03 mai 2022

Intervention à la commémoration à l’occasion des 5o ans depuis le décès de Kwame Nkrumah, organisée par le Parti du Travail le 27.04.22

 


Je crains de n’être de loin pas aussi compétent pour ce qui concerne le sujet qui nous occupe ce soir que les historiens qui sont avec moi autour de la table. Je ferais de mon mieux néanmoins pour dire ce que le Parti du Travail a à dire de Kwame Nkrumah et de son héritage. Je commencerai par les raisons pourquoi nous avons organisé la commémoration de ce soir.

 

Car, qui fut Francis Nwia Koffi Kwame Nkrumah, né en septembre 1909 à Nkroful, dans la colonie britannique de la Gold Coast (actuel Ghana), et décédé le 27 avril 1972 dans un hôpital de Bucarest, en Roumanie ? Son nom est hélas peu connu, injustement peu connu, par chez nous. Il fut pourtant un personnage légendaire en son temps, et l’est encore en Afrique aujourd’hui. Pourquoi le Parti du Travail a estimé important de rappeler aujourd’hui sa mémoire, de s’intéresser à sa pensée et à son œuvre ? En un mot, pourquoi accordons-nous autant d’importance au passé, à l’histoire ?

 

La raison, c’est que nous pensons que l’histoire n’est pas seulement connaissance du passé mais aussi un enjeu politique. La façon dont on raconte l’histoire, le choix de ses aspects qu’on met en avant ou qu’on passe sous silence, permet de construire un récit, de justifier une certaine vision du monde, de légitimer l’ordre établi ou sa contestation. Nous connaissons fort bien cet aspect en Suisse, où l’histoire officielle a eu tant de poids pour cimenter un consensus populaire autour d’une vision idéalisée – mais pour le moins imparfaitement conforme à la réalité historique – de l’histoire nationale. Nous pensons que, pour lutter contre l’ordre existant et pour bâtir un autre avenir, les classes populaires ont vitalement besoin de connaître une histoire par en-bas, celle des luttes des classes subalternes dans le passé, des tentatives de construire une société différente, avec leurs succès et leurs échecs.

 

C’est également ce que Kwame Nkrumah écrivait :

 

« Ce lien entre la façon d’écrire l’histoire et l’idéologie est éternel. Un coup d’œil sur l’œuvre des grands historiens, Hérodote et Thucydide compris, permet de voir leur passion idéologique. Leurs irrésistibles commentaires moraux, politique et sociaux sont des cas précis qui témoignent d’une prise de position idéologique plus générale. Les grands historiens sont traditionnellement des accusateurs publics qui se sont nommés eux-mêmes : ils accusent au nom du passé et exhortent au nom de l’avenir. Ces accusations et ces avertissements ont été insérés dans un cadre rigide de présupposés, tant sur la nature de l’homme bon que sur celle de la société bonne, de telle façon que ces présupposés servent d’indices pour une idéologie implicite ».

 

Et Kwame Nkrumah est un personnage historique qui mérite d’être connu. Révolutionnaire, marxiste-léniniste sans dogmatisme, qui tenta de s’appuyer sur le marxisme pour penser les réalités africaines, théoricien du panafricanisme, il combattit contre le colonialisme qui étouffait le continent africain. Il conduisit son pays natal, le Ghana, l’ancienne colonie britannique de la Côte de l’or, à l’indépendance, en 1957, et en devint le premier président en 1960. C’est une lutte qu’il raconte, de son point de vue, dans son Autobiographie, parue lorsque l’indépendance du Ghana était déjà imminente, mais n’était pas encore effective – une certaine prudence de ton, mais aussi une utile leçon de diplomatie et de subtilité, s’en ressent dans sa prose. Durant son mandat, il s’efforça de faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, de rompre avec l’héritage du colonialisme et la misère, d’entamer la construction d’une nouvelle société socialiste. Malgré les difficultés et les contradictions réelles de l’expérience ghanéenne ses réalisations furent réelles et considérables, si on prend en comptes les conditions objectives dans lesquelles il fallut lutter alors.

 

Kwame Nkrumah est l’auteur de plusieurs écrits théoriques de grande valeur, qui valent la peine d’être lus de nos jours, qui méritent d’être connus, de même que son action politique, tant il est vrai que les potentialités non-réalisées du passé peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir.

 

Notre Parti, qui est un Parti internationaliste, et qui ne sépare pas la lutte que nous menons en Suisse de la lutte de tous les peuples du monde pour leur émancipation, peut considérer à ce titre Kwame Nkrumah comme s’inscrivant dans la même tradition, dans le même héritage théorique et révolutionnaire, sur lequel nous fondons notre action.

 

Avant tout, parce que Kwame Nkrumah avait clairement fait le choix du socialisme, du socialisme scientifique (et non des usages nébuleux et souvent mystificateurs dont il était fait de ce terme dans les débats sur ledit « socialisme africain »), dans lequel il voyait l’avenir pour l’Afrique, la voie du développement et de la justice sociale :

 

« Si l’Afrique ne s’engage pas sur la voie du socialisme, elle reculera au lieu d’avancer. Avec tout autre système, nos progrès seront au mieux très lents. Notre peuple alors perdra patience. Car il veut voir le progrès se réaliser, et le socialisme est le seul moyen de le faire rapidement ».

 

Bien entendu, il n’est pas possible de penser le développement de nos jours comme on le concevait dans les années 6o. Cela n’enlève rien pourtant à la justesse de ce que disait Nkrumah. J’ajouterais même que le socialisme devient d’autant plus nécessaire pour assurer un développement associant le progrès social et la durabilité – dont l’Afrique n'a pas moins besoin aujourd’hui qu’alors – que le capitalisme fossile touche à sa fin, et qu’il est vitalement urgent pour l’humanité d’en sortir.

 

Pour penser le socialisme, Kwame Nkrumah se fondait sur ce qu’il y a à apprendre de l’édification d’une société nouvelle en URSS et dans d’autres pays du socialisme réel, sans en faire un modèle à copier – car pour construire le socialisme en Afrique, il faut d’abord partir des réalités africaines – ni en oublier les contradictions et insuffisances réelles ; une approche qui peut encore être la nôtre aujourd’hui :

 

« Malgré tous ces handicaps, l’hostilité ouverte et active, et les terribles pertes en matériel et en hommes résultant de la seconde guerre mondiale, l’Union Soviétique a construit en un peu plus de trente ans une machine industrielle assez forte et avancée pour lancer le spoutnik, puis envoyer le premier homme dans l’espace. Il faut dire quelque chose en faveur d’un système d’organisation continentale, joint à des objectifs socialistes clairement définis, qui a à son actif ces remarquables exploits, et j’en fais un exemple de ce qu’un programme unifié pourrait faire pour l’Afrique. Je n'ignore pas les profonds troubles sociaux que cela a entraînés, ni la brutalité de la répression du non-conformisme. En reconnaissant l’exploit, je ne puis que regretter les excès, bien que notre propre expérience me permette de comprendre quelques-unes de leurs causes ».

 

Pour apprécier les réalisations de la tentative d’édification du socialisme au Ghana, mais aussi ses limites, il faut prendre en compte l’héritage de sous-développement extrême, d’absence d’infrastructures les plus indispensables, de délabrement, de misère et d’analphabétisme, de dépendance économique totale, d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes à bas prix, et importation de produits manufacturés et de produits alimentaires à prix surévalués – qu’avait laissé un siècle de colonialisme. La classe ouvrière était alors très minoritaire au Ghana, dont l’industrie était réduite au minimum indispensable aux yeux des intérêts coloniaux. La bourgeoisie locale était embryonnaire, et principalement de nature compradore. Le Ghana n’était pas prêt à passer au socialisme, et avait surtout besoin d’un développement économique et social pour répondre rapidement à des besoins sociaux criants. Un développement pour lequel l’État ghanéen n’avait que très peu de capitaux à mobiliser, et ne pouvait se passer ni du peu de capitalisme local qui existait, ni des investissements étrangers. Durant les quelques années dont Kwame Nkrumah disposa, il parvint néanmoins à éviter les pièges du néocolonialisme et à atteindre des résultats somme toute spectaculaires en matière d’alphabétisation, de développement des services publics et d’infrastructures – routes, ports, chemins de fers, barrage sur la Volta et électrification du pays. Des bases d’une industrie nationale et étatisée furent jetées. Des industries de transformations furent établies pour ne plus exporter de matières premières brutes, mais des produits finis. Ainsi, aujourd’hui encore, le Ghana exporte son propre chocolat, au lieu de se contenter de vendre du cacao. Il faut aussi noter les efforts dans le sens d’une modernisation de l’agriculture, et d’une diversification économique pour sortir de la monoculture du cacao. Grâce à un soutien négocié auprès des pays socialistes, le gouvernement ghanéen parvint à trouver une solution pour s’en sortir des impasses héritées de l’époque coloniale. Le coup d’État réactionnaire brisa un élan, qui aurait pu amener des résultats autrement plus appréciables que ce qui avait été réalisé jusque-là. Kwame Nkrumah comprit et analysa les dangers du néocolonialisme, et proposa des solutions pour que l’Afrique puisse échapper à cette nouvelle oppression. Dans Néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme – dont le titre, mais aussi la démarche sont inspirées de Lénine – il montre que, malgré l’indépendance politique que la plupart des États africains avaient acquise, ou étaient en passe d’acquérir, loin s’en faut qu’ils aient gagné une indépendance réelle. Il procède à une analyse très complète des consortiums capitalistes internationaux qui dominaient l’Afrique dans la plupart des secteurs de son économie – une énumération peut-être un peu fastidieuse à lire, mais qu’il était absolument nécessaire d’établir et de dénoncer – ainsi que des mécanismes multiformes qui continuaient à maintenir le continent dans les chaînes de la dépendance et du sous-développement, comme si rien n’avait substantiellement changé depuis l’époque coloniale. Sans briser ces chaînes, l’Afrique ne pourrait jamais sortir d’un modèle d’échange inégal – exportation de matières premières brutes au seul profit des monopoles occidentaux, contre important de produits manufacturés achetés à des prix surévalués – ni prendre son destin en main. Le néocolonialisme se mettait seulement en place alors, mais ses mécanismes n’ont pas substantiellement changé depuis. L’analyse pionnière de Kwame Nkrumah reste aujourd’hui indépassable.

