Affichage des articles dont le libellé est crise du capitalisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est crise du capitalisme. Afficher tous les articles

05 mai 2023

De la légitimité et de l’efficacité de la désobéissance civile

« Tu gagneras ton droit par la lutte », affiche du Parti socialiste-révolutionnaire, d’avant la Révolution d’Octobre
Par la lutte, pas par le compromis


Dans un texte d’opinion, paru dans Le Temps du mercredi 26 avril 2023, intitulé « Après l’effondrement intellectuel, le glissement dans l’extrémisme de la gauche », Bryan Lo Giudice, vice-président du PLR Ville de Genève, se livre à un réquisitoire en règle contre la gauche, dans toutes ses tendances, accusée d’un véritable effondrement intellectuel, de ne plus être capable de parler au peuple, ni de mener les combats pour la justice sociale qui furent à la source de sa légitimité. Pour compenser son affaiblissement, tant intellectuel qu’en termes électoraux, la gauche aurait le grand tort de se tourner vers un radicalisme de substitution, impliquant une violation de la loi pour une cause que l'on estime juste: pèle-même, actions de désobéissance civile face à l’urgence climatique, occupation d’un immeuble laissé vide par son propriétaire véreux, grève des TPG…Des causes supposées de l’effondrement intellectuel de la gauche, il n’est pas dit grand-chose de plus dans l’article en question (on comprendra lors de débats télévisés qu’il s’agirait du désintérêt pour les luttes sociales au profit de questions dites « sociétales »). Ce sont les actions de désobéissance civile, impliquant une violation de la loi, qui suscitent particulièrement les foudres de M. Lo Giudice. 

Pourquoi, toutefois, ces actions de désobéissance civile déchaînent-elles autant l’ire de la bourgeoisie ? Il est vrai qu’elles sont illégales. Mais bien d’autres choses le sont, qui ne soulèvent pas autant les passions. Et il est indéniable qu’il existe nombre de faits beaucoup plus graves, qui ne font ni chaud ni froid aux mêmes politiciens bourgeois qui s’empressent d’ériger au rang d’affaire d’État les transgressions les plus bénignes, pour autant qu’elles soient des actions de désobéissance civile. Et les accusations de « violence » apparaissent particulièrement grotesques, s’agissant de simples dommages à la propriété dans le pire des cas (pas de violence contre les personnes), voire de simples entraves à la circulation, voire d’empêchements d’actes officiels de la part de la police. Pourquoi un traitement aussi manifestement disproportionné ? C’est que ces actions dérangent la bourgeoisie, beaucoup à l’évidence. Au lieu de se demander pourquoi, même des personnes engagées à gauche se laissent intimider par cette injonction de respect absolu du droit bourgeois, et se précipitent pour décréter les actions de désobéissance civile, si ce n’est comme illégitimes, du moins comme inefficaces. A tort, nous le pensons du moins. Cette question soulève à l’évidence différents enjeux, qu’il convient d’examiner.


La bourgeoisie et le respect du droit

De ce que les représentants politiques de la bourgeoisie prônent religieusement le respect scrupuleux du droit, on oublierait un peu facilement qu’il n’est question pour eux que de leur droit. Mais ce droit bourgeois, libéral, dont le respect serait élevé presque au rang d’obligation religieuse, serait-il issu d’une procédure légale, conformément au droit antérieur ? Bien au contraire, il est issu de la transgression massive de ce droit, de son abolition, souvent par la force des armes. C’est par la violence révolutionnaire, par un usage à large échelle de la guillotine, que la bourgeoisie française a mis fin à l’Ancien Régime, et a instauré la République, sa République. Et c’est par la force des armes que, bien avant la fusion qui a donné naissance au PLR à Genève, les ancêtres des radicaux, avec James Fazy à leur tête, ont mis fin au régime patricien dirigé par les ancêtres des libéraux. Il saurait difficilement en aller autrement du reste. Une révolution est par définition un moment de non-droit, la destruction du droit antérieur, une vacuité de droit où c’est la force qui tranche, et d’où émerge un droit nouveau, légitimant a posteriori la violation du droit précédant qui lui a donné naissance.

Fort bien, pourrait-on dire, mais il s’agissait d’un droit non-démocratique, auquel il était impossible de mettre fin par des moyens démocratiques, que celui-ci ne prévoyait pas. La violence dont la bourgeoisie a eu alors recours ne serait plus légitime désormais, puisque son droit à elle prévoit, dans notre pays du moins, des moyens démocratiques de le changer. La bourgeoisie est-elle toutefois plus respectueuse d’un droit qui pourrait remplacer le sien, quand bien même celui-ci serait issu de choix démocratiques ? Friedrich Von Hayek, un des idéologues majeurs du néolibéralisme, a répondu clairement à cette question : « Je préfère une dictature libérale à un régime démocratique dont le libéralisme serait absent ». Cette réponse, il la donna à un journal chilien, sous la dictature d’Augusto Pinochet. En effet, ce régime infâme, conseillé par Von Hayek et par Milton Friedman, fut le premier à implémenter les recettes empoisonnées du néolibéralisme.  Pourtant, ce fut une élection parfaitement démocratique qui porta l’Unité populaire et le président Salvador Allende au pouvoir.

La bourgeoisie chilienne et les USA préférèrent noyer dans le sang le peuple qui a osé « mal » voter, et recourir au non-droit absolu qu’est le fascisme. Avec l’approbation enthousiaste des idéologues libéraux. La bourgeoisie fait toujours le même choix lorsqu’elle est menacée de perdre ses privilèges.

La bourgeoisie est-elle seulement plus respectueuse de son propre droit, sitôt qu’elle se sent un tant soit peu menacée ? Aucunement ! L’exemple de la Suisse suffit à montrer que l’institution policière et judiciaire se comporte comme une véritable police politique de la bourgeoisie, avec des pratiques qui évoquent plus un régime autoritaire que ce qu’on pense être un État de droit, des procédures expéditives, et des méthodes parfois illégales, envers toutes celles et ceux qui représentent, ou semblent représenter une menace pour l’ordre établi. Le véritable acharnement policier et judiciaire à l’encontre des militants pour le climat qui osent transgresser la législation bourgeoise, souvent pour des faits extrêmement mineurs – à comparer avec l’incroyable mansuétude pour les criminels en col blanc, et le combat, malheureusement couronné de succès, des partis bourgeois contre l’initiative pour des multinationales responsables ; en clair, pour des multinationales irresponsables face à leurs crimes ! – montre assez bien la réalité de cette justice de classe. Généralement, les membres et sympathisants des partis bourgeois ne voient même pas ces aspects déplaisants de leur régime, pas plus que la terrible violence structurelle dont il est cause, parce qu’ils n’y sont généralement jamais confrontés à titre privé. Toutefois, l’affaire Simon Brandt, où le procureur général, membre du PLR, est manifestement allé trop loin en appliquant à un autre membre du PLR des méthodes qui sont généralement réservés à des opposants au régime a au moins eu le mérite d’ouvrir les yeux à certains sur la véritable nature de l’État suisse (cf. numéro précédent de l’Encre Rouge).

