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10 septembre 2021

Le marxisme haïtien : une pensée qui mérite d’être connue

 


Haïti : on connaît trop souvent ce pays des Caraïbes surtout pour se malheurs. Tremblement de terre meurtrier, crise sociale et politique, quartiers contrôlés par des gangs, pauvre-té…L’assassinat du président Jovenel Moïse a révélé égale-ment un État haïtien en ruines : parlement inexistant, premier ministre qui légalement ne l’était plus, cour suprême dysfonctionnelle à la suite du décès de son président sans qu’il ait été remplacé…On connaît moins l’histoire qui a conduit Haïti à ce sort tragique.

 

On dit parfois que Cuba deviendrait un nouveau Haïti si les USA parvenaient à y renverser le socialisme. Ceux qui utilisent cette image ne savent pas toujours à quel point elle est pertinente. L’histoire d’Haïti n’est pas celle d’un pays des Caraïbes qui aurait évolué par lui-même sans révolution socialiste, mais celle d’une révolution que l’Empire a réussi à briser. Deux empires en l’occurrence : les USA et la France. 1804 : la révolution haïtienne aurait mérité d’être célèbre au même titre que la Révolution française ou la Révolution d’Octobre. Car il s’agit de la première révolution anti-esclavagiste victorieuse : les esclaves des plantations se révoltent contre leurs maîtres français, et établissent la première république noire de l’histoire. Napoléon échoue à rétablir l’esclavage.

 

Si cette révolution n’est pas de-venue le symbole qu’elle aurait mérité de l’être, c’est parce que les empires ont tout fait pour l’empêcher de déployer ses potentialités. La France, sous Charles X, extorqua à la République haïtienne des sommes faramineuses à titre de « réparations » aux propriétaires d’esclaves dépossédés. Une « dette » odieuse, qu’Haïti ne finit de payer qu’en 1947, qui étouffa tout potentiel économique, et vida la république de sa substance. Quant aux USA, pour la classe dirigeante esclavagiste des États du Sud, une république d’anciens esclaves était un exemple inadmissible, qui ferait oublier aux Noirs leur place « naturelle » en ce monde, celle d’esclaves. Les USA sont donc régulièrement intervenus en Haïti, bien après l’abolition de l’esclavage, et jusqu’à nos jours, plongeant volontairement ce pays dans sa triste situation actuelle. Les USA, ces grands héros de la « liberté » (des esclavagistes) …

 

Le livre de Jean-Jacques Cadet, docteur en philosophie à l’Université Paris 8 et enseignant à l’École Normale Supérieure à Haïti, publié récemment aux éditions Delga a le mérite de permettre de découvrir Haïti par un autre prisme : celui de sa pensée marxiste. Il s’agit de sa thèse de doctorat, remaniée en vue de la publication, non d’un ouvrage grand public. Un lecteur peu habitué à lire des monographies universitaires pourrait trouver l’ouvrage passablement aride et difficile à suivre. Mais qui fera l’effort de le lire ne le regrettera pas.

 

Jean-Jacques Cadet y suit six penseurs marxistes haïtiens, Etienne Charlier, Jacques Stephen Alexis (Jacques La Colère), René Depestre (le seul à être toujours de ce monde), Gérard Pierre-Charles, Yves Montas (Jean Luc) et Michel Hector (Jean-Jacques Doubout) ; ainsi que de fait un septième auteur, Jacques Roumain, le premier marxiste en Haïti qui marqua profondément ses successeurs. Des penseurs dont les horizons intellectuels furent très variés, et dont plusieurs furent également de grands écrivains. On pourra lire avec intérêt leurs œuvres littéraires, plus faciles à se procurer en Suisse que leurs écrits proprement politiques.

 

Jean-Jacques Cadet se con-centre sur la période de 1946 à 1986, particulièrement riche par sa production marxiste et l’action politique communiste, et analyse cette production sous le prisme de plusieurs enjeux systématiques : la définition de la formation socio-économique haïtienne (définie comme semi-féodale et semi-coloniale), la théorie de la dépendance (s’il y a du capitalisme en Haïti, il s’agit d’un capitalisme hétéronome, subordonné à celui des centres impérialistes), leur intérêt pour la question de l’aliénation, et leurs débats avec d’autres traditions. Avec, en filigrane, un aperçu des luttes sociales et politiques en Haïti.

 

Il convient de dire que l’auteur soutient une thèse contestable : il veut absolument montrer que le marxisme haïtien serait « hétérodoxe », par opposition à un marxisme « orthodoxe », dont il fait une caricature confinant au sophisme de l’homme de paille. Il semble en réalité que Jean-Jacques Cadet ne connaît pas bien ce marxisme « orthodoxe » : il met d’ailleurs dans le même sac le marxisme de la IIème internationale et le marxisme-léninisme. S’ils furent des auteurs originaux et intéressants, les marxistes haïtiens ne furent pas « hétérodoxes », ou alors ni plus ni moins que les marxistes soviétiques. Sauf René Depestre, mais il finit par rompre avec le mouvement communiste…

 

Malgré ce biais, le livre de Jean-Jacques Cadet vaut la peine d’être lu, et permet de découvrir un pays par trop méconnu.

 

Cadet Jean-Jacques, Le marxisme haïtien, Marxisme et anticolonialisme en Haïti (1946-1986), Éditions Delga, Paris, 2020

07 février 2021

Les luttes de classes en Égypte antique

 


« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes ». L’incipit du Manifeste du Parti communiste est bien connu. On n’en tire pas toujours toutes les conséquences : dès la désagrégation de la commune primitive et la division de la société en classes, la lutte de classes est une dynamique structurante et fondamentale de toute société. Mais si cette dimension est évidente pour l’époque moderne, plus on recule loin dans l’histoire, moins il devient simple d’étudier l’histoire sous cet angle.

 

C’est que, pour l’étude du passé nous avons un biais difficile à surmonter : jusqu’à une époque récente, les classes dominantes possédaient le monopole des moyens de diffusion idéologiques, en particulier de l’expression écrite. Si bien que toutes les sources écrites ou presque dont nous disposons émanent de l’élite, et reflètent son seul point de vue. Mais cela ne constitue qu’une connaissance partielle et partiale de l’histoire. L’historien et théoricien du libéralisme Alexis de Tocqueville s’était déjà rendu compte de ce biais de perspective :

 

Nous croyons très bien connaître la société française de ce temps-là [XVIIIème siècle, ndlr.], parce que nous voyons clairement ce qui brillait à sa surface, que nous possédons jusque dans les détails l’histoire des personnages les plus célèbres qui y ont vécu, et que des critiques ingénieuses ou éloquentes ont achevé de nous rendre familières les œuvres des grands écrivains qui l’ont illustrée. Mais quant à la manière dont se conduisaient les affaires, à la pratique vraie des institutions, à la position exacte des classes vis-à-vis les unes des autres, à la condition et aux sentiments de celles qui ne se faisaient encore ni entendre ni voir, au fond même des opinions et des mœurs, nous n’en avons que des idées confuses et souvent fautives. (Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution)

 

Ce qui est vrai pour le XVIIIème siècle l’est a fortiori pour des temps plus reculés. Nous connaissons les affrontements de classes qui ont ébranlé la République romaine – de la révolte de Spartacus aux nombreuses luttes de la plèbe – mais tous les historiens qui les racontent sont des patriciens. Ce que les plébéiens et les esclaves révoltés eux-mêmes pensaient, ce pour quoi ils luttaient, les changements auxquels ils aspiraient, nous ne le savons guère. Leur vision de l’histoire n’a jamais été mise par écrit. De ce récit unilatéralement patricien vient la mauvaise réputation de la plèbe romaine, persistante jusqu’à une époque récente…

 

Il est toutefois possible de faire parler les sources dont nous disposons. Encore faut-il le souhaiter. Les historiens qui ne sont pas marxistes ne s’intéressent pas forcément à cet aspect. On découvre alors des sociétés moins « archaïques » qu’on ne pourrait le penser, régies par des dynamiques complexes, et où les classes subalternes luttaient – et ce dès les tout premiers temps de la division de la société en classes – pour secouer le joug de l’oppression de classe, et pouvaient combattre pour leur émancipation, avec des idéaux révolutionnaires, et parfois remporter quelques succès, fussent-ils éphémères.

 

La Première période intermédiaire de l’ancienne Égypte, première révolution populaire connue

 

La représentation commune de l’ancienne Égypte est à peu près le contraire de celle d’une société dont le développement fût structuré par ses contradictions internes et l’affrontement entre classes rivales. L’Égypte antique semble plutôt, prima facie, une société quasi-immobile, à la stabilité pratiquement anhistorique ; structurée en castes certes, mais d’une structuration statique plutôt que conflictuelle. Les lettrés issus de l’élite égyptienne ont sans doute aimé présenter ce visage idéalisé là de leur pays. Mais si on y regarde de plus près, la réalité est un peu plus complexe.

 

Unifiée autour de l’an 3'000 avant notre ère, l’Égypte connut alors l’émergence d’une des premières grandes civilisations de l’histoire. Mais cette époque glorieuse – la Période Thinite, suivie de l’Ancien Empire – fut non seulement celle du progrès des arts et des lettres, mais également celle d’un développement continu d’un État monarchique extrêmement centralisé, avec une bureaucratie de plus en plus complexe et tentaculaire. C’est à cette époque que furent édifiées les grandes pyramides.

 

Si ce pouvoir monarchique se justifiait par son rôle d’administrateur d’un système d’irrigation centralisé, sans lequel les rendements agricoles ne pourraient plus être assuré, il concentrait aussi de plus en plus la richesse entre les mains de l’élite dirigeante. Car l’Égypte de ce temps était naturellement une société divisée en classes. La famille royale et l’aristocratie (dont les privilèges venaient de ses fonctions au sein de l’État) au sommet, les scribes (indispensables au fonctionnement de la machine étatique) juste en-dessous, les classes moyennes de villes (sorte de pro-bourgeoisie commerçante) et les artisans spécialisés…et la grande majorité des paysans, soumis à la corvée et à l’impôt en nature pour soutenir toute cette superstructure.