 

Son engagement panafricaniste – pour lequel il s’est rendu célèbre avant que d’animer la lutter pour l’indépendance de la Côte de l’Or – découle de son analyse du néocolonialisme et de sa perspective anti-impérialiste. Les anciennes puissances coloniales ont sciemment – selon la maxime « diviser pour mieux régner » – partagé l’Afrique en une multitude de petits États, dont la plupart ne sont pas viables seuls, sans l’ « aide » intéressée de l’ancienne métropole, pas même pour financer leur fonctionnement, et n’ont pas les moyens de mettre en œuvre les ressources nécessaires à un plan de développement endogène. En plus de cette division entre États, les puissances coloniales ont tout aussi sciemment attisé les esprits de clocher, les intérêts particuliers, les régionalismes, toutes les tendances centrifuges possibles et imaginables pour diviser les nouveaux États de l’intérieur et les affaiblir – une tactique que Kwame Nkrumah parvint à enrayer au Ghana, et à bâtir une nation unifiée, malgré tous les efforts perfides de l’occupant britannique. Pour pouvoir réellement sortir d’un rapport de dépendance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, pour mettre fin à une concurrence néfaste entre États africains qui ne profitent qu’aux monopoles occidentaux, pour mettre en œuvre un développement à large échelle, l’Afrique devrait s’unir politiquement, avec un gouvernement fédéral commun, un marché commun, une planification économique à l’échelle du continent, une diplomatie et une politique de la défense commune. Kwame Nkrumah expose ces idées dans l’Afrique doit s’unir, dont il a fait distribuer des exemplaires à tous les autres chefs d’État africains en fonction, dont, hélas, aucun ne l’a écouté. L’état peu réjouissant dans lequel se trouve l’Afrique aujourd’hui, qui souffre des mêmes maux que Kwame Nkrumah avait déjà dénoncés, n’en rend ses idées que plus actuelles, à défaut de forces politiques conséquentes pour les porter dans l’immédiat.

 

En ces temps de guerre, tragiques et lourds de menace, il est utile d’insister à part sur la politique étrangère prônée par Kwame Nkrumah. Avant Micheline Calmy Rey, il utilisa l’expression de « neutralité positive » pour la définir. Il prônait pour l’Afrique une politique de non-alignement et de paix, de nature à atténuer les tensions entre les deux blocs, et de prôner une dynamique de désarmement et de désescalade. Une Afrique unifiée, parlant d’une seule voix, de sa propre voix, aurait eu une force morale certaine en suivant une telle ligne. Le Ghana indépendant essaya par défaut de le faire en son nom, avec des résultats forcément beaucoup plus limités. 

 

« L’action sans la pensée est vide. La pensée sans l’action est aveugle ». C’est cette citation de Kwame Nkrumah que nous avions choisi comme titre pour la présente commémoration. Et, en effet, ce qui caractérise sa pensée, c’est l’importance qu’il accorde au combat des idées, à l’idéologie, et à son lien dialectique avec la pratique. La lecture de Kwame Nkrumah peut être un remède utile au culte étroit du « terre-à-terre » et du « concret », qui est une étroitesse malheureusement bien présente dans le mouvement ouvrier suisse. Il vaut la peine de citer un passage plus long, extrait de Consciencisme, livre où Kwame Nkrumah expose sa lecture originale, et adaptée aux réalités africaines, du marxisme-léninisme, et qui a suscité d’importants débats sur son interprétation :

 

« Mais l’interaction entre la modification des conditions sociales, d’une part, et le contenu de la conscience des peuples, d’autre part, ne se fait pas à sens unique : les conditions peuvent être modifiées par une révolution, et les révolutions sont le fait d’hommes, d’hommes qui pensent en hommes d’action et agissent en hommes de pensée. Il est vrai que l’histoire fait les révolutionnaires, mais loin d’être la balle emportée par le vent de l’histoire, ils ont une solide base idéologique.

 

La révolution a deux aspects. Elle s’oppose à un ordre ancien et elle lutte pour un ordre nouveau. Les marxistes ont raison d’insister sur le fait que les circonstances matérielles sont une force déterminante, mais j’aimerais donner également une grande importance au pouvoir déterminant de l’idéologie. Une idéologie révolutionnaire n’est pas purement négative ; ce n’est pas une simple réfutation conceptuelle d’un ordre social en train de mourir, mais la lumière qui guide l’ordre social naissant. ».

 

Je ne peux toutefois rester sur une simple apologie de Kwame Nkrumah, n’évoquer que les aspects glorieux de son œuvre, car, hélas, la révolution ghanéenne se termina par un échec. En 1966, le président Nkrumah fut renversé par un coup d’État réactionnaire, avec le soutien de l’ancienne puissance coloniale, alors qu’il était en visite officielle au Vietnam. La junte qui s’est emparée du pouvoir remit le Ghana sur les rails du néocolonialisme, bien que, jusqu’à aujourd’hui, tout ce que Nkrumah avait accompli ne put être démantelé. Quant au premier président du Ghana, il vécut le reste de sa vie en Guinée, l’un des quelques autres pays révolutionnaires – avec un certain nombre d’ambiguïtés – où le président Ahmed Sékou Touré l’accueillit et lui décerna un titre honorifique. Il s’y radicalisa d’ailleurs, et prôna la lutte armée menée par un parti révolutionnaire dans ses derniers écrits.

 

Cela fait de Kwame Nkrumah une figure tragique de l’histoire de l’Afrique, moins célèbre que d’autres, car il ne perdit pas la vie dans le coup d’État qui le renversa. Cela oblige aussi à analyser les faiblesses de la révolution ghanéenne et les causes de son échec, puisque, forcément, il y en a eu.

 

La première de ces causes, c’est que Kwame Nkrumah s’est bien souvent retrouvé seul ou presque à prêcher dans le désert, dans l’Afrique entière – qui ne comptait que quelques îlots révolutionnaires, pour une masse d’États formellement indépendants, mais en fait aux mains d’élites acquises au néocolonialisme – comme au Ghana, où la possession du titre suprême masquait mal son isolement réel.

 

Si Kwame Nkrumah parvint, tant qu’il fut au pouvoir, à faire du Ghana le phare de la révolution en Afrique, il faut malheureusement dire que son propre parti, le CPP (Parti de la Convention du Peuple), n’était pas à la hauteur, et c’est un euphémisme que de le dire. Parti de masse, populaire, militant, formé en 1949, et qui conduisit la lutte victorieuse pour l’indépendance, le CPP – parti pour l’indépendance, à la composition nécessairement plurielle, rassemblant des membres provenant des horizons les plus divers, et qu’unissait essentiellement leur engagement pour l’indépendance nationale, malgré des divergences considérables sur leurs orientations politiques par ailleurs – se dévitalisa une fois parvenu au pouvoir. Il ne parvint pas à devenir un parti d’avant-garde, un parti de la classe ouvrière, dont le Ghana nouveau avait besoin. Au lieu de cela, il devint un parti-État passablement amorphe, rempli d’éléments opportunistes et d’adversaires du socialisme, déchiré par des intrigues sourdes entre clans rivaux. Le président était en réalité passablement isolé au sommet avec ses idées socialistes, entouré par des éléments droitiers et d’anciens compagnons de lutte désireux surtout de s’enrichir par des moyens pas nécessairement légaux. Il faut bien entendu tenir compte de l’inévitable réalité : Nkrumah revint en Côte de l’Or en 1947, le CPP fut fondé en 1949, gagna les élections et accéda au gouvernement en 1951 déjà, pour conduire le pays à l’indépendance en 1957. Parti jeune, ayant grandi vite, il ne pouvait avoir acquis la cohésion et la solidité politique que seule peut avoir une organisation qui s’est forgée sur des années de lutte. Il faut dire que les cadres ayant une formation marxiste étaient fort rares au Ghana, la censure britannique ayant « préservé » ses colonies de la pénétration d’idées indésirables aux yeux de l’administration coloniale. Toujours est-il que les problèmes étaient connus, et que, loin d’être traités, ils allèrent en s’aggravant.

