérale, liquidant chaque jour un peu plus l’Etat de droit, et qui va donner une interview au journal d’extrême-droite, spécialisé dans la propagation de la haine et la diffusion de fake news, Valeurs actuelles, pour y tenir un discours digne du Rassemblement national. Il s’y vante en particulier de mener une politique d’asile beaucoup plus restrictive que ses prédécesseurs, d’expulser plus et plus systématiquement, et qualifie ceux qui s’y opposent de « droits-de-l’hommistes ». Rempart contre le fascisme, ou son marchepied ?

Pour parler de la Suisse, le nouveau rapport de l’Observatoire romand du droit d’asile et des étrangers montre éloquemment à quel point les droits humains les plus élémentaires sont trop souvent bafoués au nom de l’obsession de la chasse aux abus. Une réalité qui est inacceptable, et qui n’aurait pu exister si les partis de droite « démocratiques » n’avaient pas accepté de transposer dans la loi les lubies xénophobes de l’UDC qui empoisonnent depuis trop longtemps le climat politique dans notre pays.

Et puisqu’on parle des attaques contre les droits démocratiques, il est impossible de ne pas mentionner le sort de Julian Assange, que la « justice » britannique est en train de tuer à petit feu en prison, pour le crime d’avoir rendu publics les crimes de l’impérialisme.

Aujourd’hui comme hier, le fascisme ne peut être vaincu que par une lutte résolue des travailleurs et des peuples, une lutte non seulement contre le fascisme stricto sensu, mais contre le capitalisme qui l’engendre. Et puisque au Chili les mobilisations populaires ont mis en échec le gouvernement néolibéral actuel, digne successeur de celui de Pinochet, je finirai par citer des mots prononcés par Salvador Allende lors de son dernier discours : « Elles s’ouvriront à nouveau, un jour, les longues avenues, devant les hommes libres qui construiront un monde nouveau ».

Alexander Eniline


Président du Parti du Travail

18 novembre 2018

Quand la bourgeoisie choisit le fascisme, la résistance est un devoir

Ce 28 octobre, le Brésil s’est retrouvé avec pour président élu un fasciste, en la personne de Jair Bolsonaro. Il convient en effet d’appeler les choses par leur nom. Bolsonaro n’est pas un « populiste » (dans son vocabulaire, signifie « du côté des classes populaires », et donc pratiquement aussi haïssable que le vocable de « communiste »), ni un « Trump tropical ». Aussi détestable et réactionnaire puisse être l’actuel locataire de la Maison blanche, ce serait banaliser de façon scandaleuse ce que Bolsonaro représente que de l’assimiler à lui.

Cet ancien militaire de carrière est ouvertement un nostalgique de la dictature militaire, qui aurait eu, d’après lui, seulement le tort de s’être contentée au lieu de tuer (ce régime a pourtant fait pas moins de 200'000 morts). Activement soutenu par une hiérarchie militaire qui n’est jamais intervenue autant dans la vie politique brésilienne depuis la fin de la dictature, Bolsonaro a affirmé avec constance durant sa campagne vouloir en finir par la force avec ce qu’il nomme les « marginaux rouges », à savoir toute opposition de gauche, tout mouvement populaire : à ses opposants, il promet de laisser le choix entre l’exil ou la prison. Trump, lui, n’a jamais rien dit ni sous-entendu de pareil. L’éradication par la force du mouvement ouvrier, c’est bien une caractéristique essentielle du fascisme. Bolsonaro a également promis à la police une immunité totale pour l’usage de leurs armes en service. Quand on sait que la police brésilienne est déjà une de celles qui tire le plus facilement à balles réelles, surtout sur les habitants des favelas, on peut s’attendre à un bain de sang.

