18 novembre 2018

Quand la bourgeoisie choisit le fascisme, la résistance est un devoir

Ce 28 octobre, le Brésil s’est retrouvé avec pour président élu un fasciste, en la personne de Jair Bolsonaro. Il convient en effet d’appeler les choses par leur nom. Bolsonaro n’est pas un « populiste » (dans son vocabulaire, signifie « du côté des classes populaires », et donc pratiquement aussi haïssable que le vocable de « communiste »), ni un « Trump tropical ». Aussi détestable et réactionnaire puisse être l’actuel locataire de la Maison blanche, ce serait banaliser de façon scandaleuse ce que Bolsonaro représente que de l’assimiler à lui.

Cet ancien militaire de carrière est ouvertement un nostalgique de la dictature militaire, qui aurait eu, d’après lui, seulement le tort de s’être contentée au lieu de tuer (ce régime a pourtant fait pas moins de 200'000 morts). Activement soutenu par une hiérarchie militaire qui n’est jamais intervenue autant dans la vie politique brésilienne depuis la fin de la dictature, Bolsonaro a affirmé avec constance durant sa campagne vouloir en finir par la force avec ce qu’il nomme les « marginaux rouges », à savoir toute opposition de gauche, tout mouvement populaire : à ses opposants, il promet de laisser le choix entre l’exil ou la prison. Trump, lui, n’a jamais rien dit ni sous-entendu de pareil. L’éradication par la force du mouvement ouvrier, c’est bien une caractéristique essentielle du fascisme. Bolsonaro a également promis à la police une immunité totale pour l’usage de leurs armes en service. Quand on sait que la police brésilienne est déjà une de celles qui tire le plus facilement à balles réelles, surtout sur les habitants des favelas, on peut s’attendre à un bain de sang.

Pour ce qui est de son programme économique, Bolsonaro est un adepte du général Pinochet : néolibéralisme, imposé par une dictature militaire. Son conseiller économique, et futur ministre, Paulo Guedes, est un Chicago boy, qui a conçu un plan de privatisation de l’intégralité des entreprises publiques, et d’un plan d’austérité drastique, visant à ne laisser à l’Etat que ses seules prérogatives régaliennes (police, justice, armée, diplomatie). Bolsonaro prévoit également de fusionner les ministères de l’environnement et de l’agriculture ; but : arrêter toute politique écologiste, et livrer l’Amazonie aux multinationales de l’agroalimentaire et aux entreprises minières. Pour cela, il prévoit également d’expulser par la force les peuples autochtones de leurs terres. Son programme en politique étrangère : alignement total sur les USA. Et sinon un retour à « l’ordre moral » : misogynie, homophobie, racisme, et même théocratie.

Comment un tel personnage a-t-il simplement pu être élu à la présidence d’un pays qui se veut démocratique ? C’est qu’il a bénéficié de puissants soutiens : le patronat brésilien, une grande partie de la droite, une implication directe des USA et de la CIA, ainsi que le puissant lobby des églises évangéliques (véritable officine de la CIA un peu partout sur la planète). Sans parler de l’aide de la justice : le juge Sergio Moro, qui a fait emprisonner Lula, comme il l’a avoué sans preuve, sera nommé ministre de la justice pour service rendu…

Mais il faut malheureusement reconnaître que si Fernando Haddad ne réussit pas à gagner face à Bolsonaro, ce n’est pas seulement parce qu’il n’est pas Lula ou qu’il ait commencé sa campagne électorale trop tard. Il faut admettre que le PT a déçu les espoirs qu’il avait suscités. Elu sur un programme très à gauche, le président Lula avait par la suite mené une politique modérément réformiste, qui eut malgré tout des résultats positifs pour les classes populaires du fait qu’elle prenait place durant une période de croissance. Pendant ce temps, le PT s’installa dans les ors du pouvoir et perdit la radicalité de ses origines. Lui succédant, Dilma Roussef, elle, dut faire face à la crise économique. Pour y faire face, elle choisit d’opérer un virage à droite, menant des privatisations, certaines mesures d’austérité, et réprimant le mouvement populaire qui les combattait.

Mais, sous peine de sombrer dans la campagne de fake news anti-PT, il est nécessaire de rappeler une vérité fondamentale. Le PT n’est plus au pouvoir depuis le coup d’Etat institutionnel perpétré par le « parlement des voleurs », la majorité parlementaire de la droite brésilienne, à l’encontre de présidente élue Dilma Roussef, sur la base d’accusations mensongères, et la remplaçant à la tête de l’Etat par le vice-président Michel Temer. Le gouvernement illégitime de Temer a commencé immédiatement une campagne de privatisations d’entreprises publiques, provoquant une juste colère populaire, et creusant, du fait du dégoût légitime pour l’establishment politique, la brèche par où allait passer Bolsonaro. Au Brésil, comme ailleurs, la droite libérale, ou « républicaine », n’est jamais un rempart contre le fascisme, mais toujours son marchepied.