 

Paradoxalement, c’est l’importance extrême que Kwame Nkrumah accordait à la lutte idéologique – au détriment des rapports de force réels parfois – qui lui a peut-être joué un mauvais tour. Le CPP dispensait une excellente formation idéologique dans son institut de formation, et avait une aile gauche dynamique, mais celle-ci était cantonnée en pratique au travail de propagande. Aux postes de commande, on trouvait majoritairement des éléments droitiers qui eurent beau jeu de saboter autant qu’ils le purent, consciemment ou en se livrant à la corruption, l’édification du socialisme, de dévoyer l’organisation du Parti et d’empêcher l’organisation de la classe ouvrière.

 

C’est en revanche un mauvais procès qu’on fait à Kwame Nkrumah en l’accusant d’autoritarisme. Un procès calomnieux fait par des officines de propagande impérialiste, qui fermèrent complaisamment les yeux sur des violations beaucoup plus graves qui eurent lieu dans les pays qui s’étaient soumis au néocolonialisme. Kwame Nkrumah attacha même beaucoup d’importance à la liberté d’expression, et un débat d’idée, avec des critiques adressées au gouvernement, exista largement au Ghana jusqu’au coup d’État ; un débat d’idée inenvisageable par exemple dans la Côte d’Ivoire de Felix Houphouët-Boigny, régime à parti unique, mais qui choisit ouvertement le capitalisme. Le Ghana dut il est vrai adopter des mesures coercitives de plus en plus drastiques. Mais il y fut contraint par les menées de sabotage de l’opposition réactionnaire – qui se livrait à des campagnes d’obstruction, de calomnie et de violence (qui n’auraient pas été tolérées en Suisse), – les manœuvres de l’impérialisme, et les nombreuses tendances centrifuges et fragilités qui menaçaient jusqu’à l’existence du jeune État ghanéen. Le Ghana dut, il est vrai instaurer une politique de détention préventive, qui autorisait l’arbitraire dans la répression. En revanche, Kwame Nkrumah veilla à ce que la peine de mort ne soit pas appliquée (la junte qui le renversa, elle, n’hésita pas à exécuter ses opposants). Il finit par faire du CPP le parti unique du pays, après avoir hésité longtemps à le faire. Mais le problème n’est pas là. Un système à parti unique peut tout à fait se justifier, et n’est pas nécessairement incompatible avec la démocratie. Le véritable problème est que le CPP n’était à l’évidence pas apte à jouer ce rôle. Le reproche qu’on doit faire par contre à Kwame Nkrumah, c’est un manque d’analyse, en termes de classes, de forces hostiles au socialisme, et la cécité à leur présence massive au sein même du CPP, et du gouvernement ghanéen.

 

Ces faiblesses et ces erreurs, si elles doivent être analysées sans concessions et si des leçons doivent en être tirées, n’enlèvent toutefois rien à la grandeur de Kwame Nkrumah et à l’actualité de sa pensée. Si son tort fut d’avoir trop souvent eu raison trop seul et trop tôt, ça veut dire aussi qu’il est grand temps d’écouter ce qu’il avait à dire.

 

L’analyse que Kwame Nkrumah fit du néocolonialisme, alors qu’il se mettait seulement en place, demeure valable aujourd’hui. Certes, les consortiums internationaux qui pillent l’Afrique n’ont plus forcément les mêmes noms, et les schémas d’optimisation fiscale se sont perfectionnés depuis. Mais les mécanismes d’oppression – l’échange inégal, la dépendance économique, une dette odieuse, le rôle du FMI et de la Banque mondiale, etc. – demeurent les mêmes, et donc aussi les solutions pour s’en libérer.

 

Le choix fait du socialisme pour un développement socialement juste, et pour l’avenir de la société, le panafricanisme, la volonté d’un développement autocentré, le primat à la production locale et aux cultures vivrières pour sortir du schéma colonial d’exportation de matières premières, une politique de neutralité active et de paix…toutes ces idées n’ont pas pris une ride.

 

C’est à raison que Kwame Nkrumah reste un personnage légendaire en Afrique, car, comme je l’ai dit ce sont les potentialités non-réalisées du passé qui peuvent être des solutions aux impasses du présent, et des voies de l’avenir. Plus que jamais, nous devons penser et construire les luttes pour la rupture avec un système oppressif et qui a fait son temps, en Afrique, en Suisse, sur toute la planète, ainsi que la nécessaire solidarité entre les peuples qui luttent. Et il n’y a pas de meilleur guide pour cela que la pensée et l’action de nos prédécesseurs, que la tradition du mouvement ouvrier et révolutionnaire.

 

Je conclurai donc par une citation d’un auteur qui fut un compagnon de route du mouvement communiste, Aimé Césaire : « La voie la plus courte vers l’avenir est toujours celle qui passe par l’approfondissement du passé ».

 

Bibliographie : 

  1. Arzalier Francis (sous la direction de), Expériences socialistes en Afrique (1960-1990), éditions le Temps des Cerises, Paris, 2010
  2. Bénot Yves, Idéologies des indépendances africaines, éditions François Maspero, Paris, 1972 
  3. Bouamama Saïd, Figures de la révolution africaine, de Kenyatta à Sankara, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  4. Boukari-Yabara Amzat, Africa Unite! Une histoire du panafricanisme, éditions la Découverte, Paris, 2014 
  5. Nkrumah Kwame, Autobiographie, éditions Présence Africaine, Paris, 1960 
  6. Nkrumah Kwame, L’Afrique doit s’unir, éditions Présence Africaine, Paris, 1994
  7. Nkrumah Kwame, Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1973  
  8. Nkrumah Kwame, Le consciencisme, éditions Présence Africaine, Paris, 1976 
  9. Nkrumah Kwame, Recueil de textes introduits par Amzat Boukari-Yabara, CETIM, Genève, 2016

Premier mai 2022 : contre les régressions sociales et la guerre

 


Le Premier mai, son cortège, sa fête populaire, son ruban…tout cela fait partie des traditions de la gauche et du mouvement syndical. C’est même l’événement le plus important de l’année qui nous rassemble toutes et tous. Mais quel est son vrai sens ?

 

Il n’est pas inutile de le rappeler, dans la mesure où ce sens peut ne pas être clair pour tout le monde, voire avoir été un peu dilué au fil du temps et par une certaine routine. Le Premier mai n’est ni la célébration annuelle de l’unité de la gauche et de tout ce qu’il peut y avoir de plus ou moins progressiste, ni la « fête du travail » – combien de gens de droite vont encore refaire la blague débile « comment ça se fait que la fête du travail ces feignants de gauchistes ne travaillent pas ? » – mais la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, une journée de grève et de lutte. La création de cette journée fut décidée par le Congrès fondateur de la IIème Internationale, en 1889, à Paris. La date du premier fut choisie en mémoire du massacre de Haymarket Square, à Chicago, lorsque la police réprima brutalement une grève générale qui commença le 1er mai 1886, et dont l’objectif était d’obtenir la limitation de la journée de travail à 8 heures. La revendication initiale du 1er mai fut logiquement la journée de 8 heures, chose qui n’est toujours pas réalisée en Suisse. Symbole de l’unité du mouvement ouvrier, qui cristallisa ses luttes, ses espoirs et ses aspirations, le 1er mai est la grande journée du mouvement ouvrier. C’est cela qui constitue son essence, même si des organisations et des mouvements sans lien direct avec le mouvement ouvrier y participent désormais. Toutes les traditions du 1er mai se sont cristallisées au fil du temps, de la succession des générations qui ont lutté pour la justice sociale et rêvé d’un avenir meilleur. Elles font partie du patrimoine de notre mouvement, qui est irremplaçable. 


A ce titre, on ne peut que regretter les changements décidés par le comité d’organisation du premier mai cette année : pas de rassemblement devant le Monument aux Brigadistes et remplacement de la traditionnelle fête populaire au Parc des Bastions par une fête à l’intérieur, dont la dynamique est différente. Car les traditions du mouvement ouvrier ont leur raison d’être, et doivent être respectées et préservées. On ne devrait pas se sentir trop facilement autorisés à y changer quoi que ce soit, surtout pas dans le but discutable de faire du nouveau pour faire du nouveau. Autrement, c’est à chaque fois un pan de notre histoire que nous risquons de perdre.

 

Mais avant que d’être une fête populaire, le Premier mai est avant tout une journée de lutte.

 

Le slogan du traditionnel ruban de cette année 2022 est « Contre les régressions sociales et la guerre ». Slogan qui est détaillés dans le tract unitaire, en 4 volets : 1) Solidarité avec le peuple ukrainien, condamnation de l’invasion russe, soutien au mouvement anti-guerre – et non hystérie militariste et atlantiste pour la prolonger, ce qui est à saluer – accueil inconditionnel de tous les réfugiés, d’où qu’ils viennent, et NON au financement additionnel de Frontex, la meurtrière police des étrangers de l’UE ; 2) Pour la justice sociale et la transition écologique : pendant la pandémie, les inégalités se sont encore accrues ; il faut donc renforces les luttes pour la hausse des salaires et une imposition plus progressive, pour plus de redistribution des richesses ; soutien à l’initiative 1000 emplois, pour lutter contre le chômage, pour la réduction du temps de travail, pour la transition écologique ; écologie sociale à la hauteur des enjeux, plutôt qu’écologie punitive basée sur des taxes ; 3) Défendons nos retraites : NON au scandaleux vol des rentes, fait de surcroît sur le dos des femmes, qu’est AVS21 ; et non à la réforme en préparation de la LPP, qui voudrait nous faire travailler jusqu’à 67 ans ; 4) Des droits démocratiques pour toutes et tous : le droit de manifester est de plus en plus abusivement entravé à Genève, et c’est inacceptable ! Un droit démocratique fondamental n’a pas à être soumis à autorisation, soit au bon vouloir des autorités ! C’est un droit qui doit se prendre, et non se quémander auprès du pouvoir en place ! OUI à l’initiative « Une vie ici, une voix ici », pour le droit de vote et d’éligibilité pour les étrangers établis en Suisse, car il n’est pas normal que des personnes qui vivent et travaillent ici soient privées de droits politiques, parce qu’il n’est pas dans l’intérêt de la classe ouvrière qu’une partie d’elle ne dispose pas de ces droits.