Pour ce qui est de son programme économique, Bolsonaro est un adepte du général Pinochet : néolibéralisme, imposé par une dictature militaire. Son conseiller économique, et futur ministre, Paulo Guedes, est un Chicago boy, qui a conçu un plan de privatisation de l’intégralité des entreprises publiques, et d’un plan d’austérité drastique, visant à ne laisser à l’Etat que ses seules prérogatives régaliennes (police, justice, armée, diplomatie). Bolsonaro prévoit également de fusionner les ministères de l’environnement et de l’agriculture ; but : arrêter toute politique écologiste, et livrer l’Amazonie aux multinationales de l’agroalimentaire et aux entreprises minières. Pour cela, il prévoit également d’expulser par la force les peuples autochtones de leurs terres. Son programme en politique étrangère : alignement total sur les USA. Et sinon un retour à « l’ordre moral » : misogynie, homophobie, racisme, et même théocratie.

Comment un tel personnage a-t-il simplement pu être élu à la présidence d’un pays qui se veut démocratique ? C’est qu’il a bénéficié de puissants soutiens : le patronat brésilien, une grande partie de la droite, une implication directe des USA et de la CIA, ainsi que le puissant lobby des églises évangéliques (véritable officine de la CIA un peu partout sur la planète). Sans parler de l’aide de la justice : le juge Sergio Moro, qui a fait emprisonner Lula, comme il l’a avoué sans preuve, sera nommé ministre de la justice pour service rendu…

Mais il faut malheureusement reconnaître que si Fernando Haddad ne réussit pas à gagner face à Bolsonaro, ce n’est pas seulement parce qu’il n’est pas Lula ou qu’il ait commencé sa campagne électorale trop tard. Il faut admettre que le PT a déçu les espoirs qu’il avait suscités. Elu sur un programme très à gauche, le président Lula avait par la suite mené une politique modérément réformiste, qui eut malgré tout des résultats positifs pour les classes populaires du fait qu’elle prenait place durant une période de croissance. Pendant ce temps, le PT s’installa dans les ors du pouvoir et perdit la radicalité de ses origines. Lui succédant, Dilma Roussef, elle, dut faire face à la crise économique. Pour y faire face, elle choisit d’opérer un virage à droite, menant des privatisations, certaines mesures d’austérité, et réprimant le mouvement populaire qui les combattait.

Mais, sous peine de sombrer dans la campagne de fake news anti-PT, il est nécessaire de rappeler une vérité fondamentale. Le PT n’est plus au pouvoir depuis le coup d’Etat institutionnel perpétré par le « parlement des voleurs », la majorité parlementaire de la droite brésilienne, à l’encontre de présidente élue Dilma Roussef, sur la base d’accusations mensongères, et la remplaçant à la tête de l’Etat par le vice-président Michel Temer. Le gouvernement illégitime de Temer a commencé immédiatement une campagne de privatisations d’entreprises publiques, provoquant une juste colère populaire, et creusant, du fait du dégoût légitime pour l’establishment politique, la brèche par où allait passer Bolsonaro. Au Brésil, comme ailleurs, la droite libérale, ou « républicaine », n’est jamais un rempart contre le fascisme, mais toujours son marchepied.


Certes, si un fasciste est président élu, le Brésil n’est pas encore une dictature fasciste. Lorsque Bolsonaro entrera en fonction, il devra composer avec un parlement où il n’a pas la majorité, et qui comprend une bonne trentaine de partis. Mais Hitler ne disposait pas non plus de majorité au Reichstag en 1933. C’est la droite bourgeoise « non-nazie » qui choisit de voter la confiance à son gouvernement. Gageons que la bourgeoisie brésilienne, qui a déjà porté Bolsonaro au pouvoir, n’hésitera pas devant ce dernier pas : lui donner une majorité parlementaire. Mais, ce qui compte vraiment, c’est que le mouvement populaire du Brésil est loin d’avoir été écrasé. Même après s’être emparé des rênes de l’Etat le fascisme peut être vaincu par la lutte. Notre devoir est d’apporter un soutien sans failles aux communistes brésiliens, qui ont annoncé ne rien avoir perdu de leur détermination, dans ce combat difficile.