Cela sans parler des insupportables violences structurelles de la société bourgeoises, qui sont parfaitement légales. Les militants pour le climat qui ont joué au tennis à titre d’action symbolique dans une succursale de Crédit Suisse ont été pénalement condamnés ; les dirigeants successifs de cette banque qui se sont livrés à quantité de pratiques pour le moins douteuses tout en se gavant de bonus, menant leur entreprise à la débâcle, n’auront aucun compte à rendre. Et leurs investissements climaticides sont parfaitement légaux. Le business réellement criminel et meurtrier des entreprises de trading en matières premières est légal. L’exclusion social, la précarité de masse…sont pour ainsi dire banalisées, alors qu’il s’agit d’une violence structurelle produite par le système. Et des scandales comme ceux du foyer de Mancy ont mis en lumière des pratiques structurellement violentes de l’État suisse contre des personnes parmi les plus vulnérables, qui restent encore aujourd’hui beaucoup trop systémiques (quoi qu’à une échelle heureusement moindre que dans le passé) et qui sont encore trop souvent mises sous le tapis. Le droit d’un tel système mérite-t-il vraiment un respect quasi-religieux ?


Le rôle de la désobéissance civile dans l’histoire




Même l’historiographie bourgeoise reconnaît que les moyens de lutte non-légaux en général, et la désobéissance civile en particulier, ont joué un rôle important et progressiste dans l'histoire. Certains de ces mouvements de désobéissance civile sont même généralement approuvés, voire officiellement sanctifiés (au prix d’une certaine mythification) : la lutte de Mahatma Gandhi pour la libération de l’Inde, le mouvement pour les droits civiques aux USA, la lutte des suffragettes, le combat contre l’apartheid, etc. Il est vrai qu’il s’agit de luttes pour des causes dont il n’est plus possible sérieusement de remettre en cause la légitimité. 

Mais toutes ces luttes avaient été cataloguées comme « extrémistes » par les classes dominantes et leurs représentants politiques en leur temps. « Nelson Mandela est un terroriste », avait oser déclarer Margaret Thatcher. Il est vrai aussi que si ces combats recourant à la désobéissance civile non-violente (alors qu’en réalité ils n’étaient pas toujours aussi non-violents que ça) sont sanctifiés, c’est pour les opposer à la lutte armée, à la violence, presque toujours condamnée par principe. Mais les mêmes méthodes de désobéissance civile non-violente sont condamnées avec une ire sans limite de la part de politiciens bourgeois lorsque ce sont des activistes pour le climat qui les utilisent aujourd’hui. Une boussole morale aussi versatile ne devrait même pas être prise au sérieux. Le fait est que ces politiciens ne condamnent pas les actions de désobéissance civile parce qu’elles seraient « violentes », ou même « illégales » (les agissements des fraudeurs fiscaux suscitent autrement moins de colère de leur part), mais parce qu’elles remettent en cause leur ordre. Gageons toutefois que dans un avenir proche, les militants pour le climat d’aujourd’hui seront célébrés comme ceux pour les droits civiques d’hier (ou alors la planète sera devenue inévitable) ; et que les juges et procureurs qui les condamnent seront mis sur le même plan que ceux du régime de l’apartheid, pour les mêmes raisons (eux aussi ne faisaient qu'appliquer la loi après tout).


Les origines oubliées du Centre


Drapeau de l’Union des campagnes
Source : Bibliothèque de Genève


Aussi difficile à imaginer que cela puisse être, eu égard à ce que ce parti est devenu, le Centre genevois était à l’origine un mouvement de désobéissance civile. On apprend cette histoire dans Le Parti Démocrate-chrétien à Genève, un siècle d’histoire, 1892-1992, écrit par David Hiler et Geneviève Perret Barri, publié par le PDC (comme le Centre s’appelait jusqu’à récemment) en 1992.

L’histoire commence dans les années 1870. Sous le pontificat de Pie XI, l’Église catholique adopte un raidissement conservateur et un durcissement des prétentions à la théocratie pontificale, ce qui la fait voir comme une menace, notamment par les radicaux à Genève. Les catholiques sont soupçonnés d’un conflit d’allégeance entre leur pays et le pape. Par ailleurs, les catholiques deviennent majoritaires dans la population genevoise, mais pas encore dans l’électorat. Ces deux éléments déclenchent une violente offensive contre l’Église catholique romaine de la part du Parti radical, sous la direction du conseiller d’État Antoine Carteret. Des mesures de plus en plus restrictives sont prises : interdiction de célébrations religieuses sur la voie publique l’habit ecclésiastique, et des congrégations, et, surtout, tentative de création d’une Église catholique nationale, qui ressemble beaucoup à une église protestante (élection des prêtres, abolition du célibat, serment prêté devant le Conseil d’État). Mais cette nouvelle Église est créée contre la volonté d’une majorité de catholiques, et rencontre une résistance farouche dans les communes rurales à majorité catholiques. Le Conseil d’État tente de passer en force, en organisant des élections de prêtres avec un taux de participation infime, et confisquant les bâtiments des églises au profit de l’Église catholique nationale. Face à cette politique, les catholiques s’organisent en un parti politique, l’Union des campagnes. Un parti qui deviendra un jour le Centre, et dans l’hymne originel duquel on trouve ce couplet :

« Contre les tyrans et la tempête, 

Nous ne courberons pas la tête, 

Nous unirons nos cœurs, nos bras ; 

La foi transporte les montagnes   

Enfants, l’Union des campagnes  

Est forte et ne se rendra pas !     

Dieu qu’adoraient nos pères     

Nous garderons ta loi ;                      

Jurons, jurons mes frères ;               

De mourir pour la foi »

Si le SRC existait déjà à cette époque, peut-être y aurait-il vu de quoi justifier un fichage pour extrémisme violent. Remarquons que toutes ces lois anticatholiques étaient adoptées par un parlement démocratiquement élu. Toujours est-il que la désobéissance civile mise en place par l’Union des campagnes face à la spoliation des bâtiments ecclésiastiques mène au discrédit de la politique anticatholique, qui se base sur une répression de plus en plus absurde. Carteret est obligé de reconnaître qu’il est dans une impasse. La tentative d’éradication de l’Église catholique romaine sera abandonnée. Alors, au nom de quelle légitimité le Centre s’opposerait-il à ce que des militants d’aujourd’hui recourent, pour des causes au moins aussi importantes que la liberté de culte des catholiques, à des méthodes de lutte qu’il a certainement eu raison d'employer autrefois ?


Le mouvement ouvrier et les moyens de lutte non-légale

En rattachant l’incapacité présente de la gauche de conduire la bataille pour la justice sociale et sa prétendue dérive extrémiste, M. Lo Giudice renvoie en filigrane à l’époque de la paix du travail et de la participation loyale et modérée du PS aux institutions. Mais cette intégration dans la société bourgeoise et son État ne représente pas les origines du mouvement ouvrier, ni son état naturel, mais plutôt la dérive du fait de laquelle il est arrivé à son impuissance présente en Suisse.

