21 décembre 2014

Un Congrès cantonal qui marque une étape majeure dans la reconstruction du Parti


Les responsables élus par le Congrès, de gauche à droite : Martin Schwarz, Sébastien Ecuyer, Alexander Eniline, Xavier Lany


Le 6 décembre 2014, le  Parti du Travail, section cantonale genevoise du Parti Suisse du Travail (PST), s’est réuni en Congrès ordinaire en la présence d’un grand nombre de ses membres et du président national du PST, Gavriel Pinson.

A l’ordre du jour du Congrès figuraient les différents points concernant le XXIIème  Congrès national du PST, le lancement d’une initiative sur les soins dentaires (sujets sur lesquels nous reviendrons plus loin dans ces pages), les différents rapports des responsables sortants du Parti, conformément aux statuts, ainsi que les élections municipales d’avril 2015.

Durant dans la discussion sur les rapports, mais aussi dans les autres, il a été unanimement constaté que s’il est certes vrai que ces dernières années n’ont guère été propices pour notre Parti, son rôle est plus nécessaire qu’il ne l’a jamais été dans la société genevoise et suisse. Avec le consensus néolibéral qui s’effondre, les inégalités qui explosent, les politiques d’austérité contre les classes populaires et l’effritement programmé du modèle de développement suisse, basé presque exclusivement sur la finance et l’évasion fiscale, est plus que jamais à l’ordre du jour la construction d’un vaste mouvement populaire de lutte contre l’oppression capitaliste et pour la construction d’une nouvelle société socialiste. Et ce mouvement aura vitalement besoin d’un Parti du Travail puissant et sûr de ses principes pour le guider, car comme l’a dit Lénine : « Un mouvement sans parti est comme un corps sans tête : il est aveugle, sourd et muet. »

Pour ce qui est des élections municipales d’avril 2015, le Congrès a confirmé les 8 candidates et candidats du Parti en Ville de Genève, discuté de la situation et de la stratégie à mettre en place dans les autres communes, et a désigné à l’unanimité Hélène Ecuyer, conseillère municipale depuis plus de 20 ans, en tant que candidate au Conseil administratif de la Ville de Genève. Désormais qu’un accord sur les listes au Conseil municipal et au Conseil administratif en Ville a été conclu, toutes nos candidates et candidats pourront porter les couleurs d’Ensemble à Gauche, mais aussi celles du Parti du Travail, dans cette importante bataille politique.

Enfin, le Congrès a élu un Comité directeur composé de 14 camarades, élu Alexander Eniline en tant que président, Sébastien Ecuyer en tant que secrétaire cantonal, réelu son trésorier Xavier Lany, et élu Martin Schwartz en tant que vice-secrétaire. Le Parti remercie du fond du cœur son président sortant, René Ecuyer, qui a choisi de ne pas se représenter cette fois-ci, pour l’engagement de toute une vie au service du Parti et de sa lutte pour les intérêts et aspirations légitimes de tous ceux que la société capitaliste opprime et pour le socialisme.

Ce Congrès aura marqué un jalon important dans la reconstruction du Parti du Travail, pour lui permettre de retrouver la place qui doit être la sienne, une place majeure au côté des classes populaires de ce canton, de tous ceux que le capitalisme opprime, une place de premier plan dans la lutte pour le progrès démocratique et social, pour les droits et aspirations légitimes de tous ceux que le capitalisme opprime, et pour une société nouvelle, le socialisme.


Les instances nouvellement élues vous souhaitent à toutes et tous de bonnes fêtes de fin d’année et vous donnent rendez-vous pour les luttes qui nous attendent en 2015.

Interview dans le Gauchebdo n° 50, paru le 12 décembre 2014


Introduction et propos recueillis par Joël Depommier

Réunis en Congrès le samedi 6 décembre 2014, les militants du PdT ont peaufiné leur stratégie pour les élections municipales de 2015. Pour cette échéance, l’assemblée a décidé de lancer, avec ses partenaires d’Ensemble à Gauche (EaG), une initiative cantonale afin de mettre en place une assurance obligatoire pour les soins dentaires, basée sur des cotisations proportionnelles au revenu. Le congrès a aussi marqué une passation de pouvoir. Après 40 ans au service du parti, l’ancien député René Ecuyer a décidé de se retirer des instances dirigeantes. Pour le remplacer à la présidence du parti, les militants ont décidé d’élire Alexander Eniline, jeune étudiant en philosophie de 24 ans et actuel secrétaire cantonal. Interview du nouvel élu.


La gauche se porte plutôt mal à Genève. Quelles seront vos priorités pour qu’elle remonte la pente?