Certes, si un fasciste est président élu, le Brésil n’est pas encore une dictature fasciste. Lorsque Bolsonaro entrera en fonction, il devra composer avec un parlement où il n’a pas la majorité, et qui comprend une bonne trentaine de partis. Mais Hitler ne disposait pas non plus de majorité au Reichstag en 1933. C’est la droite bourgeoise « non-nazie » qui choisit de voter la confiance à son gouvernement. Gageons que la bourgeoisie brésilienne, qui a déjà porté Bolsonaro au pouvoir, n’hésitera pas devant ce dernier pas : lui donner une majorité parlementaire. Mais, ce qui compte vraiment, c’est que le mouvement populaire du Brésil est loin d’avoir été écrasé. Même après s’être emparé des rênes de l’Etat le fascisme peut être vaincu par la lutte. Notre devoir est d’apporter un soutien sans failles aux communistes brésiliens, qui ont annoncé ne rien avoir perdu de leur détermination, dans ce combat difficile.

03 novembre 2018

Non à l’espionnage des assurés !



Lors de sa dernière session, l’Assemblée fédérale a voté, sous pression des assureurs, une loi véritablement scélérate, la « loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales », qui crée une base légale pour la surveillance des assurés qui a peu à envier à un Etat dictatorial. Un référendum ayant abouti, nous pourrons nous prononcer sur le sujet en votation populaire le 25 novembre prochain.

Cette loi institue une base légale autorisant la surveillance des assurés soupçonnés de fraude par des détectives privés, s’ils se trouvent en un lieu accessible depuis l’espace public. On pourra donc nous espionner sur notre balcon, dans notre jardin, ou même dans notre appartement si un détective arrive à voir ce qui s’y passe depuis l’extérieur. Ces détectives pourraient avoir recours à des photos, enregistrements visuels ou sonores, et même traceurs GPS sur une voiture (en principe seulement sur autorisation d’un tribunal). Le projet de loi initial prévoyait même d’autoriser l’usage de drones, mais cette idée fut finalement abandonnée.
Ce projet de loi accorde déjà des pouvoirs démesurés aux assureurs. Mais il faut savoir que si ceux-ci obtiennent des preuves par des moyens illégaux, ces preuves pourront quand même être utilisées à charge contre un assuré ainsi espionné. La loi est en effet muette sur ce qu’il faudrait faire en cas d’un tel abus, et la jurisprudence du Tribunal fédéral dit qu’il faut faire dans un tel cas une « pesée d’intérêts », et que des preuves obtenues illicitement peuvent quand même être retenues, si elles permettent de prouver un cas de fraude. Ce serait là donner à des détectives privés des pouvoirs dont la police elle-même ne dispose pas, sans parler de faire fi de tous les principes de l’Etat de droit.

Sont concernés l’AI, l’AVS, les assurances chômage, accident, mais aussi l’assurance-maladie. Oui, vous avez bien lu. C’est ces mêmes assureurs, qui augmentent les primes chaque année, et dont plus personne ne doute désormais que ces augmentations n’ont guère de rapports avec la hausse des coûts de la santé ; qui ont prélevé pendant des années des primes en trop aux assurés de plusieurs cantons, pour ensuite transférer les excédants dans des réserves d’autres cantons, qui ont rechigné par tous les moyens à rembourser le moindre centime, cela sans que ce scandale ne fasse ne serait-ce qu’enrayer la hausse des primes à Genève ; qui en revanche trouvent toutes les astuces possibles et imaginables pour rembourser le moins de soins possible…ont l’outrecuidance de vouloir nous surveiller ! Ces assureurs par contre sont plutôt bien payés pour le travail qu’ils font. Qu’on en juge par ces quelques salaires (bruts, annuels) de dirigeants de caisses privées : Ruedi Bodenmann (Assura) : 780’690 CHF ; Philomena Colatrella (CSS) : 743’766 CHF ; Daniel Schmutz (Helsana) : 686’500 CHG ; Reto Dahinden (Swica) : 620’194 CHF. Les politiciens bourgeois qui font du lobbying pour eux aussi. On a ainsi récemment appris que certaines caisses invitent des politiciens nationaux, tous de droite cela va de soi, pour « réfléchir » à des « solutions » pour le système de santé en Suisse. Tarif : 2’000 CHF…par jour. Plutôt pas mal n’est-ce pas. Ces coûts-là n’ont, évidemment, aucun rapport avec la hausse des primes…Et ces gens osent dire que ce serait les assurés les fraudeurs !!! De qui se moque-t-on ?

