Affichage des articles dont le libellé est crise écologique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est crise écologique. Afficher tous les articles

05 mai 2023

De la légitimité et de l’efficacité de la désobéissance civile

« Tu gagneras ton droit par la lutte », affiche du Parti socialiste-révolutionnaire, d’avant la Révolution d’Octobre
Par la lutte, pas par le compromis


Dans un texte d’opinion, paru dans Le Temps du mercredi 26 avril 2023, intitulé « Après l’effondrement intellectuel, le glissement dans l’extrémisme de la gauche », Bryan Lo Giudice, vice-président du PLR Ville de Genève, se livre à un réquisitoire en règle contre la gauche, dans toutes ses tendances, accusée d’un véritable effondrement intellectuel, de ne plus être capable de parler au peuple, ni de mener les combats pour la justice sociale qui furent à la source de sa légitimité. Pour compenser son affaiblissement, tant intellectuel qu’en termes électoraux, la gauche aurait le grand tort de se tourner vers un radicalisme de substitution, impliquant une violation de la loi pour une cause que l'on estime juste: pèle-même, actions de désobéissance civile face à l’urgence climatique, occupation d’un immeuble laissé vide par son propriétaire véreux, grève des TPG…Des causes supposées de l’effondrement intellectuel de la gauche, il n’est pas dit grand-chose de plus dans l’article en question (on comprendra lors de débats télévisés qu’il s’agirait du désintérêt pour les luttes sociales au profit de questions dites « sociétales »). Ce sont les actions de désobéissance civile, impliquant une violation de la loi, qui suscitent particulièrement les foudres de M. Lo Giudice. 

Pourquoi, toutefois, ces actions de désobéissance civile déchaînent-elles autant l’ire de la bourgeoisie ? Il est vrai qu’elles sont illégales. Mais bien d’autres choses le sont, qui ne soulèvent pas autant les passions. Et il est indéniable qu’il existe nombre de faits beaucoup plus graves, qui ne font ni chaud ni froid aux mêmes politiciens bourgeois qui s’empressent d’ériger au rang d’affaire d’État les transgressions les plus bénignes, pour autant qu’elles soient des actions de désobéissance civile. Et les accusations de « violence » apparaissent particulièrement grotesques, s’agissant de simples dommages à la propriété dans le pire des cas (pas de violence contre les personnes), voire de simples entraves à la circulation, voire d’empêchements d’actes officiels de la part de la police. Pourquoi un traitement aussi manifestement disproportionné ? C’est que ces actions dérangent la bourgeoisie, beaucoup à l’évidence. Au lieu de se demander pourquoi, même des personnes engagées à gauche se laissent intimider par cette injonction de respect absolu du droit bourgeois, et se précipitent pour décréter les actions de désobéissance civile, si ce n’est comme illégitimes, du moins comme inefficaces. A tort, nous le pensons du moins. Cette question soulève à l’évidence différents enjeux, qu’il convient d’examiner.


La bourgeoisie et le respect du droit

De ce que les représentants politiques de la bourgeoisie prônent religieusement le respect scrupuleux du droit, on oublierait un peu facilement qu’il n’est question pour eux que de leur droit. Mais ce droit bourgeois, libéral, dont le respect serait élevé presque au rang d’obligation religieuse, serait-il issu d’une procédure légale, conformément au droit antérieur ? Bien au contraire, il est issu de la transgression massive de ce droit, de son abolition, souvent par la force des armes. C’est par la violence révolutionnaire, par un usage à large échelle de la guillotine, que la bourgeoisie française a mis fin à l’Ancien Régime, et a instauré la République, sa République. Et c’est par la force des armes que, bien avant la fusion qui a donné naissance au PLR à Genève, les ancêtres des radicaux, avec James Fazy à leur tête, ont mis fin au régime patricien dirigé par les ancêtres des libéraux. Il saurait difficilement en aller autrement du reste. Une révolution est par définition un moment de non-droit, la destruction du droit antérieur, une vacuité de droit où c’est la force qui tranche, et d’où émerge un droit nouveau, légitimant a posteriori la violation du droit précédant qui lui a donné naissance.

Fort bien, pourrait-on dire, mais il s’agissait d’un droit non-démocratique, auquel il était impossible de mettre fin par des moyens démocratiques, que celui-ci ne prévoyait pas. La violence dont la bourgeoisie a eu alors recours ne serait plus légitime désormais, puisque son droit à elle prévoit, dans notre pays du moins, des moyens démocratiques de le changer. La bourgeoisie est-elle toutefois plus respectueuse d’un droit qui pourrait remplacer le sien, quand bien même celui-ci serait issu de choix démocratiques ? Friedrich Von Hayek, un des idéologues majeurs du néolibéralisme, a répondu clairement à cette question : « Je préfère une dictature libérale à un régime démocratique dont le libéralisme serait absent ». Cette réponse, il la donna à un journal chilien, sous la dictature d’Augusto Pinochet. En effet, ce régime infâme, conseillé par Von Hayek et par Milton Friedman, fut le premier à implémenter les recettes empoisonnées du néolibéralisme.  Pourtant, ce fut une élection parfaitement démocratique qui porta l’Unité populaire et le président Salvador Allende au pouvoir.

La bourgeoisie chilienne et les USA préférèrent noyer dans le sang le peuple qui a osé « mal » voter, et recourir au non-droit absolu qu’est le fascisme. Avec l’approbation enthousiaste des idéologues libéraux. La bourgeoisie fait toujours le même choix lorsqu’elle est menacée de perdre ses privilèges.

La bourgeoisie est-elle seulement plus respectueuse de son propre droit, sitôt qu’elle se sent un tant soit peu menacée ? Aucunement ! L’exemple de la Suisse suffit à montrer que l’institution policière et judiciaire se comporte comme une véritable police politique de la bourgeoisie, avec des pratiques qui évoquent plus un régime autoritaire que ce qu’on pense être un État de droit, des procédures expéditives, et des méthodes parfois illégales, envers toutes celles et ceux qui représentent, ou semblent représenter une menace pour l’ordre établi. Le véritable acharnement policier et judiciaire à l’encontre des militants pour le climat qui osent transgresser la législation bourgeoise, souvent pour des faits extrêmement mineurs – à comparer avec l’incroyable mansuétude pour les criminels en col blanc, et le combat, malheureusement couronné de succès, des partis bourgeois contre l’initiative pour des multinationales responsables ; en clair, pour des multinationales irresponsables face à leurs crimes ! – montre assez bien la réalité de cette justice de classe. Généralement, les membres et sympathisants des partis bourgeois ne voient même pas ces aspects déplaisants de leur régime, pas plus que la terrible violence structurelle dont il est cause, parce qu’ils n’y sont généralement jamais confrontés à titre privé. Toutefois, l’affaire Simon Brandt, où le procureur général, membre du PLR, est manifestement allé trop loin en appliquant à un autre membre du PLR des méthodes qui sont généralement réservés à des opposants au régime a au moins eu le mérite d’ouvrir les yeux à certains sur la véritable nature de l’État suisse (cf. numéro précédent de l’Encre Rouge).