 

Or, les privilèges sans cesse croissants de l’élite, et les dépenses improductives démesurées (sens tout à fait juste de l’adjectif « pharaonique ») – usage immodéré de métaux précieux, de pierres précieuses, de bois (importé), grandes pyramides, tombeaux en pierre pour les dignitaires – n’étaient possibles que par une exploitation de plus en plus lourde de la masse des paysans. En outre, ces dépenses improductives ne pouvaient qu’étouffer le potentiel de progrès économique et de développement des techniques (l’Égypte n’avait pratiquement pas fait de progrès sur ce plan depuis son unification).

 

Le fait est que, vers l’an -2'200, l’Ancien Empire s’effondre, le pouvoir central disparaît de facto, et s’ouvre le temps de troubles appelé la Première période intermédiaire. Les circonstances exactes de cet effondrement son assez mal connues. Parmi les causes possibles on cite généralement une lutte de succession après le trop long règne du dernier pharaon de l’Ancien Empire, Pépy II (94 ans), la montée en puissance des nomarques, les gouverneurs provinciaux, qui auraient fini par s’émanciper du pouvoir central, ainsi que des années de sécheresse, qui ont causé une famine (événement climatique semble-t-il bien attesté). Il y a sans doute du vrai dans toutes ces explications, mais l’essentiel est ailleurs. Cet effondrement devait survenir, tôt ou tard, car le tribut prélevé par les classes dirigeantes et leur superstructure étatique était devenu trop lourd, insoutenable pour la société. Ce qui était normalement insoutenable devenait totalement intolérable en cas de mauvaises récoltes. Et, à la mort de Pépy II, la monarchie fut renversée par une révolution des classes subalternes.

 

Le plus ancien des écrits contre-révolutionnaires

 




Sur cette révolution, nous n’avons pas de sources historiques précises, encore moins de témoignages des révolutionnaires eux-mêmes. Mais elle est attestée du moins par des textes littéraires. La source la plus remarquable est la lamentation d’Ipou-Our, officier du trésor royal, conservée dans un unique manuscrit, datant du Nouvel Empire, mais qui est, semble-t-il, la copie d’un texte contemporain des faits qu’il décrit. Nous vous présentons sans tarder, à défaut d’un écrit révolutionnaire de l’antiquité, le plus ancien (à notre connaissance) texte contre-révolutionnaire conservé :

 

Voyez donc, le visage est blême, ce qu’avaient prédit les ancêtres est atteint ; le pays est affligé de bandes de voleurs, et l’homme doit aller labourer avec un bouclier.

 

Voyez donc, le visage est blême et l’archer est en armes, car le crime est partout ; l’homme d’hier n’existe plus…

 

Voyez donc, le Nil frappe ses rives, et pourtant on ne laboure plus ; chacun dit : “Nous ne savons pas ce qui est arrivé à travers le pays. “

 

Voyez donc, les femmes sont stériles, car on ne conçoit plus ; et Khnoum ne crée plus à cause de l’état du pays.

 

Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales en possède des monceaux…

 

Voyez donc, beaucoup de morts sont jetés au fleuve ; le flot est une tombe, et la Place Pure est maintenant dans le flot.

 

Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous…“

 

Voyez donc, le pays tourne comme le tour du potier ; le voleur possède des richesses…

 

Voyez donc, les hommes sont moins nombreux ; et celui qui met en terre son frère, on le rencontre en tout lieu.

 

Voyez donc, on ne reconnaît plus le fils de l’homme bien-né, car l’enfant de la maîtresse est maintenant l’enfant de la servante.

 

Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés et des Asiatiques sont venus en Égypte…

 

Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : “Ah ! puissions-nous avoir quelque chose à manger. “

 

Voyez donc, ces dames nobles, leurs corps souffrent des guenilles qu’elles portent, et leurs cœurs sont affligés quand on les salue… On ne navigue plus vers Byblos… L’or manque, les matériaux pour tous les travaux également ; ce qui appartenait au palais royal Vie-Force-Santé est pillé. Aussi est-ce chose d’importance quand les gens des Oasis viennent, chargés de leurs offrandes, de leurs nattes, leurs peaux, leurs plantes fraîches, leurs boissons et leurs volailles…

 

Voyez donc, les citoyens d’autrefois sont maintenant penchés au-dessus de la pierre à moudre le grain, ceux qui étaient vêtus du lin le plus fin sont battus avec. Mais ceux qui n’avaient jamais vu la lumière sortent. Celles qui étaient sur le lit de leurs nobles époux, on répète à leur encontre : “Qu’elles passent maintenant la nuit sur une planche ! “ Si l’une dit “La planche chargée de myrrhe est trop pesante pour moi“, alors on la chargera de jarres pleines. Elles ne connaîtront plus le palanquin, et leur sommelier a disparu. Il n’y a pas de remède à cela. Désormais les nobles dames d’antan souffriront comme autrefois souffraient les servantes…

 

Voyez donc, on court et on se bat pour s’approvisionner…

 

Voyez donc, le cœur des animaux pleure aussi, et les troupeaux sont plongés dans les lamentations à cause de l’état du pays…

 

Voyez donc, la puissance étant assurée à tous, l’homme frappe son frère né de sa mère. Mais qu’arrive-t-il ? dit-on…

 

Voyez, en vérité, une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant ; on est tombé assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

 

Voyez, en vérité, celui qui avait été enterré en Faucon divin est maintenant sur une civière, et la pyramide est désormais vide.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

 

Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour se rebeller contre l’uroeus qui avait pacifié les Deux Terres…

 

Voyez, l’homme riche d’autrefois dort assoiffé maintenant ; mais celui qui auparavant mendiait pour de la lie, a désormais de la bière à profusion.

 

Voyez, ceux qui autrefois possédaient des vêtements de lin sont désormais en guenilles ; celui qui ne pouvait tisser pour lui-même est propriétaire du lin le plus fin.

 

Voyez, celui qui n’avait jamais fabriqué pour lui un bateau, maintenant en possède ; leur ancien possesseur les regarde, ils ne sont plus à lui.

 

Voyez, qui n’avait pas d’ombre, désormais en dispose ; ceux qui en avaient autrefois sont jetés dans la tempête…

 

Voyez, aucune fonction n’est plus à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans son berger.

 

(traduction in : Claire Lalouette, Au royaume d’Égypte, Le temps des rois-dieux, Flammarion, 1995, pp. 156-158)




 

L’historienne Claire Lalouette, du premier volume de l’Histoire de la civilisation pharaonique de laquelle nous tirons le texte que nous avons reproduit ci-dessus, a comme principal défaut méthodologique, à notre sens, de s’identifier pour ainsi dire sans réserve au point de vue des auteurs issus de l’élite égyptienne, qui sont son objet d’étude. Avec des résultats parfois cocasses. Comme de présenter comme une sagesse « humaniste » et « éternelle » ce qui est d’une façon flagrante une idéologie de classe (des conseils dont le sens principal est de savoir rester à sa place dans une société hiérarchisée). Ou comme de décrire comme un plaisir simple et champêtre le petit spectacle organisé par le pharaon Snéfrou pour se divertir : un défilé de barques, toute en bois importé, piloté par de jeunes et jolies servantes, portant des bijoux en pierres précieuses, avec des rames plaquées or, ce sur un lac artificiel…

 

Aussi, elle adopte le même point de vue qu’Ipou-Our, et décrit la révolution survenue à la mort de Pépy II comme une catastrophe, une pure destruction nihiliste de l’ordre social, la rupture du cadre rassurant de l’État pharaonique (était-il en vérité si rassurant pour les paysans écrasés d’impôts ?), et comme un véritable chaos moral. Elle cite le texte d’un autre auteur de ce temps-là, en proie au désespoir, et songeant au suicide comme seule échappatoire aux malheurs du temps. Sans doute des lettrés appartenant à l’élite ont-ils vécu les choses ainsi. Ipou-Our, rappelons-le, était officier du trésor royal. De son point de vue, la fin de son ordre social, de la monarchie qu’il servait, était presque équivalente à la fin du monde. Mais, si on veut étudier l’histoire du point de vue de la lutte des classes et des classes subalternes (perspective qui n’est pas celle de Claire Lalouette), on peut apprendre beaucoup plus de sa lamentation.

 

Une lecture littérale de poème permet de conclure avec une certitude raisonnable un certain nombre de choses sur les troubles sociaux survenus aux débuts de la Première période intermédiaire. Le fait est que la lamentation d’Ipou-Our est si remarquablement évocatrice de la prose contre-révolutionnaire de l’époque moderne – de royalistes de France jusqu’à l’émigration russe blanche – qu’on peut en déduire beaucoup, « en négatif », sur la révolution qu’il déplore.

 

L’Ancien Empire fut renversé par une révolution conduite par des classes subalternes. Les passages « on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison », et « les riches se lamentent, les miséreux dans la dans la joie, et chaque ville dit : “laissez-nous chasser les puissants de chez nous… » ne permettent guère une autre interprétation. Il semble que cette révolution fut conduite par les habitants des villes, et ait eu parmi ses objectifs une autonomie locale. Mais cette révolution n’aboutit pas à une société égalitaire, si tant est qu’elle ait jamais eu un tel but. Les anciens possédants, l’aristocratie liée au pouvoir royal, furent expropriés, pour être remplacés par de nouveaux riches. Une proto révolution bourgeoise ? Malheureusement, nous n’en savons pas assez sur les rapports de forces entre classes à cette période, ni sur la structure de classe des pouvoirs révolutionnaires qui ont provisoirement émergé à la chute de l’Ancien Empire, et Ipou-Our se lamente, et n’analyse pas…

 

C’est ce renversement des hiérarchies traditionnelles qui scandalise d’ailleurs par-dessus tout Ipou-Our. Écrivant à une époque où les classes possédantes avaient le monopole de la parole écrite, il peut se permettre une franchise que les réactionnaires de l’ère moderne atténueront avec des mots choisis : que la maîtresse de maison souffre comme souffrait la servante, c’est un scandale ; que la servante avait souffert, c’est dans l’ordre des choses.