 

C’est n’est certes pas tout le programme de lutte dont nous aurions besoin aujourd’hui, mais c’est somme toute un programme de classe et anti-impérialiste, qui répond à la véritable tradition du 1er mai. Un programme qui mérite que l’on se batte pour sa réalisation.

 

Que vive le 1er mai !

Le président des riches réélu en France : quelle alternative politique ?


 

Le seul débouché politique de tous les mouvements sociaux du quinquennat Macron aura donc été, une nouvelle fois, un second tour opposant le président sortant à Marine le Pen, remporté par ce premier. Le président des riches, qui a mené une politique néolibérale et antipopulaire, qui se sera entouré d’une clique aussi éloignée des réalités populaires que possible, qui aura mené une politique d autoritaire et menant à une érosion inquiétante de l’État de droit, parvient à rempiler sans trop d’efforts. Que voter pour un tel homme ait eu été la seule option pour empêcher l’arrivée du fascisme à la présidence de la République en dit long sur le désastre politique que vit la France.

 

Il s’en est fallu de peu pourtant pour que ce soit Jean-Luc Mélenchon qui accède au second tour en lieu et place de Marine Le Pen. C’est à désespérer…même si le plus probable est que Macron aurait été vainqueur dans ce cas également.

 

Avant de désespérer, toutefois, il faut réfléchir. Les responsables de la France Insoumise ont beau jeu de rendre responsables de la situation les candidats de gauche qui ne se sont pas retirés en faveur du leur : Fabien Roussel (PCF), Yannick Jadot (EELV) et Anne Hidalgo (PS). Philippe Poutou (NPA) et Nathalie Arthaud (LO) sont curieusement épargnés par ces critiques.

 

Le mal est pourtant visiblement plus profond, et les imprécations ne sauraient remplacer une vraie analyse. Et, Mélenchon ayant déjà fait le plein du « vote utile » à gauche, rien ne dit que les électeurs qui ont choisi un autre bulletin auraient voté pour lui en l’absence du candidat de leur choix.

 

Or, ce que l’on peut constater c’est la débâcle des partis historiques qui ont structuré la politique française, de tous les vrais partis en fait. Les trois candidatures qui arrivent en tête représentent des mouvements plus ou moins gazeux, sans encrage territorial ni organisation solide, structurés autour d’une figure de proue. C’est un peu moins vrai pour le RN, mais il manque incontestablement de cadres comme de substance politique. Charles De Gaulle, rappelons-le, détestait les partis, et avait sciemment imposé le régime présidentiel de la Vème République pour les neutraliser. Le caractère dépolitisant et dévastateur de ce système se révèle dramatiquement aujourd’hui.

 

Les partis qui ont dominé la France pendant longtemps, le PS et LR, sont complètement laminés, et font moins de 10% ensemble. Une recomposition politique est à prévoir. LREM, le mouvement présidentiel, finira d’en siphonner une bonne partie, et l’aile droite de LR pourrait rejoindre le RN.

 

Le danger fasciste est loin d’être écarté. Le RN n’a jamais été aussi haut. La candidature d’Éric Zemmour a permis une dangereuse banalisation du RN, Marine Le Pen apparaissant « modérée » en comparaison, alors que ses idées n’ont pas changé. Et Macron, par sa politique antipopulaire, loin d’être un rempart durable à l’extrême-droite, lui sert surtout de marchepied.

 

Y a-t-il une alternative politique à ce sombre tableau ? Jean-Luc Mélenchon pense l’avoir trouvée : moi premier ministre, le reste de la gauche doit se ranger derrière ma bannière, en un mot, disparaître. Plus brièvement : « moi je ! »

 

Et c’est là que l’alternative qu’il semble représenter se révèle illusoire. La probabilité d’une majorité de gauche à l’Assemblée nationale aux prochaines législatives est extrêmement faible. Elle peut difficilement constituer un objectif sérieux. Mais elle sert de paravent en réalité pour un objectif plus pragmatique : l’hégémonie à gauche, par désintégration des partis existants.

 

Mélenchon est d’ailleurs en grande partie responsable de la désunion présente de la gauche, par ses velléités hégémonistes, et l’ambition non dissimulée de faire disparaître le PCF, dans un conglomérat uni autour de sa personne. Or, une telle stratégie personnaliste et électoraliste, la politisation ambiguë et démagogique prônée par le populisme de gauche, peut certes permettre dans certaines conditions d’atteindre des bons résultats électoraux – qui ne sont pas même répétables aux législatives et aux élections locales, par manque d’encrage sur le terrain de la FI – mais ne saurait servir de creuser à la construction d’un réel mouvement de lutte populaire, jusqu’à un changement de système. Mélenchon, l’homme de la VIème République, reproduit jusqu’à la caricature les défauts de la Vème.

 

La forme d’organisation qui seule peut permettre de mener cette lutte jusqu’au bout, c’est le parti politique de la classe ouvrière, pas le mouvement gazeux autour d’une personne. Un tel parti existe en France, et il n’y en a qu’un seul : c’est le PCF. Le PCF, justement, dont le candidat et secrétaire national Fabien Roussel a mené une bonne campagne, combative, dynamique et populaire, malgré le résultat décevant en termes de voix. Certes, certaines déclarations et actions du candidat Roussel pouvaient être contestables. Mais la lutte de classe doit se penser sur le long terme. En ce sens, l’essentiel, ce sont les dizaines de milliers de membres du PCF qui conduisent une lutte exemplaire, son organisation bien réelle et implantée sur le terrain, la reconstruction du Parti, sa sortie de l’auto-effacement durant la période de la « mutation » – même si beaucoup reste encore à faire. Les petites phrases et les polémiques sur twitter appartiennent au bruit de fond.

 

Le PCF est à ce titre incontournable, et le PST-POP est fier de le considérer comme son parti-frère.

« Recréer du consensus populaire » ou lutte pour changer la société ?


 

Pierre Yves-Maillard, conseiller national socialiste et président de l’USS, a donné une interview au journal Le Temps, parue le 22 avril et portant sur l’augmentation de l’imposition de certaines entreprises multinationales à 15% exigée par l’OCDE. Cette interview est intéressante, parce qu’elle montre bien la différence de nature, et non de degré, qu’il y a entre le PSS et nous. Fait important, ce ne sont pas les propos d’un quelconque représentant de l’aile droite du PS, mais ceux d’un homme qui a la réputation d’être « de gauche », et qui est à la tête de la plus grande organisation de la classe ouvrière de notre pays.

 

Pierre Yves-Maillard propose d’affecter les recettes fiscales que cette réforme apportera à réduire la charge de plus en plus insoutenable que représentent les primes d’assurance maladie sur le budget des ménages modestes. Fort bien, c’est un combat indispensable en effet. La question est : dans quel but ? Et c’est là que la différence d’approche devient irréversible.

 

C’est, dit-il, pour « recréer du consensus populaire sur les grandes orientations du pays », car « la majorité politique de ce pays a besoin de travailler sur l’acceptabilité de sa politique économique globale ». Pour être absolument clair, « dans les moments charnières de l’histoire, sur les questions économiques et sociales, le centre, le PLR et la gauche ont su trouver des compromis qui ont fait la force du pays, bâti sur ces grands équilibres ». Une incarnation pratique de ce principe est qu’une réforme fiscale ne peut être acceptable politiquement que si elle est assortie d’une « compensation sociale », soit, en termes clairs, un modeste lot de consolation, pour faire accepter aux classes populaires un paquet ficelé qu’elles auraient toutes les raisons de refuser sans cela.

 

Une telle démarche politique n’est pas seulement plus modérée, mais diamétralement opposée à la nôtre. Le PSS fut créé à l’origine comme parti de la classe ouvrière, ayant pour vocation de défendre ses intérêts, contre la bourgeoisie et ses partis, et dont le but final était la rupture avec le capitalisme, la construction d’une société socialiste. Le réformisme avait pour vocation d’utiliser les instruments légaux inscrits dans le système pour le changer. Il ne reste plus désormais à une certaine social-démocratie totalement intégrée au système comme pensée politique que de le rendre acceptable aux yeux de celles et ceux qu’il écrase en négociant des « compensations sociales ».