Cela sans parler des insupportables violences structurelles de la société bourgeoises, qui sont parfaitement légales. Les militants pour le climat qui ont joué au tennis à titre d’action symbolique dans une succursale de Crédit Suisse ont été pénalement condamnés ; les dirigeants successifs de cette banque qui se sont livrés à quantité de pratiques pour le moins douteuses tout en se gavant de bonus, menant leur entreprise à la débâcle, n’auront aucun compte à rendre. Et leurs investissements climaticides sont parfaitement légaux. Le business réellement criminel et meurtrier des entreprises de trading en matières premières est légal. L’exclusion social, la précarité de masse…sont pour ainsi dire banalisées, alors qu’il s’agit d’une violence structurelle produite par le système. Et des scandales comme ceux du foyer de Mancy ont mis en lumière des pratiques structurellement violentes de l’État suisse contre des personnes parmi les plus vulnérables, qui restent encore aujourd’hui beaucoup trop systémiques (quoi qu’à une échelle heureusement moindre que dans le passé) et qui sont encore trop souvent mises sous le tapis. Le droit d’un tel système mérite-t-il vraiment un respect quasi-religieux ?


Le rôle de la désobéissance civile dans l’histoire




Même l’historiographie bourgeoise reconnaît que les moyens de lutte non-légaux en général, et la désobéissance civile en particulier, ont joué un rôle important et progressiste dans l'histoire. Certains de ces mouvements de désobéissance civile sont même généralement approuvés, voire officiellement sanctifiés (au prix d’une certaine mythification) : la lutte de Mahatma Gandhi pour la libération de l’Inde, le mouvement pour les droits civiques aux USA, la lutte des suffragettes, le combat contre l’apartheid, etc. Il est vrai qu’il s’agit de luttes pour des causes dont il n’est plus possible sérieusement de remettre en cause la légitimité. 

Mais toutes ces luttes avaient été cataloguées comme « extrémistes » par les classes dominantes et leurs représentants politiques en leur temps. « Nelson Mandela est un terroriste », avait oser déclarer Margaret Thatcher. Il est vrai aussi que si ces combats recourant à la désobéissance civile non-violente (alors qu’en réalité ils n’étaient pas toujours aussi non-violents que ça) sont sanctifiés, c’est pour les opposer à la lutte armée, à la violence, presque toujours condamnée par principe. Mais les mêmes méthodes de désobéissance civile non-violente sont condamnées avec une ire sans limite de la part de politiciens bourgeois lorsque ce sont des activistes pour le climat qui les utilisent aujourd’hui. Une boussole morale aussi versatile ne devrait même pas être prise au sérieux. Le fait est que ces politiciens ne condamnent pas les actions de désobéissance civile parce qu’elles seraient « violentes », ou même « illégales » (les agissements des fraudeurs fiscaux suscitent autrement moins de colère de leur part), mais parce qu’elles remettent en cause leur ordre. Gageons toutefois que dans un avenir proche, les militants pour le climat d’aujourd’hui seront célébrés comme ceux pour les droits civiques d’hier (ou alors la planète sera devenue inévitable) ; et que les juges et procureurs qui les condamnent seront mis sur le même plan que ceux du régime de l’apartheid, pour les mêmes raisons (eux aussi ne faisaient qu'appliquer la loi après tout).


Les origines oubliées du Centre


Drapeau de l’Union des campagnes
Source : Bibliothèque de Genève


Aussi difficile à imaginer que cela puisse être, eu égard à ce que ce parti est devenu, le Centre genevois était à l’origine un mouvement de désobéissance civile. On apprend cette histoire dans Le Parti Démocrate-chrétien à Genève, un siècle d’histoire, 1892-1992, écrit par David Hiler et Geneviève Perret Barri, publié par le PDC (comme le Centre s’appelait jusqu’à récemment) en 1992.

L’histoire commence dans les années 1870. Sous le pontificat de Pie XI, l’Église catholique adopte un raidissement conservateur et un durcissement des prétentions à la théocratie pontificale, ce qui la fait voir comme une menace, notamment par les radicaux à Genève. Les catholiques sont soupçonnés d’un conflit d’allégeance entre leur pays et le pape. Par ailleurs, les catholiques deviennent majoritaires dans la population genevoise, mais pas encore dans l’électorat. Ces deux éléments déclenchent une violente offensive contre l’Église catholique romaine de la part du Parti radical, sous la direction du conseiller d’État Antoine Carteret. Des mesures de plus en plus restrictives sont prises : interdiction de célébrations religieuses sur la voie publique l’habit ecclésiastique, et des congrégations, et, surtout, tentative de création d’une Église catholique nationale, qui ressemble beaucoup à une église protestante (élection des prêtres, abolition du célibat, serment prêté devant le Conseil d’État). Mais cette nouvelle Église est créée contre la volonté d’une majorité de catholiques, et rencontre une résistance farouche dans les communes rurales à majorité catholiques. Le Conseil d’État tente de passer en force, en organisant des élections de prêtres avec un taux de participation infime, et confisquant les bâtiments des églises au profit de l’Église catholique nationale. Face à cette politique, les catholiques s’organisent en un parti politique, l’Union des campagnes. Un parti qui deviendra un jour le Centre, et dans l’hymne originel duquel on trouve ce couplet :

« Contre les tyrans et la tempête, 

Nous ne courberons pas la tête, 

Nous unirons nos cœurs, nos bras ; 

La foi transporte les montagnes   

Enfants, l’Union des campagnes  

Est forte et ne se rendra pas !     

Dieu qu’adoraient nos pères     

Nous garderons ta loi ;                      

Jurons, jurons mes frères ;               

De mourir pour la foi »

Si le SRC existait déjà à cette époque, peut-être y aurait-il vu de quoi justifier un fichage pour extrémisme violent. Remarquons que toutes ces lois anticatholiques étaient adoptées par un parlement démocratiquement élu. Toujours est-il que la désobéissance civile mise en place par l’Union des campagnes face à la spoliation des bâtiments ecclésiastiques mène au discrédit de la politique anticatholique, qui se base sur une répression de plus en plus absurde. Carteret est obligé de reconnaître qu’il est dans une impasse. La tentative d’éradication de l’Église catholique romaine sera abandonnée. Alors, au nom de quelle légitimité le Centre s’opposerait-il à ce que des militants d’aujourd’hui recourent, pour des causes au moins aussi importantes que la liberté de culte des catholiques, à des méthodes de lutte qu’il a certainement eu raison d'employer autrefois ?


Le mouvement ouvrier et les moyens de lutte non-légale

En rattachant l’incapacité présente de la gauche de conduire la bataille pour la justice sociale et sa prétendue dérive extrémiste, M. Lo Giudice renvoie en filigrane à l’époque de la paix du travail et de la participation loyale et modérée du PS aux institutions. Mais cette intégration dans la société bourgeoise et son État ne représente pas les origines du mouvement ouvrier, ni son état naturel, mais plutôt la dérive du fait de laquelle il est arrivé à son impuissance présente en Suisse.

Lorsque le mouvement ouvrier apparaît au XIXème siècle, c’est dans l’illégalité et en butte à une dure répression des pouvoirs en place. Il était considéré comme normal alors de réprimer les grèves à balles réelles, en Suisse également. Les syndicats étaient tout d’abord interdits. C’est par des luttes opiniâtres, par des grèves durement réprimées, par la confrontation souvent violente avec l’appareil répressif d’État, que la classe ouvrière et ses organisations politiques et syndicales ont pu conquérir des progrès sociaux et démocratiques. Des progrès démocratiques qui naissent de la transgression du droit existant, pas de son respect scrupuleux.

Mais, après ces premières victoires, la tentation existait pour les dirigeants du mouvements ouvriers d’essayer de s’intégrer à l’ordre établi, de s’y faire une place, au prix du renoncement à l’objectif de le renverser. Cette intégration, toutefois et la voie de la capitulation programmée, et de l’« effondrement intellectuel », effectivement. Ce n’est pas ainsi que la gauche sera à la hauteur de ses responsabilités historiques. Ce n’est pas la voie choisie par le PST-POP.