 

Ipou-Our parle d’une montée de l’insécurité, ce qui est logique pour une période de troubles civils. Peut-on pour autant en inférer qu’il s’est créé une situation de guerre de tous contre tous, à la Hobbes, comme sa lamentation l’affirme ? On peut en douter, tant c’est un invariant de la pensée réactionnaire à travers les âges de présenter la fin de son ordre social, comme la fin de l’ordre tout court, comme le chaos pur et simple ; déniant par principe aux révolutionnaires la capacité de fonder un ordre alternatif. On sait bien que ce n’est pas le cas…

 

Qu’un frère son retourne contre son frère, c’est le drame si souvent déploré de toutes les guerres civiles. Les invasions étrangères sont également attestées durant cette période. Que les animaux même se lamentent de l’état de la société, c’est là par contre un topos de la rhétorique contre-révolutionnaire, qui élève trop volontiers l’effondrement de son ordre social au rang de catastrophe cosmique.

 

S’agissait-il pour autant d’une catastrophe absolue, telle que la dépeint Ipou-Our, et comme Claire Lalouette semble le penser ? Peut-être pas. La page Wikipédia dédiée à la Première période intermédiaire dit ainsi que ce fut, malgré les apparences, une période de progrès économique. La disparition du pouvoir central rompit la concentration des richesses entre les mains d’une petite élite, et permit sa plus grande diffusion. Ce qui favorisa le développement des villes, dont certaines s’agrandirent même considérablement (ce qui confirmerait l’hypothèse d’une proto-révolution bourgeoise). L’archéologie ne confirme ni l’effondrement démographique, ni la disparition du commerce – les villes commerçantes restèrent dynamiques – dont se plaint Ipou-Our. Simplement, le commerce international n’irriguait plus le palais royal…

 

Ces « gens sans raison » qui renversèrent la monarchie et voulurent « chasser les riches de leur villes » auraient sans doute raconté une autre histoire qu’Ipou-Our, et, on peut le penser, auraient donné une image autrement plus positive de ces temps troublés. Quelles furent leurs motivations ? De quelles idées se réclamaient-ils ? Pour quoi luttaient-ils ? Quels idéaux ils poursuivaient ? Nous ne le saurons, hélas, probablement jamais. Leur version de l’histoire n’a sans doute jamais été mise par écrit, et a disparu dans les sables.

 

Toujours est-il que les révolutionnaires des débuts de la Première période intermédiaire ne parvinrent pas à incarner une alternative crédible à l’ordre antérieur des choses, puisque bientôt nous n’en entendons plus parler. Très vite, l’histoire égyptienne se résumera à une lutte entre plusieurs prétendants locaux, aspirant à rétablir la monarchie unifiée à leur profit. Ce furent finalement les nomarques de Thèbes qui remportèrent cette lutte, devenant les pharaons du Moyen Empire.

 

Cette « restauration » ne fut toutefois pas un retour simpliciter au statu quo ante. La révolution, bien qu’avortée, ne resta pas sans conséquences. Si les nouveaux souverains bridèrent les nomarques, ils laissèrent plus d’autonomie aux villes, et plus de liberté à la classe marchande. Les temps de crise permirent une amélioration des techniques agricoles et de l’outillage, améliorant les rendements, et rendant la superstructure étatique proportionnellement moins lourde.

 

La gabegie des dépenses improductive de l’Ancien Empire fut ramenée à plus de mesure. Si les pharaons du Moyen Empire se font encore bâtir des pyramides, celles-ci sont en briques séchées, seulement recouvertes d’un revêtement de pierre, et de dimensions sensiblement plus modestes que celles de leurs prédécesseurs. Ensuite, les pyramides disparaissent tout à fait.

 

A défaut de bâtir une nouvelle société, la révolution permit au moins à l’ancienne de progresser suffisamment pour pouvoir atteindre une stabilité et une longévité étonnante. Lorsque la formation socio-économique de l’Égypte ancienne finit par disparaître, ce ne fut pas du fait de ses contradictions internes, mais parce que cette stabilité même la rendit incapable de résister efficacement à des puissances rivales, dotées de structures sociales nouvelles, plus dynamiques et plus agressives.

23 décembre 2020

Il y a 200 ans naissait Friedrich Engels

 


Il y a 200 ans, le 28 novembre 1820, naissait Friedrich Engels, ami et compagnon de lutte de Karl Marx, cofondateur du socialisme scientifique, guide et inspirateur du mouvement ouvrier et communiste international. Né dans une famille de la bourgeoisie industrielle allemande aux convictions politiques conservatrices et aux vues religieuses piétistes, Engels allait rapidement s’émanciper de son milieu pour devenir un des plus grands révolutionnaires de tous les temps.

 

Malheureusement, la situation sanitaire étant ce qu’elle est, il ne nous a pas été possible d’organiser pour cet important bicentenaire un autre hommage que le présent article. C’est bien dommage, tant la pensée et l’action de Friedrich Engels furent et restent encore incontournables, et tant il est trop souvent injustement relégué au second plan. Certes, la modestie d’Engels en est en partie responsable, puisqu’il ne s’est jamais explicitement réclamé que d’un rôle de simple assistant subsidiaire de son illustre ami, et minora de beaucoup son propre apport à leur œuvre commune. Le syntagme de « marxisme-léninisme » a également le défaut de gommer l’apport propre d’Engels, de le reléguer en un second plan implicite. Ou alors, Engels ne se distingue plus de Marx que par sa personnalité, son caractère, alors que son originalité intellectuelle ne transparaît plus.

 

A contrario de cette quasi-identification, c’est devenu une sorte de lieu commun dans le « marxisme occidental » et dans la marxologie bourgeoise de dissocier Engels de Marx, d’en faire un vulgarisateur d’un succédané dogmatisé de la pensée de son illustre ami, si ce n’est un corrupteur du marxisme. Autant dire tout de suite que ce genre d’approche est aberrante, et en dit plus sur l’horizon intellectuel borné de ses auteurs – qui voudraient neutraliser tout ce qu’il y de politiquement révolutionnaire chez Marx, pour en faire un objet d’étude aseptisé pour spécialistes – que sur Engels. Karl Marx et Friedrich Engels furent avant tout des hommes de Parti, et toute tentative de les lire en faisant abstraction de leur motivation principale est vouée au contre-sens total.

 

Toujours est-il que cette double méprise de l’identification et de la dissociation arbitraire a fait qu’Engels n’est guère connu aujourd’hui que comme un second nom sur la couverture d’œuvres communes. Si, depuis la crise de 2008, un regain d’intérêt pour Marx est réel, et que les rayons des librairies qui lui sont consacrés sont conséquents, Engels n’en a presque pas bénéficié. Seules parmi ses œuvres ont été rééditées L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, les Principes du communisme (première esquisse du Manifeste du Parti communiste), et deux volumes d’écrits de jeunesse aux Editions sociales. Cela fait peu.

 

Remarquons que, des deux méprises, celle qui efface quasiment la distinction entre Marx et Engels est la plus compréhensible. Car Marx et Engels travaillaient en collaboration étroite et permanente, échangeant régulièrement des lettres, se consultant mutuellement pour leurs ouvrages en préparations, se faisant lire à l’autre leurs brouillons. Si bien que pratiquement toutes les œuvres individuelles de chacun de ces deux auteurs depuis le début de leur amitié pourraient presque porter également le nom de l’autre sur la couverture. Exception faite bien sûr pour ce qu’Engels écrivit après la mort de Marx ; et encore, il ne fit rien pour se distinguer de son illustre ami, bien au contraire. L’un des plus grands travaux d’Engels fut d’ailleurs l’édition des Livres II et III du Capital. Cela n’empêche pas toutefois qu’Engels n’était pas Marx, ni un clone intellectuel de celui-ci, et qu’il fut un penseur original, ayant des centres d’intérêt théoriques distincts. C’est pourquoi, nous insisterons dans les lignes qui suivent sur l’apport propre et original de Friedrich Engels au socialisme scientifique.

 

Friedrich Engels, philosophe et savant

 



S’il fallait recommander la lecture d’un livre pour le bicentenaire d’Engels – et il n’en a malheureusement pas paru beaucoup – ce serait Friedrich Engels, philosophe et savant de Denis Collin, agrégé en philosophie, publié aux éditions Bréal cette année. Certes, l’auteur n’est pas communiste – mais incontestablement un compagnon de route –, un marxiste au mieux hétérodoxe, et ses jugements sur le socialisme réel et le marxisme soviétique sont hautement contestables. Mais il ne faut pas s’arrêter à cela. Car Denis Collin est avant tout un auteur honnête et un spécialiste compétent de son sujet, et son regard un peu extérieur au marxisme orthodoxe – mais très éloigné aussi du regard d’un penseur bourgeois – a peut-être le mérite de poser les bonnes questions, et de discuter de façon sérieuse les thèses d’Engels, de mettre en évidence l’évolution de sa pensée. Le principal mérite de son livre est, premièrement de traiter d’Engels pour lui-même (ce qui est aussi rare qu’appréciable) – en tant qu’il est distinct de Marx, sans non plus le lui opposer, ou l’en séparer artificiellement – et, deuxièmement, de traiter d’Engels en tant que le philosophe qu’il fut, et de discuter sérieusement ses positions philosophiques. Car, si les œuvres d’Engels furent naguère plus diffusées et lues que celles de nombre de philosophes de profession (et elles le méritent !), on connaît trop souvent moins aujourd’hui qu’il ne fut pas seulement un militant révolutionnaire, mais aussi un grand philosophe et savant, qui a écrit des choses passionnantes et qu’il faut étudier dans des domaines aussi variés que la philosophie, les sciences de la nature, la doctrine révolutionnaire, la stratégie militaire, l’histoire, la sociologie, les langues anciennes…

 

Engels philosophe

 

La répartition des domaines de recherche entre Marx et Engels fut l’inverse de celle qu’elle aurait semblé promise de l’être au début de leur collaboration. Alors qu’Engels avait précédé Marx dans l’étude de l’économie politique, et encouragea son ami à s’engager dans cette voie, il lui laissa aussi bien vite le sujet, n’écrivant bientôt guère dans ce domaine et se contentant d’aider son compagnon de lutte dans ses propres travaux économiques. A l’inverse, si Marx venait de la philosophie, il ne s’y consacra plus guère directement après les années 1840 ; il avait eu l’intention d’écrire un traité de dialectique, mais ne le fit jamais. Ce fut Engels qui coucha sur papier les pages fondatrices de la philosophie du marxisme : le matérialisme dialectique. Précisons que l’expression « matérialisme essentiellement dialectique » figure dans le texte de l’Anti-Dühring, et n’est donc pas une invention soviétique, comme des « déconstructeurs » du marxisme ont pu le prétendre.