Lorsque le mouvement ouvrier apparaît au XIXème siècle, c’est dans l’illégalité et en butte à une dure répression des pouvoirs en place. Il était considéré comme normal alors de réprimer les grèves à balles réelles, en Suisse également. Les syndicats étaient tout d’abord interdits. C’est par des luttes opiniâtres, par des grèves durement réprimées, par la confrontation souvent violente avec l’appareil répressif d’État, que la classe ouvrière et ses organisations politiques et syndicales ont pu conquérir des progrès sociaux et démocratiques. Des progrès démocratiques qui naissent de la transgression du droit existant, pas de son respect scrupuleux.

Mais, après ces premières victoires, la tentation existait pour les dirigeants du mouvements ouvriers d’essayer de s’intégrer à l’ordre établi, de s’y faire une place, au prix du renoncement à l’objectif de le renverser. Cette intégration, toutefois et la voie de la capitulation programmée, et de l’« effondrement intellectuel », effectivement. Ce n’est pas ainsi que la gauche sera à la hauteur de ses responsabilités historiques. Ce n’est pas la voie choisie par le PST-POP.


Les Verts, un parti extrémiste ?

N’est-il pas immédiatement évident que ce sous-titre est humoristique ? Les Verts, un parti d’extrême-gauche, sérieusement ??? C’est pourtant le surprenant reproche que M. Lo Giudice fait à ce parti, ainsi qu’à une majorité du PS, qui aurait fini par céder à l’influence des Verts, et, naturellement, à la gauche radicale. L’« extrémisme » qui est reproché à la gauche en l’occurrence, c’est le fait d’approuver l’usage de la désobéissance civile au service de causes qu’elle estime juste.

Or, s’il y a un reproche à faire à la gauche réformiste, ce n’est en tout cas pas celui – absurde ! – d’un tournant extrémiste, ni celui d’accorder une importance indue aux questions dites « sociétales », qui sont légitimes (le suffrage féminin n’aurait-il pas pu avoir été qualifié de question « sociétale » avant son introduction en 1971 par ses opposants réactionnaires ?). Mais en un sens il est correct de parler d’« effondrement intellectuel » de cette gauche-là, de dire qu’elle n’est plus « synonyme de combats sociaux ». Si elle ne l’est plus toutefois, c’est du fait de son réformisme, de son intégration trop longue et trop complète dans un « consensus », dont M. Lo Giudice lui fait l’éloge de l’honorer par le passé, et de ne plus le faire aujourd'hui. Le PS avait été fondé en tant que parti de la classe ouvrière. Manifestement, il ne l’est plus. A l’Assemblée fédérale, il se montre régulièrement prêt à cautionner des contre-réformes, en échange de quelques maigres « contreparties sociales », quitte à redevenir éventuellement de gauche par mesure de représailles envers une droite qui n’a pas voulu négocier avec lui. Les Verts n’ont pas pour projet de remplacer le capitalisme par autre chose, ni ne sont d’accord entre eux sur le type de société où ils veulent arriver. Ce qui les empêche de jouer un rôle aussi offensif qu’ils le pourraient en contexte d’urgence climatique.

Toutefois il y a bien un sens où cette étrange critique de M. Lo Giudice ne tombe pas à plat. En effet, soutenir, surtout verbalement, des actions relativement radicales, sans disposer d’un projet politiquement radical pour autant, implique une radicalité de posture seulement. Plus grave est le cas de certains personnages soi-disant de gauche radicale, certaines personnalités de la LUP pour ne pas les nommer, et que M. Lo Giudice attaque dans son article. Ces individus, en effet, s’engagent dans des actions de désobéissance civile, mais uniquement dans le cadre de leur campagne électorale, dans le seul but d’attirer les caméras sur eux et de se donner de faux airs révolutionnaires. Ce faisant, ils transforment de justes combats en coups de comm qui tournent à vide. Rien de plus nuisible à nos luttes que ce type de politiciens.


L’extrême-gauche, vacuité intellectuelle ?

Plus qu’aux Verts, le qualificatif d’extrémisme (auxquels il ne s’applique pas du tout), se rattache plus naturellement aux mouvements et organisations qui sont communément désignés comme étant d’extrême-gauche, par les organisations moins radicales qu’eux, de même que par l’appareil de répression de l’État bourgeois. Nous pensons principalement aux mouvements autonomes, communément appelés totos.

A ces mouvements d’extrême-gauche, on peut faire beaucoup de critiques sans doute, mais celle de vacuité intellectuelle, d’absence de projet, de vision politique, n’en fait pas partie. Ces mouvements se caractérisent bien souvent au contraire par une discipline militante réelle, un dévouement à la cause, une certaine consistance politique, et des méthodes de lutte qui sont issues d’une réflexion, et qui ne sont pas toujours sans efficacité.

Ce n’est toutefois pas la voie de l’avenir, ni celle que le PST-POP pourrait recommander. Les mouvements totos ont la faiblesse d’avoir une stratégie inadéquate – quand ce n’est pas le refus de la stratégie au profit de l’expression de la « rage sociale » – et le choix de formes de lutte nécessairement minoritaires et qui les engage dans une épreuve de force avec l’État bourgeois impossible à gagner ; qui est moins encore susceptible de renverser le pouvoir existant pour le remplacer par autre chose. Ces mouvements d’extrême-gauche méritent néanmoins plus d’égards, et d’intérêt, qu’un haussement d’épaules dédaigneux.


La lutte des classes en France




« Voilà donc que nous glissons lentement mais sûrement dans une Genève qui ressemble de plus en plus à une France sur le point d’exploser socialement », écrit M. Lo Giudice. Mais y a-t-il vraiment des raisons de considérer la France comme le repoussoir absolu ? A vrai dire, c’est un tel lieu commun dans l’idéologie dominante en Suisse romande, qu’on le cite comme une évidence, sans même savoir pourquoi. Ce seul fait devrait inciter au scepticisme. En un sens, la France actuelle est un contre-exemple absolu. Mais en quoi ? Certainement pas par ses mouvements sociaux, par un climat effectivement autrement plus contestataire qu’en Suisse, par la vivacité d’une tradition de lutte dont on aurait beaucoup à. Mais, au contraire, c’est par sa tradition réactionnaire, par la dérive de la Vème République, conçue à la base comme une sorte de monarchie présidentielle, au service des monopoles, et qui aujourd’hui est, peut-être pas un régime autoritaire stricto sensu, mais en tout cas un régime mixte, en aucun cas une démocratie véritable, fût-ce bourgeoise. Un caractère déjà peu démocratique, qui s’est aggravé au fil des quinquennats, jusqu’à atteindre le paroxysme sous celui d’Emmanuel Macron : passage en force de réformes antipopulaires, avec un parlement réduit à une chambre d’enregistrement, et ce scandale anti-démocratique qu’est le 49,3 ; violences policières à large échelle et doctrine de « maintien de l’ordre » qui s’apparenterait presque à une guerre contre son propre peuple, démantèlement de l’État de droit…C’est dans ce régime-là qu’est né le mouvement de lutte contre la réforme des retraites). Contre ce régime qui ne conçoit pas d’agir autrement que par la force contre son propre peuple, il n’est pas possible de lutter autrement que par la force.