Les Verts, un parti extrémiste ?

N’est-il pas immédiatement évident que ce sous-titre est humoristique ? Les Verts, un parti d’extrême-gauche, sérieusement ??? C’est pourtant le surprenant reproche que M. Lo Giudice fait à ce parti, ainsi qu’à une majorité du PS, qui aurait fini par céder à l’influence des Verts, et, naturellement, à la gauche radicale. L’« extrémisme » qui est reproché à la gauche en l’occurrence, c’est le fait d’approuver l’usage de la désobéissance civile au service de causes qu’elle estime juste.

Or, s’il y a un reproche à faire à la gauche réformiste, ce n’est en tout cas pas celui – absurde ! – d’un tournant extrémiste, ni celui d’accorder une importance indue aux questions dites « sociétales », qui sont légitimes (le suffrage féminin n’aurait-il pas pu avoir été qualifié de question « sociétale » avant son introduction en 1971 par ses opposants réactionnaires ?). Mais en un sens il est correct de parler d’« effondrement intellectuel » de cette gauche-là, de dire qu’elle n’est plus « synonyme de combats sociaux ». Si elle ne l’est plus toutefois, c’est du fait de son réformisme, de son intégration trop longue et trop complète dans un « consensus », dont M. Lo Giudice lui fait l’éloge de l’honorer par le passé, et de ne plus le faire aujourd'hui. Le PS avait été fondé en tant que parti de la classe ouvrière. Manifestement, il ne l’est plus. A l’Assemblée fédérale, il se montre régulièrement prêt à cautionner des contre-réformes, en échange de quelques maigres « contreparties sociales », quitte à redevenir éventuellement de gauche par mesure de représailles envers une droite qui n’a pas voulu négocier avec lui. Les Verts n’ont pas pour projet de remplacer le capitalisme par autre chose, ni ne sont d’accord entre eux sur le type de société où ils veulent arriver. Ce qui les empêche de jouer un rôle aussi offensif qu’ils le pourraient en contexte d’urgence climatique.

Toutefois il y a bien un sens où cette étrange critique de M. Lo Giudice ne tombe pas à plat. En effet, soutenir, surtout verbalement, des actions relativement radicales, sans disposer d’un projet politiquement radical pour autant, implique une radicalité de posture seulement. Plus grave est le cas de certains personnages soi-disant de gauche radicale, certaines personnalités de la LUP pour ne pas les nommer, et que M. Lo Giudice attaque dans son article. Ces individus, en effet, s’engagent dans des actions de désobéissance civile, mais uniquement dans le cadre de leur campagne électorale, dans le seul but d’attirer les caméras sur eux et de se donner de faux airs révolutionnaires. Ce faisant, ils transforment de justes combats en coups de comm qui tournent à vide. Rien de plus nuisible à nos luttes que ce type de politiciens.


L’extrême-gauche, vacuité intellectuelle ?

Plus qu’aux Verts, le qualificatif d’extrémisme (auxquels il ne s’applique pas du tout), se rattache plus naturellement aux mouvements et organisations qui sont communément désignés comme étant d’extrême-gauche, par les organisations moins radicales qu’eux, de même que par l’appareil de répression de l’État bourgeois. Nous pensons principalement aux mouvements autonomes, communément appelés totos.

A ces mouvements d’extrême-gauche, on peut faire beaucoup de critiques sans doute, mais celle de vacuité intellectuelle, d’absence de projet, de vision politique, n’en fait pas partie. Ces mouvements se caractérisent bien souvent au contraire par une discipline militante réelle, un dévouement à la cause, une certaine consistance politique, et des méthodes de lutte qui sont issues d’une réflexion, et qui ne sont pas toujours sans efficacité.

Ce n’est toutefois pas la voie de l’avenir, ni celle que le PST-POP pourrait recommander. Les mouvements totos ont la faiblesse d’avoir une stratégie inadéquate – quand ce n’est pas le refus de la stratégie au profit de l’expression de la « rage sociale » – et le choix de formes de lutte nécessairement minoritaires et qui les engage dans une épreuve de force avec l’État bourgeois impossible à gagner ; qui est moins encore susceptible de renverser le pouvoir existant pour le remplacer par autre chose. Ces mouvements d’extrême-gauche méritent néanmoins plus d’égards, et d’intérêt, qu’un haussement d’épaules dédaigneux.


La lutte des classes en France




« Voilà donc que nous glissons lentement mais sûrement dans une Genève qui ressemble de plus en plus à une France sur le point d’exploser socialement », écrit M. Lo Giudice. Mais y a-t-il vraiment des raisons de considérer la France comme le repoussoir absolu ? A vrai dire, c’est un tel lieu commun dans l’idéologie dominante en Suisse romande, qu’on le cite comme une évidence, sans même savoir pourquoi. Ce seul fait devrait inciter au scepticisme. En un sens, la France actuelle est un contre-exemple absolu. Mais en quoi ? Certainement pas par ses mouvements sociaux, par un climat effectivement autrement plus contestataire qu’en Suisse, par la vivacité d’une tradition de lutte dont on aurait beaucoup à. Mais, au contraire, c’est par sa tradition réactionnaire, par la dérive de la Vème République, conçue à la base comme une sorte de monarchie présidentielle, au service des monopoles, et qui aujourd’hui est, peut-être pas un régime autoritaire stricto sensu, mais en tout cas un régime mixte, en aucun cas une démocratie véritable, fût-ce bourgeoise. Un caractère déjà peu démocratique, qui s’est aggravé au fil des quinquennats, jusqu’à atteindre le paroxysme sous celui d’Emmanuel Macron : passage en force de réformes antipopulaires, avec un parlement réduit à une chambre d’enregistrement, et ce scandale anti-démocratique qu’est le 49,3 ; violences policières à large échelle et doctrine de « maintien de l’ordre » qui s’apparenterait presque à une guerre contre son propre peuple, démantèlement de l’État de droit…C’est dans ce régime-là qu’est né le mouvement de lutte contre la réforme des retraites). Contre ce régime qui ne conçoit pas d’agir autrement que par la force contre son propre peuple, il n’est pas possible de lutter autrement que par la force.

Alors, certes, le mouvement quasi-insurrectionnel contre la réforme des retraites n’a pas été en mesure, jusqu’à présent, de faire reculer le gouvernement, n’a pas empêché la promulgation de la loi. Il a du moins mis le pouvoir en difficulté. Une alternative politique progressiste pourrait renaitre de ce mouvement, quoi que rien ne le garantisse, et que le fascisme soit hélas aussi une issue possible.


La désobéissance civile en contexte d’urgence climatique, contreproductive réellement ?

A la lumière de tout ce que nous avons dit, les mouvements de désobéissance civile face à l’urgence climatique sont parfaitement légitimes, et même indispensables. Un argument qu’on leur oppose fréquemment est qu’ils seraient contreproductifs, parce qu’ils donneraient une image « extrémiste » de l’écologie et rendraient plus difficile de faire des projets qui seraient « consensuels », si la question était moins politisée.