 

Deux œuvres doivent en particulier être prises en compte : l’Anti-Dühring (1877), et Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888). L’Anti-Dühring, tout d’abord, un classique du marxisme qu’il faudrait absolument rééditer. Prenant la plume face à Eugen Dühring – un professeur d’université aussi prétentieux que médiocre, qui avait adhéré au SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), et essayait d’y substituer ses propres idées, confuses et réformistes, au marxisme – Friedrich Engels écrivit une série d’articles polémiques, plus tard publié sous forme de livre, où il fut amené, pour réfuter le système de Dühring, à y opposer un autre système, le marxisme, pour la première fois exposé sous forme systématique. Qu’il ait été amené à durcir certaines de ses formules dans un esprit de polémique, c’est possible ; que son ouvrage ait donné lieu à contre-sens et des exégèses pas toujours heureuses, sans doute. Cela n’enlève rien à ses mérites, ni à la nécessité qui s’imposait d’un tel exposé systématique du marxisme, indispensable à un Parti qui s’en réclame. Ludwig Feuerbach est un article où, revenant sur les influences philosophiques de jeunesse de Marx et de lui-même, Engels expose sa propre conception de l’histoire de la philosophie, des mérites de la philosophie classique allemande, mais aussi de ce en quoi sa philosophie à lui et à Marx s’en distingue.

 

Qu’est que c’est que la dialectique selon Engels ? Citons sa réponse dans Ludwig Feuerbach : « De ce fait, la dialectique se réduisait à la science des lois générale du mouvement, tant du monde extérieur que de la pensée humaine –, deux séries de lois identiques au fond, mais différentes dans leur expression en ce sens que le cerveau humain peut les appliquer consciemment, tandis que, dans la nature, et, jusqu’à présent, également dans la majeure partie de l’histoire humaine, elles ne se fraient leur chemin que d’une façon inconsciente, sous la forme de la nécessité extérieure, au milieu d’une série infinie de hasards apparents ».

 

Les écrits philosophiques d’Engels ont été à la source d’une philosophie marxiste riche et vivante – et, contrairement à ce que Denis Collin semble penser, la philosophie soviétique, loin d’un catéchisme officiel insipide, est une philosophie sérieuse et intéressante – et ont donné lieu à des interprétations variées, des controverses (ce qui est normal en philosophie), mais aussi à des attaques souvent malhonnêtes. Il est en tout cas indispensable de revenir à la source.

 

Dialectique de la nature

 

L’ouvrage connu sous le nom de Dialectique de la nature est un recueil de manuscrits d’Engels, ébauche d’un ouvrage inachevé, et qui fut publié sous ce nom en URSS. Un chapitre en a été publié sous forme d’article du vivant d’Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme

 

Friedrich Engels voulait écrire un essai de philosophie des sciences, sous forme de généralisation des résultats des sciences de son temps, pour montrer que les lois de la dialectique ne sont pas seulement celles de la pensée humaine, mais aussi de la nature, ou plutôt qu’elles sont des lois de la pensée humaine parce qu’elles sont celles de la nature. On a trop souvent fait à cet ouvrage inachevé le reproche absurde de dogmatisme, alors que c’est le contraire qui est vrai. Le progrès des sciences depuis ce temps a généralement donné raison à Engels, et une dialectique de la nature est la philosophie dont nous avons besoin aujourd’hui pour une généralisation pertinente des découvertes parcellaires des différentes sciences.

 

On y trouve également les fondations d’une approche marxiste de l’écologie. Non pas qu’il suffise de s’en tenir aux écrits des classiques du marxisme pour faire face à la crise écologique que nous vivons, mais on peut en tout cas prendre appui sur Engels pour la penser en marxistes. Nous citerons un extrait du rôle du travail dans la transformation du singe en homme :

 

« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération en premier que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu qu’individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d’usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables. Que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées ».

 

Science sociale totale et féminisme marxiste

 

La famille monogame, la propriété privée et l’Etat peuvent nous apparaître – et sont défendues avec acharnement comme telles par l’idéologie bourgeoise – comme des réalités immémoriales, quasi naturelles et transhistoriques. Pourtant, ces institutions ont une histoire, et elle est récente. Guère plus de quelques milliers d’années. Avant, c’est-à-dire plus 90% de l’histoire de l’homo sapiens sapiens, nos ancêtres s’en sont fort bien passés. Il faut savoir d’où ces institutions proviennent, pour ne plus les considérer comme des vérités éternelles, et, éventuellement, pouvoir un jour les dépasser.

 

C’est ce que Friedrich Engels se proposait de faire dans l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, publié pour la première fois en 1884, ce sur la base de sa connaissance de l’Antiquité classique et des acquis les plus récents de la science de son temps. C’est l’une des rares œuvres d’Engels qui ont été récemment rééditées, avons nous dit. Elle le mérite amplement, et il faut la lire. Certes, d’un point de vue scientifique, l’ouvrage d’Engels est dépassé sur certains aspects. Mais ses analyses fondamentales restent justes. Or, aujourd’hui encore, des plaines glacées de l’Arctiques, jusqu’aux îles du Pacifique, en passant par l’Afrique, l’Asie et l’Amérique, des peuples autochtones subsistent toujours qui vivent sous le régime d’une propriété commune de la terre, et qui luttent tant bien que mal pour défendre leur terre et leur mode de vie face aux forces destructrices du capitalisme et un Etat lointain et hostile. L’ouvrage d’Engels fournit les bases théoriques indispensables pour les comprendre, eux et la formation économico-sociale qui est la leur, pour mieux lutter à leurs côtés contre un ennemi commun.

 

C’est là aussi qu’on trouve les lignes célèbres : « La famille conjugale moderne est fondée sur l’esclavage domestique, avoué ou voilé, de la femme, et la société moderne est une masse qui se compose exclusivement de familles conjugales, comme autant de molécules. De nos jours, l’homme, dans la grande majorité des cas, doit être le soutien de la famille et doit la nourrir, au moins dans les classes possédantes ; et ceci lui donne une autorité souveraine qu’aucun privilège juridique n’a besoin d’appuyer. Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat ».

 

On a parfois dit, à tort, que le marxisme aurait été aveugle au caractère spécifique de l’oppression de genre. C’est faux, et il faut lire Engels.

 

Parti prolétarien, révolution et socialisme

 

Il est à peine besoin d’insister là-dessus. Friedrich Engels fut avant tout un homme de Parti, un théoricien du Parti de classe, de la révolution et du socialisme. On trouvera une bonne introduction à cet aspect là de sa pensée, à ceux mentionnés ci-dessus, et à d’autres, dans le livre précité de Denis Collin, mais sa lecture ne remplace pas celle des écrits d’Engels lui-même. Donnons pour finir la parole à Lénine :

 

« Pour apprécier correctement les conceptions de Marx, il faut absolument prendre connaissance des œuvres de son plus proche compagnon et collaborateur, Friedrich Engels »

15 octobre 2020

La science-fiction soviétique : pour appréhender les perspectives de l’avenir

 


La propagande anticommuniste aura habitué trop de gens à imaginer le socialisme réel comme gris et morne, n’ayant pour débat public qu’une propagande stéréotypée et monotone, et pour art qu’un inintéressant reflet du discours du Parti. Faut-il insister que cette image est aussi fausse que grotesque ? L’idéologie marxiste-léniniste y avait une place importante bien sûr, et à raison. La propagande du Parti avait un grand rôle, et tendait à prendre un caractère quelque peu formel et routinier vers la fin. Mais dans notre société capitaliste l’idéologie bourgeoise est également omniprésente, et n’est pas là éclairer la voie vers la construction d’un avenir meilleur, ne servant qu’à la justification du maintien d’un ordre oppressif devenu archaïque. Toutes les vérités n’y sont pas non plus bonnes à dire. En URSS, en revanche, les publications, y compris celle du Parti, étaient généralement intéressantes. Elles le restent d’ailleurs de nos jours. Le débat public n’y était pas non plus inexistant, et passait notamment au travers de sa production artistique, considérable par sa diversité que par sa qualité.

 

Parmi cette production artistique, la science-fiction tient une place tout à fait honorable. Malgré des connaissances scientifiques parfois un peu datées, la science-fiction soviétique, différente de celle à laquelle nous sommes habitués, est souvent remarquable. Il s’agit d’un genre sérieux, non d’un simple divertissement. Quel genre, en effet, convient mieux pour envisager l’avenir, ses opportunités comme ses menaces ? La science-fiction soviétique représente un très vaste sujet. Il faudrait prendre en compte un corpus considérable d’œuvres littéraires et cinématographiques, utopiques, dystopiques, ou post-apocalyptiques. Pour le présent article, nous nous limiterons à un échantillon de trois œuvres, particulièrement intéressantes et répondant à des préoccupations qui n’ont rien perdu de leur actualité : deux livres (traduits en français), et un film.

