11 novembre 2017

Le rêve de Vladimir, une pièce de Dominique Ziegler





Dans Le rêve de Vladimir, le dramaturge et metteur en scène Dominique Ziegler retrace la vie et l’œuvre révolutionnaire de Lénine ; une rétrospective en forme d’interrogation sur cette personnalité majeure, qui ne laisse personne indifférent, et qui déchaîne toujours les passions.

La pièce commence en 1923. Lénine, gravement malade, remet une missive à son épouse Nadejda Kroupskaïa. Que le médecin confisque. Lénine ne doit en effet pas travailler, pour ménager ses dernières forces. De fait, malgré tous les efforts des médecins, il décédera au début de l’année 1924. Ensuite, Lénine s’endort. Kroupskaïa lui demande : « à quoi rêves-tu Vladimir ? ». Suit une rétrospective de sa vie de révolutionnaire (faute de temps, Dominique Ziegler a choisi d’omettre sa vie privée), en commençant par une conversation entre le très jeune Vladimir Oulianov et son frère aîné Alexandre, juste avant son arrestation et sa condamnation à mort. Nous assistons ensuite aux principaux événements de sa vie publique, jusqu’au début de la maladie qui allait le clouer au lit. La pièce se termine sur des images d’archives de l’enterrement de Lénine, précédées immédiatement, au prix d’un assez flagrant anachronisme, d’un Staline en uniforme de maréchal s’emparant du pouvoir absolu et annonçant pour le lendemain la chasse aux trotskistes.

D’un point de vue scénique, la pièce de Dominique Ziegler est remarquable. Cinq acteurs – Julien Tsongas dans le rôle-titre, aux côtés de Yasmina Remil, Olivier Lafrance, Simon Labarrière et Pierre-Benoist Varoclier – se relayent pour donner vie à maintes figures centrales de cette époque : outre Lénine, son frère Alexandre et Kroupskaïa, déjà mentionnés, Trostski, Staline, Zinoviev, Martov, Plekhanov, Dzerjinski, Kerenski, Fritz Platten, et bien d’autres. En moins de deux heures, on peut assister aux grandes controverses théoriques et aux principales étapes de développement du mouvement révolutionnaire russe, aux grands enjeux et dilemmes de la Révolution et de la gestion du pouvoir. On voit aussi des images d’archives, et une voix off lit des passages des œuvres fondamentales de Lénine. Ce qui est un résultat remarquable, et incite à ne pas se formaliser de quelques anachronismes plus ou moins importants. Domique Ziegler a certainement raison de dire que le théâtre a des lois que l’historiographie ignore, une pièce de théâtre ne saurait se confondre avec une monographie, et le seul fait de mettre en scène au théâtre des controverses théoriques était en soi une gageure. De ce fait aussi, certains passages, pourtant très importants de la vie de Lénine, comme la NEP, n’y figurent pas, car ils ont résisté à une adaptation théâtrale potable.

Toutefois, il convient de signaler quelques points un peu plus contestables à nos yeux, même s’ils n’enlèvent rien aux mérites de la pièce. Premièrement, dans les scènes portant sur la période révolutionnaire ou post-révolutionnaire, on voit généralement Lénine discuter avec un autre dirigeant bolchevik, lui donner des directives, et le voir aussitôt s’empresser de les exécuter. Sans doute, la loi du genre incitait à centrer l’action sur le personnage principal. Mais il ne faudrait pas que le spectateur en tire la conclusion que Lénine disposait d’un pouvoir personnel quasi absolu, au sein du Parti comme de l’Etat. Car si Lénine était indiscutablement le leader du Parti bolchevik, et le président du Conseil des commissaires du peuple après la Révolution d’Octobre, il était loin de toujours disposer d’une majorité assurée au sein du Comité central, et ne parvenait, bien souvent, à faire triompher son point de vue qu’après des débats houleux et avec des majorités aléatoires. Le deuxième aspect contestable est que la pièce de Dominique Ziegler est tributaire d’une historiographie trotskiste de la Révolution, qui ne correspond pas tout à fait à la réalité, et qui vire quelque peu à l’apologie de Trotski. Précisons notamment  que Lénine a eu bien plus de divergences, souvent vives, avec Trotski qu’avec Staline, avant et après la Révolution, et que, dans sa lettre qui fut lue au XIIIème Congrès du PCR(b), s’il a effectivement suggéré de remplacer Staline au poste de secrétaire général, il est pourtant clair que ce n’est certainement pas par Trotski qu’il suggérait de le remplacer (mais il n’est pas clair à qui pensait Lénine comme potentiel secrétaire général).