Cette loi est tellement scandaleuse qu’elle est même refusée, à Genève, par une partie de la droite : le PDC, les JDC, les JLR, les jeunes Verts-libéraux, et des personnalités libérales, estimant que cette loi est manifestement incompatible avec les principes de droits individuels inaliénables, théoriquement au cœur du libéralisme. Citons un extrait du communiqué de presse des jeunesses de droite opposées à la loi : « Benjamin Aebi, vice-président des JDC Genève, rappelle que “les assurés ne sont pas assurés par bonté de cœur, mais bien par nécessité". » Cela devrait tenir de l’évidence. Certains politiciens bourgeois osent la nier. Ce n’est pas plus mal qu’un homme de droite la rappelle.

Rajoutons qu’il est scandaleux et hypocrite de faire tout ce cinéma à propos des assurés qui « fraudent » : il s’agit de gens laissés sur le carreau pas le système capitaliste qui peinent s’en sortir, et les montants que la collectivité perd du fait de la fraude aux assurances sociales sont infimes par rapports à ceux dus aux abus des caisses maladies ou à la fraude fiscale (qui eux rencontrent par contre une insupportable complaisance des autorités).

Parce que nous refusons la tyrannie des assureurs, il faut résolument voter NON à cette loi scélérate !

Alexander Eniline

08 octobre 2018

Les luttes de classe à Rome

Livre : docteur en science politique (Université de Yale), auteur de nombreux ouvrages traduits dans des dizaines de langues, Michael Parenti signe un livre remarquable, présentant du point de vue des classes populaires les événements des dernières décennies de la République romaine.

Nul ne l’ignore : ce que l’on appelle la culture classique, la connaissance des grands auteurs de l’antiquité gréco-romaine, est, depuis la Renaissance au moins, une partie considérée essentielle de la culture générale. Aussi, l’histoire et la pensée politique des Anciens a abondamment nourri les penseurs de la modernité et sert encore largement de référence de nos jours. Or, il n’est pas inutile de le souligner, les textes qui nous sont parvenus de cette époque sont tous ou presque de la plume d’intellectuels issus des classes possédantes des sociétés grecque et romaine. Ils n’en sont que très logiquement imprégnés de leur point de vue de classe. Les intérêts, et idéologies les exprimant, des classes dominantes à travers les âges présentant d’importantes similitudes structurelles, il n’est pas étonnant que la vision du monde de l’oligarchie antique ait été reçue avec sympathie par les intellectuels issus de la bourgeoisie. Mais, de ce fait, non seulement nous voyons souvent l’histoire du passé avec les yeux de sa classe dominante, mais c’est son idéologie qui, sous couvert de culture classique, passe insidieusement dans le sens commun. Il n’est de ce fait pas d’une importance négligeable pour les communistes d’étudier cette période de l’histoire, qui est d’une actualité politique plus brûlante qu’il n’y paraît. C’est le défi qu’a relevé Michael Parenti, présentant l’histoire des dernières années de la République romaine du point de vue de ceux qui dans l’histoire traditionnelle n’apparaissent que tels que décrits par les écrivains aristocrates qui les toisent de haut : les classes populaires romaines.

Historiographie traditionnelle et actualité politique

Une historiographie traditionnelle, depuis longtemps passée dans la culture populaire, nous dit qu’un groupe de sénateurs assassina Jules César aux Ides de mars de l’année 44 avant notre ère afin de défendre la République, la démocratie, la Constitution, que les évidentes prétentions monarchiques de César menaçaient. Tout l’enjeu aurait consisté dans la forme du gouvernement : démocratie parlementaire ou monarchie. Dans cette vision de l’histoire, les figures clés du parti sénatorial conservateur, qui se nommait lui-même les optimates (les meilleurs) – Brutus, Cicéron, Caton, etc. – apparaissent invariablement comme des héros pleins d’abnégation et de vertu, menant un combat purement désintéressé pour la liberté. Et la plèbe romaine passe invariablement pour une vile populace oisive, tournant ses sympathies au gré du vent, dénuée de toute morale, assoiffée uniquement de distribution de pain et des jeux sanglants de l’amphithéâtre, panem et circenses ! Ses tribuns les plus courageux, les plus déterminés, ne passent souvent pour des démagogues, des aventuriers sans scrupules ni principes.