Alexander Eniline. Mon principal objectif est de reconstruire un PdT fort et qui compte autant que par le passé.  Pour cela, nous devons maintenir notre ligne sans concession face au capitalisme en défense des classes populaires. Il nous faut aussi augmenter le nombre de nos militants dans cette période d’érosion de l’engagement collectif. Cela passe aussi bien par une présence accrue dans la rue que par le lancement de propositions sociales innovantes comme notre projet de créer une assurance cantonal pour les soins dentaires qui ne sont pas remboursés par la LAMal. Nous devons aussi  participer plus activement aux luttes sociales dans le canton, comme celles qui se déroulent actuellement dans la fonction publique, ce qui requiert aussi un engagement plus prononcé de notre part dans les comités unitaires de lutte.



Quelle sera votre stratégie pour les élections municipales 2015? 



Depuis le début, le PdT a défendu une liste unique de la gauche, regroupant Ensemble à Gauche, le PS et les Verts pour le conseil administratif de la Ville de Genève, afin de faire barrage la droite et au MCGe. Cette solution n’a pas été approuvée au sein d’EaG, dont plusieurs composantes ont soutenu une liste séparée au premier tour, avant un regroupement au second, ce qui est illisible pour l’électeur. C’est un choix que nous regrettonts, mais que nous acceptons. Nous devons encore décider de la composition du ticket que nous présenterons. Le PdT défendra une candidature de la conseillère municipale, Hélène Ecuyer. L’essentiel restant malgré tout pour nous l’élection du Conseil municipal, où nous espérons être en mesure de renforcer le groupe EàG grâce à une campagne mettant l’accent sur la cohérence de nos propositions politiques et le combat mené par nos élus durant la précédente législature. Au-delà de la Ville de Genève, EaG veut aussi lancer des candidats en villes de Carouge, de Vernier et de Lancy. Une liste sera déposée à Versoix, selon une formule encore à déterminer. Un ou deux candidats du Parti figureront sur la liste « Voix de Gauche » à Confignon.



Quelles sont vos relations avec le PS et les Verts en ville de Genève. Quel bilan tirez-vous de la majorité de gauche? 



Nous avons beaucoup de critiques à faire contre leurs magistrats, notamment contre la socialiste Sandrine Salerno, qui a soutenu un bradage du câble opérateur public, Naxoo, contre son concurrent privé UPC Cablecom ou pour sa gestion de la Gérance immobilière municipale (GIM), provocant des litiges avec nombre de locataires déjà en difficultés sociales. Néanmoins, dans le contexte politique  actuel, qui voit la montée de la droite populiste, il nous paraît primordial de renforcer l’union  de la gauche afin de défendre les acquis sociaux.



Comment comptez-vous combattre le MCGe qui ambitionne de décrocher un siège au Conseil administratif de la Ville de Genève ?



La meilleure façon de s’y opposer était de faire une liste unique de la gauche. Mais au-delà de la stratégie électorale, il est essentiel que nous mettions l’accent sur les thématiques sociales et que nous démontions le double langage  du MCGe. Ce parti opportuniste et antisocial prétend défendre les petites gens, mais il suit  tous les projets de la droite au Grand Conseil, notamment en détruisant le droit des locataires comme le propose le projet de loi Zacharias, qui veut affaiblir la Loi sur les démolitions et transformation des maisons d’habitation.



L’année 2015 sera aussi marquée par des élections fédérales?  Comment voyez-vous cette échéance?  



Cette fin de semaine, à Lausanne, le Parti suisse du Travail-POP tient un congrès qui définira définitivement notre programme électoral pour cette échéance. L’axe principal de notre campagne  sera notre projet d’initiative fédérale pour fusionner l’AVS et le deuxième pilier, avec comme objectif d’instaurer des retraites populaires qui permettent aux retraités de vivre décemment.

27 octobre 2014

70 ans plus tard, le Parti Suisse du Travail est plus que jamais là et le fête !

Il y a 70 ans de cela, le samedi 14 et le dimanche 15 octobre 1944, à la Maison du Peuple de Zürich, en présence 357 délégués représentant 12 partis cantonaux et 37 sections, le Parti Suisse du Travail (PST) se réunissait pour son Ier Congrès, son Congrès de fondation. Depuis ce temps, le Parti a traversé bien des tempêtes durant son histoire glorieuse, et les bourgeois ont maintes fois prédit sa mort imminente. Des opportunistes et des carriéristes dans ses propres rangs ont aussi plusieurs fois tenté de le liquider de l’intérieur. Et pourtant, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire, malgré tous les coups portés de l’extérieur et parfois de l’intérieur, le Parti Suisse du Travail est toujours là aujourd’hui, 70 ans plus tard, plus vivant que jamais, debout, et résolument tourné vers l’avenir. Et pour célébrer le fait de toujours être là, les accomplissements passés, mais aussi les luttes futures, le PST organisait les 29 et 30 août passés une grande et belle fête populaire au Locle, ville où le Parti occupe deux sièges sur cinq à l’exécutif communal, ainsi qu’a un groupe important au délibératif.