Alors, certes, le mouvement quasi-insurrectionnel contre la réforme des retraites n’a pas été en mesure, jusqu’à présent, de faire reculer le gouvernement, n’a pas empêché la promulgation de la loi. Il a du moins mis le pouvoir en difficulté. Une alternative politique progressiste pourrait renaitre de ce mouvement, quoi que rien ne le garantisse, et que le fascisme soit hélas aussi une issue possible.


La désobéissance civile en contexte d’urgence climatique, contreproductive réellement ?

A la lumière de tout ce que nous avons dit, les mouvements de désobéissance civile face à l’urgence climatique sont parfaitement légitimes, et même indispensables. Un argument qu’on leur oppose fréquemment est qu’ils seraient contreproductifs, parce qu’ils donneraient une image « extrémiste » de l’écologie et rendraient plus difficile de faire des projets qui seraient « consensuels », si la question était moins politisée.

Que peut-on répondre à cet argument ? Premièrement, en quoi quelqu’un qui se laisserait détourner d’une vérité scientifique incontestable uniquement parce qu’il a subi quelques menus désagréments dans sa mobilité se distinguerait-il d’un climatosceptique ? Deuxièmement, pourquoi faudrait-il que la question du climat soit « consensuelle » ? Parce quel type d’écologie serait consensuel, sans ces empêcheurs de tourner en rond des mouvements climatiques ? La réponse est évidente : le capitalisme vert, l’écologie mainstream, qui se limite à continuer le business as usual en le repeignant un peu en vert, et se fixant des objectifs tout à fait insuffisants, comme la neutralité carbone en 2050, et des moyens si ridiculement « pragmatiques » qu’ils ne permettraient pas même d’atteindre ces objectifs au rabais. Cette « écologie » là tient de la mauvaise plaisanterie, qui pourrait devenir tragique dans très peu d’années. Ce n’est pas d’une écologie consensuelle que nous avons besoin, mais de changements radicaux. Que le droit de nécessité ne soit que pour les banques et pas pour l’urgence climatique constitue un choix politique, qui ne reflète que les priorités de la bourgeoisie. Ce choix ne saurait être le nôtre.

Alors, les mouvements de désobéissance civile sont-ils efficaces face à l’urgence climatique ? ça dépend. Ce sont les grèves du climat et les actions de désobéissance civile qui ont enfin attiré l’attention publique sur la gravité de la situation, et rendent plus difficile pour les politiciens bourgeois ne rien faire, sans que pour autant ils n’aient commencé à agir vraiment. Ces mouvements ont pu bloquer également certains projets écocides. Mais encore faut-il que ces actions répondent à une pertinence tactique (faute de quoi elles peuvent effectivement être contreproductives), critère qui n’est pas nécessairement toujours réalisé.


Une rupture révolutionnaire pour dépasser le légalisme insipide et la simple contestation




Naturellement, les actions de désobéissance civile, si elles sont parfaitement légitimes et peuvent être tactiquement justifiées, ne sauraient être un but en soi. Le but ne saurait seulement être de contester, ni d’essayer de pousser les politiciens à agir. Car les « transformations socio-économiques » requises (selon la terminologie du GIEC) ne peuvent être réalisés sans sortir du capitalisme. Cette sortie ne peut naturellement être le fait des politiciens de la bourgeoisie, classe sociale qui préférerait laisser la planète devenir inhabitable et l’humanité sombrer plutôt que de renoncer à sa domination (ce qu’elle est d’ailleurs en train de faire). Pour sortir de cette impasse, il faut arracher le pouvoir aux mains de la bourgeoisie, de remplacer son État et son droit par un autre, qui pourra enfin mettre en œuvre les transformations radicales requises. Mais cela, c’est la révolution socialiste. Or cette révolution ne peut être réalisée ni par des mouvements sociaux à eux seuls, encore moins par des partis réformistes, pas plus que par des groupuscules d’extrême-gauche qui se réclament d’une idéologie inadéquate comme l’anarchisme. Elle ne peut être réalisée que sous la direction d’un parti révolutionnaire, et sous la bannière de la seule théorie révolutionnaire validée par l’histoire, qu’est le marxisme-léninisme. C’est à la réalisation de ce but, plus urgent et indispensable que jamais, que travaille le PST-POP.

23 décembre 2022

Démocraties versus régimes autoritaires : attention aux faux clivages




C’est devenu un leitmotiv dans les médias bourgeois occidentaux et dans le discours de nos gouvernements : le clivage essentiel de notre début de troisième millénaire passerait entre la démocratie libérale « occidentale » et ses ennemis, les régimes autoritaires à l’extérieur, le populisme « illibéral » à l’intérieur. « La » démocratie serait partout menacée, gravement en recul, et la protéger, la préserver devrait être l’objectif majeur pour toutes celles et ceux qui y sont attachés.

 

Une certaine gauche réformiste, attachée aux libertés démocratiques, mais aveugle tant au caractère de classe de l’État démocratique bourgeois qu’à ses propres biais eurocentriques, reprend souvent ce discours de manière acritique. Le fait que ce soit la doctrine officielle de l’administration Biden devrait pourtant inciter pour le moins à la méfiance. Une autre gauche, résolument anti-impérialiste et se voulant clairement révolutionnaire, mais pas toujours bien inspirée pour autant, prône une sorte de miroir inversé de ce discours, faisant des pays « émergents » une alternative per se à l’« Occident ».

 

Malgré son apparente univocité, ce discours officiel et son miroir inversé sont remplis de non-dits et d’équivoques. D’où un redoutable potentiel de confusion. Tâchons d’y regarder de plus près.

 

Libéralisme sur la défensive et campisme pro-occidental

 

Il eût été logique de séparer le traitement des enjeux géopolitiques – la sphère d’influence des « démocraties occidentales » – et la nature interne des dites démocraties. Les dits ennemis de la démocratie libérale – les régimes « autoritaires » du Sud global (qui du reste ont peu en commun) et les populismes illibéraux dans les pays occidentaux – sont de nature passablement différente. Mais il est impossible de distinguer ces différents aspects, puisque le discours officiel « pro-démocratique » se base sur leur non-distinction.

 

Cette doctrine de l’administration Biden est en fait un discours de combat, une variante mi-défensive, mi revancharde de la « fin de l’Histoire » selon Francis Fukuyama, ce qui la rend d’autant plus dangereuse.

 

Rappelons-nous, en effet, au tournant des années 90, quand le socialisme était balayé par la contre-révolution dans la plupart des pays qui l’avaient édifié, et que la vague néolibérale emportait tout sur son passage. L’heure semblait promise au triple triomphe des USA, désormais puissance hégémonique et sans adversaires à sa mesure, du capitalisme néolibéral, imposé par le consensus de Washington, et de la démocratie libérale.