 

Le résultat décevant obtenu par le PS vaudois aux dernières élections cantonales n’est d’ailleurs pas sans rapport avec l’enthousiasme plus que modéré que ressent un électorat populaire envers la « méthode Maillard », qui consiste à mener une politique néolibérale en commun avec la droite, et de la faire passer avec quelques « compensations sociales ».

 

C’est à notre Parti qu’il revient d’incarner une gauche différente du PSS, dont la vocation est de changer de système, pas de le rendre acceptable.

29 mars 2022

Une nouvelle qui aurait dû faire les gros titres : le second volet du sixième rapport du GIEC

 


Vous n’en avez pas forcément entendu parler, et c’est normal. Il faut dire que la nouvelle a été à peu près complètement éclipsée par l’invasion russe de l’Ukraine – ce qui est compréhensible – et que la plupart des médias se sont contentés d’un service minimum, ce qui est clairement une faute. Il s’agit en effet d’informations dont l’importance est extrême, et qu’il est irresponsable de ne pas traiter avec la plus grande attention.

 

Le 28 août 2022, le GIEC a publié le deuxième volet de son sixième rapport d’évaluation, portant sur les impacts du réchauffement climatique sur l’humanité, et les adaptations pour en limiter les conséquences. Un premier volet avait été publié en août et portait sur les fondements physiques du réchauffement climatique, et avait établi que la hausse des températures avait d’ores et déjà atteint 1,1°C par rapport à l’ère préindustrielle, et atteindra de façon quasiment inévitable 1,5°C en 2030, même s’il est encore possible d’éviter le pire si les bonnes décisions sont prises à temps. Un troisième volet paraîtra en avril de cette année, et aura pour objet les solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

 

Or, les résultats de ce second volet sont glaçants – sans mauvais jeu de mots – et devraient attirer la plus extrême attention. Il confirme que le réchauffement climatique a d’ores et déjà un impact considérable sur les humains et les écosystèmes. Un impact qu’il est d’ailleurs malheureusement aisé de constater : vagues de chaleur, feux de forêts gigantesques, événements météorologiques extrêmes…Ce rapport confirme que non seulement les modélisations antérieures ont été confirmées, mais encore qu’elles étaient trop prudentes. Les impacts déjà constatés se situent en effet dans les scénarios les plus pessimistes, et ils ne cessent de croître. Trois faits en particulier doivent être relevés : la disponibilité des ressources en eau et de la nourriture diminue dans plusieurs régions du monde, la santé humaine se dégrade partout, et les aires de répartition des espèces animales et végétales ont diminué de moitié. Entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes sont gravement menacées par le changement climatique. Ce sont les gens les plus modestes qui sont le plus exposés aux dégâts, et les moins susceptibles de s’en protéger. Les populations les moins responsables du changement climatique en seront les principales victimes.

 

La situation n’est pas encore désespérée. Il est encore possible d’agir pour éviter le pire, mais le temps nous est compté pour cela. Selon les propres mots du GIEC : « Tout retard supplémentaire dans l'action mondiale anticipée concertée sur l'adaptation et l'atténuation fera manquer une fenêtre d'opportunité brève et qui se referme rapidement pour assurer un avenir viable et durable pour tous ». La décennie 2020 est cruciale, et tout retard aura des conséquences.

 

Or, les auteurs du rapport soulignent un manque de volonté politique évident, et un non-respect flagrant des engagements pris par la majorité des États.

 

Des engagements autrement plus ambitieux, par les moyens y consacrés et par la vitesse des changements, sont nécessaires, tant pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre qu’en matière d’adaptation. Le GIEC prône une accélération de la transition énergétique, une meilleure gestion des ressources en eau, la préservation de l’environnent – la nature possède en effet une importante résilience, et peut elle-même être un facteur d’adaptation, si on ne la dégrade pas – et l’agroécologie pour adapter l’agriculture aux nouvelles conditions, préserver les sols et faire meilleur usage de ressources rares. Les auteurs recommandent, en matière de solutions d’adaptation, la justice sociale, le renforcement de l’éducation et des systèmes de santé, pour que tout le monde puisse mieux résister aux bouleversements. Les villes doivent faire partie de la solution, par les adaptations aux conditions climatiques plus hostiles, par le remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables, par un urbanisme plus durable et plus écologique. La technologie n’est en revanche par la solution miracle, peut même amplifier le problème, ou en créer de nouveaux.

 

Malgré tout, certains impacts du changement climatique sont d’ores et déjà irréversibles, tous les dégâts ne pourront être évités, et, dans certains cas, les capacités d’adaptation des humains et des écosystèmes est déjà dépassée.

 

Le deuxième volet n’a guère attiré l’attention des médias, ni du public. Soit. A-t-il au moins attiré celle des gens qui nous gouvernent ? Qu’est-ce qui est – s’il est fait quelque chose - pour répondre à l’urgence ?

 

Hélas, force est de constater que le silence assourdissant qui entoure ce rapport n’est pas seulement dû aux bombes russes, mais au fait que les enjeux cruciaux qu’il aborde n'arrivent pas beaucoup au-dessus dans le niveau des priorités des décideurs bourgeois que celui que les médias lui ont accordé.

 

Atroce et tragique en soi, grave menace potentielle pour l’existence même de l’humanité, la guerre en Ukraine a eu en outre l’effet pervers de déplacer l’agenda politique dans la direction de la pire réaction. Le réchauffement climatique s’est révélé être – mais fallait-il vraiment en douter ? – une préoccupation tout à fait secondaire pour nos dirigeants. Très loin derrière en tout cas le retour en force du militarisme, le coût écologique des investissements militaires colossaux consentis n’étant pas même évoqué !

 

Dussions nous admettre que la guerre impose ses nécessités, il faut se rendre à l’évidence que celle-ci a révélé que les promesses de sortir des énergies fossiles (un jour, peut-être, si le marché le veut bien) n’étaient pas sérieuses. L’insistance d’États de l’UE pour que les sanctions ne touchent pas le pétrole et le gaz russe ont forcé lesdits États à avouer que non seulement ils ne peuvent se passer actuellement des énergies fossiles, mais qu’ils n’envisagent pas non plus d’en sortir dans un avenir proche.

 

Certes, il est question de se passer totalement des hydrocarbures russes d’ici 2027. Certes il est question d’accélérer la transition énergétique, d’accroître les énergies renouvelables, mais aussi de relancer le nucléaire (ce qui est sans doute mieux si on considère uniquement les émissions de gaz à effet de serre, mais pas forcément si on voit le problème dans sa globalité). Mais, en pratique la principale solution envisagée pour remplacer les énergies fossiles russes…est de les remplacer par d’autres énergies fossiles : gaz liquéfié étatsunien, pétrole et gaz de schiste, pression sur les pays de l’OPEP pour qu’ils augmentent leur production (pour ne pas faire affaire avec le régime de Poutine, l’Occident si vertueux se tourne vers les démocraties exemplaires que sont les pays du Golfe), possible accord avec l’Iran, l’Italie envisage même de relancer les centrales à charbon…Seul point positif dans ce programme, le Venezuela pourrait obtenir la cessation de la guerre économique criminelle que les USA mène contre lui, en échange de son pétrole. Autant dire qu’on compte utiliser le pétrole et le gaz pendant encore longtemps, alors qu’il est urgent d’y renoncer au plus vite.

 

On fait grand cas des hausses des prix des carburants que provoque la guerre, de l’inflation qu’elle accentue. Certes, le problème est grand, même en Occident (mais sans comparaison avec ce que représente la hausse des prix des aliments de base dans le Tiers Monde), et ce renchérissement frappe durement les plus modestes, dont certains n’ont pas actuellement d’alternative à la voiture, ni au mazout pour se chauffer. Les appels à renoncer immédiatement à prendre la voiture, et à baisser le chauffage, pour ne pas soutenir le régime de Poutine, voire des réactions réjouies à cette hausse des tarifs d’une certaine gauche petite-bourgeoise sont certes la marque de fabrique d’une écologie antisociale, prônée par des politiciens qui ne connaissent guère les conditions d’existence des classes populaires. La transition écologique ne peut se faire, ni être socialement acceptable, si on la fait payer aux gens modestes, tandis que les plus riches – pour qui ces hausses de prix sont insignifiantes – pourront continuer à polluer en toute impunité. Un contrôle des prix est notamment indispensable pour préserver le pouvoir d’achat des classes populaires.

 

Cela dit, il n’est pas non plus raisonnable, ni réaliste, de prôner comme solution durable l’essence à bas prix pour la raison que des travailleuses et travailleurs modestes ne peuvent se passer de leur voiture. Car c’est une « solution » pour combien d’années ? Il n’est enfin pas possible, en restant cohérent, d’être conscient de la nécessité d’une sortie rapide des énergies fossiles, et de la repousser au nom de ses conséquences sociales. La difficulté est objective, et montre toute la difficulté d’une écologie sociale, qui, en vérité ne peut s’imposer que par un changement total de paradigme, par la rupture avec un capitalisme nécessairement écocide et la construction d’une société entièrement différente. Une société qui, selon nous, ne peut être qu’une société socialiste.

 

Un tel changement radical est certes difficile – ses difficultés sont celles de toute grande révolution –, mais il est indispensable et urgent. Car autrement, si les choses devaient continuer en l’état pour une décennies ou deux encore, les ravages que le changement climatique provoquera, les phénomènes d’inflation et de pénures que nous connaissons actuellement passeront pour des problèmes tout à fait mineurs en comparaison.