Ce n’est pas là qu’un débat de spécialistes. Le mépris des aristocrates romains pour la plèbe, on le retrouve quasiment à l’identique dans les discours des politiciens bourgeois sur les « assistés », qui « abusent des prestations », qui « coûtent trop cher ». La polémique contre les « démagogues », les « populistes » est reprises à l’identique par tous les représentants des classes possédantes contre toute exigence de justice sociale, même minimales. Et, tout représentant des classes populaires qui parvient au pouvoir et l’utilise, non pas comme ses prédécesseurs au service de l’oligarchie, mais pour imposer un changement des règles du jeu, se voit accuser de… « césarisme » ; accusation typique à l’encontre de feu Hugo Chavez et de Nicolas Maduro. Face à eux, l’opposition oligarchique, et authentiquement fasciste, vénézuélienne, peut se draper dans la toge de Brutus et de Cicéron, de défenseurs désintéressés de la « démocratie ».

César, les optimates et la plèbe

Or, Michael Parenti le montre bien, il n’y a aucune raison de se mettre sur la défensive face à l’étiquette sensément infâmante de « césarisme », pas plus qu’à prendre pour argent comptant les baux discours des défenseurs « désintéressés » de la « liberté » et de la « démocratie ». La République romaine, pour ce qui la concerne, n’avait rien d’une démocratie. Son sénat était une assemblée de notables issus de l’oligarchie. Ses magistrats, des aristocrates élus au suffrage censitaire. La véritable passion qui animait les optimates n’était nullement la défense de la Constitution (non-écrite) de la République – ils n’ont jamais hésité à la transgresser lorsqu’il en allait de leur intérêt – mais celle de leur liberté à eux, celle de faire tout ce qu’ils voulaient : piller les provinces conquises, comme leurs concitoyens, en toute impunité. Les dernières décennies de la République ont largement consisté en un combat désespéré des classes populaires romaines contre la tyrannie des optimates, qui, dans toute leur vertu républicaine, n’ont jamais hésité à faire assassiner par des escadrons de la mort tous les tribuns de la plèbe qui montraient de la détermination à lutter pour des réformes, même très modérées.

Si ces mêmes optimates assassinèrent Jules César, ce n’est nullement parce qu’il aspirait à la monarchie. Les mêmes encensèrent Sylla, dictateur perpétuel, parce qu’il servait leurs intérêts, et nommèrent, en situation de difficulté, Pompée consul sans co-consul, donc de facto dictateur. Si César était devenu intolérable à leurs yeux, c’est parce qu’il était en quelque sorte un dirigeant populaire, s’appuyant sur la plèbe, et avait l’intention d’utiliser son titre de dictateur pour imposer un programme de réformes visant à une minimale distribution des richesses (réforme agraire, réduction des dettes, travaux publics) et de réduction de la toute puissance de l’oligarchie sénatoriale, de façon à rendre le système un peu moins intolérable. Cela ne faisait pas de César, lui-même un aristocrate, un révolutionnaire – son programme de réformes aurait préservé l’essentiel des privilèges de l’oligarchie. Mais c’en était déjà trop pour les optimates.

Du reste, une vingtaine d’années après la mort de César, la même élite sénatoriale allait confier une monarchie de fait, quoique ne disant pas son nom, à Octave, son fils adoptif, devenu l’empereur Auguste. Pas seulement parce que les proscription auront nettoyé le sénat de tous ses adversaires, mais aussi et surtout parce que le nouvel empereur n’avait rien ou presque repris du programme de réformes de son père adoptif, et n’avait d’autre ambition que de perfectionner la superstructure étatique, à son profit, comme à celui de l’oligarchie. L’abandon de la sacro-sainte « liberté » républicaine au profit d’une monarchie absolue permit à l’élite romaine de briser toutes les aspirations démocratiques de la plèbe et de perpétuer ainsi  sa domination pour encore cinq siècles.

Pour reprendre la conclusion de Michael Parenti : «  quand les meilleures pages de l’histoire seront enfin écrites, elles ne le seront pas par des princes, des présidents, des premiers ministres ou des experts, ni même par des professeurs, mais par le peuple lui-même. Malgré tous ses défauts et ses insuffisances, le peuple est tout ce que nous avons. C’est qu’en effet, le peuple c’est nous ». Un livre que nous ne pouvons que vous conseiller.


Alexander Eniline


Michael Parenti, L’assassinat de Jules César, une histoire populaire de l’ancienne Rome, Editions Delga, Collection Histoire, Paris, 2017

21 septembre 2018

2X OUI, pour que ce soit nous qui décidions de notre alimentation, pas les multinationales de l’agroalimentaire



Le 23 septembre prochain, nous serons appelés à nous prononcer sur deux initiatives qui nous concernent toutes et tous très directement, qui nous touchent dans une sphère pour le moins fondamentale de notre vie, puisque elles portent sur l’agriculture, sur notre alimentation. Il s’agit de l’initiative « Pour la souveraineté alimentaire. L’agriculture nous concerne toutes et tous », lancée par le syndicat paysan Uniterre, soutenue activement dès le début par le Parti Suisse du Travail (nous sommes d’ailleurs le seul parti national de ce pays à avoir ainsi porté cette initiative dès son lancement), et de l’initiative « Pour des denrées alimentaires saines et produites dans des conditions équitables et écologiques (initiative pour des aliments équitables) », déposée par les Verts.