Quoiqu’il en soit, nous ne pouvoir que recommander chaudement à tous nos lecteurs d’aller voir Le rêve de Vladimir. Au théâtre Alchimic jusqu’au 19 novembre.

100 ans plus tard, la flamme allumée par l’Etincelle n’est pas éteinte



En décembre de l’année 1900 paraissait, grâce aux efforts de Lénine, en Allemagne, le premier numéro du premier journal révolutionnaire clandestin pour toute la Russie, l’Iskra, l’Etincelle, organe d’un Parti ouvrier social-démocrate russe, formellement fondé il y a deux ans déjà, mais qu’il fallait encore faire exister réellement. L’éditorial de ce premier numéro était intitulé « De l’étincelle jaillira la flamme ! ». C’est ce qui devait effectivement se passer. Cette étincelle, que tous les efforts du despotisme tsariste ne purent éteindre, aller nourrir la flamme d’un parti de type nouveau, le Parti bolchevik, allumer l’incendie révolutionnaire qui consuma non seulement l’Ancien régime vermoulu, mais aussi le nouveau, bien que déjà périmé, régime bourgeois, pour donner naissance à un pouvoir sans précédant dans l’histoire, le pouvoir soviétique, le premier Etat ouvrier et paysan de tous les temps. Résistant contre vents et marées, dans les pires conditions, l’Etat soviétique allait se dresser inébranlable comme un roc, malgré toutes les tentatives de l’abattre de la bourgeoisie, russe et internationale, pendant 70 ans, édifiant pour la première fois de l’histoire une société socialiste, impulsant d’autres révolutions, socialistes ou de libération nationale, partout sur la planète, et changeant notre monde à jamais.

Cent ans plus tard, cette flamme brûle-t-elle encore ? Toute la vaste et multiforme machine de propagande de la classe dirigeante, tous les professionnels de l’anticommunisme à sa solde, essayent de faire rentrer dans la tête des gens que la réponse est non. Mais leur seule hargne, les seuls montants dépensés dans cette opération, suffisent à montrer que la flamme n’est pas éteinte. Car à quoi bon s’acharner sur une idée définitivement morte et enterrée ? Si vraiment les idées de Lénine appartenaient définitivement au passé, elles seraient étudiées aujourd’hui avec la même sérénité académique que, par exemple, les conceptions politiques d’Aristote ou de Thomas d’Aquin. Le fait que ce ne soit pas le cas prouve que la classe dirigeante, quoi qu’elle en dise, craint les idées d’Octobre. Et à juste titre. Car ces idées restent, malgré tous les aléas de l’histoire, source d’inspiration et d’espoir pour celles et ceux que le capitalisme opprime, et qui aspirent à un monde meilleur. L’intérêt très élevé, et plus que justifié, que suscite le centenaire de la Grande Révolution, et qui est très loin du rejet total que toute la meute des anti-communistes de profession voudrait imposer – il est d’ailleurs heureux de constater que les élucubrations de la dite meute sont plus loin de faire l’unanimité qu’elles ne l’ont jamais été depuis la sombre année 1989 – suffit pour prouver ce fait.