 

Anticipation du communisme

 



Le socialisme n’est, selon les fondateurs du marxisme, pas un mode de production ayant en lui-même sa propre fin, mais une phase de transition entre le capitalisme, dernière forme d’organisation de la société basée sur la division en classes, et le communisme, sortie de l’humanité de sa préhistoire, et saut du règne de la nécessité vers celui de la liberté. Mais il s’agit aussi d’une perspective assez lointaine, surtout pour des pays socialistes, qui n’étaient guère des pays développés avant la révolution. Il est vrai que le PCUS sous la direction de Khrouchtchev s’est lancé dans la « construction du communisme à large échelle » (promis pour dans vingt ans par Khrouchtchev), mais c’était visiblement prématuré. A l’inverse d’une telle fuite en avant, le Parti communiste chinois a théorisé (sous Deng Xiaoping) la théorie de la « phase primaire du socialisme », qui peut durer longtemps, très longtemps. Il est vrai aussi que les considérations des classiques du marxisme sur le communisme sont assez sommaires, et plutôt abstraites. Au point qu’un penseur communiste, trop tôt parti il y a quelques années, Domenico Losurdo, a soutenu qu’il serait opportun de renoncer à ce qu’il considère être une survivance anarchiste au cœur du marxisme, pour se concentrer sur les problèmes plus immédiats de la construction du socialisme. Mais, dans ce cas, selon quel critère évaluer la marche du socialisme, comment savoir si on va dans la bonne direction ? La question est importante. Dans le cas de l’ « économie de marché à orientation socialiste », on peut légitimement se demander si la différence d’avec le capitalisme est si radicale, et si son développement va dans la bonne direction. Certes, « L’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir » (Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique). Alors comment faire pour se poser des problèmes qu’il est important de se poser, mais dont les conditions pour les résoudre n’existent pas encore ? Une des façons pour le faire est la science-fiction.

 

C’est une question que s’est posé Ivan Efremov (1908-1972), écrivain soviétique, paléontologue, biologiste et philosophe ; et à laquelle il a tenté de donner une réponse dans son roman, naguère célèbre, La Nébuleuse d’Andromède (nom qu’on donnait alors à la galaxie d’Andromède), paru en 1957. La Nébuleuse d’Andromède est un roman utopique, dont les événements se déroulent plus de mille ans après la fin de notre époque du capitalisme finissant – et que les humains de ce temps futur appellent l’Ere du monde désuni –, à l’Ere du Grand anneau, une ère où le communisme est établi depuis longtemps sur la Terre, une ère de voyages spatiaux et de contacts avec des civilisations aliens. Le Grand anneau étant un réseau d’échange d’informations entre civilisations qui sont parvenues à un niveau technique suffisant pour cela, et qui ont dépassé le stade préhistorique de la division de la société en classes.

 

La trame narrative du roman repose sur deux lignes qui finissent par se croiser : l’odyssée du vaisseau terrien Tantra, sous le commandement d’Erg Noor, qui est obligé de se poser en catastrophe sur une planète orbitant autour d’une étoile de fer (n’émettant de la lumière que dans le spectre infrarouge, et donc invisible) où il découvre un mystérieux vaisseau alien (qui se révèlera originaire de la galaxie d’Andromède) ; et les aventures de Dar Veter, directeur des communications avec le Grand Anneau, qui se lasse de son travail, et part faire des fouilles archéologiques avec son amie, l’historienne Veda Kong. Il est remplacé par Mven Mas, qui, avec l’aide du physicien Ren Boz, se lance dans une expérience dangereuse (et non autorisée), pour chercher le moyen de voyager plus vite que la lumière, ce qui aura des conséquences désastreuses dans l’immédiat, mais ouvrira aussi de nouvelles perspectives…

 

Les notions scientifiques utilisées par Efremov sont parfois datées, mais peuvent aussi être visionnaires (il était, après tout, lui-même un scientifique), la terminologie n’est pas toujours celle utilisée aujourd’hui (il s’agit d’un livre publié en 1957). Mais plus que les voyages spatiaux, les civilisations aliens, la colonisation humaine d’autres planètes, et les prédictions scientifiques de l’auteur nous intéressent ici ses réflexions sur la société. L’Ere du Grand Anneau, des siècles après l’époque des partis communistes et de l’édification du socialisme, est celle du communisme établi depuis longtemps, et arrivé à maturité.

 

La société communiste est une société où la répartition à chacun selon ses besoins a mis fin à tout vestige du marché et de l’argent. La répartition selon les besoins est rendue possible, premièrement par une technologie supérieure et la standardisation des objets d’usage quotidien, et deuxièmement par un changement du rapport aux objets grâce à la transformation des rapports sociaux et à l’éducation. Les humains communistes se contentent en réalité de logements personnels modestes et d’un minimum de possessions personnelles, passent le plus clair de leur temps dehors ou dans les bâtiments publics, et préfèrent se consacrer à des intérêts plus élevés que les possessions matérielles, essentiellement les sciences et les arts. Il s’agit également d’une société sans Etat. La société communiste n’a plus besoin d’un appareil coercitif spécial, pas plus que d’un Parti (il n’y a plus besoin d’une avant-garde spéciale, puisque tous en font en quelque sorte partie). La prise de décision, pour les questions les plus importantes, se fait grâce à la démocratie directe, par le suffrage électronique. La direction quotidienne est assurée par une série de conseils spécialisés (de l’économie, de l’astronavigation, etc.), dont aucun n’est l’organe suprême (chacun pouvant l’être selon la question traitée), et qui s’appuient sur des académies. Cette structure est sensée être inspirée du fonctionnement du cerveau humain. L’humanité forme un tout, ne se divise plus en nations particulières, et utilise une seule langue planétaire.

 

La société communiste est également, bien entendu, une société durable, car usant parcimonieusement des ressources naturelles, développant des techniques novatrices pour les utiliser le plus rationnellement possible. Efremov accorde même une importance toute particulière à la question écologique. C’est peut-être sur ce point toutefois que son utopie a le plus vieilli : il envisage une modification du climat par la géo-ingénierie pour rendre tempérées les régions froides (sans se douter de l’impact que cela aurait sur la totalité du climat mondial), et une adaptation de la biosphère aux besoins de l’humanité. Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un livre publié en 1957, et que la climatologie était alors embryonnaire. Efremov, en revanche, se révèle un auteur anti-nucléaire, à une époque où cela n’allait pas de soi : le roman commence par une mission de reconnaissance de la Tantra qui découvre qu’une civilisation, ayant cessé d’émettre sur le Grand Anneau, est disparue irradiée suite à des expériences inconsidérées de fission nucléaire (proscrite sur Terre, et déconseillée sur le Grand Anneau). La société communiste utilise également principalement des transports publics, et les voitures individuelles d’autrefois y sont considérées comme fondamentalement irrationnelles dans leur principe.

 

Efremov s’est également attaché à décrire l’ « homme nouveau », devenu réalité. L’individu communiste vit près de 170 ans en bonne santé (grâce aux progrès de la médecine), bénéficie d’une formation complète et étendue. Il s’agit d’un individu nomade, qui déménage volontiers et souvent, d’un individu polyvalent, qui change plusieurs fois de profession dans sa vie, d’un individu volontaire et aventureux, prêt à prendre des risques élevés pour le progrès de la science (le vol spatial, par exemple, est dangereux). Il s’agit enfin d’un individu franc et honnête, usant du langage de façon parcimonieuse, directe et claire, et d’un individu vivant des rapports harmonieux avec lui-même, la nature et les autres. Ce résultat est atteint par le changement des structures sociales, mais aussi par une éducation scientifique et entièrement collectivisée des enfants, bien que ceux-ci aient des relations proches malgré tout avec leurs parents (naturellement, c’est une thèse qui est contestable). Il s’agit d’un individu végétarien, mais pas vegan, (pas encore à l’époque de La Nébuleuse d’Andromède, mais dans celle décrite dans l’Heure du taureau), grâce à la production artificielle de protéines animales, car un être vraiment civilisé ne peut tuer des êtres sensibles sans nécessité. Il s’agit surtout d’un individu unique : une société communiste véritable l’est si elle a pour suprême valeur non seulement le bien commun, mais celui de chaque individu, qui ne saurait être un simple rouage du mécanisme social.

 

Par contre, la société communiste, du moins au stade de l’Ere du Grand Anneau, n’est pas exempte de toute contradiction. A commencer par la contradiction entre l’individu et la société – comme dans le cas de Mven Mas, qui, pour satisfaire sa soif de savoir, enfreint les règles et prend des risques inconsidérés, qui se solderont par la perte d’une station orbitale, et la mort de son personnel. C’est une société qui n’est pas exempte non plus d’éléments asociaux, qui pour une raison ou une autre ne s’y intègrent pas. Ceux-ci sont envoyés sur l’Ile de l’oubli, enclave pré-communiste, où ils se livrent à une agriculture techniquement retardataire (la société communiste planétaire les ravitaille car leur production ne suffit pas à leurs besoins). Bien qu’il n’y ait théoriquement plus d’appareil coercitif particulier, la société communiste dispose tout de même d’un « bataillon sanitaire », chargé de lutter contre les formes de vie malveillantes (des animaux prédateurs) et d’empêcher les abus, où l’instauration d’un pouvoir oppressif, sur l’Ile de l’oubli. On peut remarquer que les individus les plus remarquables s’y révèlent parfois ceux qui bravent les règles communes, et que Dar Veter éprouve, lors d’une excursion dans les steppes de ce qui fut autrefois la Russie, une sorte de nostalgie pour la vie de ses lointains ancêtres…Surtout, la société communiste n’est pas la fin de l’histoire, mais seulement celle de la préhistoire de l’humanité. L’Ere du monde désuni laissa la place à l’Ere du travail commun, puis à celle du Grand Anneau, puis celle des Mains qui se retrouvent, puis sans doute à une autre encore…Les civilisations des mondes du noyau galactique, très anciennes, sont à ce point plus avancées que leurs messages sur le Grand Anneau se révèlent incompréhensibles aux Terriens, tellement leur logique est devenue autre. L’histoire n’est donc jamais terminée.