07 février 2022

Le liquidateur du socialisme renversé par le peuple au Kazakhstan

 


L’ancienne république soviétique qu’est le Kazakhstan fait rarement les gros titres de la presse suisse. Lorsque c’est le cas, ça l’est généralement dans les pages économiques. En effet, des entreprises suisses – les sociétés de trading en matières premières notamment – ont des intérêts hautement lucratifs dans ce pays d’Asie centrale, grand comme l’Europe occidentale, avec seulement 19 millions d’habitants. C’est que le Kazakhstan détient d’immense richesses minérales : pétrole, gaz naturel, charbon, fer, manganèse, uranium, cuivre, chrome, or, etc. Le lien avec la Suisse est même plus profond : une des filles de l’ex-dictateur, désormais déchu, s’est entichée de la région genevoise, et a acquis un château dans la commune de Collonge-Bellerive, où une partie du clan Nazarbaïev vit semble-t-il désormais en exil. Ces liens intéressés expliqueraient apparemment les propos toujours plus que mesurés de la Confédération quant aux agissements de l’ancien maître de ce pays, comme du nouveau.

 

Un soulèvement populaire

 

Pourtant, pour une fois, le Kazakhstan a fait les gros titres, et il n’était question ni de trading, ni d’immobilier. Le 4 janvier de cette année, le Kazakhstan était secoué par un soulèvement populaire massif, parti de la région de Mangistau, à l’ouest du pays, la région productrices des hydrocarbures. Le mouvement de grève – générale à plusieurs endroits –, de manifestations et d’occupations de bâtiments officiels, s’est répandu comme une traînée de poudre à travers le pays.

 

La raison de la colère populaire ? La libéralisation du marché du gaz liquéfié – dont le gouvernement prétendait qu’elle allait attirer les investissements et favoriser le développement des PME (rhétorique que nous connaissons bien par chez nous) – a conduit au doublement des tarifs. Or le gaz liquéfié est au Kazakhstan massivement utilisé pour le chauffage – et les hivers y sont très froids – et par 90% des voitures. Cette hausse fut la dernière goutte d’eau, qui fit déborder la colère populaire, aggravée par l’indignation justifiée d’ouvriers travaillant dans l’extraction des hydrocarbures qui non seulement ne touchent pas leur juste part des richesses colossales que retire l’oligarchie kazakhe de leur travail, mais se voient encore doubler le prix à la pompe…

 

Cette explosion sociale conduisit à un mouvement très semblable aux Gilets jaunes : la hausse du prix des carburants n’ayant été dans les deux cas que l’élément déclencheur d’une protestation sociale trop longtemps refoulée. Les revendications dépassèrent donc très vite la question initiale des tarifs du gaz, pour porter sur des exigences de justice sociale, de baisse de l’âge de départ à la retraite, de contrôle des prix, etc. Il faut savoir en effet que la situation devenait intenable depuis longtemps au Kazakhstan, pour une population dont le niveau de niveau s’est dramatiquement dégradé depuis la restauration du capitalisme, qui est confrontée au « libre choix » entre des salaires bas et un chômage élevé, dont les services publics ont été conduit à un état de dévastation avancée par une « optimisation » néolibérale, et dont une inflation galopante achève de rendre l’existence insupportable. Ce pendant qu’une poignée d’oligarques, liés au clan au pouvoir, accumule des richesses colossales. Des revendications politiques également : le droit de créer des syndicats indépendants, et le départ du pouvoir en place, en commençant par l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, qui avait reçu un titre honorifique de « Elbasy », père de la nation, et conservait le contrôle de l’essentiel du pouvoir entre ses mains, son clan gardant la maîtrise de la manne pétrolière et gazière. On n’y a pas entendu en revanche de slogans pro-occidentaux.

 

Le lendemain, le président en exercice Kassym Jomart-Tokaev, un ancien diplomate de carrière, et que Nazarbaïev pensait voué à rester son homme de paille, réagit par un mélange de concessions et de répression : il annule la hausse des tarifs du gaz, promet un contrôle des prix (mais temporaire) sur les produits de première nécessité, et accuse le gouvernement d’avoir failli à sa tâche. Il limoge le gouvernement, et s’attribue le titre de président du Conseil de sécurité (que Nazarbaïev détenait encore). Il instaure également l’état d’urgence, et un couvre-feu. Il s’émancipe visiblement de son prédécesseur.

 

Cela ne suffit toutefois pas à calmer le mouvement. Des administrations et des sièges du parti au pouvoir, Nour Otan, sont incendiés, des statues de Nazarbaïev déboulonnées. Font irruption des groupes armés, apparemment bien organisés, qui se livrent à des actes de pillage, de vandalisme et de violence. Organisations d’opposition qui veulent passer à la lutte armée ? Agents provocateurs ? A la solde du clan Nazarbaïev ? du président ? Islamistes ? Difficile à l’établir.

 

Pendant ce temps, les forces de sécurité restent étrangement passives. Début de fraternisation avec le peuple ? Sabotage du clan Nazarbaïev ? Toujours est-il que Tokaïev crie à l’agression de mercenaires étrangers (il ne dira jamais envoyés par quel pays), radicalisés (il ne dira jamais dans quelle idéologie) qui veulent s’en prendre à la souveraineté du Kazakhstan. Il instaure la loi martiale, et fait appel à l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), une alliance militaire sous hégémonie russe. L’OTSC répond présent (Vladimir Poutine surtout), et envoie un contingent de troupes (principalement russes, un quota plus réduit de soldats biélorusses, et une participation plus symbolique des autres pays affiliés), le 6 janvier déjà. Les troupes de l’OTSC n’ont pas même besoin de tirer. Leur présence suffit pour que les forces kazakhes recommencent à obéir aux ordres du président Tokaïev. A présent sûr de lui, ce dernier donne un ordre criminel : tirer pour tuer, sans sommation, noyer la révolte populaire dans le sang. La répression est brutale et sanglante : des centaines de morts, des milliers d’arrestations. 

 

Kassym Jomart-Tokaïev a beau parler du « jour le plus noir » de l’histoire du Kazakhstan indépendant, avec une mine tragique, il est clair que c’est le jour le plus heureux de sa vie. Qu’il ait planifié une partie de ce qui s’est passé, ou qu’il ait simplement improvisé, reste qu’il a profité de la révolte du peuple pour évincer son prédécesseur, et d’arracher tous les leviers du pouvoir et de la richesse. Le clan Nazarbaïev est dispersé. L’ex-président du KNB (les services secrets), Karim Massinov, lié à la famille Nazarbaïev, est arrêté pour haute trahison. Quelques jours après les faits, c’est l’ancien président lui-même qui fut forcé de s’exprimer devant la caméra, pour dire qu’il n’est qu’un retraité qui ne prétend plus à rien. Le Sénat du Kazakhstan lui a retiré ses derniers titres. Pourtant, Noursoultan Nazarbaïev avait bénéficié il y a une poignée d’années seulement d’un culte de la personnalité délirant et ridicule, dont le chef d’orchestre ne fut autre que Kassym Jomart-Tokaïev. S’il est en lui-même un personnage parfaitement méprisable, il n’est pas inintéressant de revenir sur le parcours de l’autocrate déchu, car il est représentatif de l’Histoire, qui le dépasse largement.

 

La Kazakhstan socialiste et sa liquidation

 

Il faut remonter au début de l’histoire. Les Kazakhes étaient originairement un peuple nomade, vivant de l’élevage. Ils étaient pourtant dotés de leur État, le Khanat kazakh, qui connut son apogée au XVIIIème siècle. Puis, au XIXème siècle, l’actuel Kazakhstan fut peu à peu soumis à la domination coloniale de l’Empire russe. Une domination prédatrice, n’hésitant pas à réprimer brutalement toute opposition. A ce colonialisme, la Grande Révolution Socialiste d’Octobre mit fin. Après plusieurs redécoupages administratifs, la RSS du Kazakhstan fut officiellement fondée en 1936. Durant la période stalinienne, les bases du socialisme furent édifiées au Kazakhstan – malgré les excès aux conséquences graves de la collectivisation, et les violations de la légalité socialistes – qui pour l’essentiel resta un pays agricole.

 



Dès 1960, et jusqu’à 1986 (avec deux années d’interruptions à la suite d’une ingérence de Khrouchtchev), le PC du Kazakhstan eut pour premier secrétaire Dinmouhammed Kounaev, ingénieur de profession, académicien, un homme d’État remarquable, entièrement dévoué à son pays et à la cause du socialisme, un personnage en tout point admirable, sans comparaison avec les arrivistes qui l’ont remplacé. Un des plus hauts dirigeants de l’URSS, membre du Politbureau du PCUS, et proche ami de Léonide Brejnev.

 

Sous sa direction, le Kazakhstan devint un pays moderne, la troisième économie de l’URSS. Le potentiel productif de cette république a cru de 700%, l’industrie d’un facteur 9, l’agriculture d’un facteur 6, la construction d’un facteur 8. Le progrès économique, sous le socialisme, était au service d’un progrès social, culturel, scientifique, d’une amélioration des conditions de vie du peuple, de développement de services publics…Loin de l’image mensongère de la « stagnation », la période brejnévienne fut dynamique et constructive, même si des points négatifs y existaient et que des problèmes non résolus s’accumulèrent.