L’initiative d’Uniterre a la teneur suivante :

« Art. 104c Souveraineté alimentaire
1 Afin de mettre en œuvre la souveraineté alimentaire, la Confédération favorise une agriculture paysanne indigène rémunératrice et diversifiée, fournissant des denrées alimentaires saines et répondant aux attentes sociales et écologiques de la population.
2 Elle veille à ce que l’approvisionnement en denrées alimentaires indigènes et en aliments indigènes pour animaux soit prépondérant et que leur production ménage les ressources naturelles.
3 Elle prend des mesures efficaces pour:
a. favoriser l'augmentation du nombre d'actifs dans l'agriculture et la diversité des structures;
b.préserver les surfaces cultivables, notamment les surfaces d'assolement, tant en quantité qu'en qualité;

c. garantir le droit à l’utilisation, à la multiplication, à l’échange et à la commercialisation des semences par les paysans.
4 Elle proscrit l’emploi dans l’agriculture des organismes génétiquement modifiés ainsi que des plantes et des animaux issus des nouvelles technologies de modification ou de recombinaison non naturelle du génome.
5 Elle assume notamment les tâches suivantes
a. elle soutient la création d’organisations paysannes qui visent à assurer l’adéquation entre l’offre des paysans et les besoins de la population;
b. elle garantit la transparence sur le marché et favorise la détermination de prix équitables dans chaque filière;
c. elle renforce les échanges commerciaux directs entre paysans et consommateurs ainsi que les structures de transformation, de stockage et de commercialisation régionales
6 Elle porte une attention particulière aux conditions de travail des salariés agricoles et veille à ce qu’elles soient harmonisées au niveau fédéral.
7 Pour maintenir et développer la production indigène, elle prélève des droits de douane sur les produits agricoles et les denrées alimentaires importés et en régule les volumes d’importation.
8 Pour favoriser une production conforme aux normes sociales et environnementales suisses, elle prélève des droits de douane sur les produits agricoles et les denrées alimentaires importés non conformes à ces normes et peut en interdire l’importation.
9 Elle n’accorde aucune subvention à l’exportation de produits agricoles et de denrées alimentaires.
10 Elle garantit l’information et la sensibilisation sur les conditions de production et de transformation des denrées alimentaires indigènes et importées. Elle peut fixer des normes de qualité indépendamment des normes internationales.

Art. 197, ch. 12
12. Disposition transitoire ad art. 104c (Souveraineté alimentaire)
Le Conseil fédéral soumet les dispositions légales nécessaires à l’exécution de l’art. 104c à l’Assemblée fédérale au plus tard deux ans après l’acceptation de cet article par le peuple et les cantons. »

Celle des Verts se présente comme suit :

« Art. 104 Denrées alimentaires
1 La Confédération renforce l’offre de denrées alimentaires sûres, de bonne qualité et produites dans le respect de l’environnement, des ressources et des animaux, ainsi que dans des conditions de travail équitables. Elle fixe les exigences applicables à la production et à la transformation.
2. Elle fait en sorte que les produits agricoles importés utilisés comme denrées alimentaires répondent en règle générale au moins aux exigences de l'al. 1; elle vise à atteindre cet objectif pour les denrées alimentaires ayant un degré de transformation plus élevé, les denrées alimentaires composées et les aliments pour animaux. Elle privilégie les produits importés issus du commerce équitable et d'exploitations paysannes cultivant le sol.
3. Elle veille à la réduction des incidences négatives du transport et de l'entreposage des denrées alimentaires et des aliments pour animaux sur l'environnement et le climat.