 

Il est difficile de dire si l’avenir ressemblera un jour à celui imaginé par Ivan Efremov dans La Nébuleuse d’Andromède. Certaines de ses affirmations sont datées, d’autres sont contestables. Et il semble en effet quelque peu utopique de penser qu’un jour l’humanité sera entièrement composée d’artistes et de savants. Mais il a en tout cas eu le grand mérite de donner chair aux considérations quelques peu sommaires et abstraites de Marx et d’Engels sur le communisme, et ce, avec une grande profondeur. A notre époque, où on envisage plus facilement la fin de l’humanité que la fin du capitalisme – et c’est pour cette raison que la science-fiction d’aujourd’hui, du moins la science-fiction sérieuse, est très souvent post-apocalyptique, souvent dystopique, et généralement pessimiste –, La Nébuleuse d’Andromède est indiscutablement une lecture stimulante et salutaire. Car, non, l’avenir n’est pas voué à être sombre.

 

L’Heure du taureau : une dystopie soviétique

 




Mais l’avenir n’est pas seulement plein de promesses, mais aussi lourd de menaces. Ivan Efremov, pour ce qui le concerne faisait des perspectives de l’avenir proche une évaluation autrement plus pessimiste que la direction du PCUS. C’est pourquoi, il jugea utile de donner une suite à La Nébuleuse d’Andromède : L’Heure du taureau, qui, à l’utopie de la Terre communiste du futur, oppose la société dystopique de la planète Tormans. Il ne s’agit pas d’une dystopie banale, mais d’un roman philosophique, profond et complexe, qui est considéré comme le chef-d’œuvre d’Efremov.

 

Les événements décrits par le roman se déroulent 130 ans après ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On a changé d’ère : l’expérience de Mven Mas et Ren Boz se révéla malgré tout utile, et permit la découvert de ce qu’on y appellerait dans une terminologie plus usuelle aujourd’hui le vol hyperspatial. L’humanité n’est désormais plus limitée par l’immensité du cosmos, et peut enfin entrer en contact direct – et non différé parfois de plusieurs siècles, le temps que les émissions arrivent sur le Grand Anneau – avec des civilisations éloignées, comme Mven Mas en rêvait. On découvre alors que plusieurs vaisseaux spatiaux qui avaient fui la Terre pour échapper au cauchemar qu’était la fin de l’Ere du monde unifié, avaient atteint leur destination, en passant par un trou de ver : une planète extrêmement éloignée, qui s’est révélée propice à la vie, et où ils ont pu s’établir. Toutefois, le message capté par le Grand Anneau décrivait cette planète comme particulièrement sinistre et morne. C’est pourquoi elle fut baptisée Tormans, la planète de la souffrance. Le Conseil d’astronavigation de la Terre décida donc d’envoyer un astronef pour apprendre ce qu’il est advenu de ces congénères depuis trop longtemps perdus, et éventuellement de les aider. La dynamique du roman ne repose pas simplement sur la description du monde dystopique de Tormans – comme c’est généralement le cas dans les dystopies – mais par la confrontation, l’échange d’idées, et les difficultés du dialogues entre les natifs de la Terre communiste et les Tormansiens ; une confrontation entre deux modèles de société antagoniques.

 

S’il y a malgré tout un point commun entre la Terre communiste et Tormans, c’est l’absence de division en nations, et une seule langue planétaire ; et bien sûr le fait d’avoir les mêmes ancêtres, ce qui implique beaucoup de références culturelles communes, malgré deux mille ans de séparation. Mais là s’arrêtent les ressemblances : Tormans étouffe sous un régime oligarchique. L’unité planétaire n’est pas le produit de l’amitié entre les peuples qui ont librement fusionné en une seule famille, mais repose sur le joug impitoyable, fonsé sur la terreur et un régime totalitaire, d’un gouvernement mondial (né d’une guerre remportée par les oligarques de l’hémisphère nord sur ceux de l’hémisphère sud). La société tormansienne est une société clairement hiérarchisée en trois classes : en-dessous les « kjis » (travailleurs manuels, qui ne reçoivent qu’une éducation sommaire, durement exploités, et contraints au « devoir social » d’être euthanasiés dans le temple de la « mort clémente » à l’âge de 25 ans), mieux lotis les « djis » (travailleurs intellectuels ou de la culture, éduqués et ayant le droit de mourir de vieillesse), et au sommet les « porte-serpents » (élite dirigeante, bénéficiant de privilèges considérables). Les enfants sont assignés comme « kji » ou « dji » selon les aptitudes qu’ils démontrent à l’école primaire. En revanche, l’appartenance à la caste dirigeante semble être héréditaire. A mentionner à part, les « mauves » (police politique), et les « offenseurs » (marginaux vivant dans les ruines des villes abandonnées, et haïssant tous les autres). Cette pyramide à trois étages est coiffée par le Conseil des quatre, le gouvernement oligarchique, dont le président est le dirigeant suprême et omnipotent. A l’époque des événements décrits dans L’Heure du taureau, le poste est occupé par Tchoïo Tchagass.

 

Etrange dystopie à vrai dire, qui semble renvoyer dos à dos le « faux socialisme de fourmis » maoïste et le capitalisme de gangsters, variante américaine du capitalisme monopoliste d’Etat. Les deux systèmes sont sensés avoir en commun le fait d’être oligarchiques, et de nier la dignité de la personne, ne considérant l’individu que comme un rouage du mécanisme social, dont la vie n’a guère de valeur, et qui est aisément sacrifiable au nom d’un objectif supérieur, ou même minable. Les ancêtres des Tormansiens semblent être des Anglo-saxons et des Chinois, et les allusions aux USA comme à la Chine de Mao sont nombreuses. La Russie est qualifiée de seul pays qui à la fin de l’Ere du monde désuni (les pays socialistes d’Europe de l’Est sont probablement implicitement inclus) qui sut, comme sur le fil du rasoir, emprunter la voie étroite entre les deux écueils jumeaux du capitalisme monopoliste d’Etat et du faux socialisme de fourmis. L’équipage de la Flamme obscure (l’astronef terrien) ne parvient pas à se mettre d’accord quant au fait de quel régime est issue la société tormansienne : un faux socialisme dégénéré, ou un capitalisme monopoliste d’Etat poussé jusqu’au bout de ses tendances (qu’il ne peut atteindre de nos jours sur Terre en l’absence d’un seul Etat mondial). D’ailleurs Efremov n’est pas très explicite sur le mode de production en vigueur sur Tormans : on sait qu’il s’agit d’une économie marchande, où l’argent à cours, et d’une société oligarchique ; mais les entreprises y sont elles toutes étatiques, partiellement étatiques et partiellement privées ? Pourquoi ce renvoi dos à dos ? C’est sans doute injuste pour la Chine maoïste, dont l’histoire, malgré ses pages tragiques, ne mérite pas d’être réduite à un envers collectiviste du capitalisme monopoliste d’Etat. De la Chine d’ailleurs, Efremov ne pouvait avoir une connaissance directe, et ne la pouvait connaître qu’au travers de publications soviétiques, peu objectives depuis la rupture sino-soviétique. En tout cas, une chose est sûre : ce profond roman philosophique ne saurait en aucun cas être un pamphlet antichinois de circonstance, fût-ce à titre partiel. Il doit y avoir des raisons plus profondes. Nous y reviendrons.

 

Si le mode de production régnant sur Tormans n’est pas entièrement clair – ce n’est visiblement pas la question qui intéresse le plus Efremov – de nombreux traits caractérisant sa société le sont beaucoup plus, et n’ont hélas rien de dépaysant pour nous, qui vivons sous le capitalisme finissant. Tormans, tout d’abord, est une planète à l’environnement dévasté : ressources naturelles pratiquement épuisées, biosphère massacrée, déforestation et désertification, pollution. Il s’agit également d’une planète touchée par l’effet de serre du fait d’une concentration anormalement élevée de CO2 dans l’atmosphère suite à un développement industriel incontrôlé. Mais de cet effet de serre, Efremov n’en fait rien. Tout juste il mentionne que le désastre a été empêché par le manque d’hydrocarbures sur Tormans. En 1970, la climatologie était tout juste émergente. Le développement industriel à outrance et la surpopulation autrefois sur Tormans ont mené à ce désastre environnemental, et au « Siècle de la famine et des meurtres ». L’instauration d’une dictature oligarchique planétaire eut pour conséquence de geler la société de classe, concentrant les rares ressources restantes aux mains de l’élite, au prix d’une dégradation des conditions de vie de la population, s’entassant dans des villes surpeuplées, bruyantes et insalubres, alimentée de nourriture frelatée, disposant de services publics défaillants, mal éduquée et mal soignée. L’institution de la « mort clémente » fut le « remède » trouvée par l’oligarchie à la surpopulation. L’idée d’une mort précoce à 25 ans peut sembler parfaitement saugrenue, mais c’est un aspect inévitable de toute dystopie de pousser les tendances dangereuses jusqu’à leur limite logique, ce qui conduit fatalement à l’exagération. Mais quand on pense que des éditocrates néolibéraux n’hésitent pas à dire que l’allongement de l’espérance de vie (pour les classes populaires, pas pour eux, est-il sous-entendu) n’est pas une bonne chose (vous comprenez, les vieux coûtent cher, s’ils faut en plus leur verser une retraite)…

 

Ce gel du développement naturel de la société, empêchée de passer au socialisme, puis au communisme, alors qu’elle a atteint la base matérielle nécessaire pour cela, son maintien forcé au stade archaïque de la division on classes, a des résultats dévastateurs sur les relations sociales et la morale. L’oligarchie règne par un mélange de terreur pure, de propagande abrutissante et mensongère (la télévision tormansienne est une sorte de BFMTV au carré, voire au cube), et division habilement entretenue entre « dji » et « kji ». La censure est omniprésente, la connaissance véridique du passé est interdite (le gouvernement fait croire que les Tormansiens viennent de mythiques « étoiles blanches », dont les oligarques sont dépositaires de la sagesse). Les travailleurs manuels et intellectuels se jalousent ou se craignent mutuellement, ce qui les rend incapables de lutter contre l’oligarchie. Le régime semble avoir brisé tout mouvement ouvrier, et les solidarités héritées du passé précapitaliste n’y existent plus. Cet état de fait, la difficulté à survivre au jour le jour sur une planète dramatiquement appauvrie, conduisent à une mentalité néolibérale poussée jusqu’au bout, sans plus aucune inhibition. Sur Tormans, l’homme est véritablement un loup pour l’homme. Ses habitants ne connaissent aucun respect mutuel, aucune entraide, sont prêts à toutes les bassesses pour atteindre leurs objectifs égoïstes. Friedrich von Hayek y aurait-il été ébranlé dans son aberrant « idéal » ?