Que peut-on répondre à cet argument ? Premièrement, en quoi quelqu’un qui se laisserait détourner d’une vérité scientifique incontestable uniquement parce qu’il a subi quelques menus désagréments dans sa mobilité se distinguerait-il d’un climatosceptique ? Deuxièmement, pourquoi faudrait-il que la question du climat soit « consensuelle » ? Parce quel type d’écologie serait consensuel, sans ces empêcheurs de tourner en rond des mouvements climatiques ? La réponse est évidente : le capitalisme vert, l’écologie mainstream, qui se limite à continuer le business as usual en le repeignant un peu en vert, et se fixant des objectifs tout à fait insuffisants, comme la neutralité carbone en 2050, et des moyens si ridiculement « pragmatiques » qu’ils ne permettraient pas même d’atteindre ces objectifs au rabais. Cette « écologie » là tient de la mauvaise plaisanterie, qui pourrait devenir tragique dans très peu d’années. Ce n’est pas d’une écologie consensuelle que nous avons besoin, mais de changements radicaux. Que le droit de nécessité ne soit que pour les banques et pas pour l’urgence climatique constitue un choix politique, qui ne reflète que les priorités de la bourgeoisie. Ce choix ne saurait être le nôtre.

Alors, les mouvements de désobéissance civile sont-ils efficaces face à l’urgence climatique ? ça dépend. Ce sont les grèves du climat et les actions de désobéissance civile qui ont enfin attiré l’attention publique sur la gravité de la situation, et rendent plus difficile pour les politiciens bourgeois ne rien faire, sans que pour autant ils n’aient commencé à agir vraiment. Ces mouvements ont pu bloquer également certains projets écocides. Mais encore faut-il que ces actions répondent à une pertinence tactique (faute de quoi elles peuvent effectivement être contreproductives), critère qui n’est pas nécessairement toujours réalisé.


Une rupture révolutionnaire pour dépasser le légalisme insipide et la simple contestation




Naturellement, les actions de désobéissance civile, si elles sont parfaitement légitimes et peuvent être tactiquement justifiées, ne sauraient être un but en soi. Le but ne saurait seulement être de contester, ni d’essayer de pousser les politiciens à agir. Car les « transformations socio-économiques » requises (selon la terminologie du GIEC) ne peuvent être réalisés sans sortir du capitalisme. Cette sortie ne peut naturellement être le fait des politiciens de la bourgeoisie, classe sociale qui préférerait laisser la planète devenir inhabitable et l’humanité sombrer plutôt que de renoncer à sa domination (ce qu’elle est d’ailleurs en train de faire). Pour sortir de cette impasse, il faut arracher le pouvoir aux mains de la bourgeoisie, de remplacer son État et son droit par un autre, qui pourra enfin mettre en œuvre les transformations radicales requises. Mais cela, c’est la révolution socialiste. Or cette révolution ne peut être réalisée ni par des mouvements sociaux à eux seuls, encore moins par des partis réformistes, pas plus que par des groupuscules d’extrême-gauche qui se réclament d’une idéologie inadéquate comme l’anarchisme. Elle ne peut être réalisée que sous la direction d’un parti révolutionnaire, et sous la bannière de la seule théorie révolutionnaire validée par l’histoire, qu’est le marxisme-léninisme. C’est à la réalisation de ce but, plus urgent et indispensable que jamais, que travaille le PST-POP.

15 mars 2023

La neutralité carbone en 2050 ? Impasse du capitalisme vert et du réformisme écologiste




On aurait envie de dire : ils ont enfin compris. En effet, tous les partis, hormis l’UDC, semblent, si on écoute leur discours public, avoir enfin pris la mesure de l’urgence climatique et s’engager à y apporter des solutions fortes qui s’imposent. On pourrait même avoir l’impression que leur engagement ne se limite pas aux paroles, mais que les actes suivent, tant au niveau fédéral, que cantonal et communal. 

 

Tant la Confédération que le canton de Genève, parmi d’autres collectivités publiques, semblent enfin avoir pris la mesure de l’urgence de la situation et adopter des mesures fortes : la loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat et le plan climat cantonal. Les autorités n’hésitent plus à parler de changements structurels, et disent se donner les moyens pour atteindre la neutralité carbone, soit une situation où l’on n’émet pas plus de gaz à effet de serre en une année que la biosphère n’est pas capable d’en résorber. 

 

Malheureusement, il ne faut pas se réjouir trop vite. Les partis au pouvoir sont loin d’avoir pris la mesure de la situation, car les biais de classe qui limitent leur action politique les en empêchent. Contrairement aux apparences, ils sont loin de traiter la crise en cours comme une crise, et veulent surtout tout changer pour que rien ne change. Quant à l’objectif de neutralité carbone, il est invariablement fixé à…2050. Les partis gouvernementaux prétendent qu’il s’agit déjà d’un objectif très radical. Ce n’est hélas pas le cas. Un tel délai, avec tout ce qu’il implique, aurait même des conséquences irréparables. Seuls certains biais cognitifs de nature politique amènent à se fixer des limites de ce qui est politiquement « réaliste » (du point de vue de la bourgeoisie), quitte à sombrer dans le négationnisme scientifique le plus complet, et à ce que la grande majorité de la population le paye très cher dans un avenir aussi proche que les toutes prochaines décennies.

 

Rappel de la réalité scientifique

 

Il faut commencer par rappeler quelque chose qui devrait aller de soi, mais que le système politique actuel et ses partis gouvernementaux peinent à intégrer : la réalité scientifique prévaut nécessairement sur le « réalisme » politique ; avec les lois de la nature, on ne peut pas faire de compromis.

 

Or, que dit le consensus scientifique à ce sujet ? Par « consensus » scientifique, nous voulons parler du GIEC, dont la représentativité et la rigueur scientifique sont incontestables. Non seulement toutes les projections du GIEC ont été amplement confirmées par les faits, mais, loin d’être alarmistes, elles sont en général très prudentes, trop même, et ont dû régulièrement être revues à la hausse.

 

Ce consensus scientifique dit clairement que, si on veut encore avoir une chance de stabiliser le réchauffement climatique à 1,5°C, il faut atteindre la neutralité carbone en 2030 déjà. Ce qui implique de renoncer très rapidement aux énergies fossiles. L’objectif est certes très radical. Mais il faut être conscient du fait que le taux de COdans l’atmosphère est déjà trop élevé, plus qu’il ne l’a été depuis des millions d’années, que cette concentration va rester pour des siècles encore, et que cette crise est cumulative : continuer à rajouter des émissions de gaz à effet de serre, fût-ce plus lentement, revient à aggraver le problème, pas à le résoudre. Et chaque année de perdue aura des conséquences tangibles désormais. Certaines conséquences sont d’ores et déjà irréversibles, et des boucles de rétroaction positive sont enclenchées qui ne peuvent plus être arrêtées.

 

Il est peut-être « économiquement insoutenable », dans un cadre capitaliste, de mettre en œuvre de tels changements structurels aussi vite. Au point extrêmement avancé des dégâts infligés à l’environnement, l’exercice serait particulièrement difficile même sous le socialisme. Mais l’économie actuelle est « soutenable » pour peut-être dix ans encore. Mais dans un monde réchauffé à deux degrés ou plus, où le climat sera encore plus dégradé, quelle économie aurons-nous, et de quelle « soutenabilité » pourrons-nous encore parler ?

 

Actuellement, le réchauffement climatique atteint d’ores et déjà 1,2°C. Et les conséquences en sont dramatiques, même en Suisse. Et elles sont meurtrières ailleurs : ouragans de plus en plus dévastateurs, inondations catastrophiques, montée du niveau de la mer qui stérilise les cotes dont les nappes phréatiques sont envahies par l’eau de mer, sécheresses qui causent des famines…1,5°C est en réalité un scénario catastrophe, mais c’est encore l’objectif le moins pire qu’on puisse encore espérer atteindre. Et, au rythme actuel, on se dirige vers un réchauffement à 3°C d’ici la fin du siècle. Mais tout le monde ne sait pas à quel point la situation deviendra pire, pas dans des décennies, mais d’ici dix ans. Un exemple, si on ne change rien, ou peu, d’ici 15 ans, le niveau de la Méditerranée aura monté de 20 cm. Ce qui est énorme. Cela implique que le delta du Nil sera envahi par l’eau salé et deviendra stérile. Où iront vivre les dizaines de millions de personnes qui y habitent ?