 

Puis vint la Perestroïka. Dinmouhammed Kounaev avait, aux yeux de Gorbatchev, le défaut d’être un fidèle communiste, qui n’aurait pas soutenu la liquidation de ce pour quoi il a œuvré durant toute sa vie. De fait, il dira tout le mal qu’il pense de la Perestroïka, et livrera une analyse profonde et lucide de l’histoire du Kazakstan socialiste dans De Staline à Gorbatchev, paru après sa mort en 1993. C’est pourquoi il fut, en 1986 déjà, quand la Perestroïka commençait à peine, déchu de tous ses mandats, d’une façon scandaleusement arbitraire. La camarilla gorbatchévienne se livra à une campagne de calomnie éhontée contre un homme bien meilleur qu’eux tous réunis, et tenta de le poursuivre pour corruption. Peine perdue. Les procureurs ne trouvèrent rien, puisque Dinmouhammed Kounaev a toujours été d’une honnêteté irréprochable, et menait même un train de vie modeste en comparaison d’autres dirigeants de la période brejnévienne (dont les privilèges, restaient ridicule comparés au luxe dans lequel vivent les dirigeants actuels des pays qui furent socialistes).

 

A la tête du PC du Kazakhstan fut désigné Guennadi Kolbine, qui non seulement était un russe qui ne maîtrisait pas la langue kazakhe, mais n’avait jamais vécu au Kazakhstan, et ne connaissait cette république que par la presse. Provocation criminelle ou stupidité sans bornes ? Le fait est que cette nomination mit le feu aux poudres au Kazakhstan, et engendra un mouvement de protestation à large échelle. Un mouvement qui fut taxé de « nationalisme kazakh » à Moscou, et durement réprimé par les autorités. Mais dans l’ombre de Kolbine s’affairait son adjoint, un jeune cadre dynamique, qui avait commencé sa carrière sous Kounaev, un certain Noursoultan Nazarbaïev. Il était de la pire espèce de cadres qui polluait alors l’appareil du PCUS finissant : ni un communiste, bien entendu, ni un libéral – eux, au moins, jouaient franc jeu, avant même que leur victoire ne fut certaine – mais un carrièriste sans aucun principe particulier, autre que son intérêt personnel. C’est ce marais-là qui soutint Gorbatchev jusqu’au bout, dans tous les méandres de ses errances, tant qu’il incarna le pouvoir, et qui le lâcha pour piller les décombres du pays qu’ils avaient juré de servir lorsque l’URSS disparut.

 

Mais n’anticipons pas. Nazarbaïev appelait publiquement au calme, pendant que ses hommes de main attisaient la révolte. Il parvint à gagner la confiance de Gorbatchev, et à remplacer bientôt Kolbine à la tête du PC du Kazakhstan. Peu probable qu’il ait apprécié que, à trois décennies de distance, Tokaïev lui eût rejoué le même coup…

 

Lorsque l’URSS commença à s’effondrer, Nazarbaïev conduisit le Kazakhstan à l’indépendance, mais dans son seul intérêt à lui. Avec prudence. La RSS du Kazakhstan ne proclama son indépendance, sous le nom de République du Kazakhstan que la toute dernière des 15 ex républiques soviétiques, 9 jours avant que l’URSS ne cesse d’exister. La propagande gorbatchévienne avant inscrit la Perestroïka sous le triptique « Socialisme – Démocratie – Glasnost ». Mais le seul but de l’opération était de détruire le socialisme. La « démocratie » n’avait pour but que d’anéantir le PCUS, et la « glasnost » de noyer sous des torrents de boue le marxisme-léninisme. Une fois la tâche achevée, elles pouvaient disparaître.

 

C’est ainsi que les choses se passèrent au Kazakhstan. Nazarbaïev voulait y restaurer le capitalisme – pour pouvoir s’en mettre plein les poches – mais sans démocratie, ni libertés politiques. Il instaura une dictature personnelle féroce, avec une façade démocratique en carton pâte. Quelques partis d’opposition factices, point d’opposition véritable tolérée. Le Parti communiste du Kazakhstan fut interdit. Il existe sous le nom de Mouvement des socialistes du Kazakhstan, mais dans l’illégalité, et n’a qu’une force limitée. Pas de liberté de la presse, ni de médias indépendants. Pas de libertés syndicales, et les grèves furent régulièrement réprimées dans le sang. Pour légitimer cette régression, le régime joua du nationalisme kazakh, d’un anticommunisme virulent – noircissant la période soviétique jusqu’au grotesque, – et d’une russophobie non moins virulente. Se sentant discriminés, non sans raison, les Russes du Kazakhstan ont en grand nombre quitté ce pays, où ils avaient vécu toute leur vie, pour la Fédération de Russie. Une politique semblable à celle qui a cours en Ukraine, et que la Russie se fait fort de dénoncer. Mais puisque le Kazakhstan est un régime « ami », la Russie officielle n’a jamais levé le petit doigt pour en défendre la minorité russophone.

 

Le clan Nazarbaïev s’appropria les sources de revenu , recherchant surtout l’argent facile. Sous son règne, le Kazakhstan « indépendant » intégra la chaîne de l’impérialisme dans un rôle subordonné, celui d’une économie extractiviste, dont les richesses ne profitent qu’à une toute petite minorité. Faute d’investissements, l’industrie et l’agriculture périclitèrent peu à peu.

 

Rien n’est fini

 

Le peuple finit par se révolter contre la tyrannie prédatrice du clan Nazarbaïev, mais, jusque là, c’est surtout Kassym-Jomart Tokaïev qui en a récolté les fruits. Dans cette histoire, l’OTSC et Vladimir Poutine ont joué un bien sombre rôle d’intervenir militairement dans le seul but de préserver un régime oligarchique et dictatorial de la colère de son peuple. Certains croient que la Russie poutinienne serait, au moins dans une certaine mesure, un pays anti-impérialiste. Elle ne l’est pas.

 

Le peuple n’a-t-il gagné que de changer de maître, que le droit d’être pillé impunément par le clan des Tokaïev plutôt que celui des Nazarbaïev ? Ce serait une bien triste fin. Mais qui dit que c’est la fin ? Pour calmer le mécontentement populaire, le président Tokaïev a promis des réformes, mais qui sont au mieux des demi-mesures. Il a également continué dans la répression.

 

Mais, nous pouvons lire dans la Pravda du 27 janvier 2022, que le peuple Kazakh ne veut ni se laisser endormir par de vaines promesses, ni se laisser abattre par la répression. Des mouvements de protestations reprennent – à petite échelle pour l’instant, mais il est clair que la dynamique est à la hausse – contre la répression, pour des hausses de salaires, contre la vie chère. L’avenir n’est pas écrit d’avance. Mais ce n’est qu’en reconstruisant ses propres organisations, politiques et syndicales, qu’en s’appuyant sur l’héritage du socialisme et en le faisant revivre, que la classe ouvrière du Kazakhstan parviendra à se débarasser de la clique mafieuse qui la pille et à reprendre en main son destin.

La dimension « libérale » du fascisme

 

Ludwig Von Mises

Notre titre apparaîtra assurément paradoxal à certains de nos lecteurs. Après tout, le fascisme n’est-il pas aux antipodes du libéralisme ? Friedrich Von Hayek a même prétendu que le libéralisme est l’idéologie dont le fascisme est le plus éloigné, la preuve en étant que Hitler ait pu dire que le nazisme serait le vrai socialisme, le vrai nationalisme, etc. …la seule chose qu’il n’aurait jamais dite, et pour cause, c’est que le nazisme serait le vrai libéralisme.

 

Mais, les apparences – ou plutôt l’idéologie officielle – sont trompeuses, et Hayek, comme d’habitude, ment comme un arracheur de dents. Le fascisme – et cela se vérifie dans le fascisme italien, le nazisme et le phalangisme – se veut avant tout comme un antimarxisme. Le fascisme n’est pas non plus une idéologie autonome, mais est construit à partir de bouts d’idéologies antérieures, radicalisées, poussés jusqu’à des conséquences extrémistes. Principalement d’idéologies réactionnaires, mais des idées libérales font aussi partie de ces sources du fascisme. Que le fascisme soit un édifice doctrinal composite ne doit pas faire oublier que ses différents éléments d’emprunt ne sont pas au même niveau. Les emprunts au socialisme sont au niveau le plus superficiel, celui du décorum, de la nomenclature, d’une certaine phraséologie qui n’engage à rien. Des emprunts à des courants réformistes peuvent se retrouver dans des revendications vaguement sociales, qui ne sont pas destinées à être prises au pied de la lettre, et qui sont toujours oubliées sitôt après la prise du pouvoir. Cela tient au caractère intrinsèquement démagogique, non-sincère de l’idéologie fasciste, dont le but est d’embrigader les masses au service d’un projet qui va contre leurs intérêts. Les éléments repris d’idéologie réactionnaires se retrouvent en revanche dans les principes fondamentaux du fascisme. Ceux issus du libéralisme se retrouvent au niveau des principes les plus fondamentaux, à un niveau pour ainsi dire anthropologique.