 

Les apparences semblaient confirmer cette affirmation : les démocraties populaires et les dictatures militaires (établies et soutenues par les USA !) étaient remplacées dans la plupart des cas par des régimes qui en surface répondaient aux caractéristiques formelles d’une démocratie « occidentale » – élections régulières  opposant plusieurs partis en compétition, présence de libertés démocratiques bourgeoises (liberté d’expression, de réunion, d’association, etc.).

 

Mais le mainstream libéral élude sciemment la question de la qualité de ces démocraties néolibérales, qui ne furent en pratique guère ressenties comme émancipatrices par les peuples qu’elles « libérèrent » – c’est le moins que l’on puisse dire ! Car la quasi-généralisation de la démocratie compétitive coïncidait avec un véritable despotisme néolibéral qui la vidait de tout son sens. C’était l’époque du « There is no alternative ! » de Margaret Thatcher. On pouvait bien choisir entre plusieurs partis, mais tous avaient le même programme, et qui n’était pas démocratiquement décidé par les militants dans le cadre de congrès réguliers, mais fixé ailleurs : par les marchés, par l’OMC, par le FMI…Cette démocratie compétitive, d’ailleurs, lorsqu’elle n’était pas une simple façade dissimulant une dictature de fait (comme au Kazakhstan par exemple) était dans tous les cas de nature formelle, biaisée par l’argent, par un État de droit des plus imparfaits…Dans tous les cas, il s’agit d’une oligarchie, où le peuple n’a guère d’autre influence sur les décisions que de choisir le clan oligarchique qui, de toute manière, appliquera le même programme. C’est le cas à titre paradigmatique de la « démocratie » étatsunienne, où les campagnes se font de plus en plus chères, la sélection des candidats aux hautes fonctions extrêmement biaisée, et le débat démocratique (si on peut encore appeler ça comme ça) d’une pauvreté affligeante. Les libertés démocratiques se révélèrent le plus souvent illusoire, la liberté d’expression tournant à la mainmise de quelques magnats des médiats, libres de désinformer au service de leur classe ; et les libertés de réunion, d’association, de manifestation, très imparfaitement respectées, et ne permettant pas au peuple d’influer sur les décisions.

 

Car des décisions furent bien prises, plus ou moins les mêmes partout, et elles furent dévastatrices pour les peuples. Les privatisations sauvages, et souvent mafieuses, dans les pays anciennement socialistes, les plans d’ajustement structurel dans les pays du Sud global, furent un véritable pillage organisé, plongeant des centaines de millions de personnes dans la misère, au bénéfice exclusif d’une toute petite oligarchie. La restauration du capitalisme impliqua la liquidation de toutes les réalisations du socialisme, y compris des formes de participation démocratiques différentes de celle de notre système libéral (qui étaient effectivement trop souvent formelles, et ne permettant pas toujours une véritable participation populaire aux décisions, mais qui existaient néanmoins), un nouvel asservissement des peuples qui avaient entrevu une autre société, débarrassée de l’exploitation. En Occident même, il ne fut question que de « réformes » à base de démantèlement social et de privatisations, que la droite et les sociaux-démocrates, convertis au néolibéralisme, imposèrent aux peuples. L’hégémonie étatsunienne s’avéra sans surprise une tyrannie insupportable sur la planète, une aggravation de l’oppression néocoloniale, à grands renforts de guerres sanglantes, criminelles, dévastatrices, lancées avec des prétextes cyniques et hypocrites de « responsabilité de protéger » et d’« exportation de la démocratie ». Alors, faut-il vraiment s’étonner que cette démocratie-là soit en crise, et que les USA (et plus généralement l’Occident) soient passionnément haïs par le reste du monde ?

 

Et, effectivement, ce modèle est aujourd’hui en crise. L’ouverture au marché des pays anciennement socialiste avait provisoirement donné de nouveaux débouchés au capital suraccumulé dans les puissances impérialistes, mais ces nouvelles possibilités d’expansion furent vite épuisées ; et la dérégulation de l’économie, le tout au marché, créa de nouveaux et catastrophiques déséquilibres, qui se manifestèrent par la crise financière, la crise de la dette, et les perturbations économiques que nous connaissons aujourd’hui. L’accroissement massif des inégalités provoqua le mécontentement des peuples, la montée de mouvements de protestations. Les démocraties néolibérales se raidirent et devinrent de moins en moins démocratiques pour imposer leur agenda néolibéral ; l’UE, de par sa technocratie autoritaire, en est peut-être le meilleur exemple. Et les USA se sont révélés incapables de maintenir un monde unipolaire à leur botte ; bien plus, il s’agit d’un empire sur le déclin, dont la zone d’influence se réduit, et attire fatalement la convoitise d'empires émergents.

 

C’est dans ces conditions de crise que prospèrent les « ennemis de la démocratie » que sont les régimes autoritaires et les populismes illibéraux. Toutefois, plus que l’autre de la démocratie, il s’agit du sous-produit le plus logique du monde né du consensus de Washington, la révélation de ses propres contradictions. Dans la confusion idéologique issue de la disparition du socialisme réel, de la crise du mouvement communiste international et de la droitisation de la social-démocratie, le mécontentement populaire face à la démocratie néolibérale et à ses résultats politiques fut récupéré par des populistes de droite, qui prétendent être « antisystème », parler au nom du « vrai peuple » face aux « élites » arrogantes et hors sol. Mais lesdits populistes sont généralement issus des mêmes élites, sont un pur produit du système, dont ils incarnent le pourrissement. Leur programme socio-économique (et leur politique étrangère dans une large mesure) est du reste pratiquement le même que celui des « élites » néolibérales auxquelles ils prétendent s’opposer, enfermant ainsi le peuple dans une alternative illusoire. Alors, oui, ces populistes illibéraux sont dangereux, et, par leur démagogie contre des segments entiers de la population, leur politique migratoire criminelle et meurtrière, leur œuvre destructrice contre les institutions démocratiques, ils pourraient conduire au fascisme. Mais il ne faut pas oublier pour autant que le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie bourgeoise, mais son évolution par temps de crise ; et que la « démocratie » néolibérale est la cause qui a produit ces populismes, nullement le remède à ceux-ci. C’est un peu facile de condamner Donald Trump et de s’indigner face à la terrible menace pour la « démocratie étatsunienne » qu’a été la tentative de coup d’État en 2020. Mais il ne faut pas oublier que c’est de l’oligarchie néolibérale traditionnelle, celle des Biden et des Clinton, de ses impasses et contradictions, du dégoût qu’elle a produit, qu’est né le trumpisme.