Nous ne pouvons ignorer bien sûr que l’histoire du socialisme fut complexe, contradictoire, et bien souvent tourmentée ; que le pays auquel la Révolution d’Octobre a donné naissance n’est plus, de même que la plupart des pays socialistes ayant existé ; que le mouvement révolutionnaire anticolonial a été sévèrement mis en échec par le néocolonialisme, forme de reconquête du globe par le grand capital impérialiste ; et que, depuis la « révolution conservatrice » néolibérale, une ère de réaction sévit dans le monde capitaliste. Mais ces faits rendent précisément les idées de Lénine plus actuelles que jamais. Parce que plus personne ne saurait sérieusement soutenir que la restauration du capitalisme dans les pays socialistes fut une bonne chose, que le néolibéralisme soit autre chose qu’une nouvelle tyrannie du capital, au prix de souffrances infinies pour les peuples, que le maintien du régime capitaliste, de par sa rapacité sans scrupules, conduirait fatalement toute la civilisation humaine à une extinction dans un avenir proche. On ne peut pas nier non plus que, malgré tous les échecs et les contradictions, les réalisations du socialisme furent remarquables.

C’est pourquoi, non seulement nous pouvons, mais aussi avons l’obligation d’entretenir la flamme que l’Etincelle avait allumée, d’empêcher qu’elle ne s’éteigne, et de la faire s’épanouir. Parce qu’elle éclaire l’avenir. Comme l’avait dit Jawaharlal Nehru, qui pourtant ne fut jamais communiste : « La révolution soviétique a fait progresser la société humaine et a allumé une flamme éclatante qu’il n’est plus possible d’éteindre. Elle a jeté les fondements d’une nouvelle civilisation vers laquelle l’humanité peut avancer ». Comme l’avait dit aussi Hugo Chavez : « Lénine reste un soleil pour tous les peuples, et toute la terre de la planète ne suffira pas aux obscurantistes pour enterrer les idées de Lénine »

Levons donc haut la bannière rouge d’Octobre, car elle est plus nécessaire que jamais aujourd’hui !

Le Parti du Travail et l’héritage de la révolution d’octobre, cent ans après

Tribune libre, parue dans la Tribune de Genève du 07.11.17

Le 7 novembre 2017, le Parti du Travail célébrera le centenaire de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre. Le lecteur pourrait se demander si ce n’est pas là un anachronisme, désormais que la bannière rouge des soviets ne flotte plus sur le Kremlin depuis vingt-six ans ; et pourquoi célébrer une révolution largement décriée, pourquoi se revendiquer d’une expérience historique qui s’acheva par la restauration du capitalisme. La question mérite une réponse.

La première chose à dire est que tous s’accordent à reconnaître que la révolution d’octobre changea à jamais le cours de l’histoire. Nos adversaires  y compris. Du reste, leurs actes contredisent leur thèse d’après laquelle la révolution, le socialisme, n’auraient été qu’une parenthèse, à jamais morte et enterrée. Car si les idées d’Octobre, celles de Lénine, appartiendraient irréductiblement au passé, pourquoi mettraient-ils tant de zèle, aujourd’hui encore, à les combattre ?

Le Parti du Travail, au contraire, se réfère à la révolution d’octobre parce que ses membres sont convaincus que, malgré tout, ses idéaux ont plus que jamais un avenir. Les idées de Marx et de Lénine sont pour nous aujourd’hui encore une référence. Il importe toutefois de rappeler que le mouvement ouvrier et socialiste suisse est beaucoup plus ancien que 1917, et a de profondes racines dans l’histoire de notre pays. Le Parti du Travail n’est à ce titre nullement un produit d’importation soviétique, mais s’inscrit avant tout dans l’héritage des luttes de la classe ouvrière suisse.

Certes, personne ne peut ignorer que la séquence historique qui commença avec la révolution d’octobre fut complexe, et bien souvent tourmentée, que le socialisme qui exista réellement fut sans doute bien en-deçà de l’avenir dont les socialistes du XIXème siècle avaient rêvé, et qu’elle s’acheva – pour la très grande majorité des pays concernés du moins – par la tragique débâcle de 89-91.