Un plan climat cantonal notoirement insuffisant

 

Le Conseil d’État de la République et canton de Genève, à majorité PS-Verts, est très fier de son Plan climat cantonal, et de quatre autres projets de loi liés, soumis au Grand Conseil.

 

Ce plan climat se veut une réponse à l’urgence climatique ambitieuse et impliquant des transformations structurelles. Il contient des mesures utiles, comme l’accélération de la rénovation des bâtiments, la réduction du trafic motorisé, etc. C’est mieux que rien. Mais il est hélas bien moins radical que le Conseil d’État ne le dit, et loin d’être à la hauteur des enjeux. Il prévoit une réduction de 60% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, et la neutralité carbone pour 2050. Non seulement c’est trop tard, mais d’autres gouvernements cantonaux ont été plus ambitieux : Neuchâtel vise 2040, et Bâle-Ville 2037. Mais même cet objectif excessivement insuffisant de la neutralité carbone en 2050, ce plan climat ne permettrait pas en fait de l’atteindre.

 

Car ce plan climat reste entièrement dans le cadre du capitalisme vert. La plupart des mesures sont purement incitatives. La principale en est le subventionnement, à hauteur de 300 millions de francs, des entreprises et des propriétaires immobiliers pour la transition. Sans aucune considération de justice sociale et climatique : alors que les émissions de gaz à effet de serre sont très majoritairement le fait des plus riches (l’empreinte carbone d’un millionnaire est en moyenne de 66 fois plus que celle d’une personne appartenant aux 10% les plus modestes de la population suisse) et des grandes entreprises, non seulement on ne leur interdit rien, on ne les fait pas payer (alors que les sociétés de trading font des profits record sur le pétrole et le charbon !), mais on veut encore les subventionner, avec nos impôts. En revanche, aucune mesure sociale en faveur des classes populaires, aucune mesure de protection de la santé au travail (alors que les vagues de chaleur font de plus en plus de dégâts).

 

Le Conseil d’État est fier de comptabiliser aussi les émissions de gaz à effet de serre indirectes, par les importations et par l’aviation…mais il veut y faire face grâce à des mesures de compensation dans d’autres pays. Or, non seulement celles-ci sont souvent colonialistes et au détriment des populations locales, mais aussi totalement inefficaces, et se limitent à l’achat d’indulgences pour pouvoir continuer le business as usual. Or, faire semblant de faire quelque chose en se donnant bonne conscience est pire que de ne rien faire, car on croit en avoir fait assez. En revanche, les émissions indirectes des entreprises ne sont pas même prises en compte ; et une mesure phare est la promotion de la « finance durable », alors qu’il est bien connu que c’est du greenwashing. Des solutions techno-optimistes aussi – promotion des voitures électriques, plutôt qu’une diminution drastique de la voiture individuelle, « smart agriculture » plutôt qu’agroécologie – sans aucun souci de la demande en métaux rares et d’énergie que cela implique ; sans même envisager une indispensable sobriété. Certes, le droit supérieur limite la marge de manœuvre au niveau cantonal. Mais de la part d’un Conseil d’État à majorité « de gauche » on aurait pu attendre un peu plus de courage politique.

 

Une loi fédérale tout aussi insuffisante

 

Le 18 juin le peuple devra voter sur la Loi fédérale sur les objectifs en matière de protection du climat, sur l’innovation et sur le renforcement de la sécurité énergétique, contreprojet à l’Initiative sur les glaciers, qui demandait notamment l'interdiction des énergies fossiles d’ici 2050. Les initiants ont retiré leur texte car ils ont estimé que le contreprojet est satisfaisant.

Or, il ne l’est pas et cumule les mêmes défauts que le plan climat genevois. Il ne prévoit pas même l’interdiction des énergies fossiles en 2050, mais vise la neutralité carbone à cette date, et des objectifs de réduction des émissions progressives, en commençant en 2030, pour y parvenir. Sinon, aussi des mesures utiles (rénovation des bâtiments), mais pour le reste incitatives, et qui se doivent d’être « économiquement supportables ». Pour atteindre nonobstant ces objectifs de neutralité carbone, la loi mise sur les « technologies d’émissions négatives », dont on sait fort bien qu’il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans la mer, d’une pure campagne de relations publiques pour continuer à polluer en se donnant bonne conscience. Il faudra voter pour bien sûr, parce que c’est mieux que rien, et parce que c’est l’UDC qui a lancé le référendum avec des arguments démagogiques et des délires climatosceptiques. Mais en étant conscient que cette loi sera loin d’être à la hauteur des enjeux.

Bref, toutes ces mesures sont ridiculement insuffisantes. Elles impliquent de faire aujourd’hui ce qui aurait dû être fait dans les années 90, où une transition en douceur était encore possible, mais qui précisément n’a pas été fait, parce que les décideurs bourgeois avaient alors décidé…de ne pratiquement rien faire du tout. Aujourd’hui, il est trop tard pour ça. On ne peut pas rattraper le temps perdu. 

 

Toutefois, le fait d’accepter le mode de production actuel, le capitalisme, comme cadre intangible (ce que même la gauche modérée fait) implique de s’imposer des contraintes qui ne rendent « soutenables » que des bricolages réformistes, qui permettront tout juste de faire semblant que nous faisons quelque chose…jusqu’à ce que le réchauffement climatique nous rattrape.  Il est urgent de changer de système pour briser ces contraintes. Le GIEC parle du reste de la nécessité de changements systémiques. Mais de tels changements systémiques constituent précisément une révolution. Mais une révolution nécessite une théorie révolutionnaire. Or une théorie révolutionnaire, et une seule, a été validée par l’histoire. C’est le marxisme-léninisme.


Le marxisme-léninisme et l’écologie

 

Contrairement à une idée reçue, mais fausse, le marxisme-léninisme n’est pas un productivisme, antinomique de l'écologie. Une conscience écologique est non seulement présente, mais constitutive de la pensée des fondateurs. Citons à ce propos cet extrait célèbre du livre I du Capital de Marx :

 

« Tout progrès dans l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller les travailleurs, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les Etats-Unis d’Amérique part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement, et plus ce processus de destruction est rapide. Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. »

 

Ou cet autre passage de Friedrich Engels, dans Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme :

 

« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération en premier que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu qu’individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d’usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables. Que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s’étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées ».

 

Les préoccupations écologiques ne furent pas non plus absentes de la mise en pratique du marxisme-léninisme, le socialisme réel. La réalité du réchauffement climatique fut prise au sérieux en URSS, comme en témoigne le rapport présenté par V. Kirilline, vice-président du Conseil des ministres, au Soviet suprême, en 1972 déjà :

 

« L’atmosphère de notre planète est immense. Le poids de l’air atmosphérique est d’environ 5'000 billions de tonnes. On pourrait penser que les centaines de millions de tonnes de pollutions qui se sont répandues chaque année dans l’atmosphère et représentent moins de 0,0001% du poids de l’air atmosphérique, sont comme une goutte d’eau dans la mer. Or, c’est loin d’être le cas. Premièrement, avec le temps la quantité de substances polluant l’atmosphère s’accumule, deuxièmement les substances polluantes sont inégalement réparties et, en certains endroits, leur concentration dépasse, dès maintenant, la limite admissible, et, troisièmement, des concentrations même faibles de certaines substances sont dangereuses. Les observations montrent que la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère ne cesse de croître. De l’avis de certains savants, cela peut aboutir, par suite de ce que l’on appelle « l’effet de serre », à une élévation de la température de notre planète qui entraînerait la fonte des glaciers et d’autres conséquences indésirables ».