 

Mais ces démocraties néolibérales occidentales ont de vrais ennemis à l’extérieur, des puissances émergentes – les plus importantes étant la République populaire de Chine et la Fédération de Russie ; et des adversaires plus localisés, comme la République islamique d’Iran – qui se trouvent par ailleurs ne pas être des démocraties libérales. Alors, pour les contrer, Joe Biden a choisi une diplomatie très idéologique : l’alliance des démocraties contre les régimes autoritaires qui les menacent. Ce discours permet de faire pression sur les alliés pour les rassembler derrière la bannière des USA, ou plutôt pour les mettre sous la botte de l’oncle Sam. Il permet également de travailler l’opinion publique, de construire un climat d’union sacrée, derrière son propre impérialisme. Le cas de la guerre en Ukraine est particulièrement flagrant à cet égard. Mais ce discours est parfaitement hypocrite. Ce qui est reproché aux pays que les USA ont désigné comme leurs adversaires, ce n’est pas de ne pas être des démocraties, mais simplement d’être des adversaires, d’empiéter sur leur zone d’influence : contradiction inter-impérialiste classique.

 

Il suffit de voir quels pays sont labellisés « démocratiques » : tous les pays alliés aux USA, et seulement ceux-là, même s’ils sont très imparfaitement démocratiques (en commençant par les USA eux-mêmes d’ailleurs). Lesquels sont épargnés par les foudres des « démocrates » intransigeants : les alliés manifestement non-démocratiques (l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, etc.). Lesquels, enfin, sont qualifiés d’« autoritaires » : tous les adversaires des USA, même s’ils sont manifestement plus démocratiques que ce pays (la République bolivarienne du Venezuela est clairement un pays démocratique, plus que les USA, y compris du point de vue des critères formels de la démocratie libérale ; pourtant elle est arbitrairement labellisée comme un régime autoritaire).

 

L’objectif de l’administration Biden est de conserver autant que possible l’hégémonie des USA, de conserver le monde du consensus de Washington qui se délite à toute vitesse. La défense de la « démocratie » ne sert que d’habillage à ce projet impérialiste, dont il devrait être inutile de dire qu’il n’a rien de souhaitable d’un point de vue de gauche. 

 

Et pourtant, une certaine « gauche » s’y rallie. Les Verts allemands en font même une position « morale » (la « morale » étant, sous des dehors d’intransigeance, une boussole politiquement assez « flexible » pour épouser toutes les incohérences et contradictions de cette ligne). Ils sont de ce fait aujourd’hui le plus belliciste et atlantistes des partis d’Allemagne.

 

Un monde multipolaire, un slogan anti-impérialiste ? 

 

Il est évident qu’aucun communiste, qu’aucune personne de gauche même qui se respecte, ne peut accorder le moindre crédit à cette démagogie impériale de l’administration Biden. Attention toutefois, en s’y opposant, de ne pas le faire d’une façon simpliste et unilatérale, en inversant simplement ce discours, et en retournant le campisme occidental prôné par le mainstream libéral en un campisme anti-occidental. Cette position est assez répandue dans le mouvement communiste en Europe, généralement plutôt défendue oralement ou sur les réseaux sociaux que réellement théorisée dans des publications en bonne et due forme. Pour d’étranges raisons, les promoteurs de cette approche croient parfois qu’il s’agit de l’orthodoxie marxiste-léniniste la plus pure. Or, cette position n’a rien à voir avec le marxisme-léninisme, et elle est politiquement fausse, ses conséquences étant aberrantes et indéfendables.

 

Ce singulier anti-impérialisme, qu’il serait plus exact de qualifier de campisme anti-occidental, identifie l’impérialisme à la puissance impérialiste la plus forte d’aujourd’hui : les USA, ou l’« Occident » (étrange entité que l’ « Occident », qui comprend aussi le Japon). De ce fait, il découle que par définition des pays non-occidentaux ne sont pas impérialistes, et, que dans la mesure où ils s’opposent aux USA pour une raison ou une autre, ils sont anti-impérialistes. Les puissances émergentes seraient un facteur émancipateur pour le monde dans la mesure où elles se libèrent des USA, indépendamment de la nature interne de leur régime. L’alternative à la domination « unipolaire » des USA serait un monde « multipolaire ». Cette position amène à soutenir des régimes anti-étatsuniens, peu importe qu’ils soient par ailleurs parfaitement réactionnaires, même contre des mouvements authentiquement révolutionnaires. Elle amène également à être des plus réservé face à des soulèvements populaires si ceux-ci sont dirigés contre des régimes non-occidentaux, et à n’accorder qu’une valeur très limitée aux luttes démocratiques. Or, cette position ne tient politiquement pas la route.

 

C’est quoi, d’abord, un monde multipolaire ? La définition la plus claire en a été donnée par Vladimir Poutine : un monde divisé en plusieurs grandes puissances (en clair, plusieurs empires), qui dominent à leur guise leur propres zone d’influence, tenant sous leur botte leurs dominions à eux. On peut comprendre pourquoi la notion plaît à Poutine. Il n’est pas compliqué du reste de saisir dans l’intérêt de qui est cette idée : des élites des pays non-occidentaux qui ont des ambitions impériales. Mais, pour des communistes, qu’est-ce que ça peut faire au fond que le monde soit unipolaire ou multipolaire ? En quoi ce serait « mieux » ? Le monde de 1914 était très multipolaire. Ce n’était clairement pas mieux. L’Empire du Japon sous le règne de Hirohito avait déjà prôné avant l’heure cette théorie de la multipolarité et des puissances émergentes non-occidentales. Il a surpassé le Troisième Reich même en terme de crimes de guerre. Toutes les puissances impérialistes ont un jour été « émergentes », en commençant par les USA d’ailleurs, qui ont contesté la place au soleil aux vieux empires. La seule façon qu’a une puissance impérialiste nouvelle de se tailler une zone d’influence, c’est par la force, et trop souvent par la guerre. Aussi, la dynamique d’affrontement entre les USA et des puissances « émergentes » est des plus dangereuses. Il faut chercher à empêcher la conflagration. Non à soutenir des régimes parfaitement infréquentables au nom de la « multipolarité ».

 

Il suffit du reste de regarder la nature de la plupart des pays « émergents » ou en litige avec les USA, pour voir qu’ils ne sont en tout cas pas meilleurs, que ce soit du point de vue de leur nature de classe, de la nature de leur régime politique, pour leur propre peuple, pour les communistes qu’ils persécutent trop souvent, pour les peuples qui ont le malheur de tomber dans leur zone d’influence : la Russie de Vladimir Poutine, l’Inde de Narendra Modi, l’Iran d’Ali Khamenei, la Syrie de Bachar El-Assad, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan (ce n’est pas une plaisanterie, il y a des « anti-impérialistes » qui défendent la Turquie, y compris contre les revendications kurdes, au nom de la « multipolarité »). 