Alors que même les grands partis n’organisent généralement que des fêtes internes, où quelques militants se retrouvent entre eux coupés du reste de la population entre les quatre murs d’une obscure salle communale, le Parti Suisse du Travail a fêté ses 70 ans à travers une grande fête publique, populaire et gratuite sur la place du marché au Locle, avec outre le stand du Parti, de la Jeunesse communiste et de journaux du Parti, des stands des associations Suisse-Cuba, Suisse-Vietnam, Suisse-Palestine, du Front Polisario, de la Centrale sanitaire suisse et de la librairie Basta !, une buvette bien sûr, ainsi que de la nourriture sur des stands portugais, colombiens et kurdes. Au programme des discussions fraternelles entre camarades de différentes sections, des allocutions officielles, des concerts donnés par Jam Bonalos, Rakachan, Les petits chanteurs à la gueule de bois, Darly Maia Trio, Aureliano Marin et le groupe bien connu I Skarbonari, ainsi que deux très intéressants débats publics : un sur le soi-disant modèle helvétique de prospérité, avec pour intervenants Pierluigi Fedele, membre du POP jurassien et du comité directeur d’Unia, Denis de la Reussille, maire de la ville du Locle, et Rolf Zbinden, conseiller municipal PdA en ville de Berne, et un débat sur la crise au sein de l’Union européenne et sur le futur du continent, avec Bert de Belder, membre du Conseil National, responsable du Département des Relations internationales du Parti du Travail de Belgique (PTB), Günter Pohl, responsable relations internationales du Deutsche Kommunistische Partei (DKP), Nils Andersson, fondateur de la maison d'édition suisse La Cité, actuellement analyste politique chez ATTAC et Gavriel Pinson, président du Parti Suisse du Travail. Ces deux débats ont largement donné l’occasion aux militants présents d’exprimer leurs avis et d’échanger sur les principaux défis et luttes que nos devons mener aujourd’hui dans le cadre suisse et européen. L’ambiance fut excellente et fraternelle, et pour une fois durant cet  été pourri nous avons eu la chance d’avoir du beau temps et des températures relativement douces. Ce fut une belle fête, et une belle démonstration de la force politique réelle que représente encore, quoi que certain en disent, le Parti Suisse du Travail.


Que le Parti ait aujourd’hui pu réaliser une si belle fête pour ses 70 ans n’est pas un hasard, ni une simple survivance par inertie d’un passé révolu, comme se plaisent à s’illusionner nos ennemis. Si le Parti est toujours là, c’est que son existence et la lutte qu’il mène sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais. Héritier authentique du mouvement ouvrier, socialiste et communiste suisse depuis ses débuts, dépositaire de tout le riche héritage théorique et pratique du mouvement communiste international, membre à part entière et reconnu du mouvement communiste international, le Parti Suisse du Travail est la seule force politique de notre pays à défendre réellement les intérêts et aspirations légitimes des classe populaires, la seule force politique à porter véritablement la nécessaire alternative à l’oppression capitaliste, le socialisme. Pratiquement toutes les conquêtes sociales qui existent dans notre pays (AVS, congés payés, assurance maternité, et bien d’autres) sont issus des luttes du Parti, même si d’autres prétendent s’en attribuer la paternité. Et demain, seul le Parti Suisse du Travail peut mener jusqu’au bout la lutte pour le renversement de la domination bourgeoise et du capitalisme, pour la construction d’une société socialiste. Cela n’est pas prêt à changer, ni dans les 70 prochaines années, ni jamais.