 

Cette prise de conscience s’accompagnait également en tout cas de la volonté d’en tirer les conséquences pratiques, ainsi qu’on peut en juger d’après l’extrait suivant du rapport présenté par Léonide Brejnev au XIVème Congrès du PCUS, en 1977 :

 

  « En prenant les mesures qui vont permettre d’accélérer le progrès scientifique et technique, nous devons tout faire pour qu’il s’accompagne d’une épargne des ressources naturelles, qu’il ne donne pas lieu à une pollution dangereuse de l’atmosphère et des eaux, qu’il n’ait pas pour effet d’épuiser le sol. Le Parti augmente ses exigences vis-à-vis des organismes de la planification et de la gestion, vis-à-vis des commissions d’étude de projets, vis-à-vis de tous les cadres, en ce qui concerne l’étude et la construction d’entreprises nouvelles, l’amélioration du fonctionnement des entreprises existantes sous l’angle de la sauvegarde de l’environnement. Nous devons, et les générations futures doivent avoir la possibilité de jouir pleinement de tout ce que nous offre la généreuse nature de notre pays. Nous sommes prêts à participer également aux mesures collectives internationales ayant trait à la protection de la nature et à l’utilisation rationnelle de ses ressources. »

 

Il ne faut bien entendu pas idéaliser le tableau non plus. Même dans la théorie, la conscience écologique n’a pas toujours été centrale, et une tendance majeure a été de voir comme tâche centrale de la construction du socialisme, puis du communisme, l’accroissement de la production matérielle. Il faut dire néanmoins que ce développement de la production n’a jamais été une fin en soi – contrairement à la croissance infinie sans laquelle le capitalisme ne peut se concevoir – mais un moyen pour répondre à des besoins criants et insatisfaits dans des pays qui partaient d’un niveau de développement extrêmement bas et dont la population avait un niveau de vie très insuffisant. Mais les limites planétaires n’ont pas toujours été prises en compte.

 

La pratique fut encore en-deçà de la théorie, et l’URSS et les pays  socialistes d’Europe de l’Est et d’Asie ne furent pas toujours des modèles en matière d’écologie. L’efficacité énergétique était souvent basse, la consommation d’énergies fossiles guère remise en cause, le gaspillage de ressources parfois important, et les problèmes de pollution et les dégâts à l’environnement réels. Le bilan du socialisme réel en matière d’écologie n’était toutefois pas globalement négatif, et meilleur que celui du capitalisme. Des efforts pour la préservation de l’environnement furent constants et réels, l’obsolescence programmée y était impensable et les produits industriels conçus pour être durables et réparables, des objectifs d'économie de ressources et de recyclages conséquents. Il n’est certes plus possible aujourd’hui de concevoir le socialisme, et la transition du socialisme au communisme, exactement de la même façon qu’on le faisait au XXème siècle. Mais il n’est pas nécessaire de sortir du cadre conceptuel du marxisme-léninisme pour intégrer les enjeux écologiques d’aujourd’hui, et y apporter les réponses radicales qu’ils exigent. La République de Cuba, un pays socialiste, se montre exemplaire en matière d’écologie, et arrive même à être le seul pays qui atteint les objectifs onusiens de développement durable, malgré le blocus ruineux et assassin imposé par les USA.

 

Le Parti du Travail et l’écologie




 

Tout le monde ne le sait pas nécessairement, mais le Parti du Travail a toujours accordé de l’importance à la protection de l’environnement. La question écologique n’était certes pas directement thématisée dans les premiers programmes ; on était, dans les années 40 à 70 au début de la grande accélération de l’économie capitaliste, et que les ravages à l’environnement constatables en Suisse et dans le monde étaient encore moindres. Ces questions n’étaient en revanche pas ignorées dans la pratique du Parti. Et l’écologie entre dans les documents officiels du Parti dès les années 70, pour y prendre une importance croissante. Citons par exemple, le programme d’action du PST-POP, Vivre mieux et autrement, de 1979 :

 

« Le développement anarchique de la société capitaliste porte à l’environnement des atteintes souvent graves. Une solution complète des problèmes écologiques exige donc une modification du caractère de la société. Mais il est indispensable d’utiliser immédiatement tous les moyens efficaces pour sauvegarder et rétablir un environnement naturel sain ».

 

Ou encore la brochure pour les élections municipales genevoises de 1983, Avec vous… : 

 

« Le Parti du Travail est-il un parti écologiste? Non et oui! Non, si l’on considère comme « écologiste » une organisation, un parti dont la protection de l’environnement est le premier, l’unique champ d’intervention; oui, si l’écologie est une préoccupation constante, prioritaire à côté d’autres telles que la recherche de la paix, la défense des intérêts des plus défavorisés, la lutte contre la crise, pour des logements décents, etc.; oui, si le maintien et la protection de l’environnement visent à l’amélioration globale de la qualité de la vie pour tous. Dans ce sens protéger le travailleur, l’habitant, des nuisances auxquelles ils sont exposés par le développement anarchique de notre société visant uniquement à la recherche du profit maximum, a toujours été une de nos préoccupations majeures ».

 

Les préoccupations écologiques du Parti concernaient alors peu le climat (question qui était encore peu connue du grand public). Il était principalement question des problèmes dus à la pollution, la dégradation des milieux naturels, la finitude des ressources naturelles. Mais les solutions proposées par le Parti étaient assez radicales : limitation du trafic automobile en ville et développement des transports publics, opposition à de nouvelles infrastructures routières. Dans le programme politique de 1991 du PST-POP la question du réchauffement climatique fait son apparition, et il y est écrit que la voiture individuelle devra devenir l’exception plutôt que la norme à l’avenir.

 

Aujourd’hui, le Parti du Travail prend la réalité de l’urgence climatique au sérieux, et lutte pour des changements structurels radicaux et rapides nécessaires pour sortir dans de courts délais des énergies fossiles et bâtir une économie durable et économe en ressources, compatible tant avec la justice sociale qu’avec les limites planétaires. Nous pouvons conseiller la lecture de la résolution « Pour une planification énergétique » adoptée par le Comité central du PST-POP du 17 septembre 2022. De tels changements structurels nécessitent une rupture avec le capitalisme dans un avenir proche. Autrement c’est le capitalisme qui rendra bientôt la planète inhabitable.



23 décembre 2022

Crise énergétique : les effets désastreux du marché




Les prix de l’énergie explosent, ceux des hydrocarbures bien sûr, mais aussi les tarifs de l’électricité. On nous dit que tout est de la faute de Vladimir Poutine. Or, l’explication est pour le moins un peu courte. Elle laisse dans l’ombre les raisons de la vulnérabilité de l’Union européenne aux pénuries de gaz naturel, et n’explique pas pourquoi les prix de l’énergie peuvent y fluctuer ainsi. La leçon s’applique aussi à la Suisse, qui a fait les mêmes choix stratégiques que nous payons aujourd’hui, quoique dans une moindre mesure.  