 

Du reste, les faits ne confirment  pas le scénario campiste. Les pays émergents sont souvent plus opposés entre eux qu’unis face aux USA. L’Inde est un allié de l’Occident face à la Chine, même si elle défend aussi ses intérêts propres, et la seule raison pourquoi l’Inde et la Chine ne sont pas en guerre est que le territoire qui fait litige est situé à 4’000m de hauteur. La République socialiste du Vietnam n’hésite pas à se rapprocher des USA face à ce qu’elle perçoit comme un danger d’hégémonie chinoise. La Russie a longtemps voulu adhérer à l’OTAN avant de se retourner contre cette alliance militaire…

 

Un argument, qui semble valable, est que des pays socialistes, ou en tout cas sur la voie du socialisme, comme Cuba et le Venezuela, y souscrivent apparemment, par leur discours comme par leurs alliances avec des pays comme la Russie, l’Iran, la Syrie, etc. Certes. Mais est-ce vraiment un argument sérieux ? La raison d’État a ses raisons, qui sont légitimes. Les pays socialistes n’y font pas exception. Nous n’avons rien à y redire, le Parti du Travail n’étant pas, ni ne pouvant être anarchiste. Ils ont même l’obligation, dans l’intérêt même de leur peuple, de mener une politique étrangère basée sur leurs intérêts d’État. Mais une politique basée sur la raison d’État n’en devient pas pour autant une politique internationaliste de principe, ni un discours diplomatique un discours scientifique marxiste-léniniste. Certes, souvent des pays socialistes ont essayé de fonder théoriquement, avec des arguments plus ou moins spécieux, leurs différends qui étaient des divergences d’intérêts entre États. L’exemple le plus fameux étant la querelle sino-soviétique. Par-là, ces États et leurs partis dirigeants, n’ont pas rendu service au mouvement communiste international, créant une dangereuse confusion sur le plan de la théorie. Cuba et le Venezuela ont un besoin vital de chercher les alliances qu’ils peuvent pour desserrer le blocus des USA. Cela peut être considérée comme une politique anti-impérialiste dans cette mesure. Mais cela ne rend pas leurs alliés de circonstance anti-impérialistes, ni fréquentables en aucune façon. Pour un parti communiste au pouvoir, dont les dirigeants exercent aussi des responsabilités au sommet de l’État, il n’est pas toujours simple de séparer les deux registres, mais un parti d’opposition n’a pas à se lier les mains de cette façon. Soutenir des pays socialistes n’implique pas de s’aligner sur leur politique étrangère.

 

Cette ligne campiste amène ses partisans à prendre des positions indéfendables sur les questions internationales, comme des navrantes prises de position pro-russes. Peut-être plus grave encore, elle amène à défendre des régimes réactionnaires du Sud global labellisés comme anti-impérialistes en tant que tels, y compris contre les forces populaires qui leur résistent, y compris d’authentiques forces révolutionnaires. Elle amène aussi à une réticence indue à soutenir des mouvements populaires, même lorsque le parti communiste local y participe, s’il ne s’agit pas à coup sûr d’authentiques révolutions communistes, si les médias occidentaux sont favorables aux dits mouvements, et si un régime occidental pouvait in fine remplacer la dictature anti-occidentale. Parce que l’Occident spécule trop sur la notion de démocratie, on oublie à quel point le mouvement ouvrier a besoin de la démocratie, à quel point la lutte pour les droits et libertés démocratiques a toujours été une lutte de classe fondamentale. 

 




Ce qui ne va pas dans toutes ces positions, c’est que c’est le critère géopolitique (pour / contre les USA) qui prend le pas sur le critère de classe, ce qui est manifestement antimarxiste. Un régime, ou un mouvement, doit être jugé avant tout sur sa nature intrinsèque, seulement subsidiairement sur ses alliances ou ses ennemis externes. Alors, oui, les soulèvements populaires dans ces pays sont souvent confus politiquement et par leur composition de classe – mais toutes les révolutions ou presque commencent ainsi – et l’Occident pourrait profiter de l’issue de ces soulèvements. Mais ce n’est en tout cas pas une raison pour être du côté d’un régime réactionnaire contre son peuple. Une révolution peut toujours échouer. Ce n’est pas une raison de ne pas la soutenir.

 

La question n’est pas si nous voulons un monde unipolaire ou multipolaire. Nous luttons pour un monde sans « pôles » (c’est-à-dire sans empires) ni dominions opprimés. Cela seul est une position anti-impérialiste de principe.

Crise énergétique : les effets désastreux du marché




Les prix de l’énergie explosent, ceux des hydrocarbures bien sûr, mais aussi les tarifs de l’électricité. On nous dit que tout est de la faute de Vladimir Poutine. Or, l’explication est pour le moins un peu courte. Elle laisse dans l’ombre les raisons de la vulnérabilité de l’Union européenne aux pénuries de gaz naturel, et n’explique pas pourquoi les prix de l’énergie peuvent y fluctuer ainsi. La leçon s’applique aussi à la Suisse, qui a fait les mêmes choix stratégiques que nous payons aujourd’hui, quoique dans une moindre mesure.  

 

Ce choix fatidique, c’était celui du marché plutôt que de la planification publique, et, dans le cas de l’UE, de laisser déterminer sa politique énergétique par les monopoles privés de l’énergie (la situation est moins grave en Suisse, car, malgré l’ouverture au marché, une grande partie des acteurs majeurs du secteur de l’énergie demeurent en mains publiques, comme par exemple les SIG).

 

Car pourquoi dépendons-nous autant du gaz ? Tout vient d’une décision politique, dans le sillage de la contre-révolution néolibérale, de libéraliser le marché de l’énergie, sous prétexte que cela le rendrait plus fluide, plus efficace, permettrait aux consommateurs de bénéficier de baisses de prix, et stimulerait les investissements dans les énergies renouvelables. On répétait alors comme un lieu commun cette monstrueuse absurdité comme quoi le privé serait nécessairement plus « efficace » que le public. Comme il fallait s’y attendre, cette libéralisation a conduit surtout à ce que quelques grandes entreprises privées raflent la mise, en rachetant ou en évinçant leurs concurrents plus faibles. Comme il se doit, d’après une thèse marxiste bien connue, le marché de libre-concurrence conduit aux monopoles. Des monopoles qui dominent aujourd’hui le marché européen de l’énergie.

 

Cette monopolisation n’a pas conduit aux baisses de prix promises, mais bien plutôt à une absence de planification, et à des choix désastreux à terme, dictés par le seul impératif du profit immédiat. Il y eut une collusion d’intérêts entre les monopoles pétroliers et gaziers, désireux de maintenir leur business aussi longtemps que possible, et ceux de l’électricité, qui virent dans les centrales à gaz une alternative bon marché sur le court terme au développement des énergies renouvelables et aux solutions de stockage de l’énergie, plus complexes à mettre en place. La Commission européenne s’en est remise à l’« expertise » des monopoles pour la planification énergétique. Ces monopoles ont en profité pour faire un lobbying intense au profit du gaz, comme énergie de transition, voire « verte ». D’où des sous-investissements catastrophiques dans le renouvelable, l’absence même d’une planification rationnelle, une dépendance extrême au gaz dont il est difficile de sortir rapidement.

 

Quant aux prix de l’énergie, ils furent libéralisés, livrés à la seule la loi de l’offre et de la demande, en clair, à la spéculation. D’où les fluctuations brutales à la hausse aujourd’hui. La Suisse a également libéralisé son marché de l’électricité pour les gros consommateurs, avec les conséquences que l’on voit aujourd’hui. Avis aux derniers européistes, une des raisons avancées pour cette libéralisation était l’ « eurocompatibilité ».