Mais il convient de rétablir quelques faits. Née de la guerre la plus barbare que le monde ait connu jusque là – la Première Guerre mondiale – la révolution d’octobre avait pour programme de mettre à jamais fin à ces horreurs, et au régime social qui les avait rendues possibles. Le nouveau pouvoir qu’elle fit naître réalisa dans un pays semi-féodal, dont l’écrasante majorité de la population vivait dans la misère la plus absolue, un développement économique spectaculaire et un progrès social jamais vu auparavant. Les échecs et les tragédies survenues ne doivent pas occulter la grandeur des réalisations.

La révolution d’octobre ouvrit le début d’une ère nouvelle. Sans la révolution d’octobre, sans l’URSS, les empires coloniaux et la ségrégation raciale seraient intacts, les femmes n’auraient jamais bénéficié d’une égalité en droits avec les hommes (quant à l’égalité dans les faits, il y a encore du chemin), la protection sociale n’aurait jamais existé (le premier pays à mettre en place une protection sociale fut, faut-il le rappeler, l’URSS), il serait encore considéré normal de faire tirer l’armée à balles réelles sur des grévistes, nul droit international n’existerait. Aussi, s’il faut tirer des leçons de ses échecs, la révolution d’octobre fut incontestablement un progrès historique, et à se titre sa bannière mérite d’être encore la nôtre, et ses idéaux la préfiguration de l’avenir pour lequel nous luttons.

Alexander Eniline

Président du Parti du Travail

05 novembre 2017

Octobre 1917, la Révolution en débat, un ouvrage indispensable




Le centenaire de la Révolution d’Octobre suscite un intérêt plus que justifié, notamment de la part des historiens, des éditeurs et des libraires. Qui voudrait lire quelque chose à ce sujet n’a ces temps que l’embarras du choix. Mais tous ces ouvrages ne sont pas bons, et souvent de la plume des professionnels de l’anticommunisme, dont l’honnêteté intellectuelle est plus que sujette à caution. Alors, quel livre choisir ?

S’il ne fallait lire qu’un livre sur la Révolution d’Octobre, nous conseillerions sans hésiter Octobre 1917, la Révolution en débat de Léo Figuères, paru aux Temps des Cerises en 1998, et réédité cette année. Léo Figuères, né en 1918 et décédé en 2011 et qui fut une figure incontournable de l’histoire du PCF – militant qui fut de tous les combats, résistant, engagé dans la lutte du Vietnam pour sa libération, membre de la direction du PCF, député, maire de Malakoff, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire du mouvement ouvrier et le socialisme, qui n’ont rien perdu de leur intérêt, ni de leur actualité – y retrace l’histoire de la Révolution d’Octobre et de l’Etat auquel elle donna naissance, depuis les dernières années de l’ancienne Russie des tsars, jusqu’à la restauration du capitalisme dans les années 90.

La première qualité de l’ouvrage est sans conteste son caractère synthétique. En un peu moins de 300 pages, Léo Figuères y retrace, avec une remarquable précision et clarté, la situation politique et sociale de la Russie prérévolutionnaire, la séquence entre la Révolution de Février et la Révolution d’Octobre, la Guerre civile, la NEP, la période stalinienne, la collectivisation et l’industrialisation, les répressions des années 30, la Deuxième Guerre mondiale, le tournant du XXème Congrès, les années Brejnev, entre succès, réformes et problèmes non-résolus, enfin la perestroïka et le désastre final. Pour qui ignore la complexe et discontinue histoire soviétique, mais voudrait l’apprendre, c’est un ouvrage tout indiqué.

Une qualité non moins importante est son aspect équilibré, son sérieux historique. Léo Figuères a le mérite de faire de l’expérience soviétique une histoire critique, à la fois des aspects les moins glorieux et des contradictions de cette expérience, et de la « pensée unique » anticommuniste, dont il dénonce à juste titre le caractère intéressé et malhonnête. L’analyse de Figuères, qui ne cède ni à l’apologie acritique ni au moindre reniement, toujours rigoureusement argumentée, et pour le moins utile pour nourrir la réflexion des militants communistes d’aujourd’hui.