 

Ce choix fatidique, c’était celui du marché plutôt que de la planification publique, et, dans le cas de l’UE, de laisser déterminer sa politique énergétique par les monopoles privés de l’énergie (la situation est moins grave en Suisse, car, malgré l’ouverture au marché, une grande partie des acteurs majeurs du secteur de l’énergie demeurent en mains publiques, comme par exemple les SIG).

 

Car pourquoi dépendons-nous autant du gaz ? Tout vient d’une décision politique, dans le sillage de la contre-révolution néolibérale, de libéraliser le marché de l’énergie, sous prétexte que cela le rendrait plus fluide, plus efficace, permettrait aux consommateurs de bénéficier de baisses de prix, et stimulerait les investissements dans les énergies renouvelables. On répétait alors comme un lieu commun cette monstrueuse absurdité comme quoi le privé serait nécessairement plus « efficace » que le public. Comme il fallait s’y attendre, cette libéralisation a conduit surtout à ce que quelques grandes entreprises privées raflent la mise, en rachetant ou en évinçant leurs concurrents plus faibles. Comme il se doit, d’après une thèse marxiste bien connue, le marché de libre-concurrence conduit aux monopoles. Des monopoles qui dominent aujourd’hui le marché européen de l’énergie.

 

Cette monopolisation n’a pas conduit aux baisses de prix promises, mais bien plutôt à une absence de planification, et à des choix désastreux à terme, dictés par le seul impératif du profit immédiat. Il y eut une collusion d’intérêts entre les monopoles pétroliers et gaziers, désireux de maintenir leur business aussi longtemps que possible, et ceux de l’électricité, qui virent dans les centrales à gaz une alternative bon marché sur le court terme au développement des énergies renouvelables et aux solutions de stockage de l’énergie, plus complexes à mettre en place. La Commission européenne s’en est remise à l’« expertise » des monopoles pour la planification énergétique. Ces monopoles ont en profité pour faire un lobbying intense au profit du gaz, comme énergie de transition, voire « verte ». D’où des sous-investissements catastrophiques dans le renouvelable, l’absence même d’une planification rationnelle, une dépendance extrême au gaz dont il est difficile de sortir rapidement.

 

Quant aux prix de l’énergie, ils furent libéralisés, livrés à la seule la loi de l’offre et de la demande, en clair, à la spéculation. D’où les fluctuations brutales à la hausse aujourd’hui. La Suisse a également libéralisé son marché de l’électricité pour les gros consommateurs, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Avis aux derniers européistes, une des raisons avancées pour cette libéralisation était l’ « eurocompatibilité ».

 

Pour résoudre la crise énergétique que nous vivons, la première chose à faire et de revenir sur ces choix néolibéraux. C’est ce pourquoi nous luttons. Le 17 septembre, le Comité central du PST-POP adoptait une résolution sur la question de l’énergie, qui dit notamment : 

 

« Pour mettre fin à une concurrence néfaste, basée sur le profit et par là conduisant à privilégier la rentabilité sur l’écologie, les entreprises énergétiques privées doivent être nationalisées (avec une exception pour l’autoproduction locale), ouvrant la porte à une rationalisation du système basée sur le développement des énergies renouvelables et les économies d’énergies. Les entreprises actives dans le secteur de l’énergie qui sont d’ores et déjà publiques doivent fonctionner comme de services publics, et non comme des entreprises opérant sur le marché, en concurrence avec le privé. Une telle nationalisation, et une planification centralisée, sont indispensables pour mettre en œuvre les mesures que nous prônons, de façon rationnelle et cohérente ; pour décider des investissements selon leur utilité sociale et écologique et non selon le profit escompté ; pour utiliser les ressources de façon aussi économe que possible, éliminer les gaspillages »

 

Le 7ème Congrès du Parti de la Gauche Européenne (dont le PST-POP est membre), réuni à Vienne du 9 au 11 décembre, adoptait un document politique qui stipule parmi d’autres points :

 

« Nous devons changer le modèle énergétique néolibéral actuel de l'UE, avec une réduction radicale des émissions de CO2 : la production à base d’énergies fossiles n’a plus d’avenir et il faut une nouvelle politique industrielle européenne axée sur une industrie verte. Cette mesure présuppose, entre autres, une nouvelle politique énergétique, fondée sur une énergie décarbonée, avec un fort potentiel pour les énergies renouvelables, et en matière de mobilité, centrée sur les concepts de mobilité collective, notamment sur les transports publics.

 

Pour atteindre ces objectifs, les producteurs et fournisseurs d’énergie doivent tous être placés sous contrôle public. Les grands groupes énergétiques doivent être expropriés, nationalisés et socialisés. »

16 juillet 2022

Kin-dza-dza, un film postapocalyptique soviétique

 


Dans l’espace post-soviétique, ce film est aussi célèbre que Star Wars en Occident. Des termes fictifs et des répliques en sont entrés dans le langage courant. Le film dont nous parlons est Kin-dza-dza, une comédie dystopique de science-fiction soviétique, sortie en 1986, au tout début de la Perestroïka, mais dont le tournage commença tout à la fin de la vie de Léonide Brejnev.

 

Dans la science-fiction occidentale, l’univers de Kin-dza-dza se rapprocherait le plus de celui de Mad Max : monde postapocalyptique, marqué par la dévastation écologique, l’épuisement des ressources, et de graves pénuries d’eau ; où la civilisation n’existe plus, pas plus que le droit et les normes morales, et où règne le seul et impitoyable rapport de forces, dans une lutte de tous contre tous, sans espoir ni perspectives. Mais ce chef d’œuvre du réalisateur Gueorgui Danielia est d’un tout autre genre : point de pathos hollywoodien, effets spéciaux cheap ; et Kin-dza-dza n’est pas un film d’action. Son statut de film culte dans l’espace post-soviétique, il le doit à son humour décalé – qui en fait un objet cinématographique très particulier – au talent de ses acteurs, et à la remarquable créativité de sa réalisation, malgré un budget limité. Il le doit surtout à sa dimension philosophique, de critique sociale profonde et pertinente, de critique de toute société fondée sur l’inégalité et le despotisme.

 

Sorti à une époque où le socialisme réellement existant en URSS avait atteint le sommet de son développement – ayant réalisé, quoi qu’on puisse en dire par ailleurs, la civilisation la plus avancée que l’humanité ait connu – mais où s’accumulaient aussi des contradictions et des problèmes non résolus qui annonçaient le début du cours néfaste et liquidateur qui commençait à être pris (quoiqu’en 1986 peu de gens pouvaient s’en douter), le message de cet OVNI cinématographique ne fut pas tout de suite compris, et il reçut parfois dans la presse des critiques négatives dues à la seule mécompréhension. Il est vrai que Kin-dza-dza correspondait assez peu à l’atmosphère intellectuelle du début des années Gorbatchev. Mais le public adora, quoique sans toujours bien comprendre pourquoi. D’aucuns ont même pu penser qu’il s’agissait d’une satire de certains aspects de la société soviétique – les aberrations du bureaucratisme et un pouvoir exagéré attribué aux dignitaires, et utilisé par ceux-ci d’une façon arbitraire. Mais une telle interprétation ne tient pas la route, tout simplement parce que la société dépeinte dans le film est clairement fondée sur la propriété privée et le libre-marché, et que ses valeurs ne sont pas celles du socialisme, mais de l’individualisme libéral poussé jusqu’à l’extrême de ses conséquences. Kin-dza-dza témoigne en tout cas de la vitalité de la culture et de la pensée soviétique – qu’une propagande occidentale stupide, aussi malveillante qu’ignorante s’acharne à tort à vouloir faire passer pour sclérosée et stagnante – à l’aube de sa disparition. Ce film est également curieusement prophétique de la régression terrifiante qui allait suivre la disparition du socialisme (Danielia l’aurait-il pressenti ?). Et il est hautement pertinent pour nous, pour qui un tel monde postapocalyptique pourrait être notre avenir si nous ne parvenons pas à nous débarrasser du capitalisme auparavant.