4 Ses compétences et ses tâches sont notamment les suivantes :

  • a) elle légifère sur la mise sur le marché des denrées alimentaires et des aliments pour animaux ainsi que sur la déclaration de leurs modes de production et de transformation;
  • b) elle peut réglementer l'attribution de contingents tarifaires et moduler les droits à l'importation;
  • c) elle peut conclure des conventions d'objectifs contraignantes avec le secteur des denrées alimentaires, notamment avec les importateurs et le commerce de détail;
  • d) elle encourage la transformation et la commercialisation de denrées alimentaires issues de la production régionale et saisonnière; 
  • e) elle prend des mesures pour endiguer le gaspillage des denrées alimentaires
5 Le Conseil fédéral fixe des objectifs à moyen et à long termes et rend compte régulièrement de l'état de leur réalisation. Si ces objectifs ne sont pas atteints, il prend des mesures supplémentaires ou renforce celles qui ont été prises.
Art. 197, ch. 12
12. Disposition transitoire ad art. 104a (Denrées alimentaires)
Si aucune loi d’application n’entre en vigueur dans les trois ans après l’acceptation de l’art. 104a par le peuple et les cantons, le Conseil fédéral édicte les dispositions d’exécution par voie d’ordonnance. »

Une question cruciale

Ces deux initiatives posent, d’une façon assez convergente, des questions cruciales, vitale pour l’avenir de l’humanité : quelle type d’agriculture voulons-nous ? Une agriculture paysanne et locale ou celle des multinationales du complexe agro-alimentaire ? Pour produire quel type d’alimentation : une alimentation saine et et de qualité, ou bien de l’alimentation industrielle à base d’OGM à l’huile de palme ? Et surtout, qui doit en décider : le peuple souverain ou bien le marché et les multinationales ?

Cet enjeu est bien compris, tant par les initiants que par les opposants. De fait, Uniterre et le Parti Suisse du Travail, mais aussi les Verts, s’opposent clairement au libre-échange et à ses effets dévastateurs. En revanche, le Conseil fédéral, la droite suisse en son ensemble, ainsi que les milieux patronaux combattent clairement les deux initiatives soumises au peuple le 23 septembre. Il est intéressant de lire la brochure d’information rédigée par le Conseil fédéral et envoyée à tous les citoyens avec leur matériel de vote. Au fond, le Conseil fédéral dit être d’accord avec les objectifs de l’initiative des Verts, mais que celle-ci n’est pas nécessaire dans la mesure où ce que celle-ci demande est déjà le cas (grosse incohérence logique : alors pourquoi combat-il une initiative qui ne devrait pas lui poser problème, dans la mesure ou ce qu’elle demande est déjà réalisé ? Il faut bien croire que ce n’est pas le cas, et que son inscription dans la constitution toucherait à bien des intérêts actuellement privilégiés). Il est en revanche totalement opposé à l’initiative d’Uniterre. Ce qu’il reproche aux deux initiatives, c’est au fond de rendre plus difficile la conclusion d’accords de libre-échange, de remettre en cause l’adaptation de l’agriculture suisse au marché. On y est, là est la politique agricole, la seule prônée par la majorité de droite au pouvoir dans notre pays : le libre-échange et le marché. Pourtant, à terme, et pas si lointain que cela, cette politique est tout simplement dévastatrice pour tout le monde, hormis pour les surprofits que quelques grosses entreprises de l’agro-alimentaire. Nous recommandons moins la page Facebook d’économiesuisse, hypocritement intitulée « Dimanche, on vote » (économiesuisse n’est donc pas si fière que cela d’afficher son nom, ou sait d’avance que tout ce qu’elle raconte serait discréditée d’avance si elle avouait que cela vient d’elle, qui ne défend que des intérêts particuliers étroits, jamais l’intérêt général), truffée de mensonges grossiers et de fake news. Le combat est en effet crucial, et nos  adversaires l’ont bien compris.

Dévastation de l’agriculture capitaliste

Pour citer un passage célèbre du Livre 1 du Capital de Karl Marx : « Tout progrès dans l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller les travailleurs, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les Etats-Unis d’Amérique part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement, et plus ce processus de destruction est rapide. Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur. »

Ces propos de Marx n’ont jamais été aussi vrais qu’aujourd’hui, où ladite agriculture capitaliste – personnifiée par quelques multinationales qui concentrent entre leurs mains la partie essentielle du secteur – dominent ce marché, et contrôlent également une part léonine des terres cultivables sur la planète. Les effets de cette agriculture capitaliste sont bien connus : latifundia tentaculaires, monocultures commerciales à perte de vue, abus de pesticides et d’engrais chimiques qui empoisonnent les êtres humains et les sols, ruine des millions de petits paysans, détruit des écosystèmes irremplaçables et des nappes phréatiques, amène pollution, déforestation et désertification sur son passage, impose un peu partout des produits OGM, de la viande aux hormones, des poulets au chlore, des produits industriels tout-prêts à l’huile de palme et aux arômes artificiels…