L’ouvrage est accompagné d’un dossier sur l’intervention étrangère, en particulier française, lors de la Guerre civile, sans laquelle la contre-révolution blanche serait morte avec Kornilov et Kaledine, bien des destructions et des milliers de morts auraient été évités, et le premier Etat socialiste de l’histoire aurait pu commencer dans des conditions autrement plus favorables.

24 octobre 2017

Intervention à la commémoration pour les 30 ans de l’assassinat de Thomas Sankara, le 15.10.17



Nous avons choisi d’intituler la commémoration de ce soir : « on peut tuer un homme mais pas ses idées ». Ce titre n’a pas été choisi au hasard. Il fait référence à un des tout derniers discours publics de Thomas Sankara. Le 8 octobre 1987, moins d’une semaine avant son assassinat, le président du Burkina Faso prononçait une allocution pour l’ouverture d’une exposition consacré à Che Guevara, 20 ans après, jour pour jour, qu’il fut abattu par les sbires de la CIA.

Thomas Sankara avait dit notamment à cette occasion : « C’est vrai, on ne tue pas les idées. Les idées ne meurent pas. C’est pourquoi Che Guevara – qui était un concentré d’idées révolutionnaires et de don de soi – n’est pas mort parce qu’aujourd’hui vous êtes venus [de Cuba] et nous nous inspirons de vous. »

Ce discours fut prémonitoire. Tout ce que Sankara dit ce jour-là du Che devait devenir vrai de lui également.  Quelques jours plus tard, Thomas Sankara tombait sous les balles  des assassins tirant sur l’ordre de Blaise Compaoré, son plus proche allié, qui choisit de le trahir, de trahir la révolution, d’y mettre fin pour se rallier au carcan du néocolonialisme et s’enrichir aux dépens de son peuple. Mais si Compaoré parvint à tuer et l’homme que fut Thomas Sankara, et même la révolution qu’il avait conduit, il ne put tuer ses idées, ni son souvenir (et ce n’est pas faute d’avoir essayé). Car on ne tue pas les idées. Le peuple burkinabé n’a pas oublié Sankara, ni la Révolution Démocratique et Populaire. En 2014, Blaise Compaoré était enfin chassé du pouvoir par un soulèvement populaire. L’histoire ne se souviendra de lui que comme d’un criminel et d’un pion de l’impérialisme (l’Etat néocolonialiste français ne l’a pas oublié non plus, qui a envoyé un hélicoptère pour l’extrader, ni la classe dirigeante de Côté d’Ivoire, qui lui a accordé la nationalité ivoirienne pour avoir été le caniche obéissant de Felix Houphouët-Boigny).

On vit en revanche refleurir les portraits de Thomas Sankara, devenu, comme le Che, une figure quasiment légendaire pour les révolutionnaires, en Afrique, mais pas seulement. Le fait que vous soyez si nombreux ce soir pour rendre hommage à sa mémoire suffit à prouver l’intérêt très vif que suscite de nos jours la figure de Thomas Sankara parmi tous ceux qui aspirent à un autre monde.

Un intérêt qui est pleinement justifié. Ce n’est d’ailleurs pas seulement les portraits de Thomas Sankara qui refleurissent, mais aussi des éditions de ses discours. A juste titre, tant toutes les paroles de Thomas Sankara résonnent aujourd’hui plus que jamais d’une actualité brûlante, tant il est indispensable pour tout révolutionnaire de les étudier. La première chose à dire est que la pensée et l’action de Thomas Sankara s’inscrit dans la continuité de toutes les luttes révolutionnaires des peuples pour leur libération, pour un avenir meilleur.

Ainsi que Thomas Sankara l’avait déclaré, devant l’Assemblée générale de l’ONU, le 4 octobre 1984 : « Notre révolution au Burkina Faso est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers monde ».

Profitons de l’occasion pour dire que le Parti du Travail s’inscrit également dans cet héritage révolutionnaire des luttes de tous les peuples pour leur émancipation, et tout particulièrement dans cette séquence ouverte par la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, qu’il a toujours apporté un soutien, à la mesure de ses moyens, à tous les mouvements de lutte de par le monde pour la libération nationale, contre l’impérialisme et pour le socialisme. A ce titre, la Révolution Démocratique et Populaire de Thomas Sankara fait partie de notre héritage théorique et politique, et il est de la plus haute importance pour nous d’en préserver la mémoire.