100 ans après, les communistes n’oublient pas la mémoire de Jean Jaurès





Il y a cent ans de cela, le 31 août 1914, à dix heures moins vingt du soir, tombait assassiné sous les balles de l’extrémiste de droite Raoul Vilain, alors qu’il déjeunait au café du Croissant, à quelques pas de la rédaction de l’Humanité, Jean Jaurès, figure majeure du mouvement socialiste français et de la IIème Internationale, fondateur de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), après avoir tant œuvré pour unifier tous les socialistes français, fondateur du journal l’Humanité, qui de nos jours encore est le quotidien du Parti communiste français (PCF), député qui s’est fait remarqué à l’Assemblée nationale par nombre de discours remarquables contre la politique réactionnaire des gouvernants bourgeois, pour  la classe ouvrière, les paysans, le progrès social et le socialisme, tribun du peuple qui a tant fait pour les mineurs grévistes de Carmaux, journaliste de talent, penseur et auteur prolifique, militant contre la paix qui jusqu’à ses ultimes instants aura tout fait pour essayer d’empêcher le déclanchement de la Première Guerre mondiale, qu’il pressentait venir depuis longtemps. Le jour même de son décès, il avait exigé une rencontre avec le premier ministre d’alors, l’ex-socialiste renégat Viviani, pour plaider la cause de la paix. Le 31 juillet encore, le jour même de sa mort, est publié dans l’Humanité le dernier article signé par lui, dans lequel il affirme encore que la guerre n’est pas inéluctable, et appelle les travailleurs à s’unir dans la lutte pour l’empêcher.

Rien ne semblait prédestiner Jaurès à devenir socialiste. Issu de la petite bourgeoisie de la ville provinciale de Castres, ayant fait de brillantes études de philosophie, il fut élu à l’âge de 26 ans député à l’Assemblée nationale en tant que républicain modéré. Mais la connaissance du monde ouvrier et de la réalité que le pays vivait, sa propre réflexion sur l’état de la société, lui font prendre conscience du caractère intrinsèquement injuste et oppressif du capitalisme, et de la nécessité de le remplacer par une société socialiste. « Même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, étincelle divine qui suffira à rallumer tous les soleils dans toutes les hauteurs de l’espace » ; - écrit-il dans un article en 1891. Désormais officiellement socialiste, il siègera encore de nombreuses législatures à l’Assemblée nationale jusqu’à sa mort, mais connaîtra aussi quelques déconvenues électorales au début.

Mais, à cette époque, l’industrialisation de la France n’en n’est qu’à ses débuts, la classe ouvrière proprement dite est encore peu nombreuse, la syndicalisation est faible, le mouvement socialiste est numériquement peu important, divisé en plusieurs organisations et peu représenté à l’Assemblée nationale. Jaurès fait des efforts importants pour unifier tous les socialistes du pays en un seul parti, malgré leurs divergences tactiques et doctrinales. La tâche est difficile, tant sont grandes les divergences entre des gens comme Millerand, qui accepta d’être ministre dans un gouvernement bourgeois, le Parti socialiste, de tendance nettement réformiste, dont fait partie Jaurès, et le Parti ouvrier français, de Jules Guesde et Paul Lafargue, qui se réclame d’un marxisme quelque peu dogmatique et mécaniste. Malgré tout, les deux partis entament un processus de rapprochement. Des discussions contradictoires et plutôt rudes ont lieu entre leurs représentants. Jaurès lui-même, il faut le dire, développe une pensée originale, mais plutôt réformiste et avec de nettes tendances idéalistes. Il connaît bien le marxisme et les écrits de Marx et Engels, mais préfère développer sa propre pensée, apparentée par certains aspects au marxisme, mais pas marxiste pour autant. Ce choix valut à Jaurès de ne pas être inclus dans la liste des auteurs de référence par les partis communistes. Il fut pour cela durement attaqué par les marxistes de son époque. Lénine, en particulier, lui a décoché quelques flèches pour ses choix tactiques comme pour son réformisme ; il n’a toutefois guère discuté en détail ses écrits sur un plan doctrinal. Le Parti dit socialiste français, en revanche, s’est toujours ouvertement et bruyamment réclamé de Jaurès, il le fait d’ailleurs encore de nos jours, sous le social-libéralisme (qui n’a d’ailleurs strictement rien de social) de Hollande, essayant de faire passer Jaurès pour un modéré et pour un réformiste mou, grâce à quelques citations hors contexte et tronquées. Mais ce serait une erreur de renoncer à lire Jaurès, ou de vouloir le renier, pour cela. Du reste, le PCF s’est toujours aussi réclamé de son héritage. Car Jaurès fait bel et bien partie de notre héritage, et si le PS de Hollande et Valls peut s’en revendiquer, ce n’est qu’au prix d’une falsification éhontée.