 

C’est en réalité bien la voie que prendrait notre société, si, malgré le désastre écologique en cours, l’oligarchie capitaliste parvient à maintenir sa domination jusqu’au bout, du moins jusqu’à ce le changement climatique conduise à l’effondrement de cette société. Mais, nous l’avions dit, la véritable dynamique du roman est constituée moins par la description de la société tormansienne, que par la confrontation entre les Terriens, enfants de la société communiste, et les Tormansiens, de divers milieux sociaux. Une confrontation principalement verbale. Dans L’Heure du taureau, une très grande place est consacrée aux dialogues philosophiques, des Terriens entre eux au début, et surtout des Terriens avec les natifs de Tormans : joutes verbales entre Fay Rodis, cheffe de l’expédition, et Tchoïo Tchagass ; débats publics d’autres membres de l’équipage avec les savants locaux ; discussions avec des représentants de tous les milieux sociaux de la planète. Les savants de Tormans, limités par leurs vues étroites et leur logique linéaire, ont de la peine à suivre les raisonnements dialectiques de leurs collègues terriens ; et bien entendu les conceptions étriquées du dictateur, qui pourtant ne manque ni de profondeur ni d’intelligence, ne font pas le poids face aux idées élevée de Fay Rodis. Ces dialogues sont profonds et complexes, bien plus que ceux de La Nébuleuse d’Andromède. On peut dire qu’Ivan Efremov a bien réussi à rendre la caractère supérieur de la pensée des enfants d’une société communiste avancée, si bien qu’elle n’est pas toujours évidente à suivre pour quelqu’un ayant grandi sous le capitalisme, fût-il un militant communiste. Il convient de dire aussi que ces échanges ne sont pas toujours très simples à comprendre, car les propos des Terriens ne sont pas toujours univoques, et dérivent parfois en formules abstraites et énigmatiques, là où on attendrait des considérations pratiques et concrètes. Cette ambiguïté est certainement voulue. Remarquons que le marxisme n’est pas la seule pensée sur laquelle s’appuie Ivan Efremov, mais qu’il puise également dans d’antiques sagesses orientales, dont le manichéisme, le bouddhisme probablement, sans que tout soit clairement explicité, ce qui ne facilite pas la tâche d’un lecteur qui n’est pas versé dans ces traditions. Des considérations mystiques ne sont pas absentes, bien qu’elles soient adaptées à une spiritualité laïque et matérialiste. C’est de telles traditions sans doute qu’Efremov doit dériver d’assez singulières affirmations : les Terriens de l’ère communiste, grâce à leur éducation scientifique et supérieure, développent des capacités quasi-surnaturelles, comme l’hypnose (allant jusqu’au contrôle mental de groupes entiers), maîtrise de leur propre rythme cardiaque (jusqu’à la capacité d’arrêter leur cœur)…ce ne semble ni très marxiste, ni même très plausible.

 

Mais la confrontation avec les locaux ne se limite pas aux controverses philosophiques. Fidèles à leur mission d’aider si possible leurs congénères, les membres de l’équipage de la Flamme obscure parviennent bien à rentrer en contact à la Résistance (les Anges gris), à leur donner un but et une stratégie. Sur ce point, Efremov est plus orthodoxe : ni un dictateur éclairé, ni un changement d’élites à la tête du régime, ni la terreur, ne serviraient à rien ; la voie passe par une révolution populaire pour renverser l’oligarchie. La voie pour la révolution passe par l’union de tous les travailleurs, manuels et intellectuels, et la construction d’un nouveau système, fondé sur le bien commun, la vérité, la dinité inaliénable de chaque personne. Fay Rodis insiste particulièrement sur l’importance de l’éducation, de l’idéologie, plutôt que de la seule recherche de la prospérité matérielle, et sur le caractère inacceptable de moyens inhumains pour mettre fin à l’inhumanité – critique implicite des abus de l’époque stalinienne ? – qui ne permettraient pas d’atteindre le but, et risqueraient de mener au remplacement d’une dictature oligarchique par une autre. A la fin, une partie de l’équipage périt, une autre parvient à retourner sur Terre, un seul reste sur place pour aider la Résistance. Leur mission n’aura pas été vaine. 130 ans plus tard, on apprend sur Terre que les habitants de Tormans ont entre temps renversé leur oligarchie, se sont engagés dans la construction du socialisme, voyagent désormais dans l’espace et ont rejoint le Grand Anneau.

 

Curieusement, Efremov semble, malgré son anticipation vivante du futur communiste, pessimiste pour l’avenir proche. Dans son roman, où la préhistoire de l’humanité d’avant le communisme est déjà lointaine, la transition au communisme n’apparaît pas comme ayant découlé du développement rapide des pays socialistes et du passage des pays capitalistes au socialisme, suite à une révolution, violente ou pacifique selon le cas, comme l’envisageait le Parti. L’Ere du monde désuni aurait fini par un cataclysme effroyable : catastrophe écologique, bien pire que celle que nous connaissons déjà – pollution extrême, villes entières abandonnées, désertification et déforestation à large échelle, épuisement des ressources naturelles, anéantissement de la biodiversité – et, semble-t-il, bien que ce ne soit pas très explicite, Troisième Guerre mondiale. Ce n’est qu’après la catastrophe que les survivants décidèrent de rompre avec un passé cauchemardesque, et de s’engager dans la construction d’une société nouvelle, ouvrant ainsi l’Ere du travail commun. A l’époque où se passent les événements de l’Heure du taureau, les historiens doivent compter sur les fouilles archéologiques pour essayer de reconstituer les événements du passé, et leur principale référence en matière de chronologie de l’Ere du monde désuni sont les annales d’un monastère bouddhiste en Mongolie, miraculeusement préservé grâce à son isolement de la catastrophe. C’est dire l’ampleur de la tragédie survenue. On peut comprendre dès lors le scepticisme de Tchoïo Tchagass face aux films apportés par les Terriens montrant leur planète comme un paradis communiste. Il n’est en effet pas du tout sûr qu’une civilisation humaine parvienne ne serait-ce qu’à survivre face à une catastrophe pareille. On peut estimer qu’Ivan Efremov a eu la lucidité de bien voir des tendances dangereuses à l’œuvre à la fin des années 60, lucidité qui a probablement manqué à la direction du PCUS, qui faisait une analyse exagérément optimiste de la situation. C’est du fait de ce pessimisme sans doute que l’évocation du passé de la Terre à la fin de l’Ere du monde désuni se fait plus sombre que dans La Nébuleuse d’Andromède, en tout cas plus explicite, et même le tableau de la société communiste prend parfois des teintes inquiétant (insistance sur des mécanisme de sauvegarde stricte dans l’éducation et une forme de contrôle social, car le risque de retomber dans les travers du passé demeure élevé). Mais, pour nous qui vivons ce qui ressemble bien à un début de la fin de l’Ere du monde désuni, il s’agit d’un avertissement salutaire. Il n’est pas encore trop tard pour empêcher la catastrophe.

 

L’Heure du taureau, à ce qu’il semble, ne plut pas à la censure. Le journal La jeune garde fut critiqué, notamment pour avoir publié ce roman, qui ne fut plus réédité jusqu’à la fin des années 80, discrètement retiré des bibliothèques et passé sous silence. Les raisons de cette censure ne furent jamais vraiment étayées publiquement. Efremov ne fut jamais inquiété, et resta un écrivain important et une personnalité publique de premier plan jusqu’à la fin de ses jours. Il semblerait que l’Heure du taureau ait pu avoir été considéré comme une critique indirecte du socialisme soviétique (que la critique du « pseudo-socialisme de fourmis maoïste » dissimulerait). Efremov écrivit une lettre à P. N. Demitchev, secrétaire du CC du PCUS pour protester contre une telle interprétation. Demitchev le reçut cordialement, lui suggéra quelques modifications, et lui demanda de lui envoyer les manuscrits de ses futures œuvres. Demitchev aurait dit, ce qui n’est pas clairement confirmé, que si on avait lu attentivement Efremov au lieu de le censurer, des grandes catastrophes auraient pu être évitées. S’il avait bien dit cela, on peut penser que le camarade Demitchev n’avait pas tort. L’intervention de la censure était en l’occurrence particulièrement mal inspirée. Seule une interprétation paranoïaque, et idiote, pourrait amener à penser que la société tormansienne puisse être une caricature du socialisme soviétique. A moins de trouver des rapprochements superficiels, mais à ce prix on peut faire de n’importe quoi l’image de n’importe quoi…

 