Cette agriculture industrielle est-elle seulement si efficace que ces promoteurs le prétendent ? Pas tant que cela, en fait. Nous nous référons ici à Hold-up sur le climat, comment le système alimentaire est responsable du changement climatique et ce que nous pouvons faire, publié par  GRAIN le CETIM en 2016, qui démontre, chiffres à l’appui que le petites exploitations paysannes, qui détiennent moins d’un quart des terres cultivées sur la planète, se montrent néanmoins plus efficaces que l’agriculture industrielle, dans la mesure où elles produisent de nos jours encore la plus grande part des aliments consommés sur la planète, jusqu’à 80% dans les pays non-industrialisés. Les grandes exploitations, elles sont surtout efficaces pour remplir leur objectif direct : produire des profits, pas des aliments. Elles produisent surtout des monocultures (et en grande partie ces cinq cultures seulement : huile de palme, colza, soja, maïs, canne à sucre), des cultures fourragères ou des biocarburants (pour la production desquels des millions d’hectares de forêts sont sacrifiés, des terres qui servaient à produire des cultures vivrières expropriées, provoquant souvent de véritables famines), ont recours à modèle de production visant surtout les économies d’échelle, et pas la productivité : minimum de main d’œuvre, maximum de produits chimiques, gaspillages colossaux. Par leur gaspillage, par le transport irraisonnable de produits alimentaires d’un bout de la planète à l’autre, par l’abus d’engrais chimiques et de pesticides, par la transformation industrielle d’aliments et l’usage massif d’emballage, le secteur agro-alimentaire capitaliste contribuerait jusqu’à 57% de l’émission annuelle des gaz à effet de serre.

Pour ne donner qu’un exemple des méfaits dudit secteur agroalimentaire capitaliste, récemment un tribunal étatsunien a reconnu la justesse des prétentions d’un jardinier qui souffre d’une leucémie ne lui laissant que deux ans d’espérance de vie, due à l’usage du produit phare de Monsanto, le glyphosate (contenu dans son herbicide le plus vendu, le Rondup), et a condamné l’entreprise Bayer, qui avait racheté Monsanto peu avant, à payer des dommages et intérêts à plus 200 millions de dollars. Bayer, qui a fait disparaître le nom de Monsanto dès son rachat (un tel nom n’est devenu que trop justement impossible à porter), conteste les prétention du jardinier et prétend effrontément qu’aucune preuve n’existe des dangers du glyphosate. Pourtant ses victimes sont légion un peu partout sur la planète. Rappelons que Bayer est une entreprise allemande, celle-là même qui produisait le Zyklon B sous le Troisième Reich, et qui n’a même pas vu l’utilité de changer de nom après 1945. Allons nous laisser continuer les héritiers des fabricants du Zyklon B nous empoisonner ainsi qu’à transformer notre planète en désert toxique pour continuer à servir des dividendes records à leurs actionnaires ? Ou bien allons nous imposer une autre voie ? C’est la question qui nous est posée le 23 septembre. Mais nous avons parlé en termes globaux pour l’instant. Qu’en est-il dans notre pays ?

La situation en Suisse

Une certaine mythologie conservatrice se plaît parfois encore à représenter notre pays comme un pays de paysans, dont le bon sens et l’attachement à la terre et aux traditions seraient les garants de la liberté de notre peuple. Mais la réalité est très éloignée de cette vision passéiste. En réalité, la Suisse compte aujourd’hui très peu de paysans, et leurs intérêts sont en pratique très mal défendus. De fait, leur nombre baisse de jour en jour, au sens le plus littéral du terme. Chaque jour en Suisse, trois fermes mettent la clé sous la porte, n’arrivant plus à rentrer dans leurs frais ni à faire face à leurs dettes. Combien d’autres exploitations peinent à joindre les deux bouts. Pendant ce temps, la concentration des terres aux mains des grands domaines progresse, lentement mais sûrement.

C’est que la droite au pouvoir dans ce pays n’a d’autre politique agricole que celle du libre-marché, du libre-échange. Le seul objectif du Conseil fédéral, c’est de conclure des accords de libre-échange. Or lesdits accords, qui sont en vérité des accords de protection des investissements et de dérégulation sociale et environnementale, n’avantagent en réalité que les multinationales, notamment les multinationales de l’agroalimentaire et leurs monocultures d’exportation et produits frelatés à l’huile de palme et aux substances chimiques. Ecrasés entre cette concurrence déloyale, et les marges surévaluées pratiquées par la grande distribution, doublées de prix d’achats insuffisants pour les paysans (méthodes face auxquelles la Confédération ne fait rien non plus), les paysans de notre pays, surtout les petits paysans, peinent à tenir. Les deux initiatives sur lesquelles nous devrons voter ce 23 septembre visent à combattre cette situation.