Car Jaurès était tout sauf un social-libéral. « Révolution, oui car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire » ; - avait-il déclaré au cours d’un débat avec Jules Guesde en 1900. Il prônait certes une tactique réformiste, croyant en la possibilité de transformer la société capitaliste de l’intérieur grâce à l’action légale, et se faisant certaines illusions sur les possibilités qu’offraient les institutions démocratiques bourgeoises de la République française. Ainsi, il écrivait : « Il faut pénétrer tous les jours la société bourgeoise avec des réformes qui tout en étant compatibles avec son principe peuvent hâter sa désorganisation [...] C’est cette politique agissante, continue, à la fois réformiste et révolutionnaire, qui sera, quoi qu’on fasse, la politique de demain ». Mais on comprend très bien qu’il ne s’agit nullement de ce que de nos jours on entend par « réformisme », et qui n’est autre qu’une façon qui se veut différente de gérer la société capitaliste sans vouloir la changer. D’une part, Jaurès comprenait très bien la réalité et les nécessités de la lutte des classes, et a lui même beaucoup fait pour l’organisation des travailleurs. D’autre part, son but n’était à aucun moment de mieux gérer le capitalisme, mais de l’abolir pour construire à la place une société socialiste, une société fondée sur le pouvoir populaire et la propriété collective des moyens de production. Ainsi qu’il l’écrit lui-même : « Tant que les sociétés n’auront par réglé l’avènement du prolétariat à la puissance économique, tant qu’elles ne l’auront pas admis dans l’intimité de la production, tant qu’elles le laisseront à l’état d’agent extérieur et mécanique, tant qu’il ne pourra pas intervenir, pour sa juste part, dans la répartition du travail et des produits du travail, tant que les relations économiques seront réglées par le hasard et la force, beaucoup plus que par la raison…tant que la puissance brute du capital déchaînée dans les sociétés comme une force naturelle ne sera pas disciplinée par le travail, par la science et la justice, nous aurons beau accumuler les lois d’assistance et de prévoyance, nous n’aurons pas atteint le cœur même du problème social ». Il faut dire aussi que les guesdistes suivaient alors une forme de marxisme particulièrement dogmatique et simpliste, ce qui faisait d’eux de fait surtout des révolutionnaires en parole, qui ne savaient pas penser le lien dialectique indissoluble entre la lutte pour des réformes immédiates et la lutte pour la révolution socialiste. « Il ne peut rien y avoir de changé dans la société tant que la propriété capitaliste n’aura pas été supprimée » ; - disait par exemple Guesde, dénigrant l’introduction de la journée de travail de 11 heures, et de dix quatre ans plus tard (contre 12 à 14 auparavant) comme un réformette sans portée.

Le premier numéro de l’Humanité paraît le 18 avril 1904 et se serait vendu à 138'000 exemplaires. En 1905, Jaurès atteint enfin son but d’unir tous les socialistes de France en un même parti, puisque du 23 au 26 avril de cette année a lieu le congrès fondateur de la SFIO, où lui-même jouera un rôle de plus en plus décisif au fil des années. Nous avons dû, faute de place, passer sous silence nombres d’aspects pourtant cruciaux de la pensée ou de l’action politique de Jaurès, comme l’affaire Dreyfus, la question Millerand, son débat avec Paul Lafargue sur l’idéalisme et le matérialisme, ou sa lutte pour une école laïque. Mais il est impossible de ne pas dire quelques mots de sa lutte contre la guerre. Jaurès a pressenti très tôt l’arrivée du premier conflit mondial et a mener pour tenter de l’empêcher un combat déterminé, courageux et admirable, avec une constance telle que dans les derniers mois avant la déclaration de guerre les journaux bourgeois réclamaient ouvertement sa mort à mots à peine couverts. Il avait aussi très bien compris le lien nécessaire entre le capitalisme et la guerre. Il s’était en particulier battu pour que l’Internationale socialiste adopte la tactique de la grève générale pour empêcher la guerre si celle-ci venait à être déclarée. Si tous les partis de la IIème Internationale avaient appliqué cette tactique, elle aurait peut-être eu une chance de réussir. Malheureusement, ils n’en avaient plus ni la volonté ni la capacité. De fait, tous les ingrédients de leur future trahison étaient déjà réunis.


Jaurès appartient incontestablement à notre héritage en tant que communistes, et mérite qu’on s’en réclame. La social-démocratie actuelle, qui a trahi et travesti tout ce pour quoi il s’est battu n’en n’a elle absolument pas le droit. Mais, aussi admirable que soit Jean Jaurès, la facilité même avec laquelle le parti qu’il avait édifié ne prouve que trop éloquemment que la conception théorique, pratique et organisationnelle du parti qu’il avait réalisé n’était pas suffisante, et devait être remplacée par celle du parti de type nouveau léniniste.