Si l’action de Thomas Sankara prouve quelque chose, c’est que c’est possible. Même dans les conditions objectives apparemment les plus défavorables, même quand toute la planète semble être contre vous, une action révolutionnaire résolue et conséquente est possible. Si la volonté y est, un peuple quel qu’il soit, s’il est prêt à ne compter que sur ses propres forces et lutter jusqu’au bout, peut accomplir une révolution victorieuse, rompre les chaînes du néocolonialisme et du capitalisme, et bâtir une société nouvelle.

Avant la révolution, la Haute-Volta était un pays parmi les plus pauvres de la planète, essentiellement agricole, un petit pays de moins de 8 millions d’habitants, menacé par la désertification, touché par un analphabétisme de masse atteignant plus de 90% de la population, quasiment dépourvu d’industrie. Il semblait ne posséder aucun avantage objectif pour une révolution réussie, seulement des difficultés inouïes. Et pourtant, en seulement quatre ans de révolution, pratiquement sans aucun soutien matériel extérieur, les succès furent remarquables. Grâce à des travaux de construction de barrages et de retenues d’eau par la mobilisation de masse, grâce à la diffusion de techniques agricoles plus modernes, l’autosuffisance alimentaire fut atteinte et la disette vaincue. Une industrie légère commençait à se développer. Le progrès social fut remarquable également : campagnes de vaccination et d’alphabétisation, développement d’un système de santé public, construction de logements…Peu avant l’assassinat de Thomas Sankara, un plan quinquennal était à l’étude. Preuve que la révolution avait réussi à trouver les moyens nécessaires pour une accumulation primitive, malgré les ressources très limitées du pays, et donc la voie d’un développement endogène en faveur du peuple. En ne peut douter que des résultats extraordinaires auraient pu être atteints, si le coup d’Etat de Blaise Compaoré n’avait pas brutalement mis fin à la révolution.

Mais Thomas Sankara ne fut pas seulement un révolutionnaire particulièrement remarquable. La révolution qu’il dirigea fut la dernière d’avant le renversement du socialisme en URSS. Le monde dans lequel il eut à lutter, les défis auxquels la révolution au Burkina Faso fut confrontée, étaient déjà très largement les nôtres. A ce titre, il est, plus que d’autres grands révolutionnaires, notre contemporain. A ce titre, sa pensée a beaucoup à nous apprendre, pour nos luttes d’aujourd’hui.

Sankara devait lutter à une époque où le colonialisme avait laissé la place à une nouvelle forme de domination impérialiste – le néocolonialisme – ce dans la plupart des cas du moins. N’oublions pas que le colonialisme proprement dit existe toujours aujourd’hui, et que le peuple palestinien et le peuple sahraoui ont encore à lutter pour s’en libérer. Reste le fait que, plus que d’autres avant lui, Thomas Sankara comprit bien les rouages du néocolonialisme et les tâches requises pour rompre avec cette nouvelle forme d’oppression. Un des instruments clés du néocolonialisme est la dette extérieure, qui n’est qu’un moyen d’asservissement à perpétuité d’un peuple par l’endettement. Or Thomas Sankara est resté à jamais célèbre pour son discours prononcé le 29 juillet 1987 à Addis-Abeba, à la Conférence de l’Organisation de l’unité africaine. Il convient d’en citer un extrait, pratiquement in extenso :

« La dette, c’est encore le néocolonialisme ou les colonialistes qui se sont transformés en assistants techniques. En fait, nous devrions dire en assassins techniques. Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement, des bailleurs de fonds. Un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffirait à créer le développement chez d’autres. Ces bâilleurs de fonds nous ont conseillés, recommandés. On nous a présenté des dossiers et des montages fiduciaires alléchants. Nous nous sommes endettés pour 50 ans, 60 ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant 50 ans et plus. »