 

Pour résoudre la crise énergétique que nous vivons, la première chose à faire et de revenir sur ces choix néolibéraux. C’est ce pourquoi nous luttons. Le 17 septembre, le Comité central du PST-POP adoptait une résolution sur la question de l’énergie, qui dit notamment : 

 

« Pour mettre fin à une concurrence néfaste, basée sur le profit et par là conduisant à privilégier la rentabilité sur l’écologie, les entreprises énergétiques privées doivent être nationalisées (avec une exception pour l’autoproduction locale), ouvrant la porte à une rationalisation du système basée sur le développement des énergies renouvelables et les économies d’énergies. Les entreprises actives dans le secteur de l’énergie qui sont d’ores et déjà publiques doivent fonctionner comme de services publics, et non comme des entreprises opérant sur le marché, en concurrence avec le privé. Une telle nationalisation, et une planification centralisée, sont indispensables pour mettre en œuvre les mesures que nous prônons, de façon rationnelle et cohérente ; pour décider des investissements selon leur utilité sociale et écologique et non selon le profit escompté ; pour utiliser les ressources de façon aussi économe que possible, éliminer les gaspillages »

 

Le 7ème Congrès du Parti de la Gauche Européenne (dont le PST-POP est membre), réuni à Vienne du 9 au 11 décembre, adoptait un document politique qui stipule parmi d’autres points :

 

« Nous devons changer le modèle énergétique néolibéral actuel de l'UE, avec une réduction radicale des émissions de CO2 : la production à base d’énergies fossiles n’a plus d’avenir et il faut une nouvelle politique industrielle européenne axée sur une industrie verte. Cette mesure présuppose, entre autres, une nouvelle politique énergétique, fondée sur une énergie décarbonée, avec un fort potentiel pour les énergies renouvelables, et en matière de mobilité, centrée sur les concepts de mobilité collective, notamment sur les transports publics.

 

Pour atteindre ces objectifs, les producteurs et fournisseurs d’énergie doivent tous être placés sous contrôle public. Les grands groupes énergétiques doivent être expropriés, nationalisés et socialisés. »

21 décembre 2021

Qu’est-ce que l’histoire retiendra de l’année 2021 ?




L’année 2021 s’achève bientôt. Qu’en retiendra l’histoire ? Qu’elle fut la deuxième année Covid, certes, mais sans y attacher l’importance exclusive qu’occupe cette pandémie qui n’en finit pas dans l’espace public. Pour dramatique que soit cette situation, il n’est pas interdit de parler d’autre chose.

 

On peut être sûr en revanche que l’étrange débat sur le « monde d’après » qui a eu existé en 2020 aura disparu des mémoires. Car non seulement le « monde d’avant » est toujours là, mais il est devenu encore pire. Les inégalités – déjà hallucinantes auparavant – ont littéralement explosé durant la pandémie. Le patrimoine des milliardaires s’est accru de plus de 3'600 milliards d’euros, pendant que cent millions de personnes tombaient dans l’extrême pauvreté. En Suisse, les 300 plus grandes fortunes de notre pays ont encore augmenté de 155 milliards cette année, alors que près d’un million de personnes vivent dans la précarité.

 

Il est sûr également que l’année 2021 entrera dans l’histoire comme celle d’une inaction devenue insupportable face au changement climatique, face à la destruction accélérée de l’environnement dont le mode de production dominant est entièrement responsable, d’une dissociation inquiétante entre conscience apparente de la gravité de la situation…et absence de toutes mesures réelles prises, d’une volonté des élites au pouvoir de continuer le « business as usual » aussi longtemps que possible, quel qu’en soit le prix à payer. La COP26, et son étalage de mot creux, en livra un spectacle navrant…

 

Nous n’allons tellement pas dans la bonne direction d’ailleurs, que l’année 2021 était aussi celle du pic historique de l’utilisation du charbon pour produire de l’énergie. Une croissance de 9% de la consommation de cette source d’énergie qui est pourtant la plus émettrice de CO2, et qui devrait encore se poursuivre en 2022. On parle beaucoup, à juste titre, de la Chine et de l’Inde, dont la croissance économique est très redevable et cette ressource fossile, mais l’Occident n’est pas exemplaire en la matière non plus. Car l’utilisation du charbon a augmenté de 20% aux USA et dans l’UE. Le charbon représente toujours 36% dans le mix énergétique mondial. Les énergies renouvelables n’ont fait que s’ajouter aux énergies fossiles, sans guère les remplacer.  Et le plus grand producteur mondial de charbon est l’entreprise suisse Glencore, qui a racheté cette année la totalité de Cerrejon, l’une des plus grandes mines au monde, en Colombie, tout en promettant d’atteindre la neutralité carbone d’ici quelques quatre décennies. Greenwashing, l’autre face de l’écocide…

 

Ce que l’histoire en retiendra dépend du fait qu’il y ait encore une civilisation humaine qui puisse consigner une histoire. Cela dépend de nos luttes, de si nous parviendrons à imposer à temps un changement de système de plus en plus urgent, ou si nous ne serons pas en mesure d’empêcher le capitalisme de nous entraîner vers l’abîme.

 

Il n’y a rien à attendre d’un système qui a montré son incapacité à résoudre ces problèmes urgents et aigus, dont l’ampleur des contradictions même prouve qu’il a fait son temps ; ni de ses élites, dont l’étroitesse d’horizon et l’égoïsme sont désespérants. La pandémie n’est pas encore finie que la droite suisse revient à ses vielles recettes empoisonnées et discréditées : cadeaux fiscaux supplémentaires pour le capital et les plus riches, démantèlement social pour tous les autres. Mais l’avenir n’est pas obligé d’être sombre. Qu’il ne le soit pas dépend des forces qui s’opposent à l’ordre établi, qui luttent pour le remplacer par un système plus juste, dont notre Parti est une composante essentielle et irremplaçable.

 

Et à ce titre-là, le bilan de l’année écoulée est loin d’être entièrement négatif. Non certes que nous ayons réussi à infléchir significativement le rapport de forces existant, malheureusement. Mais celui-ci n’est pourtant plus exactement le même qu’il y a quelques années. Les années de plomb néolibérales sont bel et bien finies. Certes encore minoritaire et diffuse, la conscience d’une nécessité de sortir du capitalisme, l’aspiration à une autre société est réelle et grandit.

 

Ce qui semblait politiquement impossible il n’y a pas si longtemps commence à devenir réalité. Le salaire minimum est ainsi instauré, canton après canton. Et, demain nous parviendrons peut-être à imposer un frein à la concentration des richesses entre quelques mains grâce à l’initiative commune de la gauche et des syndicats pour une contribution temporaire de solidarité sur les grandes fortunes.

 

Ce ne sont là que des prémisses bien sûr, fragiles, qui ne présupposent de rien. Il nous revient de tout faire pour qu’elles puissent porter leurs fruits.