 

L’histoire commence à Moscou. Vladimir Machkov (dit Oncle Vova) sort de chez lui acheter du pain. Il est pris à partie par un étudiant, Gedevan Alexidze (dit Violoniste, bien qu’il ne sache en réalité pas jouer de cet instrument, qu’il doit simplement livrer à quelqu’un), qui lui demande que faire face à un étrange personnage, à l’allure débraillée et pieds nus, et qui tient des propos apparemment incohérents. Celui-ci prétend être un alien, et demande les coordonnées de la Terre pour pouvoir retrouver le chemin de sa planète. Il tient à la main un étrange appareil, qui ressemble à un gadget quelconque. Oncle Vova le prend pour un fou. Souhaitant convaincre l’ « alien » d’aller se réchauffer – on est en plein hiver – il appuie sur un bouton au hasard du mystérieux appareil, malgré les avertissements de son possesseur.

 

Mais ce gadget était en réalité un véritable téléporteur, et Oncle Vova et Gedevan se retrouvent en plein désert. Croyant être au Turkménistan, ils se mettent en marche. Ils tombent bientôt sur un étrange appareil volant, qui ressemble à un cylindre en métal rouillé. En émergent deux personnages à l’allure humaine, qui se comportent d’une façon déroutante et dont le langage est incompréhensible. Les deux terriens souhaitent les convaincre de les transporter en ville. Ils parviennent à leurs fins lorsque Oncle Vova sort une allumette pour se griller une cigarette. Visiblement désireux ardemment de posséder la chose, les deux personnages énigmatiques acceptent de laisser les terriens monter. La communication s’établit vite entre eux, parce qu’il se révèle que les habitants de cette planète sont doués de télépathie, et apprennent de ce fait rapidement le russe.

 

On apprend alors qu’Oncle Vova et Gedevan ont atterri sur la planète Pluke, dans la galaxie Kin-dza-dza. Leurs hôtes se trouvent être Ouef, un Chatlanien, et Bi, un Patsak. Ils sont des artistes itinérants, bien que leur musique ressemble plutôt à du bruit infâme. S’ils ont pris les deux terriens à bord, c’est pour les allumettes – ké-tsé dans leur langue – qui sur leur planète est le bien matériel le plus précieux. Ils acceptent de ramener les deux Soviétiques chez eux, en échange d’un payement, mais pour cela il faudra d’abord acheter une gravitsape, pièce indispensable pour que leur vaisseau puisse voyager instantanément à travers les galaxies. Évidemment, les choses ne se passent pas comme prévu, et nos quatre personnages vivront moultes aventures, qui les mèneront en errances dans le désert, en passant par la capitale de Pluke, pour brièvement visiter deux autres planètes, un voyage dans le temps, et enfin rentrer sur terre.

 

Ces errances leur permettront de voir différents aspects de la société plukienne, à laquelle les terriens auront du mal à s’adapter. En un sens, Pluke est technologiquement beaucoup plus avancée que la Terre, bien que tout soit rouillé et en état de délabrement avancé. Toutefois, les Plukiens ont détruit eux-mêmes leur planète, jadis verte de vie. Mais toute l’eau a été transformée en carburant, le lutz. La technologie n’est pas une solution miracle aux problèmes environnementaux. Depuis, la planète n’est plus qu’un désert, où la faune et la flore ont disparu. Il n’y a que du plastique comestible comme nourriture, et il faut retransformer du lutz en eau pour pouvoir en boire.

 

La société plukienne est une dystopie capitaliste libérale. Sur cette planète, l’homme est vraiment un loup pour l’homme. Tous les liens sociaux y ont depuis longtemps été remplacés par les eaux glacées du calcul égoïste. Les Plukiens n’ont aucun scrupule à s’escroquer mutuellement, sans aucun égard l’un pour l’autre. Ils sont télépathes, donc, non seulement ils ne peuvent dire ce qu’ils pensent, mais même pas se permettre de penser ce qu’ils pensent en présence d’autrui. Malgré leur haute technologie, ils survivent dans des abris troglodytes et délabrés. Tout dans le film – décors, costumes, accessoires – est terne, sale, abîmé. Que l’étalon de valeur ultime soit l’allumette – en URSS le bien de consommation le moins cher – est là pour mettre en exergue l’arbitraire, l’absurdité d’une échelle de valeurs dominée par l’argent.

 

La société plukienne est brutalement hiérarchique, une hiérarchie qui a dégénéré en oppression et humiliation pure. Une hiérarchie fondée sur la ségrégation raciale : la société plukienne est divisée en Chatlaniens (dominants) et Patsaks (dominés). Pour les différencier, un appareil affiche une lumière orange pour un Chatlanien, et verte pour un Patsak. Rien d’autre ne les distingue (absurdité de toute ségrégation raciale). Les Patsaks sont soumis à toutes sortes de vexations ridicules et arbitraires, et les Chatlaniens rejettent la faute de leur vie désespérante sur les Patsaks qui leur voleraient leur place. Les deux Terriens se retrouvent être des Patsaks, et subissent donc la discrimination raciale. Une hiérarchie fondée également sur l’argent : les riches peuvent porter un pantalon jaune, qui leur accorde des privilèges, et oblige les inférieurs à des génuflexions ridicules ; et les très riches un pantalon pourpre, source d’encore plus de privilèges.

 

Nous ne disons pas utopie libertarienne, puisque cet ordre injuste est maintenu en place par un État, despotique et sans aucune prétention à la justice ; dont la police, les etselops, sont corrompus et agissent avec brutalité et arbitraire, et dont le chef, Monsieur PG, se prélasse dans une piscine privée sur sa planète manquant d’eau.

 

Cette société décadente a une culture tout aussi décadente. La musique s’y réduit à un bruit grotesque, et le langage se limite presque à deux monosyllabes : Kou (presque tous les mots), et Kiou (insulte socialement acceptable). Ces monosyllabes rythment le film d’une litanie grotesque. Danielia dira que cette caricature préfigurait la décadence de la Russie capitaliste, avec sa musique commerciale et sa langue polluée par le jargon issu des milieux criminels. Mais les habitants qui ont grandi dans une telle société ne peuvent plus envisager autre chose que d’opprimer ou d’être opprimé. Ouef et Bi refusent de suivre Oncle Vova et Gedevan sur Terre, parce que la vie n’aurait pas de sens si le rang social n’est pas marqué par la couleur du pantalon. Du reste, beaucoup de gens aujourd’hui ont plus de facilité à envisager la fin de la vie sur Terre que la fin du capitalisme.

 




Une bonne métaphore de l’avenir sombre où le capitalisme néolibéral nous entraîne ? En tout cas, Guergui Danielia a réalisé, en 2013, un remake de son film sous forme de dessin animé, intitulé Kou ! Kin-dza-dza. L’histoire est proche, mais avec de notables variantes. La principale différence est que les deux Terriens viennent cette fois de la Fédération de Russie. Contrairement aux deux Soviétiques du film original, qui incarnaient des valeurs supérieures, les deux Russes s’intègrent sans problème à la société plukienne, puisqu’il s’agit, en substance, du même type de société que de celle de leur pays natal.