« La dette sous sa forme actuelle est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers, faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier – c’est-à-dire l’esclave tout court – de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. On nous dit de rembourser la dette. Ce n’est pas une question morale. Ce n’est point une question de ce prétendu honneur que de rembourser ou de ne pas rembourser […] La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord, si nous ne payons pas, nos bâilleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. »

Thomas Sankara avait également affirmé à cette occasion que les pays africains devaient s’unir pour refuser de rembourser la dette extérieure, faute de quoi il ne serait sans doute plus de ce monde au sommet suivant de l’OUA. C’est, hélas, ce qui est arrivé. Il n’empêche que son discours garde de nos jours une actualité brûlante, et pas seulement pour les pays du Tiers monde d’ailleurs. Du temps de Sankara, les peuples d’Europe pouvaient ne pas se sentir concernés par les formes d’oppression néocoloniales, puisqu’ils pouvaient croire qu’ils n’auraient jamais à les subir. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Des pays entiers, la Grèce, le Portugal, et d’autres…ont été traités comme des dominions coloniaux par les eurocrates et la classe dirigeante allemande au nom d’une dette frauduleuse auprès de banques et qu’il est impossible de rembourser. Les Européens gagneraient beaucoup de nos jours à lire Thomas Sankara.

Thomas Sankara eut également à faire face à un problème on ne peut plus actuel : le saccage de notre planète par le capitalisme au nom du profit immédiat et qui menace la survie même, à un terme moins lointain qu’on ne pourrait le penser, de notre espèce. Le problème le plus grave qui touche le Burkina Faso à cet égard est la désertification, l’avancée du désert suite à des déboisements irresponsables au nom d’un intérêt illusoire à court terme. La Révolution Démocratique et Populaire au Burkina Faso a aussi – en seulement quatre ans d’existence – atteint des résultats extraordinaires en matière de reboisement et de préservation des ressources naturelles du pays. Et, contrairement à une certaine écologie politiquement correcte et aseptisée en vogue aujourd’hui en Occident, Thomas Sankara ne séparait pas la question écologique du combat contre le capitalisme et l’impérialisme. Ainsi qu’il le disait en 1986, sur un plateau de la télévision française :

« Nous estimons que la responsabilité de ce fléau n’incombe pas seulement à ces hommes et à ces femmes qui vivent au Burkina Faso mais également à tous ceux qui, loin de chez nous, provoquent de façon directe ou indirecte des perturbations climatiques et écologiques. […] Oui, la lutte contre la désertification est un combat anti-impérialiste ».

A cet égard aussi il est important de lire, ou de relire, Thomas Sankara.

Il y aurait encore bien d’autres choses à dire sur Thomas Sankara et sa pensée, comme sa lutte contre l’impérialisme, pour la façon dont il osa dire brillamment la vérité face à face à François Mitterrand, ou encore son combat pour l’émancipation des femmes. Mais il vaudrait la peine d’en parler pendant des heures. Aussi, vais-je m’arrêter là, et passer  à la conclusion.

Thomas Sankara avait dit en 1985 quelque chose qui pourrait être considéré comme son testament politique : « Je souhaite simplement que mon action serve à convaincre les plus incrédules qu’il y a une force, qu’elle s’appelle le peuple, qu’il faut se battre pour et avec ce peuple… Peut-être dans une autre temps apparaîtrons nous comme des conquérants de l’inutile, mais peut-être aurons-nous ouvert une voie dans laquelle d’autres s’engouffreront allègrement, sans même réfléchir ; un peu comme lorsque l’on marche… Et notre consolation sera réelle, à mes camarades et à moi-même, si nous avons pu être utiles à quelque chose, si nous avons pu être des pionniers. A condition bien sûr que nous puissions recevoir cette consolation là où nous serons… Je souhaite qu’on garde de moi le souvenir d’un homme qui a mené une vie utile pour tous… »


Il est de la responsabilité de ceux qui vivent aujourd’hui que Thomas Sankara n’ait pas lutté en vain, que le souvenir en soit perpétué et inspire les combats et les révolutions futures dont nous avons tant besoin.