Le roman est, nous l’avons dit, complexe, devant être interprété sur plusieurs niveaux, et ne puisant pas seulement dans la pensée marxiste, mais aussi dans des idées potentiellement hétérodoxes. C’est peut-être cette complexité qui a égaré les censeurs, à moins que ce ne fût la place prise par la critique du « faux socialisme de fourmi maoïste » (pourtant presque un lieu commun après la rupture sino-soviétique en URSS). Nous l’avons dit, cette critique ne peut être de la propagande antichinoise de circonstance. Il semble certain qu’Ivan Efremov ait voulu dénoncer des tendances négatives qui affectaient le socialisme à cette époque, et dont il avait bien compris qu’elles étaient susceptibles de s’aggraver : la négligence de la dignité inaliénable de chaque personne, susceptible d’être sacrifiée au bien de la société (problème qui a pu exister, surtout au début, suite aux difficultés extrêmes auxquelles la jeune URSS dut faire face), recherche exclusive du bien-être matériel, au détriment du développement des consciences et de l’idéologie (c’est une erreur qui eut cours dès Khrouchtchev, et son absurde programme de rattraper et dépasser les USA, qui de ce fait devenaient un modèle, cela du seul point de vue de la production de marchandises). C’est par cette erreur que le philosophe marxiste polonais Tadeusz Jaroszewski expliqua les troubles survenus en Pologne dès les années 80 : le Parti avait à tort pensé qu’il suffisait de transformer la base économique pour que les consciences changent ; au final, il ne parvint ni à satisfaire les aspirations matérielles du peuple, ni d’obtenir sa conviction. Cette critique est incontestablement juste : le socialisme ne peut pas se fixer comme principal but la production maximale de biens matériels ; d’une part il n’est pas supérieur au capitalisme sur ce plan, d’autre part c’est favoriser une conscience mercantile, terreau fertile pour le rétablissement du capitalisme. Les censeurs n’ont guère dû goûter non plus la critique d’une société autoritaire et fermée, craignant le contact de sa population avec l’extérieur (ce qui pouvait passer pour une critique du soi-disant « rideau de fer »). Mais cette politique était née des contraintes de la Guerre froide. On ne peut pas soupçonner Efremov de la mettre sur le même plan que celle du Conseil des quatre. Quoiqu’une politique de fermeture et de méfiance excessive envers l’Occident capitaliste fut globalement une erreur : elle rendit l’Occident désirable, lui donna comme une aura de paradis interdit, ce qui aurait moins été le cas s’il avait été mieux connu à l’Est. Les censeurs ont dû encore moins goûter l’insistance sur l’interdiction absolue pour tout gouvernement de cacher la connaissance à son peuple (règle intangible du Grand Anneau), et donc…l’inadmissibilité même de la censure.

 

Remarquons que par ces aspects « subversifs », L’Heure du taureau remonte à une longue tradition du roman philosophique et critique, remontant jusque sous l’Empire : il est plus facile d’exposer des idées potentiellement subversives sous forme littéraires, parce que c’est moins explicite, donc plus facilement toléré par la censure. Quant à nous, nous pensons qu’une société socialiste devrait autoriser une certaine liberté de discussion sur le socialisme, ses finalités et ses perspectives : évolue-t-il dans le bon sens ou non ? En direction du communisme, ou à l’inverse prend-on le mauvais chemin ? Si Efremov avait été attentivement lu plutôt que censuré, peut-être de grandes catastrophes auraient été évitées, aurait dit le camarade Demitchev. Si seulement une interprétation malveillante peut déceler dans la société de Tormans une caricature du socialisme soviétique des années 60, elle ressemble en revanche trait pour trait à la dictature oligarchique qu’est la Russie de Poutine, établie par d’anciens dirigeants communistes qui trahirent le socialisme pour devenir oligarques. Efremov avait donc raison dans sa critique du « faux socialisme de fourmis » : une dégénérescence du socialisme en oligarchie est malheureusement possible si ses finalités sont perdues de vue. C’est une menace qu’il convient d’éviter. Cela rend pertinent aussi son insistance sur les « mécanisme de sauvegarde » très stricts que la société communiste (après plus de 1000 ans d’évolution !), car un retour aux vieux travers est toujours possible – insistance qui rompt avec le ton plus désinvolte de La Nébuleuse d’Andromède, où la transgression individuelle semblait presque valorisée d’une certaine façon. A partir de Khrouchtchev, le PCUS a adopté la thèse optimiste que les acquis du socialisme en URSS sont irréversibles. On sait ce qu’il en est advenu. Efremov visiblement a pensé utile d’opposer à cet optimisme mal inspiré la thèse inverse (probablement extrême) : aucun progrès n’est jamais irréversible, si on n’y prend pas garde. Dans tous les cas, il s’agit d’un livre à lire absolument.

 

« Collapsologie » soviétique

 




Une civilisation au bord de l’effondrement après avoir ravagé la nature de sa planète par un développement industriel à outrance…On penserait spontanément qu’il s’agit de la trame narrative d’une œuvre post-apocalyptique récente, produit de notre temps où l’urgence climatique rend ce thème incontournable. Mais nous faisons ici référence au scénario de A travers les ronces vers les étoiles, un film soviétique sorti en 1980 – disponible sur youtube, mais seulement en russe, sans sous-titres –, preuve que le thème est plus ancien qu’on ne le pense parfois.

 

L’histoire se passe dans le futur, à l’ère des voyages spatiaux. On comprend que sur Terre règne le communisme. C’est la seconde partie du film qui nous intéresse : un vaisseau spatial terrien, appartenant à une sorte de service de pompiers de l’espace, est envoyé pour répondre à un appel à l’aide émanant de la planète Dessa. Restée capitaliste, Dessa l’a payé d’une catastrophe écologique sans retour : épuisement des ressources naturelles, pollution, disparition de pratiquement toute vie sur terre et dans les eaux (à part quelques animaux mutants), réchauffement climatique (les derniers habitants ont été forcés de se réfugier aux pôles, seuls restés suffisamment tempérés pour être vivables). Le ciel de Dessa est enveloppé de nuages toxiques, sa terre est arrosée par des pluies acides, baignée par des mers empoisonnées. Les habitants ne peuvent sortir de leurs abris souterrains qu’en portant un masque à gaz, et la moitié d’entre eux portent dans leur chair des stigmates causés par la pollution. L’astronef terrien détient des technologies futuristes qui peuvent dépolluer Dessa et la rendre de nouveau propice à la vie. Sauf que ce n’est pas du goût du monopoliste Tourantchoks, dont les usines polluent la planète toujours un peu plus, et dont le business, à base de masques à gaz, d’eau purifiée et de nourriture de synthèse, deviendrait caduque si les Terriens devaient réussir.

 

On découvre que ce conflit d’intérêt se reflète dans un assez singulier débat à Dessa, très similaire à celui qu’on connaît aujourd’hui, malgré l’ampleur de la catastrophe écologique sur cette planète. Ainsi, on assiste à une conversation sur l’astronef terrien volant au secours de Dessa, entre l’équipage, et les deux ambassadeurs, Kagan et Torki. Kagan, à la tête d’un nouveau gouvernement qui a renversé le précédent, contrôlé par Tourantchoks (qui, grâce à son pouvoir économique, garde en réalité le pouvoir tout court), a été à l’initiative d’appeler les Terriens à l’aide, et est prêt à des changements radicaux pour sauver une planète dévastée, et pour cela à aller à l’encontre des intérêts privés de ceux qui s’enrichissent sur ce désastre. Torki en revanche, sorte de Philippe Nantermod alien, s’interroge sur à quoi bon tenter d’empêcher le cours fatal des événements – le libéralisme en effet, sous ses faux airs de foi inconditionnelle en la liberté, prône en réalité une soumission aux forces impersonnelles du marché et nie les capacités de l’intelligence humaine à maîtriser les processus sociaux – et se montre sceptique face aux possibilités de sauver l’environnement de Dessa, avec des arguments qu’on reconnaît bien : ce serait trop compliqué, des gens pourraient perdre le peu qu’il leur reste, et puis, vous comprenez, l’ « économie »…On ne sera pas surpris d’apprendre qu’il n’est qu’un homme de main à la solde de Tourantchoks. Bien entendu, le film se termine bien : le complot de Tourantchoks échoue, et Dessa retrouve ciel bleu et verdure.

 

Les images de Dessa furent tournées aux alentours d’une usine pétrochimique abandonnée, en zone désertique d’Asie centrale. Avec le filtre adéquat, on obtient une ambiance postapocalyptique à souhait. Le scénariste avait voulu, au lieu d’achever le film par le mot « fin », conclure en lieu et place par la phrase « Toutes les images de la planète morte Dessa furent tournées aujourd’hui sur la Terre », mais les producteurs n’ont pas osé. Cela aurait en effet impliqué d’admettre de façon peut-être un peu trop explicite les dégâts à l’environnement déjà réels au pays du socialisme. Il ne faudrait pourtant pas en inférer qu’il n’y avait pas de prise de conscience des problèmes environnementaux – la pollution essentiellement, la désertification, mais aussi de plus en plus, dès les années 70, le changement climatique – ni de débat à ce sujet, des sommets du Parti et de l’Etat, jusque dans la société, la littérature, et le cinéma. L’URSS ne fut pas toujours exemplaire en matière d’écologie, mais tout au moins plus consciente du problème et plus tôt que les pays capitalistes, et faisant des efforts plus précoces, plus ambitieux et plus sincères pour trouver la voie d’une coexistence harmonieuse de l’être humain avec son environnement naturel.

 

A travers les ronces vers les étoiles constitue en tout cas un avertissement très clair, et très actuel, bien que tourné en 1980 déjà. A moins d’espérer un sauvetage inespéré par des aliens bienveillants – hypothèse que des posadistes pourraient soutenir, mais qui est très peu probable – c’est à nous de faire en sorte que notre planète évite de la destin de Dessa, ce qui implique d’empêcher de nuire nos propres Tourantchoks aussi vite que possible.