 

Une telle affirmation ne manquera pas de surprendre : quoi de plus opposés que l’anthropologie du libéralisme, qui fait de la liberté de l’individu sa valeur suprême, et celle du fascisme, qui nie l’individu et sa liberté, le subsume sous un collectif qui l’écrase et auquel il doit accorder une soumission aveugle ? Et c’est vrai. Mais ce n’est pas toute la vérité.

 

Le fascisme prétend également – tous les fascismes sont d’accord là-dessus –, et sans contradiction, être aussi un individualisme, de défendre l’individualité et la liberté de la personne humaine. « La reconnaissance de l’individualité humaine est l’une des bases idéologiques fondamentales », écrit J.-A. Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. Et ce n’est pas seulement hypocrisie, ni démagogie antisocialiste, même si le fasciste reconnaît la liberté de l’individu d’une façon très singulière.

 

Certes, le fascisme insiste que l’individu qu’il conçoit n’est pas l’individu isolé et égoïste du libéralisme, mais qu’il ne peut exister et être libre qu’au sein d’une communauté et à son service : la nation, la profession, la famille. L’affirmation de la singularité irréductible de chaque personne individuelle est aussi une façon d’atomiser en fait les individus, de les isoler les uns des autres, de les priver d’une solidarité fondamentale : la solidarité de classe ; de faire disparaître jusqu’au sens de la conscience de classe.

 

Mais l’individu du fascisme est encore isolé d’une façon plus radicale. La nation fasciste n’est qu’une communauté apparente. En réalité, elle n’a rien d’une communauté. L’individu y est, plus encore que dans le capitalisme sauvage du libéralisme classique, isolé et livré à une concurrence impitoyable contre ses semblables. Le fascisme a en fait repris et radicalisé l’idée libérale de concurrence entre individus libres, où les meilleurs émergent, et les moins bons sombrent. Mais en la dépouillant de toutes les restrictions et scrupules moraux par lesquels le libéralisme pouvait en restreindre l’application. D’une conception fallacieusement biologisante de la « lutte pour la vie », le fascisme applique jusqu’au bout de ses conséquences un social-darwinisme sans fards – qu’il accepte non seulement entre nations et races, mais à l’intérieur même du peuple des seigneurs : les êtres humains sont naturellement inégaux, il est naturel que les meilleurs triomphent ; ils doivent pouvoir le faire, et rien ne doit limiter la latitude des individus supérieurs à dominer leurs semblables, parce qu’au final il est bon pour la société dans son ensemble qu’une élite des hommes (le fascisme et structurellement sexiste) les plus forts, les meilleurs, les plus énergiques, la dirigent. La masse des médiocres mérite son échec, et doit courber l’échine en silence. Non seulement les inégalités sont justifiées, mais elles devraient être creusées davantage. Loin de la rhétorique fallacieusement socialisante de la démagogie destinée aux masses, là se trouve le cœur de la doctrine.

 

Cette idée élitiste, c’est Adolf Hitler qui l’exprime le plus clairement dans Mein Kampf :

 

« Ce n’est pas la masse qui crée ni la majorité qui organise ou réfléchit, mais toujours et partout l’individu isolé.

 

Une communauté d’hommes apparaît comme bien organisée alors seulement qu’elle facilite au maximum le travail de ces forces créatrices et qu’elle les utilise aux mieux des intérêts de la communauté. Ce qui a le plus de prix pour l’invention, qu’elle se rapporte au monde matériel ou au monde de la pensée, c’est d’abord la personne de l’inventeur. Le premier et suprême devoir dans l’organisation d’une communauté est de l’utiliser au profit de tous.

 

En vérité, l’organisation elle-même ne doit pas perdre de vue un seul instant l’application de ce principe. Ainsi seulement elle sera libérée de la malédiction du mécanisme et deviendra un organisme vivant. Elle doit elle-même personnifier la tendance à placer les têtes au-dessus de la masse et réciproquement à mettre celle-ci sous leurs ordres. »

 

La prose hitlérienne est passablement antipathique. Rien d’étonnant, c’est Hitler après tout. Mais la même idée est exprimée, en des mots encore plus détestables que ceux du fondateur du Troisième Reich – il fallait le faire ! – sous la plume d’une autrice qui n’est généralement pas rattachée à l’extrême-droite :

 

« C’est l’homme qui se trouve au sommet de la pyramide intellectuelle qui peut apporter le plus à tous ceux qui se trouvent en dessous de lui. Il ne reçoit aucun bonus intellectuel, n’a besoin d’aucune sorte de leçon de la part de qui que ce soit. L’homme d’en bas sombrerait à coup sûr dans un crétinisme désespéré s’il venait à être abandonné à lui-même. Il ne peut en aucune manière apporter quelque forme de contribution à celui qui se trouve au-dessus de lui. Mais il reçoit bien le bonus, fourni par l’intelligence de l’homme au sommet. Telle est la nature de la concurrence entre les esprits supérieurs et les faibles d’esprit »

 

Ce passage est tiré de La Grève, un roman « philosophique » (nous contestons énergiquement une telle catégorisation) de la plume d’Ayn Rand, une romancière étatsunienne. C’est, paraît-il, le livre plus influent aux USA après la Bible. La grève en question est celle des élites, des entrepreneurs et cadres supérieurs, qui en ont assez de devoir payer des impôts, contribuer au bien commun et suivre les règles décidées par les autorités démocratiquement élues. Ils font sécession alors, et se retirent dans une vallée en Californie – la Sillicon Valley ? – où ils se parlent entre eux avec une totale franchise : ils sont supérieurs, et devraient donc de ce fait être libres d’agir à leur guise, de ne suivre que leur propre égoïsme, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. La masse des êtres inférieurs n’ont de meilleur choix à faire que de se soumettre à la direction de cette élite éclairée. Sans son élite, la société sombre dans le chaos, l’État dirigiste s’effondre misérablement, et la dystopie néolibérale peut alors s’installer.

 

Ayn Rand est une libérale extrémiste, grotesque, qu’il est difficile de prendre au sérieux. Tout ce qu’il y a chez elle de « supérieur », c’est le caractère supérieurement ennuyeux de sa prose. Mais on trouve les mots suivants sous la plume du respectable Ludwig Von Mises, un des théoriciens de l’école autrichienne, le courant mainstream du néolibéralisme, dans une lettre destinée à Ayn Rand :

 

« Tu as le courage de dire aux foules ce qu’aucun politicien n’ose leur dire : vous êtes inférieurs et tout progrès dans vos vies, que vous considérez comme normal, vous le devez aux efforts d’hommes qui valent bien mieux que vous. »

 

Nous ne souhaitons nullement tirer de ce rapprochement – qui choquera sans doute nos éventuels lecteurs libéraux – que le néolibéralisme puisse se confondre avec le fascisme. Nous n’ignorons pas la différence essentielle entre ces deux doctrines. Mais cette convergence au niveau des fondements anthropologiques existe, et il est impossible d’en faire l’impasse.

 

Nous ne disons pas non plus que le libéralisme de l’école autrichienne soit le seul libéralisme. D’autres courants du libéralisme sont autrement plus respectables, et rejettent l’élitisme de Von Mises et de Rand. Mais le fait est que personne ne pourrait sérieusement soutenir que le libéralisme de l’école autrichienne n’est pas du libéralisme du tout, et il faut donc en conclure que cette communauté de pensée à certains égards avec le fascisme est au moins non contradictoire avec les principes du libéralisme.

 

Cette convergence doctrinale peut d’ailleurs se muer en convergence politique. La majorité est rarement d’accord de plier l’échine devant une élite supérieure autoproclamée, et la terreur fasciste peut être utile si la lecture de La Grève n’y suffit pas. Ludwig Von Mises a du reste félicité Benito Mussolini d’avoir « sauvé la civilisation ». Il faut supposer que les exactions des chemises noires étaient un modus agendi parfaitement « civilisé ». Et Friedrich Von Hayek et Milton Friedman ont soutenu, et conseillé, la dictature d’Augusto Pinochet, premier régime à mettre en application le néolibéralisme.

 

Évidemment, aucun politicien libéral « n’ose dire aux foules » les « vérités » dont parle Ludwig Von Mises : après tout, ça ne se fait pas d’insulter des électeurs potentiels en les qualifiant d’êtres inférieurs. Est-ce parce qu’en vérité ils partagent les idées de Von Mises, et ne le disent pas, ou bien parce qu’ils les désapprouvent ? Beaucoup de politiciens libéraux de notre pays nieraient avec véhémence, et jurerait que leur libéralisme est pour la liberté de toutes et tous, pas seulement pour l’élite. Quant à d’autres, c’est moins sûr. Certains membres du PLR se réclament notoirement de penseurs de l’école autrichienne. Et les positions systématiques en faveur de la « politique du ruissellement » – laisser faire l’ « élite », pour le plus grand bien de toutes et tous –, le combat pour une école élitaire, ou encore l’admiration quasi-irrationnelle pour les milliardaires de la tech, dont on estime naturel qu’ils se sentent supérieurs à la loi commune, tendent à indiquer que les libéraux de notre pays acceptent au moins une forme édulcorée des idées de Rand et de Von Mises. Il serait démocratiquement sain de systématiquement leur poser la question quant à leurs vues à ce sujet.