Les opposants affirment qu’en cas de OUI, le choix va baisser et les prix augmenter. C’est grossièrement faux et mensonger. Encourager la diversité de l’offre, c’est au contraire le but des deux initiatives. Leur application empêcherait effectivement que les producteurs locaux se retrouvent évincés du marché par les produits bas de gamme des multinationales. C’est en cas de NON que la diversité de l’offre risquerait de drastiquement baisser. Avec un marché uniquement pourvu de produits industriels, la diversité (ils sont forcément standardisés) et la qualité en pâtiraient drastiquement. Et ils ne seraient alors pas forcément moins chers. Ce ne serait en tout cas pas dans l’intérêt des travailleurs de notre pays.

Dans le communiqué de presse de la Coalition sur l’huile de palme, daté du 5 septembre 2018, on peut lire : « Par 4 voix contre 3, la commission de politique extérieure du Conseil des États a rejeté lundi la motion Grin qui demande une exclusion de l’huile de palme de l’accord de libre-échange avec la Malaisie. En parallèle, elle soutient une motion insignifiante publiée aujourd’hui par la commission, qui permet une augmentation des importations d’huile de palme – avec ses conséquences désastreuses pour la forêt tropicale et pour les droits humains des familles d’agriculteurs en Malaisie et en Indonésie, ainsi qu’en Suisse. 

« Rejeter la motion Grin est une erreur. Rien ne sera donc fait pour s’opposer à la destruction des forêts tropicales et à l’accaparement des terres », regrette Johanna Michel, du Bruno Manser Fonds. Selon Beat Röösli, de l’Union suisse des paysans : « Les agriculteurs suisses sont inquiets de la baisse alarmante du prix de l’huile de colza. La réduction des droits de douane sur l’huile de palme est une mauvaise incitation. » « Demandez autour de vous : aucun consommateur ne souhaite trouver davantage d’huile de palme dans son assiette », souligne Laurianne Altwegg, de la Fédération romande des consommateurs. »

C’est contre cela que nous avons besoin de l’initiative sur la souveraineté alimentaire !

Enfin, l’initiative d’Uniterre prévoit une attention particulière pour les conditions de travail des ouvriers agricoles, et leur harmonisation au niveau fédéral. C’est un combat essentiel, quand on sait que, pour les ouvriers agricoles, la semaine de travail est de 66 heures dans le canton d’Uri !

Un enjeu crucial pour le Parti du Travail

Il convient en cette occasion de citer le regretté Samir Amin, dont le récent décès nous a beaucoup attristé. Avec lui, c’est un phare de la pensée marxiste (encore un autre hélas) qui disparaît. Il est d’autant plus important de ce fait de préserver et de faire vivre son héritage théorique. Pour citer Samir Amin donc : « La question agraire est au cœur des problèmes à résoudre ; sa solution est le principal enjeu de la question nationale. L’option capitaliste fondée sur l’appropriation privée de la terre par une minorité, à l’exclusion des autres, s’inspire du modèle historique de l’Europe. Mais cette voie n’a été possible en Europe que grâce aux possibilités offertes par l’émigration massive des populations rurales exclues. Le capitalisme ne peut résoudre de la même manière le problème paysan dans les périphéries – dont les ruraux constituent encore près de la moitié de la population mondiale. Pour réussir par la « voie européenne », le Sud contemporain aurait besoin de cinq Amériques pour son émigration ! Il n’y a donc pas d’autre alternative que la voie paysanne fondée sur l’accès à la terre pour tous. Les possibilités de progrès offertes par la voie paysanne sont en réalité potentiellement plus grandes que celles associées au modèle capitaliste historique. Car, si le taux de croissance de la productivité d’exploitations agricoles capitalistes modernes,  – en nombre limité – devait être reparti entre les millions de paysans exclus et rendus aujourd’hui « inutiles », il se révélerait bien plus modeste qu’il ne paraît. Le système paysan tel qu’inscrit dans le cadre d’un développement d’ « orientation socialiste », pour reprendre les formules chinoise et vietnamienne, s’affirme supérieur aux autres. Il constitue par ailleurs l’unique garant permettant de maintenir la solidarité de la construction nationale. A la « révolution agraire » (capitaliste, anti-paysanne) s’oppose la « révolution paysanne » (potentiellement socialiste) » (Samir Amin, La souveraineté au service des peuples, CETIM, Genève, 2017).


L’initiative d’Uniterre, et dans une certaine mesure celle des Verts, représentent un pas en avant réel dans cette lutte. Certes leur adoption ne signifierait pas la victoire, et leur application elle-même serait contrariée de mille façons par la bourgeoisie suisse, mais ce serait néanmoins une victoire d’étape majeure et décisive. C’est pourquoi, c’est un 2X OUI résolu qui s’impose !